‘Once upon a time in Hollywood’ de Quentin Tarantino’

Le dernier film de Tarentino est sur les écrans : l’histoire de la descente en pente douce à Los-Angeles d’un acteur (DiCaprio) dans les années 60’ qui voit son succès décliner et se trouve obligé d’accepter des productions de « pacotille » pour pouvoir continuer à maintenir son train de vie. Il est accompagné en permanence de sa « doublure-cascade » (Brad Pitt) qui lui tient lieu de pote de beuverie et de majordome. Plus intéressant, ses voisins de colline sont Roman Polanski (alors en pleine gloire) et sa femme Sharon Tate. Après différentes pérégrinations, Charles Manson et sa bande de hippies ensorcelés viendra semer le trouble dans le quartier mais la fin sera plus heureuse dans le film pour Sharon Tate que dans la vraie vie…

C’est du Tarentino, le final est surprenant et sanguinolant mais l’ensemble manque un peu de l’énergie et de l’humour auxquels le réalisateur nous avait habitués. Un film à voir néanmoins.

Festival de musique de chambre de Perros-Guirec

Le Quatuor Hermès et Geffroy Couteau (piano) enchantent le festival avec un programme Schubert et Brahms. Le quatuor ouvre le concert avec Schubert (quatuor n°13), Geffroy Couteau joue ensuite les Klavierstücke (op. 76)  de Brahms, puis ils se réunissent sur le quintette pour piano et cordes op. 34 de Brahms. Jeunesse, grâce et talent caractérisent ces musiciens venus bercer l’âme de vacanciers à la recherche d’un peu de spiritualité.

MAUGHAM, Somerset, ‘Amours singulières’.

Sortie : 1931, Chez : LE LIVRE DE POCHE 560 (1961).

Somerset Maugham (1875-1965), écrivain britannique, né et décédé en France, a commis sa vie durant nombre de nouvelles, romans et pièces de théâtre. « Amours singulières » retrace des unions amoureuses condamnées par la bonne société anglaise du début du XXème siècle, et il n’en fallait alors pas beaucoup à cette bourgeoisie guindée pour s’émouvoir.

Maugham lui-même, qui affichait son homosexualité décomplexée, a sans doute du affronter cette réprobation qu’il sait si bien peindre dans ce court recueil de nouvelles. Dans un style élégant et léger il détaille avec délectation les habitudes de cette vieille bourgeoisie britannique engoncée dans ses clubs et ses principes, bouleversée par le moindre écart avec la norme.

Alors lorsque l’épouse parfaite s’envole avec un jeune administrateur des colonies, lorsque l’actrice flamboyante retirée à Rhodes préfère sa liaison avec son chauffeur-mécanicien italien plutôt que les propositions de mariage renouvelées d’un dinosaure de la diplomatie britannique, ou le mari attentionné d’une écrivaine réputée part avec la cuisinière…, ce sont autant de pieds de nez à cette bonne et rigide société qui réjouissent Maugham et ses lecteurs.

Et, toujours dans ces nouvelles de Maugham, l’amour triomphe sur la rigidité sociétale. C’est une bonne nouvelle.

LEBON Christine, ‘Survivance et Transmission’.

Sortie : 2019, Chez : academia – L’Harmattan.

Christine Lebon est une psychothérapeute belge qui a mené une recherche approfondie sur le statut des survivants du génocide rwandais de 1994 et leur capacité à transmettre/expliquer l’indicible aux générations suivantes. Basé sur un grand nombre d’interviews de rescapés et de leurs enfants, au Rwanda et en Belgique, dans des demeures comme sur les lieux des massacres (église de Nyamata par exemple) ce travail minutieux mené avec tact nous fait plonger au cœur de l’horreur et de l’incompréhensible.

Bien entendu, à la question « pourquoi ce génocide ? », il n’y a pas de réponse et c’est bien là toute la difficulté qu’affrontent les survivants et leurs descendants. Christine Lebon écoute et tente de qualifier cette inextricable situation dans laquelle se retrouvent les survivants qui désormais cohabitent avec les assassins sur les mêmes collines. Le mélange entre les ethnies Tutsi et Hutu aggrave encore le positionnement des uns et des autres : une survivante qui a eu un enfant avec un hutu ignore le rôle de celui-ci dans le génocide même s’il les a protégés, leur fils reste en pleine confusion, que lui dire ?

