LABOU TANSI Sony, ‘Encre, sueur, salive et sang’.

Sortie : 2015, Chez : Seuil.

Sony Labou Tansi 1946-1995) est un auteur de théâtre, de romans et de poésie, né au Congo ex-Zaïre et décédé à 48 ans en République du Congo (dit Brazzaville). Il a vécu au cœur de la tourmente permanente de l’Afrique centrale, du Zaïre possession personnelle du roi de Belgique où il naît, aux affrontements terribles de la région du Pool près de Brazzaville dans les années 90′. Ecorché vif, il écrit tel qu’il pense et respire sur ce qu’il voit, ce qu’il vit et ce que la mémoire collective de l’Afrique colonisée puis décolonisée lui rappelle constamment.

Ce livre est un recueil de textes écrits entre 1973 et 1995 : des préfaces d’ouvrages jamais publiées, des lettres ouvertes, des correspondances diverses, des articles… Tous ont rapport à l’Afrique, et, le plus souvent, à la colonisation-néo-colonisation-esclavage, tryptique classique de ce genre de littérature. Le style est brillant, Sony joue avec les mots comme combustible de sa révolte. L’univers du « blanc » est chargé de moulte maux, mais celui de « l’Africain » ne sort pas non plus indemne de ses critiques. Il a le cœur au bord d’une plume acérée.

En 1987 il écrivait :

« Je travaille dans la maison des émotions, où je prends conscience de participer à l’équilibre des univers. Je sais que le premier écrivain c’est Dieu. C’est là une phrase que l’arrogance des technocrates ne peut pas comprendre. Mais qu’y puis-je ? Personne ne peut prêter ses veines et ses artères aux autres. Je prête les miennes au verbe. Je prête ma bouche à tous ceux qui, un jour, peuvent perdre la vie. »

Un peu plus loin, il conclut sa lettre ouverte à François Mitterrand de 1988 par :


« La seule réponse que l’humanité puisse donner à la mort, au fanatisme et au bâclage reste hélas l’ingérence de la conscience humaine dans les affaires intérieures du monde, à condition bien entendu que cette nouvelle conscience assure la promotion et les respect absolu de ce qui nous rapproche fondamentalement : notre différence. »

Admirateur d’Aimé Césaire, de Frantz Fanon ou de son confrère Tchicaya U Tam’si (1), il en adopte le style ardent et outré. Son écriture est un brasier, sa révolte est brûlante, celle d’un intellectuel à la vision sans concession qui, à la fin de sa vie essaya de se frotter au terrain de la politique. Elu député en 1992 , il est impuissant dans le nid de vipères qu’est le Congo à cette époque et le clan qu’il a rejoint est celui du perdant. La guerre civile sanglante continuera encore quelques années après son décès. Dure confrontation de l’intellectuel avec la réalité des hommes…
(1) Poète congolais (1931-1988)

Florian Schneider du groupe Kraftwerk est mort

Florian Schneider (1947-2020)

On apprend aujourd’hui que Florian Schneider, musicien de génie, cocréateur du groupe allemand Kraftwerk en 1970 inventeur de la musique électronique, est mort il y a quelques jours d’un cancer foudroyant sans rapport avec le coronavirus. Avec son complice Ralf Hütter ils ont innové et significativement influencé la musique et l’esthétique contemporaines du rock. Le groupe continuait à tourner encore récemment mais Florian avait mis fin à sa collaboration en 2009. Lors du passage du groupe l’an passé à Paris, Ralf menait le groupe.

Lire aussi : Kraftwerk – 2019/07/13 – Paris la Philharmonie

Evidemment c’est le crépuscule des rockers baby-boomers. Après David Bowie, Leonard Cohen, Lou Reed, pas plus tard qu’hier encore Dave Greenfield, et bien d’autres, tous ces artistes nés dans années 40’ et 50’ sont en train de nous quitter. D’ailleurs ils n’ont que 10 à 15 ans de plus que nous. Notre propre crépuscule ne manquera pas d’arriver également. Toute cette génération de musiciens en voie de disparition ne fait que nous précéder…

Dave Greenfield est mort

Insuffisance cardiaque, hospitalisation et coronavirus ont emporté cette nuit Dave Greenfield, claviériste du légendaire groupe post-punk The Stranglers. Cofondateur du groupe en 1975 il a été de tous les albums et de toutes les tournées depuis 45 ans. Il a ajouté des claviers et des petites ritournelles, reconnaissables entre toutes, à la musique brute du groupe, marquant ainsi son parfum new-wave. Pas sûr qu’il soit aisément remplaçable tant sa personnalité et sa musique marquent les Stranglers depuis presqu’un demi-siècle.

