Pour les soldats tombés – Peter Jackson

Un documentaire sur la participation britannique à la première guerre mondiale : du recrutement des soldats au retour des survivants, ces images d’époque, colorisées, retracent le cauchemar de combattants partis la fleur au fusil et, pour les survivants, revenus dans l’indifférence du reste de la population sur ce qu’ils ont vécu dans la misère et la terreur du front.

Les commentaires sont faits exclusivement par des soldats survivants, sans doute quelques décennies plus tard si l’on en juge par leurs voix, plutôt âgées, souvent avec humour, toujours avec réalisme. Les allemands sont traités avec bienveillance, après tout ils étaient aussi jeunes et impliqués dans ce conflit par hasard. A la différence de la seconde guerre mondiale, il n’y avait pas d’idéologie dans cette folie meurtrière, mais juste le besoin de puissance et de conquête ; finalement une vieille histoire éternellement recommencée.

Au sortir de ce documentaire émouvant, le spectateur a juste le sentiment d’une guerre qui fut aussi sordide qu’inutile.

Eric et Jean-Baptiste

Jean-Baptiste Drouet fut le maître de poste près de Varennes en 1791 qui reconnut le roi Louis XVI et sa famille en fuite et fit son possible pour les faire arrêter, avec succès. On sait comment cela se termina.

Eric Drouet est chauffeur routier et l’un des animateurs principaux des émeutes qui ont agité la France tous les samedis entre novembre 2017 et juin 2018. Il s’est rendu célèbre en appelant à « marcher » vers l’Elysée et y « entrer ». Il a commis d’autres déclarations tonitruantes, parfois délirantes.

Jusqu’ici le Drouet du XXIème siècle a été moins efficace que celui du XVIIIème.

BOUKERCHE-DELMOTTE Nafissa, ‘Clinique et politique de la douleur’.

Sortie : 2019, Chez : L’Harmattan

Nafissa Boukerche-Delmotte est psychologue clinicienne, psychanalyste et docteur en psychologie. Elle décortique ici le phénomène de la douleur : « est-elle émotion ou sensation ? » Du statut de signal d’alarme d’une possible maladie, elle est aussi parfois vue aujourd’hui comme une maladie en soi. La psychanalyste va alors plonger dans l’expression de la douleur pour tenter de comprendre ce qu’elle exprime, et l’on est pas à l’abri de quelques surprises lorsque la vérité se révèle.

Freud et Lacan sont mis à contribution pour aborder le concept la douleur, sur lequel ils ont beaucoup écrit, sous différents angles, ceux de la mélancolie, de la création, de la pulsion, de la jouissance, du masochisme, du deuil… La culture est appelée à la rescousse pour partager la vision de la douleur de ses artistes, de Molière (le Malade imaginaire) à Marguerite Duras (« La Douleur », celle de l’attente du retour d’un mari du camp de concentration où il était enfermé) en passant par l’humour décapant de Woody Allen qui s’y connaît en matière psy (« les illusions agissent mieux parfois que les remèdes ») et « le Cri » peint par Munch décliné en de multiples versions toutes exprimant le saisissement de l’horreur dans les mêmes termes.

Si le néophyte est un peu perdu lorsque le vocabulaire de l’auteure se spécialise (sujet, signifiant, réel), il reprend pieds lorsque l’analyse se tourne vers les ambiguïtés de la médecine de plus en plus scientifique qui a tendance à ignorer ce qu’elle ne sait chiffrer. Ou l’illusion apportée par le progrès scientifique qui veut que le « droit à » soit appliqué au « droit de ne plus avoir mal » ou au « droit à la jouissance » et éventuellement vécu comme un droit à la consommation de service médical, la douleur et la société qui transformerait le médecin en exécutant de la logique de marché pour remettre en état de travailler le patient handicapé par la douleur !

Il est rassurant de savoir que notre système de santé et ses professionnels, formés dans les facultés de la République, ont les compétences et les moyens de publier de telles analyses. Le patient potentiel se réjouit qu’un jour sa douleur puisse être prise en charge quelle qu’en soit l’expression.