A la phrase maintes fois entendue : « les enfants ne savent rien », elle constate que les enfants sentent tout et posent des constats pleins de sens. Comment en serait-il d’ailleurs autrement alors qu’ils sont élevés dans cette atmosphère post-génocide si morbide ? La présence de la chercheuse est d’ailleurs parfois utilisée comme vecteur de la transmission de cette réalité complexe où vivent les survivants et les tueurs dans le même espace, national et villageois.

L’observateur occidental a tendance à « racialiser » son analyse : hutus contre tutsi. L’auteure tente de rationaliser cette haine entre deux parties de la population plutôt opposées par des critères dominants/dominés que par des différences ethniques même si leurs cartes d’identité mentionnaient à l’époque formellement la « race » : Hutu, Tutsi ou Twa (Pygmé) ; la lutte des classes plus que le conflit racial.

A la fin de l’ouvrage, modeste, Christine Lebon constate que « rien ne peut être affirmé sur l’avenir, pas plus d’ailleurs que sur l’origine » mais, pour le futur, sa tendance naturelle serait plutôt de suivre le questionnement agité des gamins plutôt que de s’en tenir au « silence fédérateur » pour aider à la reconstruction psychique et sociale de cette population mêlée. Le plus troublant pour le lecteur est d’en déduire que rien ne permet de penser qu’un tel génocide ne se reproduise pas, ici ou ailleurs.

« Daniel Darc – Pieces of my Life » de Marc Dufaud et Thierry Villeneuve

Un documentaire sur Daniel Darc, l’ange sombre, chanteur et fondateur du groupe français Taxi Girl, phare éphémère de la scène française post punk au début des années 80. Le groupe ne sortit qu’un disque et se rendit célèbre autant par son inspiration poético-morbide que par les frasques de ses membres dont plusieurs sont morts tôt, ravagés par les drogues et des vies sans limite. Darc qui écrivait les textes survécut, un temps, et poursuivit une carrière solo entrecoupée de drames et de fulgurances dont l’excellent disque Crèvecoeur, sorti en 2004 qui relança sa carrière.

Un de ses amis proches l’a filmé tout au long de cette errance, plutôt au cours des dernières années, et monta ensuite ce matériel après la mort de l’artiste en 2013 pour livrer un film émouvant sur les tourments créatifs de cet être pour le moins torturé. Rocker au cœur tendre, il est fasciné par les mots tristes posés sur des notes innocentes. Son modèle toutes catégories est le Velvet Underground. Il est hanté par les poètes maudits et se pense l’un d’eux, et lorsqu’il constate que ses cures de désintoxication assèchent son inspiration il replonge avec conviction dans ses addictions.

Une des dernières séquences le montre sur la scène des Eurokéennes (en 2008 ?) chantant… Sad Song de Lou Reed devant une assemblée parsemée. C’est le résumé tragique de la vie de Darc, né Rozum (famille juive originaire de Russie et de Lituanie) dont la grand-mère mourut à Auschwitz, la mère vécut une histoire d’amour avec un officier de la Wehrmacht durant l’occupation et qui se convertit à la religion protestante pour tenter, en vain, de vaincre ses démons !

Pour les soldats tombés – Peter Jackson

Un documentaire sur la participation britannique à la première guerre mondiale : du recrutement des soldats au retour des survivants, ces images d’époque, colorisées, retracent le cauchemar de combattants partis la fleur au fusil et, pour les survivants, revenus dans l’indifférence du reste de la population sur ce qu’ils ont vécu dans la misère et la terreur du front.

Les commentaires sont faits exclusivement par des soldats survivants, sans doute quelques décennies plus tard si l’on en juge par leurs voix, plutôt âgées, souvent avec humour, toujours avec réalisme. Les allemands sont traités avec bienveillance, après tout ils étaient aussi jeunes et impliqués dans ce conflit par hasard. A la différence de la seconde guerre mondiale, il n’y avait pas d’idéologie dans cette folie meurtrière, mais juste le besoin de puissance et de conquête ; finalement une vieille histoire éternellement recommencée.

Au sortir de ce documentaire émouvant, le spectateur a juste le sentiment d’une guerre qui fut aussi sordide qu’inutile.

BOUKERCHE-DELMOTTE Nafissa, ‘Clinique et politique de la douleur’.

Sortie : 2019, Chez : L’Harmattan

Nafissa Boukerche-Delmotte est psychologue clinicienne, psychanalyste et docteur en psychologie. Elle décortique ici le phénomène de la douleur : « est-elle émotion ou sensation ? » Du statut de signal d’alarme d’une possible maladie, elle est aussi parfois vue aujourd’hui comme une maladie en soi. La psychanalyste va alors plonger dans l’expression de la douleur pour tenter de comprendre ce qu’elle exprime, et l’on est pas à l’abri de quelques surprises lorsque la vérité se révèle.

