Peter Gabriel – 2002/09/23 – Paris la Mutualité

« Darkness »

Il y a vingt cinq ans, un Ange descendu d’un opéra rock faisait déferler un torrent d’émotion sur les cent mille spectateurs de la fête de l’Humanité écoutant, le cœur serré, Peter Gabriel interpréter Here comes the flood, seul face à son piano à queue.

Après nous avoir fascinés aux commandes de Genesis avec des fastes de lutin incestueux et créateur, il avait délaissé ce vecteur pour continuer, solitaire, un chemin de traverse qu’il parsèmera de jalons fondateurs dépassant largement le stricte domaine musical qui néanmoins en reste la sève.

Solitaire ? Pas tout à fait. Notre artiste polymorphe a consacré ces vingt dernières années à s’ouvrir au monde via son label Real World, à construire son château/studio de la banlieue de Londres, à conceptualiser la World Music, à voyager et collaborer avec des artistes bigarrés, à gérer des engagements politiques, à mixer ses convictions, à inventer des clips retentissants, à commettre des productions innovantes, bref, à toujours nous étonner.

Depuis dix ans Gabriel avait disparu de la scène discographique pour courir vers d’autres cieux. La sortie de son disque Up et la tournée actuelle mettent fin à cette longue absence musicale.

Et il nous revient physiquement transformé : enrobé, le cheveux blanc et ras, affublé d’une petite barbichette de sage du Tonkin. Il nous apparaît moralement assombri même s’il jongle toujours entre des textes dérangeants et le sentiment de chaleur d’une voix unique, à l’enrouement caractéristique, voguant entre deux décrochements. La musique reste subtile mais heurtée, frappée de cassures de rythmes qui la font vivre.

Le disque comme le show démarrent avec Darkness, longue évocation des peurs d’un homme qui affronte le naufrage du vieillissement et se rapproche de la tempête annoncée de la mort:

I’m scared of swimming in the sea/Dark shapes moving under me/…/I’m afraid I can be devil man/And I’m scared to be divine/…/The deeper I go, the darker it gets.

Sur scène, habillé d’une tunique à col Mao, moins mobile qu’auparavant, il reste sur le coté, de profil, manipulant ses claviers. Sa fille Melanie chante et joue des percussions un peu en retrait. Avec eux, notamment, les deux fidèles crânes chauves de toujours : Tony Levin la plus grosse paluche du rock à la basse et David Rhodes, guitare, qui assène des riffs secs et glaçants, coupants tel un sérac de banquise bleue qui s’effondre dans l’antarctique.

Gabriel décline son nouvel album à la sensibilité complexe centrée sur le triptyque naissance-sexe-mort. Il hante les terres infinies de perdition de son âme qui enfourche des angoisses incontrôlées de fin, additionne des doutes et interrogations :

My ghost likes to travel so far in the unknown/My ghost likes to travel so deep into your space/…/The breathing stops, I don’t know when/In transition once again Growing up.

D’autres chansons sur la mort, la séparation et la souffrance :

I grieve, Sky blue, No way out, Digging in the dirt (Stay with me I need support/I’m digging in the dirt/To find the place I got hurt/Open up the places I got hurt/I’m digging in the dirt.

Quelques chansons plus gaies, voire ironiques, avec Red rain, Sledgehammer, The Barry Williams show, Upside down.

Derrière cette noirceur, il y a l’étrange sérénité d’un homme sage, en lutte pour que la création soit la Mère de toute existence ; l’optimisme du père d’un tout jeune bébé et de Melanie qui chante en duo avec lui un bouleversant Mercy Street :

Looking for mercy/In your daddy’s arms.

Derrière cette peur il reste l’espoir, insufflé comme bouée de survie, et la certitude qu’il ne faut jamais abandonner (Don’t Give Up – qui ne sera pas repris sur scène cette fois-ci). On ne peut pas lutter contre le temps qui passe inexorablement (In the ashes and the dust/Life carries on and on and on – I Grieve) mais il convient d’emmagasiner la sagesse qui permet d’attendre l’échéance ultime en activant le processus créatif et émotionnel.

Le show se termine par Father and sun et In your Eyes une si belle chanson d’amour, de survivance et de dépendance :

In your eyes/The light the heat/In your eyes/I am complete/I want to touch the light/ The heat I see in your eyes.

Peter Gabriel a ravi une audience déjà conquise. Sa capacité à s’adresser avec une grande simplicité aux ressources intimes de chacun frappe au cœur. Il a déroulé avec délicatesse sa propension à transcender nos misères. Dans une époque où le cynisme et le mépris sont érigés en modes de vie, il nous rappelle que seule l’émotion donne un sens à l’existence et peut panser les blessures.