Rest in Peace Dave, tu fais partie des très grands !

APPELFELD Aharon, ‘Des jours d’une stupéfiante clarté’.

Sortie : 2018, Chez : POINTS P4908 (2018).

Aharon Appelfeld aborde dans ce roman publié en 2014 la sortie des camps de concentration par ceux qui ont survécu. Ce fut notamment son cas puisqu’il s’évada du camp de Transnistrie (frontière entre Roumanie et Ukraine) où il était prisonnier. Sa mère fut assassinée en 1940 et il retrouva son père seulement en 1957, lui aussi survivant de la Shoah.

Theo est le héros de ce récit qui démarre après la libération du camp et alors qu’il a décidé de prendre la route à pieds, seul, pour retrouver son village en Autriche, à 300 km de là. Cette décision est tout de même un peu hésitante du fait de ses remords de laisser ses camarades de détention et de l’immense incertitude dans laquelle il se trouve sur qui il va retrouver, ou pas, dans sa famille. En cours de route il croise une rescapée qui s’avère être l’ancienne amoureuse de son père, et qui est en bien triste état. Ensemble il vont parler du passé et le fils découvrir un aspect de la personnalité de son père qu’il ne connaissait pas.
Sur la route du retour la mère de Theo occupe ses pensées et son espoir. C’était une mère aimante, originale, artiste mais psychologiquement très fragile (sans doute « bipolaire » dirait-on aujourd’hui), qui avait du quitter sa famille pour s’exiler dans un monastère.

Alors Theo marche vers son destin. Il croise des rescapés qui ont plutôt tendance à rester entre eux dans des camps de fortune désormais approvisionnés en vivres. Il y dort la nuit quand il ne préfère pas le bord de la route. Il rencontre d’autres marcheurs. Il est habité par ses souvenirs familiaux et hanté par ce qu’il va en rester… Le roman se termine alors qu’il va franchir la frontière autrichienne et qu’il n’est plus qu’à quelques kilomètres de son village. Chaque lecteur fera sa propre fin mais en l’espèce, le pire était probablement dans l’esprit de l’auteur compte tenu de sa propre histoire.

Le style d’Appelfeld est lent et mystérieux. Le rythme est celui de la marche à pieds dans une nature printanière mais surtout celui du cheminement des pensées de Theo, survivant en marche vers un probable désastre. On songe à l’état d’esprit qui pouvait être celui de ces déportés survivants après leur libération. Au-delà des déportés d’ailleurs, il y eut dans l’immédiat après-guerre des mouvements massifs de population à travers toute l’Europe, les uns fuyant l’occupation soviétiques, les autres se mettant à l’abri du remodelage des frontières ou cherchant à échapper aux vengeances touchant les minorités. Ce fut une époque terrible avec son cortège de misère, de massacres et d’errements. Il a fallu quelques décennies pour s’en relever mais l’Europe ne s’en est jamais vraiment remise et débuta sa décadence à cette époque. Appelfeld consacra sa vie post-conflit à sa reconstruction personnelle qui passait par l’écriture. Son œuvre fut majoritairement consacrée au sort des juifs. Il est mort en 2018 à 85 ans. Il fit partie de la génération des derniers témoins de la Shoah, avec noblesse il en a écrit les conséquences sa vie durant.

CUSSET Catherine, ‘Vie de David Hockney’.

Sortie : 2018, Chez : Folio 6702.

La vie du peintre David Hockney (né en 1937) a été immaginée par Catherine Cusset sur la base des lectures approfondies qu’elle a faîte de tout ce qui est paru sur cet artiste. Elle précise dans son prologue qu’elle ne l’a jamais rencontré mais que « tout les faits sont vrais… [et qu’elle n’a inventé que] les sentiments, les pensées, les dialogues. »

Il en résulte un récit-roman illuminé par la passion du dessin et de la peinture qui a guidé, et continue de le faire, tous les instants de l’artiste. Il connut la réussite et la reconnaissance plutôt jeune, affichat ses préférences artistiques pour l’hyperréalisme sans égard pour une critique un peu élitiste. Qu’importe, ses œuvres ont toujours trouvé preneurs ce qui lui a permis de (bien) vivre comme il l’entendait. Partageant son temps entre Los Angeles et l’Europe, il s’est aussi consacré à la gravure, à la photographie et même à la numérisation quant il produit des œuvres sur iPhone et iPad. Il a également créé des décoords d’opéra.

