“Un jour de Pluie à New York” de Woody Allen

Une comédie plaisante de Woody Allen qui se déroule dans sa ville fétiche de New York : deux étudiants (d’une université moyennement cotée, hors de la ville) amoureux doivent y passer deux jours et rien ne va se passer comme prévu. Venant tous deux de familles aisées, originaire de New York pour lui mais de l’Arizona pour elle, bobos contre ploucs, mais ils croient s’aimer au-delà des stéréotypes propres à leurs origines.

Alors Woody accumule tous ces petits clins d’œil qui nous font tant sourire depuis le début de sa carrière, sur la mère, la famille, les habitudes de la bourgeoisie intellectuelle de New York, la communauté cinématographique hollywoodienne, etc. Finalement, ce week-end agité va faire réaliser au jeune héros que sa vie est dans cette ville et qu’il se morfondrait ailleurs. Une fois réalisée cette évidence, il renvoi sa petite amie dans son université de province et reste au cœur de Big Apple où il a déjà initié une relation avec une pure new-yorkaise : jolie et peste.

Ce film est un délice de fraîcheur réalisé par ce jeune cinéaste de 83 ans qui ne peut plus diffuser ses productions aux Etats-Unis compte tenu des accusations de harcèlement sexuel dont il est accusé. L’Europe, bonne mère, continue à l’accueillir et l’acclamer. Le temps passe, hélas, pour tout le monde, mais on regrette un peu l’époque où Woody jouait dans ses propres films. C’est encore lui qui arrivait le mieux à exprimer cet humour allenien tellement apprécié en France.

« Steve Bannon – le grand manipulateur » d’Alison Klayman

Un documentaire sur Steve Bannon : ex-âme damnée du président américain Trump, l’un de ses conseillers les plus proches qui l’a mené à la Maison Blanche, il est depuis tombé en désamour avec son président mais il continue de développer sa vision politique prônant le retour à la nation, la fermeture des frontières à l’immigration et la fin de tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à une institution multilatérale ou supranationale.

Le garçon est suivi et filmé comme son ombre par la réalisatrice Alison Klayman au cours de la période précédant les élections américaines de mi-mandat en 2018. A cette époque il a déjà été remercié par la présidence mais il continue à parcourir le pays pour y développer ses idées et soutenir la politique trumpienne. Comme il a plus de temps depuis qu’il ne travaille plus à la présidence, il parcourt également l’Europe pour essayer de fédérer les partis d’extrême droite autour de son discours. Et il n’a pas trop de mal à réunir les Salvini, Le Pen, Orban et consorts qui surfent sur cette vague populiste depuis longtemps.

Le documentaire ne rentre pas vraiment au fond de la vision de Bannon et se contente de décrire son personnage. Ex-banquier chez Goldman Sachs il a l’air largement plus malin et pernicieux que les dirigeants européens qu’il soutient. On ne mesure pas bien la solidité de ses convictions mais on voit qu’il goûte cette action d’agit-prop conservatrice que Mme. Michu adore. Bannon a sans doute encore de beaux jours devant lui.

« Apocalypse now final cut » de Francis Ford Coppola

C’est la troisième version d’Apocalypse now, légendaire film de Coppola sur la guerre du Vietnam, sorti en 1979. Le principal intérêt de la version 2 était l’apparition d’une scène au cœur d’une plantation de colons français avec une soirée dans laquelle s’affrontaient la vision colonisatrice française en Indochine et le combat anticommuniste américain au Vietnam. Cette scène est maintenue dans la version 3 et le mythique final de Marlon Brando avec son discours sur l’horreur est sans doute un peu rallongé. Globalement le film est le même, on se demande d’ailleurs un peu à quoi sert ce versionning ? Si on élimine des raisons commerciales, sans doute Coppola est-il conscient d’avoir commis une œuvre cinématographique marquante qu’il veut peaufiner pour n’en laisser que la substantifique moëlle, ou au moins ce qu’il croit l’être.

