ALEXIEVITCH Svetlana, ‘La supplication – Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse’.

Sorti : 1997, Chez : J’ai lu

Ecrit dix ans après l’accident nucléaire de Tchernobyl qui a dévasté des territoires entiers d’Ukraine et de Biélorussie en 1986, tué des milliers de personnes et sans doute beaucoup d’autres à venir, ce document nous fait partager le quotidien des habitants de la région et de tous ceux qui sont intervenus d’une façon ou d’une autre sur l’accident, dont les fameux « liquidateurs » qui ont éteint l’incendie du réacteur presqu’à mains nus, et qui sont tous décédés depuis.

Les personnages de ce récit détaillent l’incompréhension qui a saisi les habitants devant « la radiation », mal invisible et ne produisant ses effets mortifères qu’à terme, les évacuations forcées, parfois définitives, alors que tout paraissait normal alentour, que les pommes poussaient aux arbres et les animaux paissaient dans les champs.

Il est aussi question de la maladie déclenchée par cette radiation : les maris « liquidateurs » transformés en « objet radioactif avec fort coefficient de contamination », des enfants cancéreux mourant dans les hôpitaux sous les yeux de leurs mères.

Mais le sujet est enfin celui de l’âme russe et de l’héroïsme soviétique. « La souffrance est notre abri. Notre culte. Elle nous hypnotise. » comme le précise l’auteur dans sa préface. Les interviewés reviennent aussi au cours de ce troublant récit sur le mythe du héros dans cette région qui était encore soviétique à l’époque. Sur le toit de la centrale les robots tombaient en panne au bout de quelques minutes sous les assauts invisibles des becquerels mais les « liquidateurs » eux courraient en tous sens ! Même le drapeau soviétique installé sur la centrale se consumait au bout d’un mois par la radiation alors on le remplaçait, comme les hommes. Certains ont du plonger dans le réservoir à eau lourde sous le réacteur pour débloquer une soupape coincée… tous ont obéi aux ordres, habités par la foi soviétique.

Tchernobyl est ici raconté comme une catastrophe industrielle mondiale ayant accéléré la fin de l’empire soviétique, mais aussi comme la source d’actes d’héroïsme individuels et collectifs impensables mais pourtant bien réels, qui ont limité autant que faire s’est pu, les effets de ce cataclysme sur le reste de la planète.

Une histoire dramatiquement humaine mise ne forme avec talent par le prix Nobel de littérature 2015 qui déclara cette même année dans une interview à l’Express au sujet de son œuvre :

Ce travail est une lutte permanente contre le chaos pour en arracher du sens et lui donner une forme esthétique. Avec, en filigrane, toujours la même question : quelle est la limite de l’horreur supportable pour un individu ?… Quoi que j’écrive, il est toujours question de l’homme et de son inaptitude au bonheur [large sourire de Svetlana précise l’Express].

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