Rouge – Art et Utopie au pays des Soviets – Grand Palais

Le Grand Palais expose l’utopie artistique de la révolution bolchévique d’octobre 1917 : il s’agissait de construire un monde nouveau pour un Homme meilleur, et bien sûr, de diriger la démocratisation d’un art nouveau au service « des masses », où quand l’idéologie veut gouverner la culture. Le résultat, comme on le sait, fut mitigé.

Bien sûr, au début du régime, nombre d’artistes et d’intellectuels, y compris hors d’Union soviétique, soutiennent la révolution qui a notamment pour objectif de sortir « le peuple » de la dictature tsariste qui le maintenait en quasi-esclavage. L’art « de la production » doit permettre d’ouvrir les yeux du « prolétariat » sur les nouveaux objets utilitaires qui doivent transformer sa vie. Le théâtre promeut des modèles de « vie collective » ; l’architecture construit des lieux communautaires et les maisons « du peuple » ; la photographie participe à l’œuvre révolutionnaire en produisant photomontages et surimpressions…

Et puis Staline a mis tout ce petit monde au pas, envoyé nombre de ces artistes au goulag et lancé le « réalisme socialiste […] pour représenter la réalité dans son développement révolutionnaire ». L’art doit guider le peuple vers son « avenir radieux », quelques toiles exposées montrent une jeunesse blonde et réjouie, enthousiaste et décidée, sous la conduite éclairée de Staline et de Lénine, dont le kitsch le dispute à la platitude. Les affiches issues par le parti (Direction de l’éducation politique) sont fleuries et montrent la voie au prolétariat. Les messages sont mentionnés sous les dessins au cas où celles-ci ne seraient pas assez parlantes comme ceux-ci édités en 1922 :

Au communisme [nous] ne parviendrons que par la dictature du prolétariat fais-en partout la démonstration à l’usine, à la ferme, sur la terre, sur les vagues.

Trouillards et laquais de la bourgeoisie, du vent ! Cette gadoue rend nos feux pâlissants.

Rappelle-toi les social-traîtres sont les ennemis tout autant que Clémenceau et Briand, ton salut, c’est le Kominterm – état-major de l’Octobre mondial, etc. etc.

L’art soviétique s’est effondré avant le système économique, Chostakovitch a bien dû réécrire quelques symphonies pas assez dans la ligne du parti, mais son œuvre majeur est restée comme celle des écrivains classiques russes et de nombre de leurs contemporains. Le système n’a pas su asservir l’âme russe qui a survécu à la dictature. La morale de l’histoire est que, comme toujours, les idéologies veulent aussi s’emparer des esprits, et lorsqu’elles y parviennent c’est l’aboutissement de la dictature, celle des bolchevicks comme celle des ayatollahs. Heureusement elles ne gagnent pas à tous les coups.

Glass / Shankar – « Passages » à la Philharmonie

Philip Glass, musicien-compositeur américain contemporain, rencontre Ravi Shankar (1920-2012), musicien-sitariste et compositeur indien, dans les années 60. De leur amitié est née l’œuvre Passages, jouée ce soir sous la direction de Karen Kamensek, chef d’orchestre américaine.

Glass, créateur de « musique à structures répétitives » a collaboré avec nombre artistes du XXème siècle, de Boulez à Bowie, de Scorsese à Léonard Cohen, toujours à l’affut de nouveautés et de l’air de son temps. Shankar a suivi la même voie ; on l’a vu jouer à Woodstock en 1969 et multiplier les collaborations de Yehudi Menuhin à Gorge Harrisson, en passant par Allen Ginsberg. Ses enfants enrichissent son héritage musical : Norah Jones dans un mode jazz-pop et Anoushka Shankar qui joue du sitar ce soir avec l’Orchestre de chambre de Paris.

Lire aussi : Bowie par Philip Glass

Les huit musiciens indiens (dont l’un d’eux est manifestement occidental), flutes et percussions, sont assis en tailleur, pieds nus, sur des tapis de circonstance derrière Anoushka, sur le côté droit de la scène, le reste étant réservé à l’orchestre de facture plus classique. Les instruments sont sonorisés et trois chanteurs interviennent également dans l’œuvre.