Nadine s’en donne à cœur joie !

Nadine Morano, élue député européen le mois dernier sur la liste électorale de Les Républicains s’en donne à cœur joue sur son compte Twitter :

Elle a été élue, elle représente la France au parlement européen, on a les dirigeants que nous méritons ! Elle a le droit de ne pas aimer le fait qu’une sénégalaise naturalisée française soit devenue porte-parole du gouvernement français, elle a même le droit de l’exprimer avec un langage de poissonnière sous réserve que cela ne tombe pas sous le coup de la loi contre le racisme.

En revanche si le parti Les Républicains s’interroge sur les raisons de sa baisse de résultats électoraux, il peut peut-être se poser des questions sur le choix qu’il a fait de positionner Nadine Morano en position éligible sur sa liste aux dernières élections parlementaires européennes ! Si ces propos de poissonnière sont certainement appréciés de nombre d’électeurs de droite conservatrice, il n’est sans doute pas le discours fédérateur et visionnaire susceptible de rassembler le « peuple de droite » vers un avenir radieux. On est au cœur de la beaufitudisation de la société, menée ici par le parti politique lointain successeur de celui créé par le Général de Gaulle.

C’est le choix du parti d’avoir promu ce type de personnages (comme Brice Hortefeux qui a également été élu sur la même liste). Il y avait sans doute des dettes à payer à ces bons soldats de la droite qui ont été de tous ses combats, sauf celui des idées. L’avenir dira s’il fut bon ou pas.

Kraftwerk – 2019/07/13 – Paris la Philharmonie

Kraftwerk dans la salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris : c’est le groupe allemand qui a vulgarisé la musique électronique il y a 40 ans et considérablement influencé le rock du XXème siècle. La prestation ce soir est à leur image, industrielle et technologique, minimaliste et glaçante, dansante et sereine. En sortant les jeunes d’aujourd’hui constatent que Daft Punk n’a finalement rien inventé : retour à la réalité !

Abrutissement et communautarisme sportifs

A la suite de la victoire de leur équipe de fouteballe dans une compétition internationale de baballe des supporters se répandent dans Paris, bloquent le périphérique, détruisent et pillent des magasins de moto sur l’avenue de la Grande Armée. Cela devient désormais un rituel, pour exister il faut casser quelque chose chez le voisin, le piller au passage lorsque cela se présente. L’intérêt particulier des uns n’est considéré comme comblé que si celui de la majorité des autres est dévasté. C’est devenu un mode de fonctionnement dans la République.

Elément de contexte, la compétition de foute en question est une coupe d’Afrique, l’équipe fêtée est celle d’Algérie et c’est là que les choses s’enveniment. Première (bonne) nouvelle : un supporter de l’équipe d’Algérie est une personne ni plus ni moins navrante que son alter-ego de l’équipe de France, un être décérébré dont la joie ou la peine ne peuvent s’exprimer qu’au détriment de son prochain. Deuxième nouvelle (moins bonne) : le syndrome franco-algérien toujours présent aggrave les effets de l’incivisme. Les supporters hooligans se drapent dans… des drapeaux algériens ce qui a tendance à provoquer un léger agacement chez une partie de la population, sans parler des partis politiques conservateurs. Ces comportements communautaires sont à tout le moins maladroits, chaque drapeau algérien agité provoque à coup sûr des votes supplémentaires en faveur de l’extrême droite et de ses messages simplistes.

