TESSON Sylvain, ‘Eloge de l’énergie vagabonde’.

Sorti en : 2007, Chez : POCKET 13536

Toujours à la recherche d’idées saugrenues pour justifier ses pérégrinations, Sylvain Tesson décide cette fois-ci de suivre à vélocipède la route des pipe-lines transportant le pétrole des Républiques d’Asie centrale vers l’Ouest. Ce chemin lui permet de vivre son attirance pour les pays de l’Est et de réfléchir sur l’importance de l’or noir pour l’économie de notre planète depuis plusieurs siècles.

Parti de la mer d’Aral en Ouzbékistan il pédale jusqu’aux rives de la Turquie méditerranéenne, entre chaleurs et vents du désert, au cœur de pays déglingués mais parfois extrêmement riches, souvent dirigés par des satrapes soviétisant, il chemine sans peur et sans reproche, bivouac au milieu de nulle part, croise des personnages improbables : douaniers, exploitants de plateformes pétrolières, éleveurs…

Le pétrole est le fil conducteur de ces errements à travers les steppes asiatiques, sa puissance, ses méfaits, la pollution engendrée, celle des paysages comme celle des âmes,

« Il brûle comme le sang de Satan. Il pue le souffre. […] Les guerres, les tensions, les corruptions qu’il suscite sont les preuves de l’énergie obscure qu’il dégage. »

Mais cette énergie est l’alpha et l’Omega du développement économique de la planète et les pipe-lines courent sur la surface de la terre comme les veines sous la peau de l’Homme pour irriguer la vie.

Tesson en profite, bien sûr, pour évoquer l’homo-soviéticus dont il est si proche, fait d’un mélange de vodka, de désespoir, d’énergie créatrice et souvent destructrice. Des musulmans du Kazakhstan aux chrétiens de Géorgie, Tesson dresse une fresque humaine rocambolesque de ces populations disséminées sur sa route. Il le fait dans son style toujours percutant où ses observations se mêlent à ses références philosophiques et littéraires. Il a le sens de l’aventure définitive, il a la plume d’un Kessel pour la faire partager à ses lecteurs !

Les impressionnistes à Londres – Petit Palais


1870 : nos amis les allemands-prussiens envahissent la France qui leur a déclaré la guerre, ils laminent l’armée française, le second Empire s’effondre, la commune se déclenche, la répression la vainc, mais quelques années de trouble poussent des artistes à s’exiler à Londres (où les retrouvera, ironie de l’Histoire, Napoléon III en exil…).

Les peintres y pendront l’Angleterre de l’époque : Monet, Pissaro, Sisley, Tissot et bien d’autres. Le Petit Palais expose leurs œuvres de ces années britanniques. Les échanges créatifs avec les artistes anglais sont nombreux et ces peintres exilés vont s’inspirer et restituer avec talent les atmosphères londoniennes faites de brumes et de suractivité industrielle et fluviale, mais aussi d’élégantes déambulant dans les parcs ensoleillés. Quelle sublime génération d’artistes !

de BEAUVOIR Simone, ‘Le deuxième sexe – tome 2/2’.

Sorti en : 1949, Chez : idées nrf.

A la suite du Tome I qui retraçait la place de la Femme dans l’Histoire, ce deuxième volume aborde la situation de la femme au mi-temps du XXème siècle : l’épouse, la mère, la vie en société, la prostituée, la femme mature puis vieille. S’en vient ensuite l’analyse de la « justification » : la narcissiste, l’amoureuse, la mystique ; avant de conclure sur la Femme « vers la libération ».

Les développements de Beauvoir sont toujours aussi fascinants par la puissance de cette pensée philosophique qui reste parfaitement logique et compréhensible par le lecteur.