Une vie très « Californie », très gay aussi, pleine de fêtes et de soleil comme ses célèbres toîles sur les piscines de la cité des anges. Une vie d’artiste inspiré, un peu miraculeuse par son succès et sa créativité, ainsi que les risques auxquels il s’est confronté dans son œuvre et son mode de vie. Toujours il a crée sous les bonnes étoiles qui l’on abrité et Catherine Cusset arrive à bien rendre ce climat plutôt joyeux et productif. On ne sait pas s’il est la réalité d’Hockney, c’est en tout cas l’idée que l’on s’en donne lorsque l’on admire ses toiles.

Lire aussi : David Hockney à Beaubourg

BRONTË Emily, ‘Les Hauts de Hurle-Vent’.

Sortie : 1847, Chez : Le Livre de Poche n°105 (édition 1984)

L’un des romans les plus célèbres de la littérature britannique, voire mondiale, « Les Hauts de Hurle-Vent » ont marqué non seulement par la noirceur de l’atmosphère qui y est narrée mais aussi par la personnalité de son auteure Emily Brontë (1818-1848). Elle publia par ailleurs de nombreux poèmes en plus de cet unique roman sorti un an avant sa mort, de tuberculose, à 30 ans.

L’intrigue se passe dans l’environnement triste et montagneux du Yorkshire, là où vécut Emily avec ses deux sœurs et leur frère (deux autres sœurs aînées décèdèrent encore jeunes ainsi que leur mère) dans le presbytère dont leur père était le pasteur. L’intrigue démarre sur le thème d’un enfant abandonné, Heathcliff, recueuilli à Londres qui est ramené dans la famille Linton. Il va y semer un cataclysme émotionnel et matériel durable. On suit ses effets sur trois génération de Linton et de la famille Earnshaw qui lui est liée, entre la demeure de Hurlevent (Wuthering Height) et celle de Thrushcross Grange quelques kilomètres plus bas dans la vallée.

A la recherche désespérée de reconnaissance, Heathcliff va tomber amoureux de Catherine Earnshaw, la fille de son père adoptif. Et même une fois celle-ci mariée à un Linton, puis décédée, il continuera ses noirs desseins avant de rejoindre Catherine dans sa tombe au terme d’une folie destructrice qui ne laissera que ruines et dévastation dans les cœurs et les âmes de ce petit coin du Yorkshire. Le personnage d’Heathcliff est sans doute largement inspiré par celui de son frère Branwell addict aux drogues et à l’alcool et dont les violentes crises de délire ont marqué sa courte vie (il est décédé peu de temps avant elle et lui a probablement transmis la tuberculose dont il souffrait). Il n’est question dans ce récit que de malfaisance, de mort et de folie. Il est d’un romantisme sombre et surtout d’une incroyable maturité de la part de son auteure.

Dès ses plus jeunes années, Emily a créé des mondes imaginaires avec ses sœurs Charlotte, Anne et son frère, dans lesquels ils évoluaient ensemble et qui lui inspirèrent son abondante création poétique. Charlotte et Anne vont-elles aussi publier des romans, dont « Jane Eyre » pour la première. On ne sait pas grand-chose de la vie affective d’Emily sinon qu’elle dût être plutôt stérile compte tenu de l’époque et de l’environnement dans lesquels elle vécut. Mais la puissance de l’imagination et la réalité d’une vie dure et isolée, seulement illuminée par une culture classique assez exceptionnelle pour une femme à l’époque, lui ont permis d’écrire ce roman d’amour violent. C’est le miracle de l’écriture fondée sur l’inspiration.

Ce roman de légende a aussi guidé nombre de cinéaste et de musiciens, dont Kate Bush ou Genesis pour son album « Wind and Wuthering » qui reprend quelques extraits du livre dans ses paroles.

Décès de Christophe

Le musicien Christophe est décédé cette semaine à 74 ans d’un emphysème plus ou moins accéléré par le coronavirus baladeur. C’est un drôle de parcours que celui de cet artiste français, fils d’immigrés italiens, chanteur tendance yé-yé dans les années 60’ il était devenu ces dernières années une puriste du son et des productions sophistiquées, une sorte de Brian Eno à Montparnasse, produisant des musiques étranges et mystérieuse. Il cultivait par ailleurs son image d’oiseau de nuit, lunettes teintées et long cheveux blonds, dormant le jour, travaillant la nuit sur ses machines. Un personnage et un musicien intéressant !

Il a rejoint Lou Reed et David Bowie au paradis des rockers. Sa fille a suggéré au corps médical de Brest (où il avait été transporté en réanimation) de lui passer Just a Perfect Day et Heroes pour ses derniers instants. Un homme de goût !