Passages se révèle une œuvre inspirée par ces deux cultures occidentale et asiatique dont relèvent ses deux compositeurs. Organisée en mouvements successifs, joués alternativement par le combo indien puis l’orchestre de chambre qui donnent un peu l’impression de se lancer la balle l’un l’autre plutôt que de se compléter, les passages indiens sont fascinants pour l’assistance. La fille Shankar, sous des allures lascives sur son tapis, se révèle une virtuose du sitar dont elle tire des sons proches d’une guitare électrique sans se départir des harmonies de sa propre culture. L’aspect répétitif de la composition et son interprétation au sitar fait immanquablement penser au King Crimson des années 2000. Quelle satisfaction de voir ces musiques et ces cultures se mélanger si harmonieusement, quel bonheur d’avoir eu des musiciens visionnaires capables de transcender ce multiculturalisme en notes et d’en avoir inspiré tant d’autres. D’avoir eu ? Non, de toujours avoir : Philip Glass est présent ce soir et, après une rencontre à 19h avec quelques spectateurs chanceux, vient saluer l’assistance au terme de Passages, entouré avec respect, affection et admiration par Anoushka et la chef d’orchestre (elle aussi pieds nus en vêtue d’un sari) : un triomphe !

Archive – 2019/05/16 – Paris la Seine Musicale

Archive fête ses 25 années d’existence musicale avec un concert à la Seine Musicale de l’Ile Seguin. Rien de neuf mais toujours beaucoup de bonheur à écouter cette belle musique. 3h30 de concert interrompu par 15mn d’entracte, une setlist de… 25 ans ; tous les musiciens qui ont participé à l’aventure de ce combo à géométrie variable ne sont pas présents mais les historiques sont là, sauf Rosko le rappeur. Le light-show est minimal et la scène reste presqu’en permanence dans l’ombre, tout est pour la musique, le déroulement du show est un peu convenu mais le succès est total. Ne boudons pas notre plaisir !

Archive est d’abord la création du duo londonien Darius Keeler et Danny Griffiths qui fondèrent le groupe en 1994 et l’animèrent ensuite sur un mode à dimension variable où les musiciens, chanteurs et chanteuses se sont succédés puis retrouvés au gré des évolutions de la bande. A l’origine fut le disque Londinium sorti en 1996 avec la chanteuse Roya Arab et la rappeur Rosko John, dans la lignée des groupes de Trip Hop de Bristol, Massive Attack et Portishead, devenu une référence du genre : crépusculaire, rythmé et obsédant. S’en suit une période plus pop à partir de 2000 avec au chant Craig Walker, Dave Pen, Pollar Berrier et l’inestimable Maria Q à la voix bouleversante. La musique évolue sur des chemins toujours très sombres mais aussi plus classiques, fleurtant avec le rock progressif, des morceaux parfois déchirants pouvant durer dix minutes de longues mises en tension jusqu’à l’explosion instrumentale finale (Light), sans oublier des chansons courtes et tranchantes marquées du sceau d’un rock nerveux (Fuck U, Numb).

En 2009 paraît le premier opus de la série de deux albums Controlling Crown qui marque le retour de Rosko avec son rap chaloupé sur fonds d’instrumentaux répétitifs et planants. Le groupe s’essaiera à jouer avec un orchestre classique, ce qui ne fut pas particulièrement marquant.

2011, c’est le retour à l’électronique et l’arrivée de la chanteuse Holly Martin, avec With Us Until You’re Dead, suivi en 2015 de Restriction et Kings of the False Foundation en 2016. On est dans le rythme endiablé et le son débridé d’une époque, le show live s’adapte à cette nouvelle étape avec un concert jouissif Salle Pleyel en 2016. Cette nouvelle orientation ébouriffante n’empêche pas quelques pièces posées de nous ramener vers la grâce : Holly interprète Black and Blue avec une fraicheur et une tendresse à vous tirer des larmes d’émotion.