Freud et Lacan sont mis à contribution pour aborder le concept la douleur, sur lequel ils ont beaucoup écrit, sous différents angles, ceux de la mélancolie, de la création, de la pulsion, de la jouissance, du masochisme, du deuil… La culture est appelée à la rescousse pour partager la vision de la douleur de ses artistes, de Molière (le Malade imaginaire) à Marguerite Duras (« La Douleur », celle de l’attente du retour d’un mari du camp de concentration où il était enfermé) en passant par l’humour décapant de Woody Allen qui s’y connaît en matière psy (« les illusions agissent mieux parfois que les remèdes ») et « le Cri » peint par Munch décliné en de multiples versions toutes exprimant le saisissement de l’horreur dans les mêmes termes.

Si le néophyte est un peu perdu lorsque le vocabulaire de l’auteure se spécialise (sujet, signifiant, réel), il reprend pieds lorsque l’analyse se tourne vers les ambiguïtés de la médecine de plus en plus scientifique qui a tendance à ignorer ce qu’elle ne sait chiffrer. Ou l’illusion apportée par le progrès scientifique qui veut que le « droit à » soit appliqué au « droit de ne plus avoir mal » ou au « droit à la jouissance » et éventuellement vécu comme un droit à la consommation de service médical, la douleur et la société qui transformerait le médecin en exécutant de la logique de marché pour remettre en état de travailler le patient handicapé par la douleur !

Il est rassurant de savoir que notre système de santé et ses professionnels, formés dans les facultés de la République, ont les compétences et les moyens de publier de telles analyses. Le patient potentiel se réjouit qu’un jour sa douleur puisse être prise en charge quelle qu’en soit l’expression.

Kraftwerk – 2019/07/13 – Paris la Philharmonie

Kraftwerk dans la salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris : c’est le groupe allemand qui a vulgarisé la musique électronique il y a 40 ans et considérablement influencé le rock du XXème siècle. La prestation ce soir est à leur image, industrielle et technologique, minimaliste et glaçante, dansante et sereine. En sortant les jeunes d’aujourd’hui constatent que Daft Punk n’a finalement rien inventé : retour à la réalité !

AUSTER Paul, ‘4321’.

Sortie : 2017, Chez : ACTES SUD.

Un roman monumental de Paul Auster (mille pages) ou l’histoire d’un adolescent américain dans les années 60 à New-York et alentours ; nous sommes au mi-temps des années 60, entre « summer of love » et assassinats des Kennedy et de Martin Luther King, des manifestations contre la guerre au Vietnam à celles pour l’émancipation des noirs, des Black Panthers aux Républicains tendance Nixon. Le héros du livre, Archie Fergusson, navigue entre ces évènements, intègre les concepts d’une époque qui en fut fertile, hésite entre les orientations, alterne entre les amours, bref, découvre la vie pré-adulte. Il y a sûrement beaucoup de Paul Auster dans cet adolescent tellement porté sur la littérature et le cinéma.

Le côté fantastique dans ce roman est sa structure : Auster raconte quatre scénarios possibles pour les années que nous traversons dans la vie d’Archie, chacun diffère par ce qui arrive au héros, non point par des options fondamentalement différentes mais par de petites touches qui marquent son entourage et ses choix. Nous sommes toujours au cœur d’une famille juive new-yorkaise, issue de l’immigration d’un ancêtre russe arrivé à Ellis Island le 1erjanvier 1900 et dont Archie représente la troisième génération désormais intégrée dans l’Amérique moyenne, mais l’auteur imagine quatre histoires possibles pour Archie et les siens, et ces quatre scénarios s’entremêlent dans la narration, chaque chapitre passant d’une vie à une autre. Celles-ci sont globalement proches mais toujours différentes, on se perd un peu dans toutes ces vies qui s’entrechoquent, selon les cas le même personnage féminin passera du statut d’amour infini à celui de belle-sœur confidente, Archie sera un apprenti-poète neurasthénique ou un brillant étudiant, son père mourra accidentellement dans l’incendie de sa compagnie ou d’un arrêt cardiaque sur un cours de tennis, etc.