Jul & Charles Pépin, ‘Platon la Gaffe – Survivre au travail avec les philosophes’.

Sortie : 2013, Chez : DARGAUD.

La BD hilarante, dessinée par Jul avec des textes du philosophe médiatique Charles Pépin, qui suit le stage de Kevin Platon au sein de l’entreprise COGITOP présidée par Jean-Philippe DIEU et dont le comité directeur est composé de Michel FOUCAULT (chargé de la vidéosurveillance et de la sécurité), Frédéric NIETZSCHE (directeur des ressources humaines) et de Jean-Paul SARTRE (directeur de la communication). Alors que le jeune Platon poursuit sa découverte de la vie en entreprise et assiste au combat des vendeurs ROUSSEAU et VOLTAIRE, aux colères de NIETZSCHE contre les français, au refus de DIOGENE de quitter son tonneau pour intégrer les open-spaces, à la surveillance de FOUCAULT qui a installé des caméras dans les toilettes où DESCARTES passe son temps en méditation, etc.

Chaques deux pages de dessins alternent avec deux pages de textes pour chacune des scénettes où se mêlent la vie ordinaire de l’entreprise avec les philosophes de l’antiquité à Saint-Germain-des-Prés. C’est désopilant et subtil, les travers de l’entreprise sont illustrés par les remarques des philosophes, tout ceci est gentiment caricaturé par deux auteurs plein d’humour. A ne rater sous aucun prétexte !

CAMUS Albert, ‘La Peste’.

Sortie : 1947, Chez : Gallimard.

La relecture de « La Peste » d’Albert Camus est de circonstance alors que la planète Terre est en train de gérer une pandémie sans précédent. Le romancier situe son histoire dans la ville d’Oran en Algérie en 194?. Il semble que des épidémies de peste aient effectivement eut lieu en Algérie en 1944 à Alger et en 1945 à Oran, mais que Camus réfléchissait à ce sujet avant l’apparition de ces maladies.

Le Dr Rieux est le héros du roman. Il habite en ville avec sa vieille mère alors que son épouse a quitté la ville pour soigner sa tuberculose dans un sanatorium. Généraliste bienveillant, il soigne ses patients avec engagement et affection lorsqu’il constate des morts mystérieuses, d’abord des rats qui envahissent la ville puis des habitants qui y résident, sur lesquelles il va assez rapidement poser le diagnostique de la peste, maladie effrayante pour la population et l’administration.

Il lui faudra convaincre les autorités de la ville de la réalité de cette épidémie, qui à leur tour devront ensuite en référer à Alger. Et puis la décision arrive : il faut fermer la ville jusqu’à nouvel ordre. C’est ce qui est fait et le Dr Rieux, avec son dévouement naturel se consacre à ses concitoyens avec lesquels il partage la souffrance, la mort et, parfois, l’espoir. Fin observateur de la comédie humaine il découvre le meilleur comme le pire qui sied à ce genre de drame humain. On apprendra au dernier chapitre que le Dr Rieux est le rédacteur de cette chronique d’un désastre et que sa femme ne reviendra pas à Oran car elle est décédée dans son sanatorium. Il croque avec douceur les comportements des hommes face à l’enfermement et le risque vital. Il y a bien sûr ceux qui profitent de la situation, ceux qui compromettent avec l’ennemi, ceux qui se battent contre lui et ceux qui meurent.

Comme toujours le style de Camus est lumineux et profond. Avec minutie et tendresse il observe et restitue les comportements des hommes. Avec hauteur et subtilité il en tire une philosophie sur l’Humanité.

Quelques années après sa parution il a suggéré que « La Peste » était peut-être une allégorie sur l’occupation allemande dont la France sortait à peine lors de sa parution. On peut aussi lire ce roman à l’aune de cet éclairage, le rapprochement n’est pas mal choisi. Il est par contre fort peu question dans le roman des populations arabes de cette ville…, « La Peste » pourrait aussi être interprétée comme une métaphore de la colonisation ! Quoi qu’il en soit elle nous dit ce que nous sommes face au mal, et c’est une leçon universelle.

KLEIN Naomi, ‘On Fire’.

Sortie : 2019, Chez : Allen Lane / Penguin Books

Naomi Klein est une journaliste-essayiste née en 1970, plutôt militante antisystème, canadienne (mais aussi détentrice d’un passeport américain), fille de militants américains émigrés au Canada par contestation de la guerre du Vietnam. Elle développe une réflexion dans ses articles et ses livres sur des thèmes altermondialistes : le pouvoir des marques, le féminisme, les excès du libéralisme, les droits civiques, la cause palestinienne, l’explosion des inégalités, etc.