Ce soir Maria et Holly sont présentes ensemble et lancent d’ailleurs le show avec You Make me Feel chantées à deux, la voie est tracée pour cette soirée emblématique d’un groupe pressé et productif qui a su rester sur un chemin de traverse où l’a rejoint un public français particulièrement fidèle qui a vibré à l’unisson des reprises de toutes les grandes créations du groupe, picorées dans un catalogue impressionnant. Again compose le rappel, cela fait longtemps que l’on n’avait plus entendu cette chanson d’amour fétiche des années 2000, généralement jouée en clôture de show. Alors ce soir quel plus beau symbole de ces 25 années de carrière. Lancée sur le son aigrelet d’un harmonica amorçant des arpèges de guitare en mode mineur, la voix plaintive de Dave se déploie dans le volume de cette Seine Musicale en forme de planétarium : You’re killing me again/ Am I still in your head?/ You used to light me up/ Now you shut me down/ If I/ Was to walk away/ From you my love/ Could I laugh again?

Fin du chapitre.

Setlist

Chapter one : You Make Me Feel/ Fuck U/ Pills/Bullets/ Kings of Speed/ Noise/ Kid Corner/ Violently/ System/ Wiped Out (extended Intro)/ Shiver/ Collapse/Collide/ Splinters/ Remains of Nothing (with Band of Skulls)/ End of Our Days/ The Empty Bottle (Stripped down version with only Dave on vocals, Mike on guitar and Danny on synth)/ Dangervisit

Chapter two : Lights/ Nothing Else/ Erase/ Finding It So Hard/ The Hell Scared Out of Me/ Controlling Crowds/ Numb (With Russell Marsden and Emma Richardson on additional Guitar and Bass) Encore : Again (With Mike Peters from The Alarm on Harmonica)

« 68, mon père et les clous » de Samuel Bigiaoui

Un documentaire émouvant sur la fin du magasin de bricolage de la rue Monge dans le Vème arrondissement parisien : tourné par Samuel Bigiaoui, le fils de Jean, patron de Bricomonge, il relate les dernières semaines de cette boutique fourre-tout, emportée dans la tourmente des nouveaux circuits de distribution. On y achetait des clous à l’unité et du bois au mètre, le tout commercialisé par une équipe de trois fidèles sous la direction de Jean, un patron à l’ancienne, depuis 25 ans. La boutique croule sous un entassement de boîtes, de sachets, de factures collées derrière la caisse… mais on y trouve généralement ce que l’on cherche (et le chroniqueur peut en témoigner). Tout a une fin, il y a de moins en moins de clients, Jean vieillit et il faut mettre la clé sous la porte. Bien sûr aucun repreneur ne serait assez fou pour continuer ce business de quincaillerie en plein Paris, alors c’est Carrefour qui va reprendre la surface.

Samuel filme cette fin mélancolique avec beaucoup d’émotion, interrogeant les clients et les employés, sur l’avant et le futur. Il en profite pour convoquer le passé de son père, ancien militant de la Gauche Prolétarienne (GP) en 68 et un peu après. Mais Jean ne s’exprime qu’en pointillés sur cette expérience sur les bords de la violence… On se souviendra peut-être que cette GP fondée et dirigée par Benny Levy, maoïste, ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre, fut dissoute quand son inspirateur renonça justement à franchir le pas de la violence politique pour… partir se consacrer à l’étude de la Torah en Israël jusqu’à sa mort en 2003. Jean Bigiaoui fut lui aussi de cette expérience trouble avant de se recycler dans les clous, après avoir été l’assistant de Joris Ivens, autre documentariste (et mari de Marceline Loridan-Ivens, ancienne déportée et écrivaine). Bref, tout ce petit monde de la révolte, voire de la révolution s’est croisé et recroisé, sur le pavé parisien et dans les luttes du XXème siècle.

Puis le rideau tombe sur Bricomonge après quelques larmes échangées entre les employés et Jean que l’on voit disparaître au bout de la rue des Ecoles, au cœur de ce quartier désormais sérieusement boboïsé mais qui fut longtemps fréquenté par des révolutionnaires de tous bords et une jeunesse assoiffée d’idéaux et d’idéologies.

SCHUMPETER Joseph, ‘Le capitalisme peut-il survivre ?’.