Du bon sens et de la modération devraient amener ces supporters à un peu plus de discrétion, peut-être en déployant un peu moins de drapeaux algériens ? Ces qualités sont, hélas, assez peu partagées dans le monde de la baballe, la relation franco-algérienne à fleur de peau fait le reste en jetant du sel sur des plaies jamais complètement cicatrisées de la guerre coloniale qui a opposé ces deux pays. Les descendants de ces combattants qui ont vaincu leur puissance coloniale se croient beaucoup permis dans ladite puissance qui, le plus souvent, a octroyé sa nationalité à leurs parents. Et c’est là toute l’ambiguïté de la relation entre ces deux nations : des millions de français d’origine algérienne vivent dans le pays qui a asservi leurs ancêtres. Il y a pour certains la volonté plus ou moins consciente d’une revanche à prendre, d’une dette à faire payer, même après tout ce temps passé. La génération qui a fait et vécu cette guerre est en train de s’éteindre doucement des deux côtés ; gageons qu’une fois complètement disparue les tensions diminueront peu à peu. Les gouvernements algérien et français ne réussissent toujours pas à partager une relation politique apaisée, les prises de bec sont fréquentes, souvent sur des détails de protocole, même si la coopération sur le fond est excellente. Comment imaginer alors qu’il puisse en être autrement pour les citoyens ?

Une partie significative de la population française a des origines au Sud de la Méditerranée alors chaque évènement dans ces pays riverains d’Afrique du Nord, heureux ou malheureux, a des répercussions dans l’hexagone. L’enthousiasme méditerranéen ajoute l’exubérance et l’excès que l’on voit dans les rues ces jours-ci. Une génération plus tôt, la réconciliation franco-allemande s’est faite sur un mode plus froid, propre aux pays du Nord. Elle ne s’est pas traduite non plus par l’émigration significative d’une population vers le pays de l’autre. Après la dernière guerre chacun a repris son développement de son côté, mené par deux dirigeants visionnaires : le Général de Gaulle et le Chancelier Adenauer. Peut-être l’Algérie et la France ont-elles manqué de visionnaires ces dernières décennies ?

Les déserteurs du FMI !

Cabu – Charlie Hebdo 2011

Une nouvelle fois un chef du Fonds monétaire international (FMI) déserte son poste avant son terme et avec la même nonchalance que nombre de ses prédécesseurs.

  • 2019, Christine Lagarde démissionne pour prendre un poste à la Banque centrale européenne
  • 2011, Dominique Strauss-Kahn démissionne pour aller en prison
  • 2007, Rodrigo Rato démissionne pour prendre un poste dans une banque d’affaires (il finira en prison pour une affaire de corruption liée à la faillite de la banque Bankia dont il était le chef)
  • 1987, Jacques de la Rosière démissionne pour prendre un poste à Banque de France

et sans doute d’autres encore auparavant.

La légèreté avec laquelle ces apprentis-responsables délaissent les fonctions importantes qui leur sont confiées par la communauté internationale, le plus souvent pour des maroquins qu’ils estiment plus en rapport avec leurs petits prestiges personnels, est confondante. Il est regrettable qu’au moins 3 français se soient lâchement débinés au milieu de leurs mandats, le cas de M. Strauss-Kahn est un peu particulier puisque c’est la police qui a mis fin à ses activités, mais le résultat est le même. Il est d’ailleurs probable que s’il n’avait pas été impliqué dans un crime il aurait quand même démissionné pour se présenter à l’élection présidentielle française de 2012. La police new-yorkaise a permis à la République française d’éviter un tel naufrage.

Il faudrait interdire aux Etats qui ont couvert de telles désertions de pouvoir représenter un nouveau candidat national pour au moins les deux mandats suivants.

Indécent !

Après des années de battage médiatique et judiciaire sur un sujet qui nécessiterait plutôt réflexion et discrétion, « l’affaire Vincent Lambert » arrive à son terme. Cet homme maintenu en état végétatif à l’hôpital depuis plus de dix ans, à la suite d’un accident de la circulation, va bientôt mourir dans le cadre de la procédure collégiale de fin de vie prévue par la Loi de la République. Ce drame a été outrageusement médiatisé par une famille incapable de s’entendre en son sein sur une démarche commune, les uns (ses parents), pour des motifs religieux, voulant le maintenir en vie assistée, les autres (menés par sa femme), désirant mettre fin à l’assistance, le corps médical concluant que l’on se trouvait au stade de « l’obstination déraisonnable » et qu’il fallait maintenant accompagner sa fin de vie.