Le présent essai est une charge contre l’économie carbonée et extractive, en gros les industries pétrolières et minières dont le modèle socio-économique en place depuis la révolution industrielle mène la planète à une catastrophe écologique, selon l’auteure, et favorise par ailleurs le maintien d’un système qui prospère sur le racisme, les inégalités et le néocolonialisme. Pour résoudre cette situation il faudrait une véritable révolution globale de notre Humanité et non simplement quelques réformettes de système fiscaux.

La première cible visée par l’essayiste est l’industrie extractive (pétrole et mines) dont la rapacité est illustrée par la catastrophe de l’explosion de la plateforme BP-Deepwater en 2010 qui entraîna une pollution considérable du Golfe du Mexique. Un chapitre important élargit la critique à l’ensemble du système capitaliste qui a cru et laissé croire que « les forces du marché » pourraient respecter notre environnement naturel. Les faits ont maintenant démontré le contraire et Mme. Klein doute très fortement qu’elles puissent s’amender. Il faudra pour ce faire :

« … a new civilizational paragdime, one grounded not in dominance over nature but in respect for natural cycles of renewal – and acutely sensitive to natural limits, including the limits of human intelligence. »

La science le démontre, l’Homme et la nature en souffrent : la planète se réchauffe. Naomi Klein est persuadée qu’elle (la planète) n’y survivra pas sans un changement complet et collectif de ses principes de fonctionnement, de ses modes de production et de sa philosophie générale. C’est le « New Green Deal » proposé, ce qu’on appelle une… révolution.

Ce New Deal du XXIème siècle fait évidement référence à celui lancé par Franklin Delano Roosevelt pour sortir les Etats-Unis et le monde de la terrible récession économique des années 1929-30 qui lui aussi est présenté comme un plan visionnaire qui a bouleversé les habitudes et fut imposé à l’intelligentsia pour produire ses effets. Evidement le New Deal était consubstantiel du monde capitaliste qu’il était censé régénérer. Le Green New Deal doit, lui, être encore plus hétérodoxe au sens où il ne peut pas se construire sur des bases capitalistes. Il doit par ailleurs être global c’est-à-dire inclure tous les aspects de la vie en société, toutes les couches de population de la planète dans le respect de leurs cultures respectives, et non pas uniquement l’économie des pays occidentaux. Son slogan :

« Trash the system, or crash the planet ».

Au terme des 300 pages de cet essai on est bien sûr frappés par les nombreux exemples avancés pour illustrer la dégradation de la planète, de Deepwater aux cyclones de Porto-Rico, des incendies ravageurs à l’extraction des pétroles de schiste. Leur réalité dévastatrice semble de moins en moins contestable. Le plan proposé par Naomi Klein pour sauver la planète en dix ans repose sur des principes qui semblent « communistes » pour les climato-sceptiques, hors de portée pour les réalistes et incontournables pour les optimistes. Ils sont évidement bien « sympathiques », comment être contre un monde où les emplois seraient majoritairement dédiés aux énergies renouvelables, aux cultures biologiques, à la consommation raisonnée ; comment contester un modèle de société qui respecterait les autres, sans plus de racisme ni d’exploitation de l’homme par l’homme ; comment ne pas de réjouir d’un monde sans « austérité » ni dette et qui de plus sauverait la Terre de son réchauffement suicidaire ?

Le problème est pour le moment que la majorité de la population mondiale n’est pas persuadée que l’issue fatale décrite par Naomi Klein est certaine. De ce fait elle ne semble pas encore prête à accepter les incontournables changements d’habitudes et sacrifices que provoquerait le Green New Deal. Les riches ne manifestent pas non plus un enthousiasme débordant à l’idée de « payer » pour réparer leurs fautes écologiques et transférer une partie de leurs richesses aux pays du Sud afin de favoriser un développement plus égalitaire et donc moins conflictuel. Comment changer ces mentalités ? Comment faire qu’à l’intérêt économique individuel (ou national) qui a dirigé la plupart des transformations de notre monde depuis plusieurs siècles se substitue une vision collective et humaine dont la réussite est incertaine ? C’est tout l’objet d’essais comme celui-ci : persuader ses lecteurs de la nécessité du changement. Peut-être un jour les idées et propositions qu’il contient seront relayées dans l’enseignement, entérinés par la majorité de la population mondiale et mis en œuvre par une coalition de dirigeants aux Nations Unis. Peut-être que ce jour là il sera trop tard pour éviter les cataclysmes naturels et humains qui déjà se dessinent. Ou peut-être que la plasticité du système capitaliste lui permettra finalement de s’adapter à la révolution écologique lorsque ses intérêts vitaux seront en jeu. Ou peut-être pas ! C’est finalement la glorieuse incertitude du genre humain et notre responsabilité collective de décider… ou pas.

