FANON Frantz, ‘Les damnés de la terre’.

Sortie : 1981 (première édition 1961), Chez : FM / petite collection maspero

« Les damnés de la terre » de Fanon sont au fait colonial ce que « Le capital » de Marx est au fait capitaliste : une analyse fine et fondée de la réalité, un immense espoir que le futur sera meilleur et une terrible désillusion pour ceux qui ont adhéré à cet espoir.

Psychiatre martiniquais né en 1925, il a rapidement pris fait et cause pour l’indépendance de l’Algérie dans son combat contre la France et développé une pensée tiers-mondiste qui a marqué son siècle et dont « Les damnés… » sont l’œuvre majeure.

Son analyse porte sur les rapports colonisés/colonisateurs, remettant au clair toutes les justifications avancées par les puissances coloniales au sujet de leurs conquêtes. Depuis son poste à l’hôpital de Blida (en Algérie) il observe avec acuité la colonisation française de l’Algérie qui, à cette époque, vit son crépuscule : la violence du colonial sur les masses colonisées, la simple volonté du colonisé non pas d’obtenir le statut du colon mais de prendre sa place, la paresse voire la compromission de la bourgeoisie colonisée qui freine l’élan des masses, la difficulté de construire un sentiment national après des décennies d’asservissement, de fonder un développement économique pour l’après guerre de libération…

Et surtout il analyse tous les écueils que l’entité décolonisée devra affronter pour devenir une véritable nation, et ceux-ci sont légion. Les premières expériences et déconvenues africaines nourrissent sa réflexion : apparition de partis uniques à tendance autoritaires voire dictatoriales, fuite de capitaux des entreprises coloniales, relents de guerre froide, volonté de se définir par rapport à l’ancienne puissance coloniale plutôt que de développer une conscience nationale, apparition d’une caste de profiteurs, recolonisation rampante avec les flots d’experts étrangers se déversant dans tous les secteurs de la nouvelle nation, y compris son armée, tendances à la tribalisassions des nouveaux pouvoirs…

Un chapitre est consacré aux maladies mentales qu’en tant que psychiatre en Algérie durant la guerre il observe et tente de soigner. Il revient notamment sur les troubles mentaux générés par l’usage de la torture, autant sur les torturés que ceux qui ont torturés.

Avec un réalisme un peu désespéré Fanon constate l’ampleur de la tâche et des obstacles à franchir. Le fait colonial a insidieusement corrompu les mentalités des peuples et considérablement accru les difficultés pour se construire.

Pétrit d’analyse marxiste (il rencontrera Sarte qui préface sa première édition, et Lanzmann) il conseille aux nations se battant pour leur indépendance de ne pas suivre l’exemple de l’Europe qui « au nom d’une prétendue ‘aventure spirituelle’… étouffe la quasi-totalité de l’humanité. Regardez-là aujourd’hui basculer entre la désintégration nucléaire et la désintégration spirituelle. Et pourtant, chez elle, sur le plan des réalisations on peut dire qu’elle tout réussi. »

Dans une conclusion fiévreuse il abjure les nouveaux pouvoirs indépendants, et ceux aspirant à l’être, de ne pas singer ni rattraper l’Europe mais plutôt de « trouver autre chose » dont l’Homme serait le centre :

« Allons frères, nous avons beaucoup trop de travail pour nous amuser des jeux d’arrière-garde. L’Europe a fait ce qu’elle avait à faire et somme toute elle l’a bien fait ; cessons de l’accuser mais disons-lui fermement qu’elle ne doit plus continuer à faire tant de bruit. Nous n’avons plus à la craindre, cessons donc de l’envier…

Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf. »

Il renoncera à la nationalité française pour l’algérienne et décédera aux Etats-Unis d’une leucémie en 1961, à 36 ans, après avoir été soigné à Moscou. Il est inhumé en Algérie. Il n’a donc pas vu comment sa vision décolonisatrice avait été mise en œuvre, ni en Algérie ni dans les pays d’Afrique noire. Il n’a pas eu le temps d’être déçu mais il avait parfaitement anticipé tous les obstacles grâce à sa perception des dysfonctionnements congénitaux de la colonisation, pour en sortir il préconisa l’illusion de « l’Homme nouveau » qui a mal fonctionné, en Algérie comme ailleurs.

Malgré tout ces nations colonisées sont devenues indépendantes ce qui était inévitable et souhaitable, et le but ultime de combattants tel Frantz Fanon. Une pensée puissante !

GRINSPAN Ida, ‘J’ai pas pleuré’.

Sortie : 2002, Chez : Pocket Jeunes Adultes J1123

C’est un court et pédagogique ouvrage issu de dialogues entre Bertrand Poirot-Delpech et Ida Grinspan, jeune française juive, déportée à 14 ans à Auschwitz et qui en revint seule, ses parents y ayant été assassinés. Elle fut arrêtée par des gendarmes français au cœur d’un petit village, malgré le soutien de la population. A son retour, comme beaucoup de ses compagnons d’infortune, elle consacra beaucoup de temps à raconter et expliquer la Shoah aux jeunes dans les écoles.

Ce livre de la collection « Jeunes Adultes » est un peu le scénario de ces séances collectives : de courts chapitres pour narrer l’impensable, avant, pendant et après les camps. Il insiste particulièrement sur l’indispensable solidarité au cœur de l’horreur comme condition de la survie, et la volonté permanente des nazis de déshumaniser leurs prisonniers pour les réduire au néant et faciliter leur extermination.

On apprend rien sur le fond, il n’y a pas l’émotion ni le style des récits de Charlotte Delbo (elles furent amies) mais c’est œuvre utile pour ne pas oublier ce fait sinistre majeur du XXème siècle.