Le principal intéressé n’ayant pas rédigé ses dernières volontés, la famille s’est écharpée devant la justice et dans les médias, souvent de façon indécente. On a même entendu une partie avancer des métaphores footballistiques de très mauvais goût (la « remontada ») lors d’un des énièmes rebondissements judiciaires. Durant ces dix années de combat, personne n’a voulu céder, les uns assis sur la certitude de leur dogme religieux, les autres sur ce qu’ils croyaient savoir de la volonté non formellement exprimée de Vincent Lambert. Mais nous sommes dans un pays de droit et la justice a parlé en fonction de la Loi et non des convictions religieuses de certains, quelles qu’elles soient. Les parents religieux viennent d’ailleurs d’annoncer qu’ils renonçaient à mener de nouvelles actions judiciaires, la possibilité de celles-ci étant d’ailleurs épuisée.

On mesure aisément la douleur d’une mère devant un tel dilemme : approuver la fin de son fils, mais comment avoir accepté, voir provoqué, ce grand déballage public sur lequel les médias se sont précipités avec voracité. Comment n’avoir pas su limiter ce débat à l’intimité du cercle familial ou amical ? Notre époque est au voyeurisme et au nombrilisme mais la vie d’un fils n’aurait-elle pas mérité un peu plus de décence ?

Un compte Suisse pour Raymond Barre

L’ancien premier ministre de la République de 1976 à 1981 Raymond Barre, qualifié à l’époque de « meilleur économiste de France », décédé en 2007 avait quelques millions d’euros (on parle de 7) cachés en Suisse. La révélation en a été faite par Le Canard Enchaîné qui explique que ses héritiers ont décidé de régler les impôts et pénalités nécessaire à l’administration française afin de régulariser cette somme frauduleuse. On ne sait pas à ce stade quelle était la source de revenus qui a permis d’accumuler ce pactole, sans doute pas les rémunérations versées par la République à ses serviteurs.

Il s’est rendu célèbre d’abord car c’est sous son règne que le dernier budget français a été voté en équilibre soit il y a plus de 40 ans, depuis, la France dépense plus qu’elle ne gagne. Il avait aussi été l’auteur de quelques sorties de légende notamment : un « si les Corses veulent leur indépendance, qu’ils la prennent », frappé au coin du bon sens, mais d’autres saillies moins glorieuses, à la toute fin de sa vie sur les juifs, ce qui prouve en tout cas que les hommes politiques ne devraient plus s’exprimer une fois leur retraite prise d’abord car ce qu’ils peuvent raconter n’intéresse plus personne et ensuite parce que l’avancée de la vieillesse peut entraîner parfois des dérèglements fâcheux dans le fonctionnement des neurones.

Raymond Barre fraudeur ! C’est une mauvaise surprise pour nombre de citoyens, tout au moins ceux qui se souviennent encore de lui tant le personnage incarnait la rigueur et l’orthodoxie économique. Il fut universitaire bien plus longtemps qu’homme politique et nombre d’étudiants en économie ont planché sur ses écrits. A priori cela ne l’a pas empêché de se laisser tenter par l’attrait de l’argent et prendre le risque de la fraude. C’est une nouvelle certitude qui s’effondre, une illusion qui s’envole. Pour un amateur de sciences économiques, apprendre que Raymond Barre était fraudeur c’est un peu comme si Christine Boutin découvrait que la vierge Marie n’était pas si vierge que ça ! Ça laisse pantois et un brin découragé.

AUSTER Paul, ‘4321’.

Sortie : 2017, Chez : ACTES SUD.

Un roman monumental de Paul Auster (mille pages) ou l’histoire d’un adolescent américain dans les années 60 à New-York et alentours ; nous sommes au mi-temps des années 60, entre « summer of love » et assassinats des Kennedy et de Martin Luther King, des manifestations contre la guerre au Vietnam à celles pour l’émancipation des noirs, des Black Panthers aux Républicains tendance Nixon. Le héros du livre, Archie Fergusson, navigue entre ces évènements, intègre les concepts d’une époque qui en fut fertile, hésite entre les orientations, alterne entre les amours, bref, découvre la vie pré-adulte. Il y a sûrement beaucoup de Paul Auster dans cet adolescent tellement porté sur la littérature et le cinéma.