Sortie : 1947, Chez PAYOT (2011)

Joseph Schumpeter fut un économiste autrichien (puis naturalisé américain) dont la pensée fut marquante au mi-temps du Xxème siècle. Il est notamment le concepteur du principe de la « destruction créatrice » qui veut que l’innovation pousse à la destruction d’emploi des activités économiques périmées qui sont remplacées par de nouvelles, créatrices d’encore plus d’emploi. Les crises seraient dans l’essence même de l’économie capitaliste de cycles, l’innovation et l’entreprise permettant de les dépasser.

« Le capitalisme peut-il survivre ? » est la deuxième partie d’une des œuvres majeures de l’auteur : « Capitalisme, socialisme et démocratie » publié en 1942. Dans son prologue Schumpeter répond par la négative à la question posée dans le tire tout en précisant qu’il s’agit de son opinion personnelle, qui n’a guère d’importance, et ne l’empêche pas de développer une analyse qui, si elle est scientifique, se fonde sur ce que serait la tendance si elle continuait à agir comme observé actuellement, mais n’est en aucun cas une prophétie qui prévoirait l’avenir si d’autres facteurs intervenaient. Cette mise au point n’empêche pas les pronostics.

L’accroissement considérable de la production au cours des siècles grâce à la mise à disposition de biens de consommation à des masses toujours croissantes n’a pas permis d’endiguer le fléau du chômage, par contre, la création de richesses par le système capitaliste a permis une redistribution d’une partie de celles-ci en faveur des chômeurs et sans remettre en cause l’économie du système (nous sommes en 1942, rappelons-le).

Le capitalisme serait fondamentalement une « méthode de transformation économique » et en aucun cas un système stationnaire. Ce mouvement est guidé principalement par l’innovation : celle des nouveaux objets de consommation, des nouvelles méthodes de production, de transport, les nouveaux marchés, tous éléments créés par l’initiative capitaliste !

S’en suivent les développements plutôt complexes de la pensée de l’auteur sur la libre concurrence versus les oligopoles, la protection versus le maintien en vie de filières désuètes, la rigidité des prix de court terme versus l’évolution de la production sur le long terme, le progrès « destructeur » versus la conservation des valeurs capitalisées, le monopole versus le mécanisme concurrentiel, la démographie versus les occasions d’investissement, le libéralisme versus l’art de vie capitaliste…

Le dernier chapitres est intitulé « Décomposition » rappelant que l’évolution capitaliste détruit son propre cadre institutionnel avec sa tendance naturelle à l’autodestruction mais aussi à la création d’une évolution nouvelle. Et ce n’est pas pour autant que la vision de Marx sur l’avènement inévitable du socialisme sera autoréalisatrice car, à l’époque (les années 30), les théoriciens ne savent pas encore si ce socialisme est viable ni dans quelles conditions il pourrait être mis en œuvre.

Schumpeter laisse le lecteur face à des questions de société vitales, après les avoir sérieusement défrichées. La lecture de ce livre en 2019, après les guerres mondiales, les conflits impérialistes, les crises économiques majeures, l’effondrement des économies socialistes, la mondialisation, la croissance économique et démographique mondiale effrénée, permet d’admirer la puissance de pensée de son auteur. Car c’est aussi l’un des attraits de ce « système capitaliste » : celui d’avoir généré une autoanalyse de multiples chercheurs basant leurs analyses sur les faits scientifiques plutôt que sur l’idéologie.

Michel Jonasz – 2019/04/27 – Mairie de Montrouge

Michel Jonasz, chanteur populaire des années 80’ passe en concert dans la salle de spectacle de mairie de Montrouge, accompagné d’un pianiste, au demeurant excellent. Evidemment, il a vieilli, mais nous aussi sans doute. L’âge moyen de l’assistance est plus proche de celui d’une maison de retraite que d’un collège… Il en rit et tente de nous en faire sourire.

Il a gardé une belle voix grave au trémolo si particulier, un joli sens du rythme mêlant jazz, blues et chanson de variété en un cocktail toujours sympathique. Son pianiste joue aussi de la guitare avec brio et le duo affiche sa complicité. Le duo pourrait sans doute faire un peu moins les clowns que le spectacle n’en pâtirait point. Ses textes sont emprunts d’une certaine mélancolie, sur la vie qui passe et les amoureuses qui nous quittent.