L’impérialisme de l’Homme est détaillé comme sa volonté de cultiver sa petite tyrannie sur terre car en plus d’être admiré et aimé il a besoin d’asséner sa puissance voire sa violence comme thérapie à l’accumulation des rancunes accumulées avant son mariage… La femme se soumet, ou pas, puis le couple se délite :

« Le couple [devient] une communauté dont les membres ont perdu leur autonomie sans se délivrer de leur solitude ; ils sont statistiquement assimilés l’un à l’autre au lieu de soutenir l’un avec l’autre un rapport dynamique et vivant… »

La situation de mère met encore plus en avant l’hypocrisie prévalant dans les rapports entre l’Homme et la Femme. On conteste à cette dernière toute capacité à l’action publique ou à une carrière professionnelle mais on lui confère la mission suprême : la formation d’un être humain. La grossesse, le contrôle des naissances, l’avortement sont passés au crible d’une analyse sans concession illustrant la sous-condition de la Femme et la mauvaise foi de courte vue avancée par la société pour justifier cette inégalité fondamentale :

« Que l’enfant soit la fin suprême de la femme, c’est là une affirmation qui a tout juste la valeur d’un slogan publicitaire. »

Et quand la vieillesse point, l’Homme perd de sa superbe car devenu totalement inutile alors que sa femme garde au moins la direction de la maison et se rend compte du jeu de dupes que fut sa vie d’épouse. Et c’est encore de l’amertume…

Alors même lorsqu’il s’agit de libération, la femme de 1949 vue par de Beauvoir affronte encore « l’injuste malédiction attachée à la féminité ; se résignant à cette infériorité elle l’aggrave… »

L’auteur conclue sur le fait que tant que l’Homme et la Femme ne se reconnaîtront pas comme « des semblables », c’est-à-dire tant que l’on maintiendra la spécificité de la féminité le conflit perdurera, et c’est là l’immense contradiction non résolue, même de nos jours, qui maintient l’oppression. Beauvoir se félicite que les hommes (déjà en 1949) aient évolué vers l’émancipation de la Femme, plus ou moins contre leur gré, mais dans le sens de leur intérêt. Elle prédit que le mouvement se poursuivra et que l’avenir sera réinventé malgré une relative perte de la féminité : même une fois l’égalité atteinte il restera bien sûr certaines différences, et d’abord son érotisme, donc son monde sexuel, une sensualité et une sensibilité singulière, son rapport à l’Homme et à l’enfant seront toujours spécifiques même si la Femme est émancipée.

Le livre se termine sur un espoir :

« … que par-delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité. »

Allons, tout n’est pas perdu !

Guigone et Nicolas à Beaune

En 1443 Nicolas Rolin et Guigone de Salins fondent un hôpital pour les Pôvres afin d’apporter soins et charité à une centaine de nécessiteux. C’est un peu l’ancêtre de la sécurité sociale sauf que le financement vient de ce riche couple au lieu de la communauté des cotisants comme aujourd’hui. Dieu n’est jamais loin dans cet établissement qui deviendra les « Hospices de Beaune » et qui accueillit des malades jusqu’en 1971 dans un décor classé monument historique dont les célèbres tuiles peintes composent la toiture. Désormais recyclé en musée « L’Hôtel Dieu » est dédié au souvenir de gens qui se sont dévoués des siècles durant à l’intérêt général.

Le personnel désormais laïque a maintenant été transféré dans un hôpital moderne toujours à Beaune, établissement public de santé original qui détient toujours l’Hôtel-Dieu mais aussi, suite à de nombreux legs au cours des siècles, un domaine viticole de 60 hectares d’excellentes appellations de Bourgogne qui sont commercialisées à l’occasion d’une vente de charité annuelle et dont les revenus servent à l’entretien du patrimoine des Hospices, ainsi qu’à la modernisation des équipements et bâtiments hospitaliers. Sympathique et historique organisation !

Garbage – 2018/09/20 – Paris le Bataclan


Concert intimiste de Garbage au Bataclan pour le 20ème anniversaire de l’album Version 2.0 : Shirley Manson et ses quatre cavaliers de l’apocalypse électrique ont déchaîné une assistance conquise ce soir. Un show mené sur un rythme d’enfer dans l’atmosphère moite du Bataclan. Le groupe ne ménage pas son énergie, plutôt habitué à des salles et des scènes plus vastes, il laisse à Shirley son espace vital où la diabolique, accrochée à son micro, tourne comme un lion en cage. Rares sont les moments de répit, celui qui termine le show sur You Look So Fine est un moment magnifique qu’elle clôt à la guitare en faisant durer ce final mélancolique instrumental qu’elle transforme en rage (Ending with letting go/ Let’s pretend we get a happy end/ Let’s pretend we get a happy end/ Let’s pretend, happy end…), avant de quitter la scène pour y revenir pour un rappel de braise où sera notamment joué la nouvelle et étrange chanson No Horses, pleine de dévastation mais qu’elle qualifie de « happy song » dans un grand éclat de rire !