Quoi qu’il en soit, le spectateur ne se lasse pas de visionner une fois encore ce film éblouissant sur cette guerre tragique de la seconde moitié du XXème siècle ! Tout a été démesuré dans cette guerre comme dans le film qui en raconte un épisode. Le plus étonnant dans cette aventure cinématographique fut que le scénario ait été basé sur le roman de Conrad paru en 1899, Au cœur des ténèbres. Le roman se passe en Afrique durant la colonisation belge, le film se déroule près d’un siècle plus tard au Vietnam au cours de la lutte militaire américaine contre le communisme. Dans les deux cas, un homme est saisi d’une folie meurtrière déshumanisée, ivre de son pouvoir, dans un contexte où en somme tout est permis. Dans les deux cas la raison reprendra le dessus avec des méthodes peu orthodoxes mais parfois nécessaires.

Bacon en toutes lettres

In Memory of George Dyer (1971)

Exposition dédiée à Francis Bacon (1909-1992) au centre Pompidou de Paris : peinture mêlée aux lettres, des petites salles sonorisées disent des textes d’Eschyle, Nietzsche, Bataille, Leiris, Conrad et Eliot, écrivains ayant inspirés le peintre qui était un grand lecteur. On ne trouve pas de lien direct évident entre les œuvres peintes et écrites sinon une folie un peu morbide et effrayante des deux côtés.

Les œuvres exposées sont celles peintes entre 1971 et le décès de l’artiste britannique. Elles sont parfois de grande taille, souvent en triptyque, toujours avec un fond de couleur chatoyante et le personnage central dans les beiges-marrons. Les formes sont celles si typiques de Francis Bacon, dégoulinantes, désarticulées, monstrueuses. Rien n’est droit, tout est mouvant, c’est la réalité telle que l’artiste la voyait. Certaines toiles sont dédiées à George Dyer, son modèle et amant qui se suicidera (drogue et alcool) en 1971 à Paris à la veille d’une rétrospective au Grand Palais. Elles ne sont pas plus perturbantes que les autres.

Tout s’effondre dans cette vision du monde tellement particulière. Le texte de Conrad présenté dans l’une des salles est celui si célèbre repris par Marlon Brando dans Apocalypse Now se terminant par ce mot répété deux fois dans un souffle : « L’horreur ! L’horreur ! ». C’est un peu le fil rouge de la création de cet artiste, on éprouve de la fascination voyeuriste devant ces images de dévastation qui hante Francis Bacon : que peut-il se passer dans l’âme d’un créateur pour produire de telles œuvres ?

Le texte d’Eschyle est lui aussi évocateur :

J’entre au fond du sanctuaire, couvert d’offrandes, et je vois près de l’ombilic un homme souillé de sacrilège assis en suppliant, qui serre dans ses mains dégoutantes de sang une épée fraichement tirée et un long rameau d’olivier soigneusement enveloppé de bandelettes, ou pour mieux dire comme une éclatante toison.

Eschyle, « Les Euménides »

On découvre par ailleurs l’amitié inattendue de Bacon avec Michel Leiris (1901-1990), écrivain-poète et ethnologue français. Inattendue tant ces deux personnages paraissaient peu assortis. Le second a fait connaître le premier en France à la fin des années 60’ qui lui a aussi inspiré des textes. Leiris a aussi préfacé la majorité des catalogues de Bacon. Les deux artistes vont s’inspirer et se stimuler l’un l’autre au long de ces années de fréquentation. Des portraits de Leiris sont présentés dans l’exposition.

On ne mettrait sans doute pas les tableaux de Bacon dans son salon sous peine de sérieusement perturber l’atmosphère, mais cette exposition rend un bel hommage à cet artiste important du XXème siècle.

Les doigts dans le pot de confiture !

Une polémique franchouillardo-culturo-germanopratine souffle sur la rive gauche : Yann Moix, écrivain de plateaux télévisés voit sortir de derrière les fagots des écrits et dessins antisémites qu’il a commis il y a de nombreuses années. D’abord dans le déni, il admit ensuite ces dérives expliquant qu’il a depuis vécu un long chemin de croix pour purger ces erreurs. L’auteur brillant plus ces derniers temps par ses apparitions polémiques dans les médias que par sa création littéraire, ces saillies racistes lui sont renvoyées en boomerang dans les leçons de morale qu’il a un peu trop pris l’habitude de déclamer sur les ondes.