Au temps de sa gloire Jonasz surnageait largement au-dessus du lot des chanteurs de variété de son époque. Il est selon auteur, compositeur ou interprète et continue à sortir des disques, le dernier date de 2011. A 72 ans, il va bien falloir qu’il s’arrête un jour.

Sophie Hunger – 2019/04/25 – Paris la Gaîté Lyrique

Sophie Hunger revient à Paris au cœur d’une large tournée qui suit la sortie de son dernier CD : Molecules. L’une et l’autre débordent de l’enthousiasme dont ne dépare jamais cette artiste helvétique.

Habillée de noir, elle est accompagnée d’une bassiste manipulant aussi de l’électronique, d’un batteur, d’un claviériste (parisien et fidèle au groupe) et d’un choriste intermittent également second guitariste.

Le concert débute sur I opened a bar, parfait résumé de cette nouvelle direction musicale plus techno, des paroles chantées-parlées mais toujours pleines de bienveillance et d’une douce nostalgie à peine couverte par ces rythmes plus entraînants : I opened a bar for my boyfriend/ The one who always held my hand/ in publics places where we drank/ To him to wonderfully spend the night/ with his new lover…

Lorsqu’elle prend la parole après avoir joué quelques-unes de ses nouvelles compositions, elle rappelle, dans son français souriant à l’accent alémanique, que nous nous fréquentons depuis 12 ans maintenant ce qui est une période bien plus longue que celle des couples d’aujourd’hui qui sont généralement déjà en thérapie à ce stade, alors qu’entre nous, tout va de mieux en mieux… Elle s’en réjouit et nous avec.

Le concert se déroule dans l’harmonie de compositions fluides et agréables à entendre. Les passages électriques à deux guitares se font dansants et fébriles. Les chœurs chantés par les musiciens encadrent délicieusement la voix de Sophie tout en lui maintenant son côté brumeux, élégant et enfantin.

Sophie Hunger : une musicienne originale qui ne se prend pas au sérieux. La couverture de son disque la montre tout habillée dans une baignoire remplie d’eau. Sur scène, alors que ses coreligionnaires guitaristes utilisent des pédales pour gérer leurs effets sonores, elle a placé celles-ci sur une tablette devant elle et tape dessus avec le poing pour faire ses réglages.

Un sourire, une guitare (électrique ou acoustique), une voix, de l’inspiration et de l’enthousiasme, sans oublier un groupe de potes d’excellent niveau, et voilà de quoi remplir une soirée folk-pop pleine de charme et de grande qualité.

Setlist : I Opened a Bar/ The Actress/ Let It Come Down/ Supermoon/ Die ganze Welt/ Sliver Lane/ Liquid Air/ Tricks/ There Is Still Pain Left/ Coucou/ Das Neue/ Freiheitsstatue/ Hanghanghang/

Encore : That Man/ Le vent nous portera (Noir Désir cover)

Encore 2 : Speech (Fisher song)/ Train People

Lambchop – 2019/04/23 – Paris la Maroquinerie

Lambchop est de retour à la Maroquinerie avec un nouveau disque This is what I wanted to tell you, et une équipe de musiciens renouvelée autour des historiques de la bande. Kurt Wagner, le leader et inspirateur de cette musique joue et chante toujours avec son éternelle casquette rouge vissée sur la tête. Clin d’œil à cette habitude vestimentaire, la couverture du dernier disque est une photo-portrait de lui… sans casquette et l’on découvre enfin ce qu’il y a sous celle-ci : une sévère calvitie.

Blanchi sous le harnais des disques et des tournées depuis les années 90’, ce groupe de Nashville développe sa country alternative avec bonhommie et créativité. Un peu d’électronique vient enrichir leur inspiration cette années, deux jeunes ont été recrutés dont le batteur-saxophoniste-guitariste (qui assure également la première partie) et le percussionniste noyé derrière une masse de fils qui sortent et se connectent à d’étranges machines. Sur le disque récent et une bonne partie du show de ce soir, la voix de Kurt est traitée comme avec un chœur en léger décalé sur le chant principal, il n’est pas sûr que ce bidouillage soit indispensable.