NB : ce livre est bien entendu imprimé sur du papier recyclé et l’on se rend compte que finalement très peu d’ouvrages le sont alors que cette petite transition ne présente véritablement aucun inconvénient, sinon un microscopique changement d’habitude.

Rock Fictions de Carole Épinette

Carole Épinette (http://www.karoll.fr/) est photographe, notamment de musiciens rocks. Elle publie dans ce livre certaines de ses photos en noir et blanc sur lesquelles elle a demandé à des connaissances d’écrire un texte. Ces rédacteurs improvisés ont ainsi livré leurs mots inspirés par les images. Ce peut-être un souvenir provoqué par une image (l’adolescence au temps des Cure « I’m running toward nothing, again and again and again… »), purement fictionnel (un écrivain raconte comment Francis Black des Pixies a bloqué son escalier durant 40 jours) ou juste nostalgique (une photo d’Anna Calvi et la mort d’un père).

C’est une touchante association de héros et d’inspiration. Après tout la musique la musique est aussi faite pour ça, Carole Épinette sait bien le rendre dans cet ouvrage.

A tribute to David Bowie – Haupstrasse The Berlin Years 1976 – 1978

1976, David Bowie s’installe à Berlin dans le quartier de Schönberg (Hauptstrasse 155) pour 3 ans. Il y composera et enregistrera une grande partie de la trilogie berlinoise, dont le sublime enchaînement Low-Heroes qui marqua la musique rock du XXème siècle. Il y produit également deux albums du renouveau artistique et humain de son ami Iggy Popp qui habitait alors avec lui.

Usé par les abus divers de sa vie passée à Los Angeles, Bowie est venu se ressourcer dans cette ville si créative à cette époque, et s’imprégner de l’art expressionniste qui le fascinait tant en ce lieu historique. Ce petit livre de photos paru en 2013 revisite les lieux fréquentés par Bowie (et souvent aussi Pop) ainsi que les artistes qui l’on inspiré. Emouvant !

MAUVIGNIER Laurent, ‘Des hommes’.

Sortie : 2009, Chez : Les Editions de Minuit « double » n°73.

« Des hommes » raconte le souvenir indicible de deux cousins, issus du même village, troufions en Algérie durant la même période, celle des horreurs de la décolonisation et de la guerre d’indépendance. L’un et l’autre ont vu et plus ou moins participé à des actions de répression de l’armée française contre les populations locales suite à des attaques des combattants du FLN particulièrement sauvages.

La première partie décrit la déchéance de Bernard qui erre entre alcool et abandon depuis son retour il y a 40 ans et qui mêle l’Algérie à ses difficultés familiales. La seconde nous ramène dans les djebels au sud d’Oran où se croisent des gamins français de toutes origines, croyances et convictions, à qui l’on demande de tenir un camp militaire avancé au milieu des caillasses et du vent brûlant. Tous on en commun le même double-questionnement : « mais que fait-on ici et à quand la quille pour sortir de cet enfer ? ».

Ceux qui survivront physiquement seront marqués à tout jamais par cette guerre absurde et perdue. Ce qu’il retrouve au retour n’est pas toujours flamboyant, des fiancées qui n’ont pas attendu, des familles qui n’imaginent pas à ce qu’ils ont vécu, des carrières à reconstruire, des études à abandonner… Comme d’autres, les deux cousins n’évacueront jamais vraiment le poids de leur participation en gardant le silence tout au long de ces années mais le traumatisme ressort après 40 ans…

Mauvigner écrit comme parlent ses personnages, des phrase saccadées, parfois pas terminées. Beaucoup de choses sont restées en pointillés après l’Algérie indépendante, et pour toute une génération.

CARTARESCU Mircea, ‘Solénoïde’.

Sortie : 2019, Chez : Les Editions du Noir et Blanc.

Un incroyable roman de Mircea Cartarescu dans lequel s’exprime le style exceptionnellement créatif de l’écrivain roumain, fait d’un vocabulaire extrêmement riche (on consulte son dictionnaire souvent et on pense à la difficulté qu’a du affronter la traductrice), d’un sens de l’observation aigüe et d’une profusion sans limite dans la description des faits et des personnages.