C’est le risque, quand on est à ce point fasciné par sa propre image que l’on en sature les médias (et les spectateurs), ceux qui brillent un peu moins ne vous ratent pas. Yann Moix en subit les effets qu’il aurait pu anticiper en manifestant moins d’autosatisfaction et un peu plus d’humilité.

Ainsi va la dure vie de Saint-Germain-des-Prés !

Sally Man au musée du Jeu de Paume

Sally Man (née en 1951) est une photographe américaine née en Virginie dont l’œuvre est hantée par l’Histoire tragique de son pays, de la guerre de sécession à l’esclavage en passant par l’émancipation des populations noires au XXème siècle. L’Etat de Virginie où elle est née fut pionnier de l’indépendance américaine au XVIIIème mais également, plus tard, un Etat confédéré au XIXème, partisan de l’esclavagisme et qui abrita même à Richmond la capitale des Confédérés.

La photographe est partie sur les traces des champs de bataille de la guerre civile en prenant des photos en noir-et-blanc, étranges saisies avec un procédé particulier dit « collodion » donnant un rendu imparfait, très sombre et un peu flou, laissant le spectateur composer lui-même ce qu’il veut voir derrière le tirage.

Une série très émouvante est également consacrée à « Gee-Gee », la nounou noire de la famille, qui a élevé Sally, puis ses enfants, prodiguant à ces deux générations un extraordinaire amour maternel. Ces photos, ainsi qu’une vidéo de commentaires, marquent les ambiguïtés de ces familles américaines pour l’émancipation des populations afro-américaines mais continuant à employer des nounous issues de celles-ci. Sur la vidéo les petites-filles de Gee-Gee racontent à Sally comment leur grand-mère partageait sa vie entre les Man à qui elle vouait un véritable amour, et sa vraie famille. Tout était doublé comme ces deux Noëls qu’elle fêtait pour partager avec ses deux « familles », ou le mariage de sa petite-fille qu’il fallut organiser à 7h du matin car se déroulant le même jour que celui de Sally à midi et que Gee-Gee n’aurait manqué pour rien au monde.

La série sur sa famille est encore plus touchante et lui fut d’ailleurs reprochée tant les corps de ses trois enfants, souvent nus, sont mis en scène. Toutes ces photos sont prises au cœur une nature profonde et foisonnante, en noir-et-blanc pour la plupart, montrant le temps qui passe inexorablement en tuant cette innocence rendue de façon si bouleversante dans ces clichés. La mort est au bout du chemin, une photo de son mari atteint d’une maladie musculaire dégénérative nous le rappelle, son fils Emmet s’est donné la mort récemment pour en finir avec la schizophrénie dont il souffrait (cet évènement n’est pas abordé dans l’exposition), mais la fin n’est qu’évoquée à travers cette profonde méditation dans laquelle nous plonge l’œuvre de cette photographe d’exception.

‘Once upon a time in Hollywood’ de Quentin Tarantino’

Le dernier film de Tarentino est sur les écrans : l’histoire de la descente en pente douce à Los-Angeles d’un acteur (DiCaprio) dans les années 60’ qui voit son succès décliner et se trouve obligé d’accepter des productions de « pacotille » pour pouvoir continuer à maintenir son train de vie. Il est accompagné en permanence de sa « doublure-cascade » (Brad Pitt) qui lui tient lieu de pote de beuverie et de majordome. Plus intéressant, ses voisins de colline sont Roman Polanski (alors en pleine gloire) et sa femme Sharon Tate. Après différentes pérégrinations, Charles Manson et sa bande de hippies ensorcelés viendra semer le trouble dans le quartier mais la fin sera plus heureuse dans le film pour Sharon Tate que dans la vraie vie…

C’est du Tarentino, le final est surprenant et sanguinolant mais l’ensemble manque un peu de l’énergie et de l’humour auxquels le réalisateur nous avait habitués. Un film à voir néanmoins.

Rouge – Art et Utopie au pays des Soviets – Grand Palais

Le Grand Palais expose l’utopie artistique de la révolution bolchévique d’octobre 1917 : il s’agissait de construire un monde nouveau pour un Homme meilleur, et bien sûr, de diriger la démocratisation d’un art nouveau au service « des masses », où quand l’idéologie veut gouverner la culture. Le résultat, comme on le sait, fut mitigé.