Wagner et ses deux jeunes sont entourés d’un guitariste du genre free (qui passe à la steel de temps à autre) et d’un claviériste, qui ont son âge et jouent avec lui depuis la nuit des temps. Le bassiste vient compléter ce combo. Tout le monde est souriant et appliqué autour du Maître qui décline cette musique « de chambre » avec douceur et mélancolie. Ni virtuosité ni effets de manche, seulement ce folk qui vient de ce Tennesse profond dont l’atmosphère et l’histoire tragique ont inspirées tellement de musiciens.

Tout dans la musique de Lamchop transpire cette quiétude tropicale propice à la créativité. Alors on se laisse bercer par les mots et les notes, comme emportés par cette lenteur : There’s no rules to this disorder/ I cup my hands, I drink the water/ The news was fake, the drugs were real/ The dream was gone, not its appeal (Everything for You).

Habitué de cette petite salle de la Maroquinerie, Lambchop y a rassemblé ce soir encore un public fidèle et amateur de cette musique ciselée comme le cristal. C’est la qualité plutôt que les décibels et une sérénité comme ancestrale au cœur d’un monde tellement agité : le deep-south monté à Paris, l’âme du Tennesse qui plane sur Belleville. Quelle élégance !

KENNEDY Douglas, ‘La Symphonie du hasard – Livre 3’.

Sortie : 2017, Chez : POCKET 17431.

Alice est revenue de Dublin avec ses traumatismes, dont la mort de son chéri dans un attentat terroriste, spécialité locale à l’époque (années 80′). Elle a retrouvé les siens aux Etats-Unis, avec leurs névroses, leurs trahisons et un amour familial intense et complexe. Il lui faut revivre malgré la douleur et le souvenir, elle s’exile dans une université de la côte Est puis une école où elle enseigne quelques années. A l’abri des tourments de la ville, loin des affres de l’amour, protégée de la complexité des rapports humains, elle se reconstruit fragilement avant de retourner s’installer à New-York où elle brille dans un job d’éditrice et… replonge dans cette famille impossible : la sienne ! Une mère juive, un père ancien marines à Okinawa, un petit frère spéculateur compulsif et un autre idéaliste se prenant à écrire, tout ce petit monde se déchire allègrement et se retrouve malgré tout, souvent dans le drame, parfois dans l’affection.

Avec ce troisième volume de la Symphonie du hasard, Douglas Kennedy continue son parcours (partiellement autobiographique) à travers le monde occidental agité par les soubresauts de la fin du Xxème siècle. Mais il nous parle surtout de la famille, cette organisation si compliquée où se mêlent émotion et raison, attachement indestructible à la tribu et haine définitive de ses membres, amoncellement de petits et souvent hideux secrets. Alice est le vecteur de ce voyage à travers une vie américaine au cœur d’une symphonie où le hasard fait tant de bonnes choses, et de moins bonne.

Plus léger que Jim Harrisson ou Pat Conroy autres experts américains en féroces histoires d’auto-destruction familiale, Kennedy nous emmène tout de même, à sa manière, dans les tréfonds de nos sentiments. C’est palpitant. Heureusement, ce livre 3 se termine sur un « A suivre… »

De Gaulle au musée de l’Armée

Le musée de l’Armée consacre une exposition permanente au Général de Gaulle. Après tout, l’Armée a mené l’un des siens au pouvoir suprême en France, et de quelle manière, c’est bien le moins que son musée honore ce personnage devenu l’un des pères de na nation.

On y retrouve tout ce que les citoyens ayant vécu sous son règne et s’intéressant un tant soit peu à l’Histoire connaissent déjà : beaucoup de photos et de vidéos, la grandeur du tribun, la vision du politique, l’anticipation du militaire. Et quel plaisir de replonger dans ses fameuses conférences de presse où l’humour accompagnait la clairvoyance. Quelle époque !

KENNEDY Douglas, ‘La Symphonie du hasard – Livre 2’.

Sortie : 2017, Chez : POCKET 17430

Alive Burns poursuit son parcours de jeunesse en sautant d’une université américaine à celle de Trinity à Dublin en Irlande. L’Atlantique est une frontière poreuse mise entre sa famille et elle-même, qui n’empêchera son frère de la traverser au terme de son engagement au Chili dans l’opposition clandestine contre la dictature de Pinochet, pendant que son père, informateur de la CIA, le protège tout en travaillant avec le régime. Les tourments familiaux continuent eux-aussi à perturber Alice à travers l’océan.