Mais il y a des constantes dans cette mosaïque : la littérature tout d’abord dont Archie fait la découverte avant de se lancer dans l’écriture ou la traduction, le cinéma de la nouvelle vague française, la ville de New York et cette Histoire américaine si prolixe et tragique à l’époque, les émois amoureux de l’adolescence…

Le cheminement du héros à travers ces obstacles et découvertes est merveilleusement couché sur la papier par cet écrivain d’exception dont la capacité à décrire les petites choses de la vie est merveilleuse. Qui ne se retrouvera pas dans la narration des tourments de l’adolescence, de la difficulté des relations avec les parents, de la découverte des idées politiques… ? La densité de l’écriture ne laisse pas un moment de répit tout au long de ces mille pages qui se dévorent comme un roman policier. Evidement le lecteur apprend à la fin lequel des quatre Archie est le vrai, c’est l’écrivain bien sûr et le roman qu’il termine s’appelle « 4321 ». Merci Paul Auster !

Thom Yorke – 2019/07/07 – Paris la Philharmonie

Thom Yorke se produit avec Niger Godrich et un animateur lumière et vidéo, sur la scène de la salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. Ils viennent de jouer au Festival Jazz de Montreux, Thom a composé la musique du film Suspiria de Luca Guadagnino, une variation d’un film de Dario Argento… Bref, l’artiste désormais cinquantenaire est en pleine ébullition, toujours à l’affut d’innovation musicale, sautant d’un genre à l’autre, féru de musique contemporaine (Stockhausen, Pierre Henri) il remixe ces inspirations en mode électro sur les scènes du monde : Tomorrow’s Modern Boxes en est le dernier avatar

Délaissant pour un temps ses compères de Radiohead, l’un des groupes majeurs de notre temps, il a (ils ont) depuis longtemps abandonné le format guitares-batterie pour investir d’autres univers, celui de l’électro notamment, mais sur un mode sophistiqué, et même intellectualisé. Ce soir sur la scène ordinateurs et machines composent trois blocs blancs, pour chacun des musiciens-ingénieurs, répartis devant un grand écran. Thom est habillé de noir avec un pantacourt baggy et des baskets blanches, des cheveux en chignon et une barbe blanchissante de trois jours qui le font ressembler à un pêcheur de perles japonais. Il y a une bass et une guitare posées dans un coin, ainsi qu’un petit piano électrique, ils en joueront à l’occasion mais l’essentiel vient ce soir des machines et du chant de Yorke.

Les sons électroniques sont alternativement éthérés et rythmés, contrairement à la norme électro on n’est pas écrasés par un beat sourd mais au contraire portés par l’inspiration d’une musique hors du temps, illustrés par des images intergalactiques où les symphonies de couleurs le disputent à l’ordonnancement de dessins géométriques ou au contraire à la confusion des images ! Ordre-désordre, voilà qui pourrait caractériser cette musique étrange faite pour le rêve vers lequel nous porte la personnalité charismatique de Thom Yorke à la voix si particulière, planant vers le haut et réverbérée/répétée à l’infini par la technologie autant que nous guidant vers les graves profonds. Thom est souvent sur le devant de la scène dansant, vivant, transmettant cette musique avec passion. L’atmosphère dans le public est plutôt recueillie alors que la musique est supposée être dansante mais l’audience se concentre pour se laisser pénétrée par la musique et la voix de ce petit lutin fantastique, apôtre du chaos, créateur envoutant, à l’incroyable inspiration de notes et de mots. Jusqu’où ira-t-il ? Deux rappels ne suffiront pas à étancher notre soif de nouveauté et le trio repart sous un tonnerre d’applaudissements. Il se dit qu’un nouveau CD des Radiohead est sous presse.

Joe Jackson – 2019/07/02 – Paris la Cigale

Flamboyant concert ce soir de Joe Jackson à la Cigale : la formation originelle du Joe Jackson Band pour présenter le nouveau disque Fool et revenir sur le passé ! Joe est sur la scène depuis 40 ans (Look Sharp est sorti en 1978), il y promène son élégance toute britannique, son art musical, sa virtuosité aux claviers et une énergie jamais démentie. Alors quel bonheur de rembobiner l’histoire en compagnie de ce quatuor de légende : One More Time, I’m the Man…, une sublime version de Steppin’ Out rejouée avec la boîte à rythme historique, mais aussi des plongées dans le très réussi dernier album sorti en début de cette année 2019.

Joe affiche toujours ce brin de folie musicale si bien caractérisée par sa voix qui monte et qui rompt. Evidemment il n’atteint plus certains aigus qui sont maintenant remplacés par des solos de guitare, mais quel talent de compositeur, quel sens de la mélodie, et quel homme délicieux !