Bien sûr, au début du régime, nombre d’artistes et d’intellectuels, y compris hors d’Union soviétique, soutiennent la révolution qui a notamment pour objectif de sortir « le peuple » de la dictature tsariste qui le maintenait en quasi-esclavage. L’art « de la production » doit permettre d’ouvrir les yeux du « prolétariat » sur les nouveaux objets utilitaires qui doivent transformer sa vie. Le théâtre promeut des modèles de « vie collective » ; l’architecture construit des lieux communautaires et les maisons « du peuple » ; la photographie participe à l’œuvre révolutionnaire en produisant photomontages et surimpressions…

Et puis Staline a mis tout ce petit monde au pas, envoyé nombre de ces artistes au goulag et lancé le « réalisme socialiste […] pour représenter la réalité dans son développement révolutionnaire ». L’art doit guider le peuple vers son « avenir radieux », quelques toiles exposées montrent une jeunesse blonde et réjouie, enthousiaste et décidée, sous la conduite éclairée de Staline et de Lénine, dont le kitsch le dispute à la platitude. Les affiches issues par le parti (Direction de l’éducation politique) sont fleuries et montrent la voie au prolétariat. Les messages sont mentionnés sous les dessins au cas où celles-ci ne seraient pas assez parlantes comme ceux-ci édités en 1922 :

Au communisme [nous] ne parviendrons que par la dictature du prolétariat fais-en partout la démonstration à l’usine, à la ferme, sur la terre, sur les vagues.

Trouillards et laquais de la bourgeoisie, du vent ! Cette gadoue rend nos feux pâlissants.

Rappelle-toi les social-traîtres sont les ennemis tout autant que Clémenceau et Briand, ton salut, c’est le Kominterm – état-major de l’Octobre mondial, etc. etc.

L’art soviétique s’est effondré avant le système économique, Chostakovitch a bien dû réécrire quelques symphonies pas assez dans la ligne du parti, mais son œuvre majeur est restée comme celle des écrivains classiques russes et de nombre de leurs contemporains. Le système n’a pas su asservir l’âme russe qui a survécu à la dictature. La morale de l’histoire est que, comme toujours, les idéologies veulent aussi s’emparer des esprits, et lorsqu’elles y parviennent c’est l’aboutissement de la dictature, celle des bolchevicks comme celle des ayatollahs. Heureusement elles ne gagnent pas à tous les coups.

« 68, mon père et les clous » de Samuel Bigiaoui

Un documentaire émouvant sur la fin du magasin de bricolage de la rue Monge dans le Vème arrondissement parisien : tourné par Samuel Bigiaoui, le fils de Jean, patron de Bricomonge, il relate les dernières semaines de cette boutique fourre-tout, emportée dans la tourmente des nouveaux circuits de distribution. On y achetait des clous à l’unité et du bois au mètre, le tout commercialisé par une équipe de trois fidèles sous la direction de Jean, un patron à l’ancienne, depuis 25 ans. La boutique croule sous un entassement de boîtes, de sachets, de factures collées derrière la caisse… mais on y trouve généralement ce que l’on cherche (et le chroniqueur peut en témoigner). Tout a une fin, il y a de moins en moins de clients, Jean vieillit et il faut mettre la clé sous la porte. Bien sûr aucun repreneur ne serait assez fou pour continuer ce business de quincaillerie en plein Paris, alors c’est Carrefour qui va reprendre la surface.

Samuel filme cette fin mélancolique avec beaucoup d’émotion, interrogeant les clients et les employés, sur l’avant et le futur. Il en profite pour convoquer le passé de son père, ancien militant de la Gauche Prolétarienne (GP) en 68 et un peu après. Mais Jean ne s’exprime qu’en pointillés sur cette expérience sur les bords de la violence… On se souviendra peut-être que cette GP fondée et dirigée par Benny Levy, maoïste, ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre, fut dissoute quand son inspirateur renonça justement à franchir le pas de la violence politique pour… partir se consacrer à l’étude de la Torah en Israël jusqu’à sa mort en 2003. Jean Bigiaoui fut lui aussi de cette expérience trouble avant de se recycler dans les clous, après avoir été l’assistant de Joris Ivens, autre documentariste (et mari de Marceline Loridan-Ivens, ancienne déportée et écrivaine). Bref, tout ce petit monde de la révolte, voire de la révolution s’est croisé et recroisé, sur le pavé parisien et dans les luttes du XXème siècle.

