Cowboy Junkies – 2011/11/08 – Paris le Divan du Monde

Extraordinaire concert des Cowboy Junkies au Divan du Monde. Ce groupe canadien de Toronto est mondialement célèbre pour sa reprise de Sweet Jane de Lou Reed, mais si vous ne les connaissez que pour cela alors courez, précipitez-vous chez votre disquaire, dépensez vos économies pour vous constituer la discothèque des Junkies et priez pour qu’ils ne tardent pas trop à revenir chez nous !

Ils sont sur la route depuis 1985, et ces 25 années blanchies sous le harnais du blues et de la culture alternative ont donné un groupe subtil dégageant sur scène une douce mélancolie et une imperceptible lassitude. Margo Timmins, chanteuse, est sur le devant de la scène sous une coiffure rousse, une blouse imprimée sur un jean et un long gilet en laine, un peu informe dans lequel elle se cache à coté d’un volumineux bouquet de tulipes. Elle est accompagnée de son petit frère Peter à la batterie, son deuxième frère Michael, compositeur et guitariste d’exception, Alan Anton à la basse et Jeff Bird à la mandoline électrique. Ceux-là se connaissent sur le bout des portées et cela se sent dès les premières notes, leur cohésion et harmonie musicales tendent à la perfection.

Dès les premières chansons Margo enchante la salle de sa voix chaude et profonde, au tremolo envoûtant, et des petites histoires racontées tous les deux ou trois morceaux, agréable respiration ponctuée de sourires troublants. Le concert sera divisé en deux parties, la première consacrée aux Nomad Series enregistrées au cours des 18 derniers mois et dont trois CD’s sont déjà disponibles (Renmin Park, Demons, Sing in my Meadow, le quatrième pour bientôt), la seconde au retour sur le passé d’une dizaine de disques originaux.

En famille et sous le parapluie du blues, le clanTimmins a laissé courir sa curiosité et ses sens des années durant sur la planète musique pour un résultat merveilleux. En introduction de Renmin Park, Margo raconte comment Michael est allé vivre quelques mois en Chine pour en revenir avec un disque où se mêle des inspirations étranges et cette sublime chanson Renmin Park, tellement Junkies, belle comme un sanglot glacé. La voix juste posée sur des accords acoustiques lents et majestueux, une intonation bouleversante. On imagine de vieux chinois faisant du Tai-Chi sous les cerisiers en fleurs pendant que les cygnes voguent lentement sur le Yangstee : Meet me on the banks of the Yangtze, Suzie/ Beneath the glare of the New-West Yard/ We’ll watch the barges cart away the waste of another day/ We’ll watch the barges cart away the waste of another day/ Meet me in the middle of Rennin Park/ Where the stone bridge meets the pond/ We’ll watch the ducklings gobbling bread/ And the stealth of the approaching swan/…

I Cannot Sit Sadly By Your Side est de la même veine et se révèle une chanson de l’artiste chinois Zuoxiao Zuzhou, du rock mandarin traduit en anglais. On ne sait pas si la composition originale est aussi mélancolique mais Michael en a fait une véritable chanson des Junkies !

Les morceaux de Sing in my Meadow révèlent le redoutable guitariste-compositeur qu’incarne Michael, loin de ses guitares évanescentes de Renmin Park, notre homme sait faire parler l’électricité grinçante. Toujours assis, comme son compère Jeff à la mandoline, ils torturent tous deux leurs cordes pour accompagner Margo. C’est la rage qui saisit ces guitaristes qui prennent alors la direction du show, la voix tragique de la chanteuse ajoutant à l’atmosphère de dévastation qui fait vibrer les tulipes.

Quelques reprises marquent la déférence du groupe vis-à-vis de ses héros : Moonlight Mile que Margo introduit rappelant ses seize ans lorsqu’elle assistait aux concerts des Stones, Old Man de Neil Young, un hommage à Vic Chesnutt, un artiste folk américain, paraplégique, unanimement reconnu et repris par les plus grands et aux reprises duquel l’album Demons de ces Nomad Series est entièrement consacré. Et bien sûr Sweet Jane est lancé, après une longue introduction de guitares délirantes. Enregistré en 1988 dans l’église de la Sainte Trinité de Toronto, le morceau du Velvet Underground est réduit à un couplet répété à l’infini sur une bass jazzy et obsédante, ponctué des Sweat-sweat Jane et des vocalises de Margot, incroyablement tristes.

A plusieurs reprises elle fera allusion à la noirceur de leurs textes. S’adressant à un internaute parisien qui lui avait demandé avant le concert une dédicace pour son amie, elle avoue, dans un grand éclat de rire, avoir eu du mal à trouver dans son catalogue quelque chose qui ne parlait pas de mort, de rupture et de fin !

Mais la musique des Cowboy Junkies est ainsi faite, un monde d’infinie mélancolie, comme un songe éveillé dans lequel Margo nous tient par la main pour nous accompagner sur l’étroite frontière qui sépare la désespérance de la beauté. Une errance sans but, sinon celui de la poésie, de celle qui vous envahit avec douceur, entre frisson et plénitude. L’immense talent du groupe et le charisme de sa chanteuse nous font tenir en équilibre, tremblants, émus, pour finalement tomber du bon coté de la Force, celui de la musique comme bouclier de l’âme.

1ère partie : Priscilla Ahn