“Amazing Grace – Aretha Franklin”

Amazing Grace, un superbe film de Sydney Pollack sur un enregistrement d’Aretha Franklin en 1972 dans une église de la banlieue de Los Angeles. Quasi oublié, jamais terminé, emberlificoté dans des problèmes techniques (image et son mal synchronisés) puis de droits, la Diva refusant la publication à la fin de sa vie, ce n’est qu’après son décès l’été dernier et grâce aux techniques modernes que le film a pu enfin être terminé et, enfin, diffusé. Le résultat est unique !

Aretha et son équipe avaient décidé d’enregistrer en live un disque reprenant les classiques du gospel dans cette petite église de Watts. Elevée par un père pasteur de l’Eglise baptiste dont les prêches font à l’époque le tour des Etats-Unis d’Amérique. Dès son plus jeune âge elle chante avec ses sœurs lors des offices de son père. Chez eux à Detroit on croise Martin Luther King, Duke Ellington et autres gloires de la musique et de l’émancipation des noirs, souvent des deux à la fois d’ailleurs. Très vite les talents d’Aretha explosent et elle deviendra la Lady Soul, composant peu, interprétant beaucoup, et de quelle manière, les classiques du gospel, de la soul et du rhythm and blues. Sa voix couvre cinq octaves et développe une sensibilité à laquelle il est difficile de rester indifférent, elle joue également (bien) du piano.

Ces deux soirées de Los Angeles donnèrent lieu à l’édition d’un disque Amazing Grace, du titre de l’un des cantiques qu’il contient et dont Aretha produit une bouleversante version de plus de dix minutes : Amazing grace, how sweet the sound,/ That saved a wretch like me!/ I once was lost but now I’m found,/ Was blind, but now, I see./ …/ The Lord has promised good to me,/ His word my hope secures;/ He will my shield and portion be,/ As long as life endures.

Dans l’église elle est accompagnée d’un magnifique chœur dirigé par un flamboyant leader, d’un charismatique pasteur au piano et d’un quatuor guitare-bass-orgue-percussions. Un public d’une centaine de personnes donne l’ambiance du direct, on y reconnait Mick Jagger et Charlie Watts. Tout ce petit monde est très majoritairement afro-américain, coiffé de coupes afro encombrantes ou de choucroutes défrisées de l’époque, pattes d’éph. et nœuds de cravate énormes, costumes chamarrés. Le chœur et l’audience sont fébriles, se lèvent en hurlant dès que la Diva pousse sa voix dans les extrêmes, on est toujours entre transe et hystérie, le tout sous couvert d’une musique alternant mysticisme et performance. Sur le mur du fond de l’église, un grand tableau symbolise Jésus, sans doute dans le Jourdain.

Aretha chante divinement, au piano où devant un pupitre de prêcheur, les yeux fermés, en communication directe avec le Seigneur, mais si humaine pour inspirer les spectateurs avec cette voix au-delà du sublime. Une grande dame et un film qui fera date.

Bowie à Paris

La maison de disque de David Bowie publie les fonds de tiroir, en l’occurrence l’enregistrement du concert de l’Elysée-Montmartre du 14 octobre 1999. Pour ceux qui y furent c’est le magnifique rappel du plus beau moment de leur vie. On avait oublié combien l’artiste paraissait guilleret sur scène malgré la gravité de l’album (Hours) qu’il y présentait. L’enregistrement est excellent, la prestation sublime, le souvenir nostalgique.

Kronic du show : ici.

Lenny Kravitz – 2019/06/05 – Paris Bercy

Lenny Kravitz fait le spectacle à Bercy : deux heures et demie de concert pour notre hippie funky sous sa chevelure choucroute-rasta et ses Ray Ban foncées, qui se dépense pour nous avec une bande de musicos bariolés au sein de laquelle Gail-Ann Dorsey joue de la basse, revêtue d’un boubou africain. Tout ce petit monde joue une pop enlevée, avec un manifeste plaisir. On ne peut pas dire que cette musique soit d’une subtilité bouleversante mais la soirée fut bonne, clôturée par les paroles lénifiantes de Lenny sur l’amour et la vie, à mi-chemin entre Jésus et le flower power.

« ELECTRO – De Kraftwerk à Daft Punk » à la Philharmonie

La Philharmonie retrace l’histoire de l’arrivée de l’électronique, puis son explosion, dans la musique de notre temps, au point d’en devenir un genre à part entière (parfois un peu envahissant) : l’électro ! Depuis les premiers laboratoires musicaux se lançant dans des expérimentations bizarres au mitan du XXème siècle jusqu’à la danse music où des opérateurs mettent des foules en transe en bricolant des fils sur des ordinateurs, en passant par Kraftwerk le groupe allemand qui popularisera l’électronique dans le rock dans les années 70’ et qui donnera trois shows en juillet à la Philharmonie, l’exposition suit ce parcours étonnant de la technologie inspirant la musique.

