Bryan Ferry – 2000/03/09 – Paris le Grand Rex

Ferry is the Drug

Bryan Ferry, ex-chantre glamour du rock décadent, ex-leader de feu et flamboyant Roxy Music, ex-dandy marié à Jerry Hall, ex-crooner so british, et encore un peu de tout ceci, nous revient. Il a réalisé son rêve d’enfant en enregistrant un album de reprises de classiques du jazz des années 30 qui ont bercé sa jeunesse : Cole Porter, Kurt Weill etc. Il nous présente son nouveau show à l’occasion d’une tournée dont la dernière étape passe par le Grand Rex à Paris.

L’ambiance est résolument jazzy, la salle s’y prête. Sur fond de lourdes tentures noires sur lesquelles flashent des étoiles, le band entre en scène. A tribord, une section cordes : violons, alto, violoncelle tenue par quatre jeunes créatures de rêve blondes, sanglées dans des pantalons de cuir noir et body microscopiques de même couleur. A bâbord, une section cuivre : saxophones, trompette, clarinette de quatre sexagénaires en smoking, bedonnants et chauves. Au milieu en figure de proue une harpiste, blonde bien sûr, et trois smoking à la guitare, la bass et au piano à queue. C’est un doux mélange de Cotton Club et Sexy Parade sur les grands boulevards.

Le navire trace sa route, les douze musiciens souquent ferme dès le déhalage et lancent le show avec deux instrumentaux jazz. La croisière s’annonce sportive mais raisonnable. Le Capitaine peut prendre la barre.

Ferry entre en scène, pantalon de cuir noir, veste de smoking sur chemise blanche. Et toujours tellement d’élégance féline. Il fait le lien entre cuivre et cordes, la synthèse du cuir et de l’alpaga. Il démarre avec As Time Goes By et enchaînera quasiment toute sa dernière production discographique : Where or When, Sweet and Lonely, Love me or Leave me, Falling in Love again, I’m in the Mood for Love etc. Le tout est résolument plus optimiste, plus léger, que les derniers disques solos de Ferry à la beauté sombre et tragique.

La musique est fluide et coule comme de l’eau pure sur des rochers de diamants. Le groupe est dynamique, parfaitement contrôlé par le pianiste maestro. La voix de Ferry, mûrie avec l’âge, nous emmène sur des sommets de légèreté et de profondeur. C’est de loin l’instrument le mieux maîtrisé sur scène. Il en joue avec délicatesse et tellement de charme.
C’est comme de la crème brûlée qui fond sur le palais. C’est onctueux comme un câlin au coin du feu. C’est doux comme un sourire d’enfant. C’est noble et inutile comme l’Union Jack flottant sur les restes de l’Empire.

Premier retour vers le passé avec Casanova suivie de Out of the Blue où le violon enfiévré d’Eddie Jobson est remplacé avec brio par celui de blonde n° 1 debout pour reprendre ce classique que devaient fredonner ses parents.

Intermède de douceur avec The Only Face. Ferry assis au piano dialoguant avec le cello de blonde n° 2. Oh ! ce cello si déchirant marquant avec délicatesse la voix soignée de notre crooner : no backstreet woman / you drive me crazy / I want to be alone / me myself no-one else.

Avalon et Jealous Guy sont enchaînées avec grâce. L’assistance pétrifiée de bonheur, retient son souffle pour ne manquer aucune intonation de cette voix si chaude, si douce, dont ferry joue avec une redoutable et manipulatrice séduction. Le solo éthéré de Yannick Etienne sur Avalon est remplacé, sans l’égaler, par la trompette nasillarde de smoking n° 3.

Le jeu de scène de notre crooner est à l’image de ses compositions, simple et de bon goût, élégant et parfois un peu distant. Sa façon de se mouvoir est empreinte de cette touch of class propre à la vieille noblesse européenne enfermée dans des rêves du passé et qui ne veut pas mourir. Ses mains rythment la musique, miment la guitare, ponctuent le beat. Quelques pas de danse parfois, on croit entendre des claquettes sur fond de trompette en sourdine. Sa lourde mèche de cheveux bruns marque son opposition à l’ordre établi. La seule rébellion dans un show si délicat.

Ferry qui en a vu d’autres n’hésite pas à quitter son micro pour donner la vedette à ses partenaires, blondes ou smokings, délaissant la scène pendant de longues minutes. alors que l’orchestre déploie une énergie maîtrisée.

Pour le rappel, un peu de liberté et blondes n° 1, 2 et 3 ont détaché leurs cheveux qui volent en rythme. Elles portent un T-shirt noir qui couvre maintenant leurs épaules. On ne peut pas tout avoir ! Debout, elles font les chœurs de Love is the Drug. Les archers sont remisés. Les blondes s’amusent, et nous avec. Comme il se doit au terme d’un concert ferryen, Do the Strand clôture une prestation qui déclenche le tonnerre d’applaudissements d’un public conquis. Ferry n’ose partir et, se tournant vers le maestro au piano lui fait signe de relancer la machine pour un ultime As Time goes by qui clôturera cette magnifique soirée : it’s still the same old story / a fight for love and glory / a case of do or die ! Ferry a largement gagné ce combat. Quelle sera la prochaine étape ?

Et lorsque le chroniqueur encore ému quitte le restaurant du coin de la rue pour retrouver son stylo, il croise Ferry sortant du Grand Rex dans un loden, sans un faux pli bien sûr, coiffé d’une casquette de titi parisien qui lui donne un air de gavroche des rues. Avec beaucoup de gentillesse et un grand sourire l’artiste serre quelques mains, signe des autographes, se fait prendre en photo avec des fans avant de monter, seul, dans un taxi qui l’emmènera dans un grand hôtel parisien, à moins que quelques soirées de la ville lumière se disputent l’honneur de s’approprier cette étoile qui brille d’un feu si chaud, si rassurant, et encore pour longtemps.