R.E.M. – 1999/07/05 – Paris Bercy

Because the night…

Vingt-cinq ans après, Patti Smith est de retour à Paris en guest star de R.E.M. A 52 ans, un peu de gris hante une chevelure coiffée avec deux petites nattes de squaw. La prêtresse pré-punk des 70’s est toujours, ô combien, débordante d’énergie convulsive. Un ruban rouge à la boutonnière de sa veste symbolise son dernier combat. Elle a sans doute renoncé à changer le monde et se consacre plus modestement à la survie de ses occupants les plus vulnérables. Il est vrai qu’elle en a vécu des désillusions au cours de ce quart de siècle : drogue, suicide, révolution, dépression ont ponctué son chemin et décimé ses visions. Beaucoup sont partis (Fred Sonic Smith -son mari et professeur de clarinette-, Morisson, Hendrix, Nico…), d’autres se sont effondrés, mais le Rock’n Roll a su reconnaître les siens. Patti Smith, Lou Reed, Chrissie Hynde, toujours là, sont sortis de l’underground vers un peu de lumière et de sérénité au prix d’un zest de renoncement.

Le son est lourd, la voix véhémente atteint toujours des sommets de joie et de douleur. Lorsque le groupe entame “Because the night”, les quadra sortent les mouchoirs et essuient les larmes amères de leur révolte suicidée pendant que l’inamovible et mythique Lenny Kaye dérape sur son solo de guitare. La gorge serrée ils hurlent le refrain et se demandant encore si “the night belongs to lovers” ? eux qui se shootent le soir au Temesta pour oublier le stress de la création de valeur actionnariale. Ils ont laissé au bord du chemin les Valeurs auxquelles ils ont cru dans le sillage de la flamboyante Patti. Le set se termine par un “Rock’n Roll niger” effréné et fusionnel. Et passe dans notre mémoire l’image évanescente de la vestale éthérée tout de blanc vêtue sur les couvertures de nos vinyls “Horses”, “Wave” et “Easter”, illustrés de photos du Pape, de Rimbaud, des références à Genet et Rilke. Les plus fous se souviennent d’un concert de rêve donné dans le sordide Pantin de l’époque, le jour de Pâques 1978, pour la sortie d’Easter, la veille d’un autre set, à Charleville Mézières, au cœur de la mystique rimbaldienne. Les projecteurs s’éteignent, la poétesse anarchique qui a inspiré nos jeunes années retourne à la garde de ses enfants et à la poursuite de ses chimères. Recueillement. Fin du premier acte.

La scène se découvre à nouveau sous la lumière, magnifiquement décorée par des rideaux successifs d’objets en néon, tels des réclames lumineuses d’hôtels au bord des routes du middle west. On y trouve un assemblage hétéroclite de la symbolique R.E.M.ienne : la banane jaune de Warhol qui restera allumée tout le concert, hommage appuyé au Velvet, des “Up” sous toutes formes (titre du dernier album), des personnages grimaçants, une hélice d’ADN, un “Thank You” rose, mais aussi un missile Tomahawk noir, fuselé, sur fond de planète Terre verte, une ribambelle de bombes rouges qui tombent en clignotant, des trucs et des machins, bref, un immense capharnaüm superbement illuminé de couleurs chatoyantes et fluo pour l’arrivée du groupe américain, star officielle de la soirée.

Stipe apparaît, crâne rasé, pantalon bleu nuit et tunique jaune vif, avec une espèce de collerette flashy. Les premières notes de « Lotus » fusent et déjà Bercy est en transe. Ce hit de leur dernier disque est fortement inspiré par Brian Ferry (“Casanova”). Il entraîne la danse. Stipe annone le refrain “Bring my happy back again” et çà tombe bien, tout le monde pense la même chose après le set de Patti. Il danse avec une gestuelle saccadée et parfois hystérique, à mi chemin entre David Byrne et Peter Garrett (Midnight Oil). Puis, soudainement, il se fige en vous regardant et 14 000 fans savent à ce moment que le grand Michael Stipe les fixe en personne, et plus rien n’existe au monde, surtout pas les 13 999 autres spectateurs. Une grosse personnalité et une immense présence sur la scène de Bercy.