Il y a des instruments d’époque, notamment le studio reconstitué de Jean-Michel Jarre à l’époque où les boucles étaient réalisées avec des bandes magnétiques sur un Revox, puis l’arrivée des synthétiseurs Moog, AKS, puis leur remplacement progressif par des ordinateurs sophistiqués qui synthétisent puis créent des sons et des rythmes extraordinaires.

L’Electro participe aussi à l’apparition de toute une culture et fut notamment à l’origine de l’émancipation de la culture queer. De nombreuses photos et vidéos illustrent cet écosystème avec bien sûr un passage par sa face obscure, celle de la drogue et, parfois, de son côté messe noire.

Comme toutes celles qui l’ont précédée, cette exposition musicale de la Philharmonie est un trésor de cuture et de savoir, montée par des spécialistes. Il ne faut pas compter son temps, si l’on veut tout voir et tout écouter… on ne sait plus où donner de la tête !

PAMUK Orhan, ‘Cette chose étrange en moi’.

Sortie : 2014, Chez : folio 6614

Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, continue sa passionnante analyse de la Turquie actuelle à travers des romans foisonnants dédiés à des personnages ordinaires qui traversent avec plus ou moins de bonheur l’actualité de ce pays dynamique et tragique. Avec « Cette chose étrange en moi » nous suivons le périple de Mevlut de 1968 à 2012, de son enfance à l’âge mur. Vendeur de boza (une boisson locale à base de céréales fermentées) de père en fils, il s’installe à Istanbul pour se livrer à cette activité traditionnelle dans cette ville aux dimensions encore modestes à l’époque mais en pleine révolution.

Avec lui, nous allons parcourir 50 ans de la vie de ce pays (et surtout d’Istanbul) vue à travers les petites histoires banales du village d’origine, du bidonville où Mevlut et les siens cohabitent, puis des immeubles lorsque le béton et la croissance démographique auront définitivement repoussé les limites de la ville capitale économique.

Au hasard de ces pérégrinations familiales nous allons découvrir un monde de combines et de petits arrangements avec la vie, la tribu, la religion, l’amour et l’Etat. Nous plongeons dans les traditions claniques, religieuses, politiques entre lesquelles Mevlut se faufile tant bien que mal comme nombre de ses concitoyens. Les mariages sont organisés mais les amoureux enlèvent leurs amoureuses et l’on régularise ensuite la situation, à moins que cela ne se règle plus violement. Le droit de la propriété est inexistant mais on s’arrange avec des titres de pacotille. L’impôt est dû mais personne ne s’avise de le payer, sur quelles bases d’ailleurs puisque tout est en liquide. L’électrification gagne du terrain, alors les branchements pirates se multiplient sur les lignes officielles…

Mevlut regarde, ingénu, les changements fulgurant qui affectent son environnement et les modes de vie ancestraux. Il s’y adapte avec une touchante bonhomie et trace sa route plein du bon sens paysan de son éducation villageoise. On dirait finalement qu’il est le plus heureux face aux adversités qui ravagent ses proches. Il se remettra finalement de la mort de sa première femme en épousant sa jeune sœur dont il fut secrètement amoureux, il contournera les fâcheries familiales et, affichant une modestie à toute épreuve, obtiendra de mener son existence à peu près comme il l’entend.

Dans ce volumineux roman, Pamuk est au sommet de son art : embrasser un monde, celui d’Istanbul et de ses habitants sur 50 années contemporaines, en ne décrivant que les petites choses de la vie de ses personnages. C’est jouissif et le lecteur dévore les 800 pages avec délice.

Rouge – Art et Utopie au pays des Soviets – Grand Palais

Le Grand Palais expose l’utopie artistique de la révolution bolchévique d’octobre 1917 : il s’agissait de construire un monde nouveau pour un Homme meilleur, et bien sûr, de diriger la démocratisation d’un art nouveau au service « des masses », où quand l’idéologie veut gouverner la culture. Le résultat, comme on le sait, fut mitigé.