Set list : Afterglow/ Deadwood/ Temptation Waits/ Wicked Ways (with interlude of Depeche Mode’s « Personal Jesus »)/ Special/ The World Is Not Enough/ 13x Forever (with The Kinks’ « Tired Of Waiting » outro)/ Get Busy With the Fizzy/ Hammering in My Head/ Medication/ Thirteen (Big Star cover) / Can’t Seem to Make You Mine (The Seeds cover)/ I Think I’m Paranoid/ Sleep Together/ Dumb/ Soldier Through This/ Lick the Pavement/ Push It/ When I Grow Up/ You Look So Fine (incl. snippet of ‘Dreams’ by Fleetwood Mac)

Encore : The Trick Is to Keep Breathing/ No Horses/ Cherry Lips (Go Baby Go!)

U2 – 2018/09/13 – Paris Bercy

Un concert de U2 est toujours un bon moment à passer, surtout quand il se déroule à Paris ! Le groupe créé à la fin des années 70’ continue à sortir des disques, bon point, mais a remplacé la flamboyance d’antan par un recours au visuel électronique et sophistiqué. L’éternel Bono-en-lunettes affiche des cheveux permanentés mais se porte encore bien sur ses talonnettes. The Edge cache toujours son crâne sous un calot noir de façon cardinal, mais quel guitariste de talent ! Adam à la basse a les cheveux uniformément blancs, laqués eux-aussi et Larry, le bogoss de la bande marque le rythme à la batterie.

Une bande de grands musiciens qui jouent ensemble depuis presque 40 ans, cela crée des liens qui sont tellement évidents sur scène. A quatre ils font un vrai show ; tout ce petit monde s’écoute un peu chanter mais qu’importe, nos cœurs s’emballent lorsque retentissent les hymnes de ce groupe : New Year’s Day, In the Name of Love

Setlist : [Inside Screen The Blackout]/ Lights of Home (St. Peter’s String Version)/ I Will Follow (with « Mother » snippet)/ All Because of You/ Beautiful Day/ The Ocean/ Iris (Hold Me Close)/ Cedarwood Road/ Sunday Bloody Sunday (i+e semi-acoustic version)/ Until the End of the World (with « Lord of the Files » and « Introduction » snippets)/ [E-Stage Hold Me, Thrill Me, Kiss Me, Kill Me (Gavin Friday Remix) / Elevation (Influx Remix Intro)/ Vertigo (with « Ca Plane Pour Moi », « … more )/ Even Better Than the Real Thing (Fish Out of Water Remix; no… more )/ Acrobat (with « Hall of Mirrors » snippet)/ You’re the Best Thing About Me (full band acoustic)/ Summer of Love (Bono and The Edge only)]/ Pride (In the Name of Love)/ Get Out of Your Own Way/ New Year’s Day (reworked version, no final verse)/ City of Blinding Lights

Encore : Women of the World (Jim O’Rourke song)/ One/ Love Is Bigger Than Anything in Its Way/ 13 (There Is a Light)

Abadie-Landel à Trébeurden

 


Pierre Abadie-Landel (1896 – 1972), peintre aux origines bretonnes est exposé par la municipalité de Trébeurden via la collection privée d’Alain Raux, un trébeurdinais décédé il y a peu. Artiste complet, il a prospéré durant les années folles dans le quartier parisien de Montparnasse : aquarelles, gouaches, dessins, céramiques, caricatures, illustrations… Il a fréquenté les plus grands et fut exposé dans les salons les plus renommés, avant de retomber dans un relatif oubli.