Se succèdent ensuite tous les classiques du groupe, anciens et nouveaux, rythmés et planants, dont “Radio Song”, “The One I love”, “So. Central rain”, “Crush with eyeliner”, “Star 69”, “Tongue”, et bien sûr un “Losing my religion” d’anthologie. Les trois compères fondateurs de R.E.M. sont renforcés sur scène par un batteur, un clavier et un guitariste. Au fil des compositions tout se petit monde échange les instruments avec plus de polyvalence que de virtuosité, mais une grande cohérence. Après un long discours introductif où se mêlent Nostradamus et Placebo, on termine sur “It’s the end of the world as we know it (and I feel fine)” dans un désordre musical calculé et un feu d’artifice de lumières stroboscopiques et hypnotiques. Emerveillement. Fin du deuxième acte.

Rappel en duo avec Patti. Michael Stipe, respectueux et attendri, prend la main de son égérie, la couvant de regards énamourés. Nos mouchoirs sont jetés depuis longtemps, on se passe les bassines. Patti est calme, souriante. On la dirait heureuse. Elle a passé le flambeau du Rock à un groupe exceptionnel. Le nihilisme en moins. Mais l’étendard de la révolte est en berne alors que chacun rentre pour une nuit réparatrice qui mènera demain la moitié de l’assemblée aux Assedic et l’autre faire avancer le monde global vers plus de productivisme. Heureusement il reste des poètes et, peut-être, après tout, “the night belongs to us”. Fin de la révolte.

Hole – 1999/06/22 – Paris le Zénith

Hole est en ville comme nous l’a confirmé Canal + hier soir où le groupe s’est produit dans Nulle part ailleurs au cours d’une prestation acoustique très sage. Même les interviews furent rangées et sans vague. Étonnant : Courtney Love papillonnant sous ses cheveux blonds et les projecteurs d’une télé parisienne chic, nous parlant de l’éducation de sa fille devant les spectateurs de service faisant la claque. Au Zénith, ce fut autre chose…

Après deux guest stars qui se sont plus que bien défendues : Everlast et Bush, l’heure de Hole est venue. Le fond de la scène est décoré d’une lourde teinture rouge relevée par des cordons à pompons. Le rideau du théâtre grunge est levé. Courtney arrive vêtue d’un maillot deux pièces rose tirant sur le grenat, entourée d’un tissu vaporeux dans les mêmes teintes qui dévoile largement ses pulpeux atours. Deux ailes d’ange accrochées au dos, sa guitare lui pendouille sur les genoux. Toujours blonde, des paillettes brillent dans ses cheveux. La bassiste canadienne francophone est habillée façon go-go girl de saloon du fin fond de l’Ouest : justaucorps rouge vif à strass et mini-short noir sur bas résilles. Jusqu’à sa guitare brille de mille feux. La batteuse est aussi féminine qu’on peut l’être à un tel poste… et sa frappe est digne d’AC/DC au paradis hard. Seul homme du quatuor, Éric le guitariste est plutôt efféminé, classiquement en jeans T-shirt, il se cache derrière sa longue chevelure blonde, réincarnation de Kurt, le charisme en moins, très peu présent. Dès l’intro, tout est dit. La bassiste avec son petit minois coquin nous annonce dans un délicieux français du nouveau monde : “Nous sommes des belles filles et Éric est un joli garçon. Nous allons vous parler ce soir d’amour et de sexe”. Et çà démarre très fort. Le volume est maximum mais le son reste bon. C’est désordre à souhait mais les décibels écrasent les dérapages. Love vocalise et plaque quelques riffs quand elle y pense. Elle s’interrompt sans cesse pour faire monter sur scène les jeunes filles du premier rang qui s’agglutinent sur les barrières. Une sorte de solidarité féminine qui accompagne chaque extraction de jurons où sont étroitement mêlés les hommes et toute une panoplie de fuck variés et fleuris. Une fois extirpées de la foule en délire par les roadies inquiets, les élues sont installées sagement assises en rang devant la batterie. A la fin du show elles seront au moins une vingtaine. Parfois c’est un homme qui monte sur scène en se cramponnant à la main secourable de Love. Elle l’injurie, danse brutalement avec lui avant de le rejeter comme une poupée déglinguée. Puis Courntey est ensuite prise de velléités de haute montagne et escalade les murs d’enceintes avec des roadies accrochés à ses basques qui tentent non pas d’empêcher ses exploits, mais au moins de l’assurer dans sa varappe, les ailes d’ange pouvant s’avérer insuffisantes en cas de chute…

De longs discours ponctuent les morceaux. L’un est particulièrement et délicatement dédié à Nicole Kidman que Courtney ne semble pas porter dans son cœur. On y apprend que John Galiano refuse d’habiller Courtney car elle est quelque peu enveloppée et préfère Nicole à la taille mannequin de base. Alors elle demande à plusieurs reprises à la foule de huer Galiano et Kidman, ce qu’elle fait sans trop d’énergie. Il est vrai que Courtney est un peu dodue mais si délicieusement pneumatique, surtout mise en valeur comme ce soir avec tant de délicatesse et de bon goût.