Bien sûr, au début du régime, nombre d’artistes et d’intellectuels, y compris hors d’Union soviétique, soutiennent la révolution qui a notamment pour objectif de sortir « le peuple » de la dictature tsariste qui le maintenait en quasi-esclavage. L’art « de la production » doit permettre d’ouvrir les yeux du « prolétariat » sur les nouveaux objets utilitaires qui doivent transformer sa vie. Le théâtre promeut des modèles de « vie collective » ; l’architecture construit des lieux communautaires et les maisons « du peuple » ; la photographie participe à l’œuvre révolutionnaire en produisant photomontages et surimpressions…

Et puis Staline a mis tout ce petit monde au pas, envoyé nombre de ces artistes au goulag et lancé le « réalisme socialiste […] pour représenter la réalité dans son développement révolutionnaire ». L’art doit guider le peuple vers son « avenir radieux », quelques toiles exposées montrent une jeunesse blonde et réjouie, enthousiaste et décidée, sous la conduite éclairée de Staline et de Lénine, dont le kitsch le dispute à la platitude. Les affiches issues par le parti (Direction de l’éducation politique) sont fleuries et montrent la voie au prolétariat. Les messages sont mentionnés sous les dessins au cas où celles-ci ne seraient pas assez parlantes comme ceux-ci édités en 1922 :

Au communisme [nous] ne parviendrons que par la dictature du prolétariat fais-en partout la démonstration à l’usine, à la ferme, sur la terre, sur les vagues.

Trouillards et laquais de la bourgeoisie, du vent ! Cette gadoue rend nos feux pâlissants.

Rappelle-toi les social-traîtres sont les ennemis tout autant que Clémenceau et Briand, ton salut, c’est le Kominterm – état-major de l’Octobre mondial, etc. etc.

L’art soviétique s’est effondré avant le système économique, Chostakovitch a bien dû réécrire quelques symphonies pas assez dans la ligne du parti, mais son œuvre majeur est restée comme celle des écrivains classiques russes et de nombre de leurs contemporains. Le système n’a pas su asservir l’âme russe qui a survécu à la dictature. La morale de l’histoire est que, comme toujours, les idéologies veulent aussi s’emparer des esprits, et lorsqu’elles y parviennent c’est l’aboutissement de la dictature, celle des bolchevicks comme celle des ayatollahs. Heureusement elles ne gagnent pas à tous les coups.

Glass / Shankar – « Passages » à la Philharmonie

Philip Glass, musicien-compositeur américain contemporain, rencontre Ravi Shankar (1920-2012), musicien-sitariste et compositeur indien, dans les années 60. De leur amitié est née l’œuvre Passages, jouée ce soir sous la direction de Karen Kamensek, chef d’orchestre américaine.

Glass, créateur de « musique à structures répétitives » a collaboré avec nombre artistes du XXème siècle, de Boulez à Bowie, de Scorsese à Léonard Cohen, toujours à l’affut de nouveautés et de l’air de son temps. Shankar a suivi la même voie ; on l’a vu jouer à Woodstock en 1969 et multiplier les collaborations de Yehudi Menuhin à Gorge Harrisson, en passant par Allen Ginsberg. Ses enfants enrichissent son héritage musical : Norah Jones dans un mode jazz-pop et Anoushka Shankar qui joue du sitar ce soir avec l’Orchestre de chambre de Paris.

Lire aussi : Bowie par Philip Glass

Les huit musiciens indiens (dont l’un d’eux est manifestement occidental), flutes et percussions, sont assis en tailleur, pieds nus, sur des tapis de circonstance derrière Anoushka, sur le côté droit de la scène, le reste étant réservé à l’orchestre de facture plus classique. Les instruments sont sonorisés et trois chanteurs interviennent également dans l’œuvre.

Passages se révèle une œuvre inspirée par ces deux cultures occidentale et asiatique dont relèvent ses deux compositeurs. Organisée en mouvements successifs, joués alternativement par le combo indien puis l’orchestre de chambre qui donnent un peu l’impression de se lancer la balle l’un l’autre plutôt que de se compléter, les passages indiens sont fascinants pour l’assistance. La fille Shankar, sous des allures lascives sur son tapis, se révèle une virtuose du sitar dont elle tire des sons proches d’une guitare électrique sans se départir des harmonies de sa propre culture. L’aspect répétitif de la composition et son interprétation au sitar fait immanquablement penser au King Crimson des années 2000. Quelle satisfaction de voir ces musiques et ces cultures se mélanger si harmonieusement, quel bonheur d’avoir eu des musiciens visionnaires capables de transcender ce multiculturalisme en notes et d’en avoir inspiré tant d’autres. D’avoir eu ? Non, de toujours avoir : Philip Glass est présent ce soir et, après une rencontre à 19h avec quelques spectateurs chanceux, vient saluer l’assistance au terme de Passages, entouré avec respect, affection et admiration par Anoushka et la chef d’orchestre (elle aussi pieds nus en vêtue d’un sari) : un triomphe !