Il a peint surtout les personnages et beaucoup des bretons, retraçant avec réalisme la force et l’austérité des habitants de cette région. Il s’est aussi avancé dans la peinture des clowns du cirque, activité dans laquelle il travailla. Ces portraits de clowns tristes sont souvent accompagnés de l’ombre de l’Ankou (le symbole de la mort dans la mythologie bretonne) qui plane dans le paysage, marquant l’intérêt de l’artiste pour la dualité vie-mort qui marque nos existences. On le voit aussi dans la caricature de la chose militaire lui qui vécut la tragédie de la première guerre mondiale.

Abadie-Landel fut un artiste inspiré et ironique, il est heureux que la passion des collectionneurs le maintienne dans l’actualité.

Duc de Castries, ‘Louis XVIII’.

Sortie : 1983, Chez : Editions de Crémille.

L’histoire d’une ambition, celle du frère de Louis XVI qui endurera les affres de la révolution française de 1789, l’empire de Napoléon et son cortège de guerres et de massacres, les tentatives d’attentat contre sa personne et celles de sa famille, et 20 années d’exil dans des conditions parfois rocambolesques, avant d’arriver à réaliser son rêve et devenir roi de France de 1814 à 1824.

Comte de Provence il se crut toujours mieux à même de régner que Louis XVI et n’eut de cesse sa vie durant que d’accéder au pouvoir suprême, au besoin en complotant contre son frère. Comme le Bourbon qu’il était, solidement assis sur ses privilèges, il ne vit pas venir la révolution. Alors que Louis XVI fuyait Paris avant d’être rattrapé, il eut plus de chance et commença son exil en 1791 à Coblence. Avec d’autres nobles il fuit la guillotine de Robespierre puis s’auto-octroya le titre de Régent alors que Louis XVI fut emprisonné, puis exécuté. Il chercha des années durant à fédérer l’aide des monarques européens pour revenir en force sur le territoire national afin d’y restaurer la monarchie des Bourbons.

Il lui fallut attendre la défaite de l’expérience impériale menée par Napoléon l’inconséquent pour, enfin, réaliser en 1814 son objectif de toujours et s’installer sur le trône de France. La folie guerrière et mégalomaniaque de l’empereur ont fait considérer l’intronisation de Louis XVIII comme un moindre mal, par le peuple comme par les alliés européens vainqueurs de la France.

Insatiable, Napoléon revint le temps des 100 jours avant d’être définitivement réduit à Waterloo et exilé à Sainte-Hélène. Louis XVIII et sa cour reprirent donc le chemin de l’exil le temps que l’affaire se règle, encore dans les flots de sang propres à l’action napoléonienne.

Après toute cette furie, une fois sur le trône Louis XVIII eut à cœur de rétablir la paix en France et de mener des relations apaisées avec les autres puissances européennes qui occupèrent le pays quelques années après Waterloo.

La monarchie, toujours de droit divin, était néanmoins devenue plus ou moins constitutionnelle et le roi eut à compromettre avec un parlement. Le pouvoir absolu n’était plus qu’un lointain souvenir. Louis XVIII sut s’adapter à ce nouvel environnement et louvoyer au milieu des complots, de la gauche, de la droite, de la presse, des envieux, des nobles quémandeurs, des exilés vengeurs, des napoléoniens déçus, de la guerre d’Espagne pour sauver un Bourbon, bref, il gouverna le pays sans doute pas plus mal qu’un autre et le prépara à la République qui n’allait plus tarder à revenir d’actualité. A sa mort en 1824, il laissa le pays à son frère dans un bien meilleur état que Napoléon le fit à son successeur ce qui est déjà un résultat notable. L’Histoire populaire a gardé le souvenir de l’Empereur et un peu oublié celui de Louis XVIII, c’est dommage mais la mémoire des peuples retient plus souvent le nombre des morts et des conquêtes au cours d’un règne que les résultats d’une saine administration. C’est ainsi !

Le Duc de Castries (René de La Croix de Castries, 1908-1986) auteur de cet ouvrage fut membre de l’Académie française et historien. Son style est agréable et suranné, son appartenance à une grande famille de France ne l’empêche pas de prendre parti sur les évènements relatés, il le fait avec mesure et analyse, c’est l’essentiel.