Le côté fantastique dans ce roman est sa structure : Auster raconte quatre scénarios possibles pour les années que nous traversons dans la vie d’Archie, chacun diffère par ce qui arrive au héros, non point par des options fondamentalement différentes mais par de petites touches qui marquent son entourage et ses choix. Nous sommes toujours au cœur d’une famille juive new-yorkaise, issue de l’immigration d’un ancêtre russe arrivé à Ellis Island le 1erjanvier 1900 et dont Archie représente la troisième génération désormais intégrée dans l’Amérique moyenne, mais l’auteur imagine quatre histoires possibles pour Archie et les siens, et ces quatre scénarios s’entremêlent dans la narration, chaque chapitre passant d’une vie à une autre. Celles-ci sont globalement proches mais toujours différentes, on se perd un peu dans toutes ces vies qui s’entrechoquent, selon les cas le même personnage féminin passera du statut d’amour infini à celui de belle-sœur confidente, Archie sera un apprenti-poète neurasthénique ou un brillant étudiant, son père mourra accidentellement dans l’incendie de sa compagnie ou d’un arrêt cardiaque sur un cours de tennis, etc.

Mais il y a des constantes dans cette mosaïque : la littérature tout d’abord dont Archie fait la découverte avant de se lancer dans l’écriture ou la traduction, le cinéma de la nouvelle vague française, la ville de New York et cette Histoire américaine si prolixe et tragique à l’époque, les émois amoureux de l’adolescence…

Le cheminement du héros à travers ces obstacles et découvertes est merveilleusement couché sur la papier par cet écrivain d’exception dont la capacité à décrire les petites choses de la vie est merveilleuse. Qui ne se retrouvera pas dans la narration des tourments de l’adolescence, de la difficulté des relations avec les parents, de la découverte des idées politiques… ? La densité de l’écriture ne laisse pas un moment de répit tout au long de ces mille pages qui se dévorent comme un roman policier. Evidement le lecteur apprend à la fin lequel des quatre Archie est le vrai, c’est l’écrivain bien sûr et le roman qu’il termine s’appelle « 4321 ». Merci Paul Auster !

Thom Yorke – 2019/07/07 – Paris la Philharmonie

Thom Yorke se produit avec Niger Godrich et un animateur lumière et vidéo, sur la scène de la salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. Ils viennent de jouer au Festival Jazz de Montreux, Thom a composé la musique du film Suspiria de Luca Guadagnino, une variation d’un film de Dario Argento… Bref, l’artiste désormais cinquantenaire est en pleine ébullition, toujours à l’affut d’innovation musicale, sautant d’un genre à l’autre, féru de musique contemporaine (Stockhausen, Pierre Henri) il remixe ces inspirations en mode électro sur les scènes du monde : Tomorrow’s Modern Boxes en est le dernier avatar

Délaissant pour un temps ses compères de Radiohead, l’un des groupes majeurs de notre temps, il a (ils ont) depuis longtemps abandonné le format guitares-batterie pour investir d’autres univers, celui de l’électro notamment, mais sur un mode sophistiqué, et même intellectualisé. Ce soir sur la scène ordinateurs et machines composent trois blocs blancs, pour chacun des musiciens-ingénieurs, répartis devant un grand écran. Thom est habillé de noir avec un pantacourt baggy et des baskets blanches, des cheveux en chignon et une barbe blanchissante de trois jours qui le font ressembler à un pêcheur de perles japonais. Il y a une bass et une guitare posées dans un coin, ainsi qu’un petit piano électrique, ils en joueront à l’occasion mais l’essentiel vient ce soir des machines et du chant de Yorke.