Puis le rideau tombe sur Bricomonge après quelques larmes échangées entre les employés et Jean que l’on voit disparaître au bout de la rue des Ecoles, au cœur de ce quartier désormais sérieusement boboïsé mais qui fut longtemps fréquenté par des révolutionnaires de tous bords et une jeunesse assoiffée d’idéaux et d’idéologies.

De Gaulle au musée de l’Armée

Le musée de l’Armée consacre une exposition permanente au Général de Gaulle. Après tout, l’Armée a mené l’un des siens au pouvoir suprême en France, et de quelle manière, c’est bien le moins que son musée honore ce personnage devenu l’un des pères de na nation.

On y retrouve tout ce que les citoyens ayant vécu sous son règne et s’intéressant un tant soit peu à l’Histoire connaissent déjà : beaucoup de photos et de vidéos, la grandeur du tribun, la vision du politique, l’anticipation du militaire. Et quel plaisir de replonger dans ses fameuses conférences de presse où l’humour accompagnait la clairvoyance. Quelle époque !

« Cartier-Bresson en France » à la Fondation Henri Cartier-Bresson

FRANCE. Marseille. The AllÈe du Prado. 1932. I was walking behind this man when all of a sudden he turned around.

Une courte exposition qui retrace quelques-unes des pérégrinations du photographe Henri Cartier-Bresson à travers la France des années 30, et particulièrement celle post-Front populaire où une partie de la population commence à bénéficier des congés payés si âprement obtenus. Les photos de ce grand observateur de l’humain sont toujours touchantes de simplicité, paraissent instantanées, masquant sans doute un grand talent de la mise en scène. On se délecte des familles en pique-nique sur les bords de Seine à une époque où l’on pouvait se baigner dans le fleuve capital, gauloise au bec, béret, baguette et bouteille de gros rouge, toute une époque. Quel œil pour capter ces instants de vie !

Cartier-Bresson s’est engagé en faveur de ce mouvement populaire, ce qui, ajouté à sa fréquentation des surréalistes, sa formation à la peinture et la littérature, son approche du cinéma avec Jean Renoir, fit de lui un des plus fins observateurs de cette France de nos ancêtres.

Et comme il reste du temps le visiteur traverse ensuite l’exposition Guy Tillim, lauréat du prix HBC en 2017, exposant des photos grand-format prises dans des villes d’Afrique australe. Le procédé est intéressant, la photo est divisée généralement en trois parties qui offrent une continuité dans le paysage mais dont chacune des prises ne date pas du même instant, offrant ainsi une discontinuité dans les personnages. On est dans l’Afrique moderne des grandes villes, toutes en couleurs et que l’on devine écrasées sous le soleil. Le temps a passé depuis le Front populaire des bords de Seine… les photographies restent et deviennent une partie de l’Histoire.

Et comme il reste du temps le visiteur traverse ensuite l’exposition Guy Tillim, lauréat du prix HBC en 2017, exposant des photos grand-format prises dans des villes d’Afrique australe. Le procédé est intéressant, la photo est divisée généralement en trois parties qui offrent une continuité dans le paysage mais dont chacune des prises ne date pas du même instant, offrant ainsi une discontinuité dans les personnages. On est dans l’Afrique moderne des grandes villes, toutes en couleurs et que l’on devine écrasées sous le soleil. Le temps a passé depuis le Front populaire des bords de Seine… les photographies restent et deviennent une partie de l’Histoire.

Praça do Metical, Beira, Mozambique, 2017 © Guy Tillim, Courtesy of Stevenson, Cape Town and Johannesburg

Doisneau et la musique – Philharmonie de Paris

Exposition des photos « Doisneau et la musique » à la Philharmonie de Paris, le célèbre photographe des petits riens de la vie quotidienne a aussi été très inspiré par les musiciens tout au long de sa carrière d’où les magnifiques photos que l’on découvre aujourd’hui. Il y a des instantanés d’accordéonistes sur les bords du canal Saint-Martin, de chanteuses de cabaret, des fanfares de village… de la musique populaire comme l’inspiration qui a guidé cet observateur hors pair de la vie quotidienne de notre pays et ses habitants.