Festival de Musique de chambre de Perros-Guirec


Sonates de Beethoven, Schumann et Franck par le duo Sayaka SHOJI au violon et Ilya RASHKOVSKIY au piano ; c’est beau comme le coucher de soleil sur la baie de Trestraou sur laquelle donne la salle concert de Perros-Guirec. Ces jeunes musiciens développent une technicité et un talent remarquables, fruit sans doute d’années de travail. L’un comme l’autre ont commencé leur instrument à un âge où leurs congénères jouent aux billes et à la poupée. Le résultat est impressionnant. Le programme est des plus classiques, il est interprété avec bonheur.

ARASSE Daniel, ‘Histoires de peinture’.

Sortie : 2004, Chez : folio essais 469.

Ce livre est un recueil des scripts d’une vingtaine d’émissions diffusées en 2003 sur France-Culture dans lesquelles Daniel Arasse, historien d’art, a développé sa vision de la peinture. Spécialiste amoureux des peintres italiens de la renaissance, il analyse en 25 chapitres les techniques utilisées par les artistes de cette époque et les illustre par les photos de 45 œuvres reproduites au milieu de l’ouvrage.

Arasse revient sur l’apparition de la perspective, les rapports entre la peinture et la nature, l’inspiration divine et la religiosité contenue dans certaines toiles, le maniérisme, Leonard de Vinci, Vermeer, l’anachronisme, le détail invisible dans les peintures, la diffusion populaire de l’art, la restauration des œuvres, et, finalement, le lien de cette époque avec l’art contemporain.

Ces chapitres se déroulent comme des leçons inaugurales, c’est un élégant torrent d’érudition et de passion qui nous fait vivre les œuvres décrites et comprendre la technique et son évolution à travers le temps.

TESSON Sylvain, ‘Berezina’.

Sortie : 2015, Chez : éditions Guérin

Sylvain Tesson, raider professionnel, écrivain occasionnel, nous emmène cette fois-ci dans un remake de la retraite de Russie de l’Empereur Napoléon 1er. Russophile et admirateur de l’empereur, il va faire un Moscou-Paris (les Invalides) avec deux side-cars et une bande de potes, le tout en plein hiver, comme il se doit. Le drapeau de la Grande Armée est planté sur l’une des nacelles et le bicorne de l’empereur remplace le casque à l’étape.

C’est l’occasion de retracer l’épopée dramatique de la Grande Armée défaite par l’hiver et les soldats russe de Koutouzov : des centaines de milliers de morts des deux côtés pour en revenir à la situation frontalière de départ et au renversement des alliances, finalement la Russie s’alliera à l’Anglais pour faire tomber Napoléon définitivement.

Tesson profite de chaque étape de ses side-cars pour revenir sur la fuite dantesque des officiers et soldats de Napoléon, melting-pot de nombreuses nationalités. Il s’agit du froid glacial, de pillages, de massacres, de déroute, mais surtout d’énergie vitale pour essayer de sauver sa peau et de rallier la France.

200 ans plus tard le péril est moindre, il s’agit plutôt d’éviter les camions sur les routes enneigées que d’échapper aux raids de Koutouzov. Notre joyeuse bande de raiders franco-russe ingurgite des quantités de vodka gargantuesque (« cristalline comme l’eau de Savoie ») et se réchauffe à l’évocation de la fuite éperdue de Napoléon. La petite bande voue une admiration sans borne à l’empereur, les russes car il leur a permis de le battre, Tesson car il est un symbole de l’aventure tragique et inutile. En nos temps d’individualisme forcené il rend hommage au sens du sacrifice de ces hommes, enthousiastes à l’idée de mourir « … pour une idée abstraite supérieure à nous-mêmes, pour un intérêt collectif et -pire- pour l’amour d’un chef ».

Et puis il vénère l’âme russe, « une capacité à laisser partout des ruines, puis à les arroser par des torrents de larmes », bref, une défaite militaire au cœur de la grande Russie est le cadre idéal pour un récit de Tesson, conquérant de l’inutile.