Au milieu de toutes ces simagrées et démonstrations nous avons parfois un peu de musique, et c’est bien. Car le groupe joue fort, vite, violemment et puissamment. Les guitares saturent, le beat est terrifiant, la voix se mue en cris éructés. C’est du rock comme on l’aime. Le dernier disque “Celebrity skin” est repris presque en entier. On aurait aimé entendre la très belle et très tragique chanson “Petals” qui malheureusement n’est pas au programme. Alors qu’on sent la patte de Billy Corgan (Smashing Pumpkins et ex de Madame) dans la production du CD, un coté violence contenue, sur scène c’est considérablement plus débridé… Beaucoup moins contenu mais finalement assez convenu. Il ne faut pas confondre grunge et musique de chambre. Les chansons du début s’enchaînent avec les nouvelles. En rappel, notre princesse nous revient avec une robe moulante à souhait, encore plus érotisante que le bikini. Seule avec Éric à la guitare acoustique, elle interprète le magnifique “Northern Star”, bluesy et triste, « l’étoile du Nord devant laquelle les anges s’agenouillent dans la lumière glaciale”. Et tout notre petit monde revient pour un “Celebrity Skin” (la chanson) dur et final.

On aime Courtney, sa bande et leurs compositions. Mais on aime surtout quand ils jouent cette musique violente et parfois déchirante. On est moins intéressé par le cirque qui entoure tout ceci et rogne largement sur le temps du show. L’un ne va sans doute pas sans l’autre, c’est dommage. Avec sa dernière production, on la croyait revenue sur un chemin un peu moins punk où elle aurait canalisé son énergie dévastatrice pour continuer d’écrire de purs joyaux comme ceux qui composent Celebrity Skin. Il n’en est rien et la scène attise ses excès, reflétant sa vie. La mue salvatrice sera peut-être pour plus tard. Elle en a le talent pour peu que s’apaisent ses pulsions destructrices. Elle le mérite, et nous aussi.

Alanis Morissette – 1999/06/15 – Paris le Zénith

Ce soir, Alanis Morissette a enflammé Paris. Le Zénith comme un seul homme a acclamé toute l’énergie et la fraîcheur venues du Nouveau Monde pour déferler sur les bords de Seine. The Junkie Tour égale la fureur des hautes eaux du Saint Laurent se jetant dans l’Atlantique, charriant les blocs de glace de textes très personnels.

Les musiciens jouent une longue intro musicale faisant monter la tension pour préparer le débarquement d’Alanis sur Baba, moitié chantante, moitié récitante : long déroulement sur la prétention des apprentis gourous occidentaux à la recherche du nirvana sur les plages de Goa. C’est le début d’un superbe show qui déclenchera l’enthousiasme d’un bout à l’autre. La troublante canadienne est vêtue de couleurs vives et d’un accoutrement vaguement indien : tunique mi longue sur pantalon noir en soie, juste au corps avec une manche mauve et l’autre orange, gilet patchwork multicolore et ses longs cheveux bouclés descendant jusqu’au bas du dos dont elle joue comme d’une parure. La décoration de la scène est également à forte connotation indiennisante, à base de tissus néo-baba. Alanis parcourt le vaste espace que lui réservent ses musiciens et sur lequel ils se gardent bien de s’aventurer. Le micro dans une main, l’autre est parcourue en permanence d’étranges contorsions sur la soie multicolore de ses parements exotiques. Elle se dirige à l’aveuglette, avançant, reculant, dansant. Elle semble ignorer l’état d’immobilité. Elle s’agite, tressaute et mouline ses longs cheveux pendant des moments d’abandon avant de revenir, toujours fraîche, au centre de la scène. Parfois elle danse proche de l’hystérie, telle un sorcier bantou aux rythmes des tam-tam. Ses vocalises et autres effets de voix sont stupéfiants de perfection, des aigus aux graves, du chant à la diction, elle nous offre le contrôle parfait de ses cordes vocales. La musique est réglée au quart de tour avec un groupe dont l’enthousiasme n’a d’égal que le professionnalisme, avançant sans concession dans le plus pur style rock pour soutenir cette voix d’anthologie selon une dévorante alchimie. Deux guitares (parfois trois quand Alanis ajoute la sienne), une bass, un clavier-percussions et une batterie, pas un mot, pas un regard, mais tout défile avec un naturel digne des vieux routards du rock circus.