Une section de l’exposition est consacrée à l’amitié du photographe avec le violoncelliste Maurice Basquet. Le résultat est plein d’humour où le violoncelle et son instrumentiste posent dans des environnements improbables et des attitudes ironiques : haute-montagne, building new-yorkais, etc. Et puis on glisse du noir-et-blanc vers la couleur avec des photos de Rita Mitsouko à leurs débuts et les Négresses Vertes. On aperçoit même le photographe lors des prises de vue du premier groupe avec ses cheveux blancs et l’appareil réflex qui a remplacé celui à soufflet exposé par ailleurs ; Doisneau, observateur infatigable de nos vies, historien de nos existences.

Miro au Grand Palais

On se bouscule à la rétrospective Miro au Grand Palais ; le peintre espagnol-catalan il est vrai a beaucoup peint et vécu en France, il explique d’ailleurs dans une interview filmée montrée dans l’exposition que son atelier parisien rue Blomet a été un endroit clé dans son destin artistique et sa vie en générale, il n’est donc que bonne manière que Paris rende un hommage (fréquenté) à ce peintre.

Joan Miro (1893-1983) n’est pas à proprement dit un artiste d’abord facile, peinture, sculpture, gravure, céramique, il touche à tout guidé par son inventivité, picorant au hasard des grands mouvements artistiques de la première moitié du XXème siècle : le cubisme, le surréalisme, et bien d’autres. Il fréquente Picasso, les poètes et, surtout, suit son inspiration sans limites et sans cesse régénérée. On défile devant les murs du Grand Palais où se succèdent toiles et sculptures dont certains des commentaires affichés à côté des œuvres laissent rêveurs par leur lyrisme, les critiques d’art s’essayent de faire preuve d’autant de créativité que le peintre…

Formes et couleurs sont éclatantes, chacun y trouve ce qu’il cherche, il n’est pas forcément nécessaire d’intellectualiser l’esthétique. En ressortant on ne sait pas bien ce que l’on retiendra de cette exposition, peut-être seulement l’idée d’un homme qui a voulu casser les codes. Il fit partie de ces groupes d’artistes qui ont dynamité l’art et ses traditions, ils furent les punks de la peinture qui ont déclenché un mouvement qui ne s’est plus arrêté depuis. Grâce leur soit rendue ! 

Dorothea Lange ‘Politique du visible’ – Musée du Jeu de paume

Dorethea Lange

Dorothea Lange (1895-1966) fut une photographe américaine qui consacra sa vie à l’Amérique profonde confrontée aux grandes épreuves qui l’ont marquée, de la dépression des années 1929/30 jusqu’à la deuxième guerre mondiale et l’enfermement des populations d’origine japonaise. Ses reportages, parfois commandés par le gouvernement américain qui voulait constituer des archives des grands évènements d’une époque déjà bien ouverte à la photographie, sont extrêmement soignés, mis en scène. Ils constituent une plongée sociologique dans une Amérique réelle, celle de la misère et d’une sorte d’abnégation des populations face à des drames que finalement elles vaincront collectivement. Mais les photos d’individus sont le plus souvent oppressantes : foules de chômeurs urbains, fuite de paysans devant la sécheresse, familles en route vers nulle part sur des routes rectilignes et désertes, une malheureuse valise à la main, portraits de visages ravinés par le soleil et la tristesse, maisons abandonnées dans le désert… Le noir et blanc accentue le coté tragique de ces instants prélevés sur une population désespérée.

Le reportage sur les camps d’internement où furent enfermés 150 000 personnes, de nationalité américaine ou non, mais toutes d’origine japonaise, lorsque les Etats-Unis entrèrent en guerre contre le Japon en 1941 par suite de l’attaque de Pearl Harbor. Ce qui marque dans les photos est que cette population semble plutôt bien mise et intégrée mais dû malgré tout abandonner en quelques jours ses biens et son environnement pour se retrouver dans des camps dont ils ne purent sortir qu’à la fin de la guerre. Les tirages de Lange sont touchants en ce qu’ils transmettent la discipline, et on dirait même la confiance, un mélange de résignation et de dignité qui émanent de ces populations asiatiques. Ses photos furent jugées un peu trop « révolutionnaires » et le contrat qu’elle avait signée avec le gouvernement fut résilié, les photos sont restées, heureusement. En 1988 le Congrès américain reconnut que ces internements n’étaient pas nécessaires pour la défense nationale, présenta ses excuses aux survivants et leur accorda une compensation financière.