Les sons électroniques sont alternativement éthérés et rythmés, contrairement à la norme électro on n’est pas écrasés par un beat sourd mais au contraire portés par l’inspiration d’une musique hors du temps, illustrés par des images intergalactiques où les symphonies de couleurs le disputent à l’ordonnancement de dessins géométriques ou au contraire à la confusion des images ! Ordre-désordre, voilà qui pourrait caractériser cette musique étrange faite pour le rêve vers lequel nous porte la personnalité charismatique de Thom Yorke à la voix si particulière, planant vers le haut et réverbérée/répétée à l’infini par la technologie autant que nous guidant vers les graves profonds. Thom est souvent sur le devant de la scène dansant, vivant, transmettant cette musique avec passion. L’atmosphère dans le public est plutôt recueillie alors que la musique est supposée être dansante mais l’audience se concentre pour se laisser pénétrée par la musique et la voix de ce petit lutin fantastique, apôtre du chaos, créateur envoutant, à l’incroyable inspiration de notes et de mots. Jusqu’où ira-t-il ? Deux rappels ne suffiront pas à étancher notre soif de nouveauté et le trio repart sous un tonnerre d’applaudissements. Il se dit qu’un nouveau CD des Radiohead est sous presse.

Joe Jackson – 2019/07/02 – Paris la Cigale

Eh oui, voilà donc quatre décennies que Joe Jackson et sa bande animent notre bande-son. Look Sharp est sorti en 1979, son dernier disque Fool en 2019 et la tournée actuelle s’appelle Four decade tour ! Depuis quarante ans Joe est sur le pont d’où il a produit quelques disques miracles de la New Wave du XXème siècle, mais aussi des divagations jazz et classique reposant sur son talent hors pair au piano et clabiers. Alors ce soir qu’il a reformé le Joe Jackson Band de ses débuts, sorti Fool qui montre que tout ce petit monde blanchi sous le harnais des scènes du monde entier se tient toujours à la pointe de la musique : nous sommes évidemment à la Cigale avec eux !

Joe passera le show sagement assis derrière ses claviers, habillés d’un costume bleu électrique à pochette, ses cheveux sont maintenant blanc peroxydé !Il démarre sur le très beau et mystérieux Alchemy qui clôt le disque Fool de ses mélancoliques mélodies …Close up on the lips/ Shiny shiny red/ Whispering/ What was that she said?/ A lightning flash/ A sudden silhouette/ « Who’s there? » – « A friend »/ A glowing cigarette…

Et puis entre les nouveautés 2019, le groupe retourne vers le passé, alors l’audience émue rembobine l’histoire de ce quatuor de légende qui fut aussi la sienne : One More Time, I’m the Man et bien d’autres extraits de cette flamboyante aventure du Joe Jackson Band. Sa voix n’a pas changé, enthousiaste et vertigineuse, qui monte et qui rompt, si caractéristique ! Evidemment il n’atteint plus certains aigus qui sont maintenant remplacés par des solos de guitare de son guitariste, bonhomme, embonpoint-costume-cravate-casquette et qui n’a rien perdu de son brio. Le bassiste Graham Mabe continue ce soir de marquer de marquer cette musique de son beat caractéristique. Tout ce petit monde est rayonnant.

Nous aurons même en rappel la sublime version originelle de Steppin’ Out rejouée avec la boîte à rythme historique que l’on reconnait d’ailleurs sur la photo intérieure de l’album de l’époque. Joe nous la montre comme une relique avant de la confier à son batteur qui la connecte et lance le morceau. Sur le disque Night and Day Joe explique qu’il avait joué tous les instruments de ce morceau alors ce soir il répartit quelques instrumentaux de figuration à ses musiciens mais l’essentiel est assuré par sa voix, ses claviers et… la boîte à rythmes : …You/ Can dress in pink and blue just like a child/ And in a yellow taxi turn to me and smile/ We’ll be there in just a while/ If you follow me/ Me babe, steppin’ out/ Into the night…

Magnifique et émouvant concert de Joe Jackson ce soir qui promène son élégance toute britannique, son art musical, sa virtuosité aux claviers et une énergie jamais démentie. Il affiche toujours ce brin de folie musicale (Fool désigne le bouffon du roi). Quel talent de compositeur, quel sens de la mélodie et quel homme délicieux.