Sans doute largement autobiographique, ce roman raconte la vie d’un jeune professeur de roumain, à la vocation d’écrivain rivée au corps, dans une école populaire de Bucarest aux temps où régnaient le communisme et son dictateur Ceausescu. La ville décrite comme le « musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose » est propice aux observations un peu glauques qu’affectionne Cartarescu qui narre par le menu détail à longueur de pages les observations qu’il fait de lui-même, de ses maux, de ses faiblesse. Cela tourne souvent autour de choses pas toujours très esthétiques : le cheminement des poux dans ses cheveux, ses passages à l’hôpital ou chez le dentiste, il est question d’organes malades, de boyaux verdâtres, d’excroissances humides… Il y a une manifeste autosatisfaction à insister sur ce qui ne va pas dans le corps, une fascination sans borne pour l’intérieur mystérieux de notre enveloppe corporelle, ce qui suinte, ce qui coule, ce qui est malade, ce qui provoque douleurs et interrogations… C’est un peu morbide sans être dramatique.

L’auteur ajoute une touche de science-fiction dans la vie que mène son héros dans Bucarest, entre l’école où il travaille, sa maison « en forme de navire » qui abrite un « solénoÏde » provoquant la lévitation de ses habitants lorsqu’il est activé, l’usine en ruines entre les deux endroits réunis par un tramway bringueballant. Il mélange les évènements ordinaires de la vie sans éclat d’un professeur de roumain qui fait ses courses, aime sa collègue de physique, partage sa fascination pour la mathématique avec son collègue en charge de cette discipline, et les phénomènes surnaturels qu’il observe au hasard de pérégrinations imaginaires, comme pour ensoleiller cette morne vie.

Le délire dans lequel s’enferme parfois le double romancé de l’auteur est dans l’air de l’époque d’une Roumanie où le satrape Ceausescu et son épouse guignolesque voulaient emmener le pays qu’ils dirigeaient, au-delà des réalités, vers un avenir radieux pour l’Homme communiste nouveau. Au bout d’un temps qui fut très long, le délire pour la Roumanie s’est heurté à la vraie vie et les Ceausescu ont été sommairement exécutés en 1989. Celui du héros, de son amoureuse Irina et de leur fille se termine dans la vision théâtrale de l’envol de la ville de Bucarest toute entière happée par les cieux d’un monde nouveau qui accueillera le bonheur des tourtereaux :  » Nous resterons là-bas pour toujours, à l’abri des terrifiantes étoiles ».

L’imagination débordante de l’auteur est fascinante mais parfois un peu longue, le roman faisant 800 pages… Le lecteur s’autorise à survoler les derniers chapitres car il faut bien en finir !

ELGEY Georgette, ‘Toutes fenêtres ouvertes’.

Georgette Elgey (1929-2019) a écrit en 1973 « La Fenêtre ouverte » qui raconte, 30 ans après, comment sa famille a été dénoncée à l’occupant allemand en 1942 par de « bons français » pour ses origines juives. Georgette avait 13 ans, grâce aux actions généreuses de personnes raisonnables, grâce aussi sans doute un peu à la providence, la jeune fille et sa proche famille furent préservées et survécurent jusqu’à la défaite allemande.

En 2017, au crépuscule de sa vie, elle publie « Toutes fenêtres ouvertes » qui raconte un autre combat mené par sa famille, celui du procès en paternité mené par sa mère contre Georges Lacour-Gayet dont elle tomba amoureuse, lui ayant 72 ans et elle 27. Il s’ensuivit l’arrivée de Georgette que son père refusa de reconnaître. Sa mère, Madeleine, soutenue par sa grand-mère Marthe, va lancer une action judiciaire pour forcer le vieil homme à reconnaître son « œuvre », utilisant même Georgette alors âgée de 4 ou 5 ans pour la lancer à la poursuite de son « père » à la sortie de son immeuble… Elles le font non seulement pour éviter à Madeleine, déjà mère d’une jeune fille issue d’un premier mari violent et cupide dont elle divorcera rapidement, de devoir élever seule sa deuxième fille, mais également par sens moral.

Après avoir retrouvé dans une cave une vieille malle emplie de documents familiaux Georgette s’attelle à reconstituer ce que fut la vie de sa mère, et plus généralement de sa famille, avant et après sa naissance. Il s’agit bien sûr de l’amour irraisonné de Madeleine, étudiante en histoire, pour son maître de près de 40 années plus âgé qu’elle, il s’agit surtout de la folle témérité de cette femme pour un combat (judiciairement perdu) afin que sa fille porte le nom de son géniteur, il s’agit aussi de la vie d’une famille de la grande bourgeoisie, familière des dirigeants politiques, des intellectuels et des artistes de son époque. La lâcheté d’un homme et le drame de la guerre vont venir bouleverser cette famille et servir de fil conducteur à cet ouvrage écrit alors que Georgette est devenue elle aussi une historienne reconnue auteure d’une histoire de la IVème République en six volumes qui fait encore autorité. Elle sera journaliste, éditrice, conseillère technique du président François Mitterrand, entre autres fonctions.