La quasi-totalité de sa dernière production Supposed Former Infatuation Junkie est reprise sur scène, sans fioritures mais avec la magie et le volume du live. De longs textes en prose, intimistes et brouillés. Une succession de mots sans fin qui se percutent sur un mode introverti et psychotique. Ce qu’est la vie, ce qu’elle devrait être, les conflits relationnels, les destructions sentimentales, les générations qui s’affrontent, la nécessité de l’autre pour définir sa route, les rêves et les compromissions, les amours que l’on a voulu et les amants que l’on a perdu. Tout çà est léger et profond, cosmique et réel. L’artiste si extérieurement lisse et bien élevée nous dévoile le cataclysme des troubles qui agitent sa conscience. C’est poignant et sombre. La violence des mots et la hargne des rythmes sont balancées par la fluidité des mélodies et la justesse de la voix. L’équilibre est instable mais le bouillonnement est certain. Elle nous délivre le côté obscur de la Force dans sa quête de la lumière.

Alanis utilise la scène comme le canapé d’un analyste. L’un de ses textes s’appelle d’ailleurs « The Couch », elle ne le jouera pas ce soir. Pas la peine, elle a 5 000 psy pour l’écouter, l’acclamer, l’adorer… Ce manque de pudeur est délicatement enrobé dans les notes. Belle performance que des textes si touffus se mêlent à la mélodie avec tant d’harmonie. La cohérence est remarquable. La fusion lyrique est totale. Un ego torturé émerge des décibels.

Le show se termine par un set acoustique devant un rideau tiré sur le devant de la scène et sur lequel est imprimé un texte d’inspiration « peace and love » : ne volez pas, ne tuez pas, n’agressez pas etc. On aurait pu se passer de cette fin guimauvisante pour rester sur l’énergie vitale des morceaux rock. Mais Alanis est spirituellement plus inspirée par Ravi Shankar que par Sid Vicious. On ne se refait donc pas.

Les lumières sont rallumées et l’artiste nous a quittés. Il nous reste heureusement son site Internet pour revenir surfer dans l’univers complexe où elle nous a entraînés. Dans un style « On the road » on y trouve des photos live mélangées à celles de gamins des rues de Calcutta, les dates de ses concerts, des poèmes manuscrits écrits de sa douce main, et même une boîte aux lettre électronique pour communiquer avec notre princesse. Tout ceci fleure un peu le marketing mais enfin, c’est Alanis, un sommet de fraîcheur, de naturel, d’élégance, on voudrait dire de douceur si l’on ne venait d’entendre deux heures de riffs rageurs pour accompagner ses compositions. On aimerait bien l’inviter à dîner, alors on s’invite sur www.alanismorissette.com.

The Rolling Stones – 1999/06/12 – Londres Wembley

Dans un décor de friche industrielle, quatre gangsters avancent sur l’écran vers la fosse aux lions. Ils sont sombres, tendus vers les mauvais coups qu’ils mijotent, les surfaces grillagées succèdent aux piliers métalliques, les portes claquent, les bottes crissent, les caches poussière frôlent le sol. Des allures de Mad Max partant au combat au milieu de nulle part. Les tueurs de “ Reservoir dogs “ avant le hold up. Nous sommes dans les entrailles de la lumière. Ils marchent d’un pas saccadé par le ralenti de la caméra, apparaissent au fond d’un couloir, tournent au détour d’une coursive. Keith brandit sa guitare comme une Kalachnikov. Ron la porte en bandoulière telle un Lumpara. Charlie joue nerveusement avec ses baguettes. Mick chausse ses lunettes noires éblouit par sa gloire. Un beat de bass lourd et gras ponctue l’avancée du gang virtuel en noir et blanc. Travelling et gros plans alternent avec des images subliminales de la bouche stonienne. La bande des quatre s’engouffre dans un monte charge grinçant. L’écran affiche l’ouverture des portes, passant dans le réel, les Stones font leur entrée sur scène. Ils sont chez eux, à Londres. Ils jouent pour nous. La guerre a commencé. La pluie s’est arrêtée de tomber. Les nuages déguerpissent. Ce soir, le tonnerre est engendré par les Pierres, le ciel n’a qu’a bien se tenir. Pas très haut passent les avions en approche pour l’atterrissage, craignant s’être trompés de planète en survolant Wembley.