Archive – 2019/05/16 – Paris la Seine Musicale

Archive fête ses 25 années d’existence musicale avec un concert à la Seine Musicale de l’Ile Seguin. Rien de neuf mais toujours beaucoup de bonheur à écouter cette belle musique. 3h30 de concert interrompu par 15mn d’entracte, une setlist de… 25 ans ; tous les musiciens qui ont participé à l’aventure de ce combo à géométrie variable ne sont pas présents mais les historiques sont là, sauf Rosko le rappeur. Le light-show est minimal et la scène reste presqu’en permanence dans l’ombre, tout est pour la musique, le déroulement du show est un peu convenu mais le succès est total. Ne boudons pas notre plaisir !

Archive est d’abord la création du duo londonien Darius Keeler et Danny Griffiths qui fondèrent le groupe en 1994 et l’animèrent ensuite sur un mode à dimension variable où les musiciens, chanteurs et chanteuses se sont succédés puis retrouvés au gré des évolutions de la bande. A l’origine fut le disque Londinium sorti en 1996 avec la chanteuse Roya Arab et la rappeur Rosko John, dans la lignée des groupes de Trip Hop de Bristol, Massive Attack et Portishead, devenu une référence du genre : crépusculaire, rythmé et obsédant. S’en suit une période plus pop à partir de 2000 avec au chant Craig Walker, Dave Pen, Pollar Berrier et l’inestimable Maria Q à la voix bouleversante. La musique évolue sur des chemins toujours très sombres mais aussi plus classiques, fleurtant avec le rock progressif, des morceaux parfois déchirants pouvant durer dix minutes de longues mises en tension jusqu’à l’explosion instrumentale finale (Light), sans oublier des chansons courtes et tranchantes marquées du sceau d’un rock nerveux (Fuck U, Numb).

En 2009 paraît le premier opus de la série de deux albums Controlling Crown qui marque le retour de Rosko avec son rap chaloupé sur fonds d’instrumentaux répétitifs et planants. Le groupe s’essaiera à jouer avec un orchestre classique, ce qui ne fut pas particulièrement marquant.

2011, c’est le retour à l’électronique et l’arrivée de la chanteuse Holly Martin, avec With Us Until You’re Dead, suivi en 2015 de Restriction et Kings of the False Foundation en 2016. On est dans le rythme endiablé et le son débridé d’une époque, le show live s’adapte à cette nouvelle étape avec un concert jouissif Salle Pleyel en 2016. Cette nouvelle orientation ébouriffante n’empêche pas quelques pièces posées de nous ramener vers la grâce : Holly interprète Black and Blue avec une fraicheur et une tendresse à vous tirer des larmes d’émotion.

Ce soir Maria et Holly sont présentes ensemble et lancent d’ailleurs le show avec You Make me Feel chantées à deux, la voie est tracée pour cette soirée emblématique d’un groupe pressé et productif qui a su rester sur un chemin de traverse où l’a rejoint un public français particulièrement fidèle qui a vibré à l’unisson des reprises de toutes les grandes créations du groupe, picorées dans un catalogue impressionnant. Again compose le rappel, cela fait longtemps que l’on n’avait plus entendu cette chanson d’amour fétiche des années 2000, généralement jouée en clôture de show. Alors ce soir quel plus beau symbole de ces 25 années de carrière. Lancée sur le son aigrelet d’un harmonica amorçant des arpèges de guitare en mode mineur, la voix plaintive de Dave se déploie dans le volume de cette Seine Musicale en forme de planétarium : You’re killing me again/ Am I still in your head?/ You used to light me up/ Now you shut me down/ If I/ Was to walk away/ From you my love/ Could I laugh again?

Fin du chapitre.

Setlist

Chapter one : You Make Me Feel/ Fuck U/ Pills/Bullets/ Kings of Speed/ Noise/ Kid Corner/ Violently/ System/ Wiped Out (extended Intro)/ Shiver/ Collapse/Collide/ Splinters/ Remains of Nothing (with Band of Skulls)/ End of Our Days/ The Empty Bottle (Stripped down version with only Dave on vocals, Mike on guitar and Danny on synth)/ Dangervisit

Chapter two : Lights/ Nothing Else/ Erase/ Finding It So Hard/ The Hell Scared Out of Me/ Controlling Crowds/ Numb (With Russell Marsden and Emma Richardson on additional Guitar and Bass) Encore : Again (With Mike Peters from The Alarm on Harmonica)