Ce combat d’une vie menée par sa mère, qui se poursuivit contre les enfants de Georges qui ne voulaient pas entendre parler de mêler leur nom à celui d’une famille aux origines juives, force le respect mais laisse songeur tant son résultat aurait été hasardeux, même si la Justice avait penché en faveur de Madeleine et Georgette. Il est des situations où la lutte et l’action, même motivées par l’amour, restent sans force face à la lâcheté. Il sera clôturé par Georgette qui, à 70 ans, sera contactée par un petit neveu de sa famille paternelle avec laquelle elle renouera de façon apaisée.

Ce livre est un vibrant hommage à ses mère et grand-mère, femmes d’honneur et de volonté. Il leur est d’ailleurs dédicacé.

« La fenêtre ouverte » est ajoutée à la fin du volume pour ceux qui ne l’auraient pas lu.

Alicia Gallienne lue au théâtre de l’Athénée

Alicia Gallienne est morte à 20 ans d’une maladie de sang génétique en 1990 après avoir écrit furieusement des centaines de poèmes, jamais publiés, au cours des quatre dernières années de sa vie. Cousine de l’acteur de la Comédie française Guillaume Gallienne, ce dernier se décida 30 ans plus tard à tenter d’exaucer le vœu d’Alicia qui disait : « j’écris pour être lue ! », avec l’aide d’une éditrice de la collection Gallimard « Blanche » consacrée à la poésie, par ailleurs marraine du printemps de poètes 2020. Le livre est sorti en février de cette année et, ce soir, Guillaume Gallienne et Marina Hands font une lecture d’un choix de ses poèmes une heure durant, entrecoupée d’intermèdes musicaux violon/piano joués par Renaud Capuçon et Guillaume Bellom.

C’est la soirée d’ouverture du Printemps des poètes, sur le thème du courage en cette année 2020. Qu’aurait-elle pu rêver de mieux pour un premier contact avec le public ? Hantée par l’urgence de la maladie (son frère Eric est décédé du même mal lorsqu’elle avait 7 ans), l’atmosphère est forcément tragique mais les mots sont habités par la vie, ceux d’une post-adolescente encore si jeune mais si attentive à ce qui l’entoure, la noirceur du monde comme la puissance des sentiments. On ressort de cette lecture bouleversés mais irradiés par l’énergie créatrice et communicative de cette auteure, et, surtout, tellement heureux qu’elle put enfin être publiée.

Sur sa pierre tombale du cimetière du Montparnasse, non loin de celle de Charles Baudelaire, est écrit :

« (…) Mon âme saura s’évader et se rendre (…). » 

Jack Lang, 80 ans, accroché à son rocher

Jack Lang, 80 ans, les cheveux noirs de teinture (sauf le bout de ses pattes où il laisse apparaître un peu de blanc…), ex-ministre socialiste, ex-député parachuté dans différentes circonscriptions, ex-conseiller municipal, toujours-beau-parleur maniéré, fidèle de la mémoire de François Mitterrand, chef de l’Institut du monde arabe (IMA) depuis déjà six ans sur la proposition de sa nomination par François Hollande, est renouvelé pour trois années à la tête de l’IMA. Le chef de cette institution est désigné par son conseil d’administration, où siègent nombre de représentants de pays arabes, sur proposition française.

Les bras nous en tombent devant une telle sclérose de cette institution. N’était-il pas possible de renouveler la gouvernance de ce musée plutôt que de désigner à sa tête pour la troisième fois une personnalité âgée qui certes n’a pas démérité mais que l’on aimerait voir prendre sa retraite désormais et laisser sa place aux générations suivantes. A quoi peut donc bien servir un Jack Lang à la tête de l’IMA ? Comment la France macroniste surfant sur le changement et la nouveauté a-t-elle pu proposer une telle candidature ? Sans doute parce que la bataille des courtisans en lice pour ce maroquin attisait tant de convoitises que le pouvoir a préféré opter pour l’immobilisme plutôt que de décider pour le changement. Comment l’intéressé ne réalise-t-il pas de lui-même l’incongruité de ce renouvellement ?