“ Jumping Jack Flash “ démarre le show. Jagger arpente déjà la scène gigantesque, vêtu d’une chemise et d’une veste bleue électrique. Il fréquentera beaucoup son vestiaire pendant le concert pour changer de tenues aux couleurs criardes et assortiments osés, marquant une affection certaine pour les longs manteaux. La décoration de la scène est démesurée, d’un goût très Stones et fort peu Rolling. A droite, une énorme femme trône à genoux sur deux colonnes gréco-romaines, vêtue d’un unique collier à pointes, la croupe soumise et offerte à son maître, car c’est bien sûr d’une esclave babylonienne qu’il s’agit Sur la gauche, une torche plantée dans le sol s’ouvre vers le ciel. Le tout couleur bronze-doré domine Wembley de sa symbolique de braise.

70 000 spectateurs, incrédules voient défiler le répertoire des Stones. Au gré des morceaux apparaissent cuivres et choristes bien vite ravalés par les coulisses afin de ne point porter ombre aux héros du jour. Sur “ Gimme Schelter “, Lise Fisher, pulpeuse chanteuse vaguement métissée et tout de noir moulée vient épauler Mick de ses vocalises vibrionnantes. C’est elle qui a du servir de modèle à la poupée-esclave décorative. Elle est capable d’étouffer le frêle Jagger dans sa plantureuse poitrine, mais quelle coffre. Son sourire carnassier laisse rêveur.

Pendant ce temps, nos grognards de la guitare resserrent leur carré autour de l’empereur. Ridés comme de vieilles pommes ils sont soudés à leurs six cordes qu’ils ne quittent que pour allumer une cigarette ou enfiler de nouveaux oripeaux. On entend des fausses notes mais qu’importe, il ne s’agit pas ici de virtuosité mais de feeling. Ron grimace dans son manteau d’hermine synthétique bleu et rouge. Il ne lui manque que la perruque pour paraître Lord. Richard prendra même le devant de la scène pour une interprétation longuette de “ Thief in the night “ suivie de “ Before they make me run “ Il quitte son cuir noir pour l’occasion et nous gratifie d’un débardeur avachi XXXXL, également noir. Les lettres D-E-V-I-L s’impriment en gras sur sa poitrine souffreteuse d’ancien junkie. Un garrot toujours attaché au bras droit en souvenir du bon vieux temps sans doute. Des papillotes décorent les ersatz de locks qui terminent ses cheveux grisonnants et rares. Son énorme baguouse argentée à tête de mort pèse sur ses doigts fatigués. Des écharpes de couleurs pendouillent à sa ceinture. Le succédané de Bill Wyman à la bass, Darryl Jones (ex-Miles Davis et ex-Madonna), est typé Caraïbes et dénote par son embonpoint, comme s’il était passé du riz blanc des faubourgs de Kingston aux plats gras de West Kensington ! Le vieux Charlie à la chevelure immaculément blanche et au sourire statique n’a que deux ou trois caisses et une cymbale devant lui mais imprime le plus fabuleux tempo de l’histoire du rock à un stadium qui vibre sur chacun de ses coups de maréchal ferrant.

Sur “ Honky Tonk Woomen “, Cherryl Crow qui a assuré la première partie revient sur scène. Elle est un peu dépassée par les événements et beaucoup par la gloire de Mick. Ce n’est juste qu’un peu de présence féminine dans un monde de machos. Elle court après le héros mais échoue à le rattraper. L’ancienne choriste de Prince en duo avec Jagger à Wembley, de quoi faire chavirer les esprits les mieux trempés. “ Angie “ vient calmer un peu le feu.

Tout s’arrête soudain et une passerelle jaillissant de sous la scène amène nos compères au dessus des spectateurs jusqu’à une deuxième et plus modeste scène au centre du stade. On y entend notamment l’incontournable et dylanissime “ Like a Rolling Stone “ avant le retour sur la scène principale aux premières notes de “ Sympathie for the Devil “, Mick ayant pris le temps d’enfiler un nouveau cache poussière grimé façon Nymphéas de Monet-United colors of Benetton. Curiosité du jour, les Stones nous sortent leurs enfants : Lee Wood (fille de Ron) et Elisabeth Scarlett (fille de Mick et de Jerry) chantent pour accompagner leurs glorieux papas sur ce morceau. On fait travailler la famille mais Oedipe doit faire des ravages ! A défaut de voix bien valeureuses, les gamines s’en sortent et approchent un instant d’éternité.