Le final se passe aux Invalides où la petite bande gare ses side-cars après 4 000 km de route, rejointe par quelques amis. Sous la statut de son héros, Tesson clos son ouvrage :

« Qui était Napoléon ? Un rêveur éveillé qui avait cru que la vie ne suffisait pas. Qu’était l’Histoire ? Un rêve effacé, d’aucune utilité pour notre présent trop petit. »

puis rentre prendre une douche. Un livre sympathique pour mieux connaître un auteur orignal.

L’atelier des lumières


Une ancienne fonderie du XIème arrondissement parisien a été reconvertie en galerie d’exposition techno. Ouverte dernièrement elle présente trois animations colorées et mouvantes où des projecteurs diffusent une féérie visuelle sur les murs gigantesques de cette friche industrielle reconvertie dans la culture 2.0.

L’une d’entre elle est dédiée à Gustav Klimt et les artistes de l’art nouveau viennois. Le mixage de ces peintures avec la technologie moderne de projection autorise une vulgarisation aisée de cet art. Une deuxième animation « Hundertwasser » est le fruit de l’engagement écologique d’un artiste autrichien, architecte écologiste, c’est un festival de couleurs et de formes baroques magnifiquement mis scène par ces projections. La troisième est une création algorithmique : on se promène dans une espèce de galaxie en noir et blanc fruit de l’intelligence artificielle. Les plus âgés penseront que la main de l’Homme a encore la primauté sur l’art numérique.

Palais impérial de Compiègne


Le Château de Compiègne a accueilli tout ce que le pays a compté de têtes couronnées depuis Charles V et son achèvement en 1380. D’abord médiéval, il fut transformé par Louis XV puis son successeur Louis XVI puis les empereurs français. La République a mis bon ordre à toute cette royale gabegie, un peu clinquante sur les bords, et transformé ce palais en musée afin que les citoyens puissent se recueillir devant les cendres de la mégalomanie impériale. On y croise de nombreux touristes britanniques, sans doute à la recherche de ce qu’il ne faut pas faire pour maintenir une monarchie en état de marche.

Le visiteur déambule dans les appartements de Napoléon 1er et de Joséphine qui firent remettre en état le château après les dommages de la révolution de 1789. Napoléon III poursuivit la tradition et tout un petit monde lié au pouvoir impérial s’y réunit régulièrement, les diplomates mêlés aux scientifiques, les princes avec les artistes, pour chasser, deviser, écouter des concerts, assister à des pièces de théâtre, bref la vie de cette haute société qui fit progresser l’Histoire des hommes, souvent avec pertes et fracas.

Partie intégrante de cet édifice est le musée nationale de la Voiture dans lequel s’entasse une collection de véhicules hippomobiles du XVIIIème siècle jusqu’à l’apparition des premières automobiles motorisées dont l’on voit la Citroën à chenilles qui participa à l’expédition Citroën en Centre-Afrique dans les années 20 (la « Croisière Noire »), de Colomb- Béchar à Tananarive.

Seu Jorge – 2018/07/08 – Paris la Philharmonie


Seu Jorge avait composé la bande originale du film de Wes Anderson The Life Aquatic with Steve Zissou sorti en 2004 et qui est une parodie de la vie du Commandant Cousteau. « Composé » est un bien grand mot puisqu’en fait il lui avait été demandé de réinterpréter les classiques de David Bowie qu’il avait donc réécrits en portugais et joués à la sauce samba. Seu et sa guitare jouent d’ailleurs leur rôle dans le film. Cette BO était restée célèbre, particulièrement dans le milieu des fans de l’artiste britannique. Il n’y avait jamais vraiment eu de tournée consacrée à cette musique aussi, après la disparition de Bowie, Seu Jorge décida cette tournée hommage.

Il est accompagné ce soir de l’orchestre de l’Ile de France dans la grande salle de la Philharmonie et interprète les morceaux de légende de Bowie : Changes, Five Years, Rock ‘n’ Roll Suicide, Ziggy Stardust, Life on Mars (qu’il dédie à Bowie et à son père décédé quelques jours plus tard) et tant d’autres. C’est émouvant et original, Seu Jorge est un artiste brésilien d’exception qui mêle son talent à celui de Bowie, créateur de légende ; la musique est un langage presque universel, ces deux-là le démontre brillamment.