En déambulant dans cette bouleversante exposition on pense bien sûr aux romans de Steinbeck, mais aussi aux chansons de Bruce Springsteen dans l’album Nebraska qui dégagent la même beauté triste.

Le clan des siciliens d’Henri Verneuil (1969)

Le Clan des siciliens tourné en 1969 par Henri Verneuil met en scène le trio gagnant des acteurs français de l’époque : Delon, Gabin et Ventura. C’était un temps où le grand banditisme était présenté avec romantisme et noblesse au cinéma, les mafieux étaient les nouveaux poètes d’une époque révolue, les trafics de drogue, d’humains et autres étaient des activités économiques, on cherchait alors à limiter les morts. Verneuil filme ce contexte avec talent, ses acteurs se régalent dans leurs rôles et le spectateur regarde avec plaisir ce bon film, 50 ans plus tard.

Depuis, Gabin, Ventura et Verneuil sont morts, Delon vieillit salement, le grand banditisme a été remplacé par le terrorisme, beaucoup plus sanguinaire, et des gamins tirent sur leurs congénères à la Kalachnikov dans les cités de banlieue. L’actualité sur YouTube a remplacé les films, la roue tourne !

Leto de Kirill Serebrennikov

Un joli film russe en noir et blanc narrant l’histoire vraie du groupe de rock de Viktor Tsoï, célèbre à Leningrad à la fin des années 80’. On prépare la perestroïka, les posters de T-Rex et Bowie couvrent les murs des appartements communautaires des musiciens, Tatiana fait chavirer les cœurs, l’alcool est consommé à gogo et tout ce petit monde fait sa musique dans un monde qui prépare le grand saut de la fin du communisme. Le réalisateur se régale et parsème le film des références musicales que nous avons tant aimées : The Passenger d’Iggy repris par les voyageurs d’un train, Just a Perfect Day de Lou Reed chanté par les passagers d’un bus… Ce film est un petit bijou.

On Air au Palais de Tokyo

Tomás Saraceno, architecte-artiste argentin, expose sa vision des rythmes et trajectoires sur la planète, générées par l’humain et le non humain. On commence par une pièce composée de toiles d’araignée se développant dans de grandes cages en plexiglas. Les œuvres sont vivantes, éclairées par des spots alors que la salle aux murs noirs est plongée dans l’obscurité. Le résultat est léger et élégant, voire un peu fascinant par sa fragilité. On poursuit avec des installations sonores qui transforment en son les mouvements de l’air, y compris ceux provoqués par les déplacements des spectateurs. Puis vient une salle dédiée aux trajectoires de l’air : sur une carte animée de la planète progressent des lignes allant d’un point à un autre indiquant la route des flux d’air pouvant nous véhiculer vers la destination choisie grâce à la chaleur du soleil… La dernière salle est animée par l’organisation Aerocene qui explique ses buts et expériences avec force vidéos, images et explications : se déplacer en utilisant uniquement l’air et le soleil !

Evidemment tout ceci est très conceptuel, plutôt arty ; un mix d’art contemporain, de perceptions évanescentes, de routes imaginaires et de rêve bobo, très bien pour le Palais de Tokyo. Il ne faut pas s’empêcher de rêver ni de chercher, surtout quand le résultat est esthétique.