La grosse esclave a disparu de ses colonnes, consciente de son ridicule. On enchaîne ensuite “ It’s only Rockín Roll “, “ Start me up “ au milieu des fusées d’artifice, “ Brown Sugar “ et l’incontournable “ Satisfaction “ en rappel.

Les spectateurs sont heureux, les héros ont l’air toujours en forme après trois heures de show. Le public repu abandonne le stade couvert de bouteilles de bière vides. La bande des quatre offre un dernier salut, les pièces rapportées s’étant discrètement éloignées dans l’ombre. Un feu d’artifice fait se retourner l’assemblée cosmopolite déjà sur le départ. Les quinqua ramènent leurs enfants se coucher satisfaits de perpétuer la tradition stonienne, les quadra se demandent s’ils afficheront une telle forme à l’âge de Mick, et les plus jeunes, émerveillés comprennent enfin ce qu’est l’inspiration et le charisme rock. Ils décident sur le champs de brûler toute leur collection de Boy’s bands dans un ultime autodafé purificateur. Dans l’interminable file des 70 000 spectateurs qui s’en vont sagement vers le métro, les sonneries des mobiles nous rappellent à la vaine réalité quand sourdent encore les riffs de “ Satisfaction “ dans les oreilles sifflantes de l’assemblée comblée.

Les Rolling Stones sont venus. Ils n’ont surpris personne, la machine tourne rond comme à son habitude. L’âge aidant, nos compères en rajoutent une couche dans le look mauvais garçons et la lourde vulgarité de leurs décors. On en redemande d’ailleurs. A défaut, on pourrait presque prendre Mick pour le gendre idéal. Mais quels inimitables show men. Et puis ils ne faiblissent pas à la tâche et y prennent manifestement un malin plaisir. Ces vieux routiers des stades sont à ce point à leur aise dans leur rôle qu’ils créent l’intimité entre eux et 70 000 personnes, leur déroulant le tapis rouge de quarante ans de Rock’n Roll sur lequel galopent les chevaux sauvages de tous nos fantasmes de gloire et de destinée.

God save the Quenn ; et puisse le Royaume-Uni sauver le monde pour avoir engendré pareil mythe.

The Cranberries – 1999/04/14 – Paris le Zénith

Hier soir les Cranberries étaient en ville et votre serviteur n’a pas manqué leur show. La petite Dolorès O’Riordan est en pleine forme après avoir vogué trop longtemps sur les lèvres du gouffre trouble et attirant de son anorexie. Elle est toujours plutôt fine mais la peau s’est décollée des os… Ses cheveux ont poussé et sont teints en blond. Elle est gainée de cuir noir. Un air de France Gall revisitée Stratocaster. Et surtout elle danse et bouge sur scène avec une énergie vitale retrouvée. Les morceaux tragiques de ses premiers albums sont archivés au rayon des antiquités. Les riffs ont remplacé les arpèges. Les love songs succèdent aux lamentations. Bref, c’est la résurrection, « Salvation is free » est sa nouvelle ode. Le secret de tout çà, elle nous l’avoue en intro de « Saving grace », elle a fait un baby. Alors elle nous passe à la moulinette rock les morceaux de son nouvel album (à paraître le 26 avril dans toutes les bonnes maisons), et çà chauffe, qu’on se le dise. Une voix toujours très pure et éthérée. Petite faute de goût néanmoins, les musicos en sont restés à la période anorexo-dépressive, mal attifés et pas trop punchy mais un gros son tout de même. Des décors très soignés avec des cônes immenses qui sortent du sol et qui descendent du plafond, tels des stalactites éclairés à la rencontre de stalagmites phosphorescents. Des projecteurs flashent et stroboscopent l’ensemble de multi-couleurs fluos. L’audience est conquise. Quelques drapeaux irlandais flottent sur la foule. Une heure et demie passe sans en avoir l’air. « Zombie » s’achève de même que l’époque qu’il caractérise. Le show se termine. Les artistes sortent sous les acclamations du public tendrement ému par une telle grâce. Une bande enregistrée nous débite « l’Ave Maria » expiré par la si belle voix de Dolorès pendant que les lumières se rallument. Le « Stabat Mater Dolorosa » n’est plus de
mise. Mystique la déesse, catholique bien sûr, irlandaise toujours !