Alors que les musiciens se retirent, la sono diffuse un tonitruant Lets Dance !

Etienne Daho « Blitztour » – 2018/07/03 – Paris la Philharmonie


Etienne Daho joue à la Philharmonie de Paris, dans le cadre de cet excellent festival Days Off, devant un parterre de quinqua-sexa à la recherche désespérée de leur jeunesse passée. Daho y joue son dernier album et nombre de morceaux de son catalogue de pop mélancolique, déclenchant l’enthousiasme du public devant ces réminiscences d’un temps désormais révolu. Jeune homme un peu attardé à la sincérité désarmante il continue à développer un rock français émouvant et un regard un peu tristoune sur le temps qui passe et les amours déçus.

Ah, n’oublions pas, la première partie s’appelle Tristesse Contemporaine !

Setlist : Les Filles du canyon/ Le grand sommeil/ Le Jardin/ Sortir ce soir/ Poppy Gene Tierney/ Comme un boomerang/ Réévolution/ L’invitation/ Week-end à Rome/ Les Flocons de l’été/ Des attractions désastre/ Tombé pour la France/ Le Premier Jour (du reste de ta vie)/ Epaule Tattoo/ Bleu comme toi/ Ouverture

Encore : Après le blitz/ Summertime

BINET Laurent, ‘La septième fonction du langage’.

Sortie : 2015, Chez : Grasset.

L’itinéraire déjanté d’un commissaire de police dans le milieu intello-marxisant parisien des années 80. Roland Barthes est mort renversé par une camionnette et un crime est soupçonné. L’enquête mènera notre Sherlock Holmes des cours de Michel Foucault à Vincennes, aux réunions des Brigades Rouges à Bologne, des bars gays aux ors de l’Elysée, des fumeurs de crack aux espions de l’Est. Ce qui ressemble à un complot serait mené pour s’assurer l’exclusivité de la connaissance de la septième fonction du langage, permettant à son détenteur la domination du monde.

L’auteur plonge avec ironie dans le microcosme de la sémiologie et de la philosophie, où Deleuze, Eco, Derrida, Althusser, Sarthe se croisent et s’affrontent, avec des mots que d’autres interprètent avec des bombes. Philippe Sollers et son épouse bulgare psychanalyste Julia Kristeva sont les héros malfaisants de cette histoire burlesque qui se termine en apothéose.

La caricature de ce monde intellectuel est sans doute un peu excessive, elle est en tout cas franchement désopilante. L’auteur malin tient ses lecteurs en haleine avec ce polar où les malfrats sont des penseurs du Collège de France.

David Byrne « American Utopia » – 2018/07/03 – Paris la Philharmonie


David Byrne et ses onze musiciens nous offre un remake du célèbre Stop Making Sense, le célèbre film de Jonathan Demme sur un concert des Talking Heads de 1983 à Hollywood. La mise en scène du concert de l’époque, fruit de l’inventivité de David Byrne et du groupe, avait suffi à faire de ce film, l’un des plus beaux sur un show de rock.

Trente-cinq années plus tard, Byrne à la crinière blanchie mais à l’imagination toujours aussi flamboyante, remonte un spectacle tourné autour de sa musique, celle des Talking Heads mais aussi extraite de ses nombreux disques solos. C’est un concert 2.0 orienté sur la mobilité des musiciens. La scène de la Philharmonie est dépouillée, un immense carré bordé sur ses trois côtés de rideaux style stores à fanfreluches desquels émergent les acteurs-musiciens. Il n’y a rien d’autre, ni fil, ni ampli. Tous les musiciens portent leurs instruments en bandoulière, y compris percussions et clavier, ils sont habillés de costumes gris, style équipage d’un vaisseau Star-Trek, emmenés par le génial David Byrne.

La musique est le centre de tout, toujours nerveuse, saccadée, intelligente. Les musiciens ont tous l’âge d’être les enfants de David qu’ils entourent avec enthousiasme et efficacité, mention spéciale pour une guitariste d’exception qui clos le show avec un incroyable solo sur The Great Curve. Ce serait une bonne idée de refaire un film sur cette chorégraphie musicale d’exception.