Le cubisme au centre Pompidou

George Braque, Le Viaduc à l’Estaque – 1908

Braque, Picasso, Fernand Léger, Delaunay (Robert et Sonia), le centre Pompidou de Beaubourg revient à la fondation du cubisme au début du XIXème siècle. Apollinaire écrivait :

« Le cubisme authentique, si l’on veut s’exprimer d’une manière absolue, serait l’art de nouvelles constellations avec des éléments formels empruntés, non à la réalité de vision, mais à celle de la conception. »

En 1908 un critique décrit les toiles de Braque comme « des schémas géométriques, des cubes » ; le cubisme est né, il va inspirer une époque, ses peintres et ses sculpteurs, un mouvement va infuser les artistes de ce temps en cassant les lignes et les habitudes. Cette exposition retrace et illustre cette histoire avec des toiles qui ne déclenchent pas vraiment d’émotion esthétique. C’est le cubisme…

Cold War de Pawel Pawlikowski

Staline, la musique et l’amour sont réunis dans ce joli film du réalisateur polonais Pawlikowski, déjà auteur de Ida. A la fin des années 40 un professeur de musique tombe amoureux d’une femme recrutée pour chanter dans un ensemble vocal plus ou moins aux ordres du parti comme nombre d’organisations de jeunesse (voire mêmes d’organisations quelles qu’elles soient à cette époque). Afin de progresser et de réussir, la chorale accepte de chanter aussi la gloire du petit père des peuples, en plus des chants traditionnels ruraux, première compromission. Au cours des années qui suivent, l’occasion se présente pour le couple de passer à l’Ouest. L’un franchira le pas, l’autre pas. Et ils se suivront et se retrouveront aux fils de leurs vies toujours tournées vers la musique, et au hasard des compromissions qu’il faut bien consentir avec ses idéaux, ou pas.

Le final est crépusculaire pour ce film tourné en noir et blanc dans des paysages d’un autre âge. La blondeur slave de Zula est encore plus bouleversante en noir et blanc. C’est triste comme une histoire d’amour.

Lire aussi : Ida

Basquiat-Shiele à la Fondation Louis Vuitton

Merveilleuse exposition groupée Jean-Michel Basquiat / Egon Shiele à la Fondation Louis Vuitton, deux artistes sublimes, emportés en pleine jeunesse, le premier en 1988 d’une overdose à 28 ans, le second en 1918, au même âge, emporté par la grippe espagnole, deux êtres torturés et créatifs qui sont magnifiquement racontés ici !

Shiele, autrichien, fils spirituel de Klimt, est l’auteur d’une profusion de dessins, souvent des nus plutôt provoquants, mais aussi de troublants autoportraits ; ses personnages sont long et osseux, déglingués, à mi-chemin entre Giacometti et Corto Maltese, ils rapportent une vision du monde toute en angles et en érotisme.

Puis l’on monte dans les étages rejoindre les toiles de Basquiat, parfois gigantesques, qui nécessitent les grands espaces de ce bâtiment baroque. Le choc est total dans une explosion de couleurs, de personnages robotisés, de collages inattendus, de références multiples, de mots et d’images, de graffitis et de copies ; c’est une profusion d’idées et de visions d’une folle modernité. Basquiat est l’homme d’un lieu et d’une époque, new-yorkais des années 70 et 80’  il a vécu et animé cette folle période où le Velvet Undergound jouait à la Factory, où les poètes de la beat génération croisaient Bob Dylan au bar du Chelsea Hotel, il est devenu l’ami de Keith Haring, et au milieu de cette fabuleuse énergie créatrice, il a créé sans réserve, dessiné, peint, imaginé, il a bu son époque comme un buvard aspire l’air du temps, il a aussi et surtout restitué la souffrance de l’homme noir dans une société violente et raciste. Toute son œuvre est tournée vers cette mission rédemptrice : faire comprendre le sort du Noir sous la férule du pouvoir blanc, celui d’une complète domination, politique, sociétale, artistique ; un pouvoir absolu qui continue à asservir les descendants de l’esclavagisme, fléau de la civilisation américaine.

Les toiles se succèdent comme dans un tourbillon et le visiteur erre dans les salles, fasciné par l’incroyable et spectaculaire productivité de cet artiste dont quelques photos montrent l’aspect juvénile. Le tragique des thèmes abordés cohabite avec la naïveté des formes et des couleurs. Mais au cœur de ce temps l’étoile Basquiat va exploser, victime de l’héroïne, autre marqueur de cette époque avec le Sida. Création-destruction, on se croirait dans une chanson de Lou Reed. Il subsiste face à cette perte brutale un énorme regret mais surtout une fabuleuse actualité.