Journalisme pour ne rien dire

Journal d’informations de France Culture, 31 décembre 2015, 18h00.

Nous somme à deux heures du discours de vœux du président de la République, ce discours n’est pas encore connu, probablement pas même encore terminé par son auteur, mais bien sûr il faut que les journalistes anticipent et annoncent ce qu’ils croient pouvoir affirmer comme devant faire partie des vœux présidentiels. Et de commenter bien entendu ce qui n’a pas encore été prononcé mais pourrait l’être.

Les mêmes il y a huit jours annonçaient, sans avoir lu le texte, que le projet de réforme de la constitution que devait approuver le conseil des ministres n’incluait pas la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux, et pourtant, une fois le texte rendu public, elle y figurait bien. Ils avaient simplement parlé sans savoir et pour essayer de faire « ceux qui savaient ».

On est dans le même cas de figure ce soir : quel intérêt existe-t-il à essayer de dévoiler deux heures à l’avance le contenu d’un discours non encore terminé et dont le contenu risque bien comme chaque année d’être plutôt convenu ? Aucun intérêt bien sûr. Ces journalistes sont payés sur la redevance réglée par les contribuables, ce sont donc nos employés. Ce soir ils ont perdu leur temps et gâché du temps d’antenne à nos frais. Ils auraient mieux fait de faire de l’analyse et de la pédagogie sur ce qui existe plutôt que de vouloir lire dans la boule de cristal.

On apprend dans le sujet suivant du même journal de France Culture que le discours de vœux de la chancelière allemande est lui publié à l’avance et déjà disponible. Cerise sur le gâteau : il est également traduit en arabe pour le million d’immigrants moyen-orientaux arrivés dans ce pays en 2015, et en anglais pour les autres non-germanophones !

ALEXIEVITCH Svetlana, ‘La guerre n’a pas un visage de femme’.

Sortie : 2004, Chez : J’ai Lu.

Prix Nobel de littérature 2015 Svetlana Alexievitch écoute et raconte la vie des femmes russes engagées dans la « Grande guerre patriotique » suivant un genre qu’elle a développé pour ses ouvrages ultérieurs, celui de l’écoute des hommes et des femmes ayant participé, fait, l’évènement dont elle fait son livre.

Celui-ci raconte la deuxième guerre mondiale telle qu’elle a été vécue par ces femmes de toutes origines, animées par la volonté de défendre la patrie. Elles furent tankistes, sapeurs, aviateurs, tireurs d’élite, infirmières… Il ne s’agit pas d’héroïnes mais de filles ordinaires qui ont fait leur devoir, et parfois bien plus, sur les fronts russes qui furent parmi les plus sauvagement destructeurs de cette guerre qui battit pourtant bien des records en la matière.

Elles y dévoilent une vision féminine de l’horreur en l’assortissant d’une sensibilité particulière. Capables de se souvenir de fleurs écloses au milieu des morts sur une champ de bataille, soucieuses de savoir comment serait leur visage si elles étaient tuées au combat, narrant le dérèglement de leurs cycles biologiques, mais animées de la même foi en la victoire que les hommes, et souvent en Staline, afin de sauver la patrie attaquée. Des sacrifices parfois incroyables comme cette femme cachée avec son groupe de partisans dans les marécages cernés par les allemands, y  noyant son bébé pour éviter que ses pleurs ne dévoilent leur présence. Ou des gamines de 16 ans mentant sur leur âge pour être envoyées au front !

Mais il s’agit aussi de tenter de rester humain au milieu de toute ces horreurs, d’entretenir « l’envie d’aimer » de garder une capacité d’avoir pitié. Et alors que l’Armée rouge entre en Allemagne avant la victoire finale, elles découvrent avec stupéfaction le niveau de développement de ce pays, infiniment supérieur au standard soviétique, en se demandant « mais pourquoi avaient-ils besoin de faire la guerre s’ils vivaient aussi bien ? »

Elles parlent enfin du traumatisme post-guerre avec émotion, celles qui furent blessées physiquement bien sûr, mais aussi celles qui ne se remirent jamais psychiquement, de même que l’accueil mitigé qu’elles reçurent parfois de la population russe ayant tendance à la traiter de « filles à soldats » d’autant plus que des histoires d’amour existèrent sous les bombes, certaines éphémères d’autres immenses. Celles dont les maris, faits prisonniers pendant la guerre, firent ensuite quelques années de goulag avant de retrouver leurs familles.

Un livre touchant comme tout ceux d’Alexandra Alexievitch qui réussit à extraire tant d’émotion de ses dialogues avec ses interlocutrices. Il permet aussi de se remémorer combien furent immenses les sacrifices du peuple soviétique durant cette guerre même si elle débuta avec le pacte germano-soviétique… rapidement oublié ! On comprend aussi mieux comment cette guerre a  fondé le peuple soviétique et la Russie d’aujourd’hui alors que les derniers témoins s’éteignent progressivement.
On referme ce livre avec un immense sentiment de respect pour ce peuple qui a sacrifié 20 millions de ses enfants face à la barbarie nazie !