Setlist : Here/ Lazy/ I Zimbra (Talking Heads song/ Slippery People (Talking Heads song)/ I Should Watch TV (David Byrne & St. Vincent cover)/ Dog’s Mind/ Everybody’s Coming to My House/ This Must Be the Place (Naive Melody) (Talking Heads song)/ Once in a Lifetime (Talking Heads song)/ Doing the Right Thing/ Toe Jam (Brighton Port Authority cover)/ Born Under Punches (The Heat Goes On) (Talking Heads song)/ I Dance Like This/ Bullet/ Every Day Is a Miracle/ Like Humans Do/ Blind (Talking Heads song)/ Burning Down the House (Talking Heads song)

Encore : Dancing Together (David Byrne & Fatboy Slim cover)/ The Great Curve (Talking Heads song)

Encore 2 : Hell You Talmbout (Janelle Monáe cover) (with Laura Mvula)

Warmup : Laura Mvula

Une visite au Pergamonmuseum de Berlin

 


Le célèbre musée et ses collections de monuments antiques est en travaux de rénovation : le grand autel de Pergam n’est pas visible mais la porte de d’Ishtar l’est, heureusement. Et l’on replonge aux temps de Nabuchodonosor 6 siècles avant Jésus-Christ, un temps où cette région orientale, entre Irak et Syrie, n’étaient pas encore ravagée par la religion. On se souvient que le groupe Etat islamique a mis un soin tout particulier à détruire les monuments préislamiques dans les zones qu’ils ont occupés car pour eux l’art n’existait pas avant l’invention de l’islam et ces tas de pierres ne sont que les objets d’une adoration malsaine, donc à détruire.

Les puissances colonisatrices de ces régions ont entrepris des recherches archéologiques importantes à partir du XVIIIème siècle et ramené dans leurs musées nombre de ces trésors de l’Humanité qu’il faudra bien un jour rendre à leurs pays d’origine. La monumentale porte d’Ishtar a été reconstituée à partir de fragments trouvés lors des fouilles. Au moins elle est restée à l’abri et s’offre aux yeux des visiteurs.

Massive Attack – 2018/06/29 – Berlin la Zitadelle de Spandau


Un beau et classique concert de Massive Attack à la Zitadelle Spandau de Berlin, sans Martina Topley Bird mais avec le renfort des Youg Fathers désormais habitués à assurer le warm-up et quelques morceaux avec leurs hôtes. Le show est en plein air sur un terrain plutôt plat avec des allemands qui font une moyenne d’1m90, la vue n’est pas excellente mais heureusement les teutons partent se ravitailler en bière régulièrement laissant le champ un peu plus libre.

Le visuel est un peu renouvelé sur le vaste écran led de fond de scène : un peu moins de messages politiques, un peu plus d’effets lumineux qui n’atténuent pas le côté sombre de cette musique obsessionnelle rythmée par le voix de ses trois chanteurs dont les deux fondateurs parlent plus qu’ils ne chantent avec un traitement sépulcrale de leur organe. Il fait froid sur Berlin à la nuit tombée, nous sommes à deux pas de l’emplacement de l’ex-prison de Spandau où furent enfermés les dignitaires nazis et où Rudolh Hess vécu seul les 20 dernières années de sa vie avant de se pendre à un câble électrique en 1987 (version officielle), les Massive Attack dévident leur musique glaçante sur une assistance tétanisée par la beauté noire de cette musique venue d’un autre monde.

Setlist : Hymn of the Big Wheel (with Horace Andy)/ Risingson/ United Snakes/ Ritual Spirit (with Azekel)/ Girl I Love You (with Horace Andy)/ Eurochild/ Future Proof/ Voodoo in My Blood (with Young Fathers)/ Way up here (with Young Fathers)/ Angel (with Horace Andy)/ Inertia Creeps/ Safe From Harm (with Deborah Miller)

Encore : Take It There/ Unfinished Sympathy (with Deborah Miller)/ Splitting the Atom (with Horace Andy)