A Dublin elle est retrouvée par une ancienne camarade de lycée à la personnalité trouble, mi-junkie, mi-terroriste, qui va fréquenter l’IRA, après avoir croiser son frère au… Chili. Alice devra affronter cette situation et y prendre position… Elle perdra aussi son amour dans un attentat terroriste au cœur de cette Irlande des années 90′, dévastée par un conflit religieux d’un autre âge.

Et c’est le retour aux Etats-Unis qui nous attend dans le Livre 3, alors que Nixon a été destitué à Washington. Les pérégrinations d’Alice nous offrent un retour haletant au coeur des évènements du monde de la fin du XXème siècle. Vivement le tome 3 !

Mick Jagger hospitalisé

Les Rolling Stones « reportent » leur tournée américaine suite à des soucis de santé de Mick Jagger, 75 ans. Opération du cœur, convalescence en cours, pas sûr qu’il ne reprenne la route de sitôt.

I’m so sorry to all our fans in America & Canada with tickets. I really hate letting you down like this. I’m devastated for having to postpone the tour but I will be working very hard to be back on stage as soon as I can. Once again, huge apologies to everyone.

@MickJagger 30 mars 2019

HOOK Peter, ‘Substance – New Order vu de l’intérieur’.

Sortie : 2017, Chez : Le Mot et le Reste.

Peter Hook, musicien bassiste britannique a participé au mouvement post-punk en jouant dans le groupe éphémère Joy Division, puis, après le suicide de son chanteur, à la poursuite du concept à travers le groupe New Order. Il raconte cette aventure dans ce récit de 750 pages où se mêlent à la fois les détails techniques sur ses amplis ou ses instruments, une discographie extrêmement détaillée de l’ensemble de leur catalogue, la liste exhaustive de leurs concerts, mais aussi et surtout le souffle de 40 années de musique et de création depuis le premier concert des Sex Pistols vu par Peter et Bernard « Barney » Summer, alors copains de lycée, au mitan des années 70′, et qui allaient mener ensemble l’histoire New Order jusqu’au départ de Peter Hook en 2007 à la sortie du film « Control » d’Anton Corbijn sur l’étoile filante Joy Division dont la bande originale est signée New Order.

Originaire de Manchester, le groupe connut un succès international et inspira nombre d’autres musiciens. S’extrayant assez vite de l’influence Joy Division, il s’orienta assez tôt vers une exploration électronique et dance qui a marqué les années 80 et 90′.

Evidemment, la vie d’un groupe de rock à succès à cette époque est un peu une histoire de fureur et de fracas, mais c’est ainsi que la création avance. Alors il est ici question de conflits d’égos entre Peter et Barney, les deux compositeurs, d’addictions et d’excès, de tournées destructrices, de milliers de kilomètres parcourus pour jouer sur toutes les scènes de la planète, de filles, de fans, de roadies, d’embrouilles, de producteurs et de managers, mais aussi de longues séances d’enregistrement dans les quelles s’affrontent encore nos deux compères sur les notes et les instruments (Barney était le seul auteur des mots), et les façons d’arriver au produit final…

On reste toujours étonnés qu’une telle accumulation de violence interne, de débauche généralisée, de modes de vie décalés, bref, qu’un tel chaos puisse finalement produire cette musique qui a marqué une génération. Peter Hook raconte sa vision de cette histoire jusqu’à la rupture définitive. New Order continue depuis avec quelques concert, mais sans Peter. Barney a lui aussi écrit ses mémoires, parfois contradictoires. Ils habitent tous les deux dans le même quartier de Londres et se rencontrent en voisins sexagénaires pour échanger quelques banalités sur le trottoir, fin d’une histoire de rock !

« Cartier-Bresson en France » à la Fondation Henri Cartier-Bresson

FRANCE. Marseille. The AllÈe du Prado. 1932. I was walking behind this man when all of a sudden he turned around.

Une courte exposition qui retrace quelques-unes des pérégrinations du photographe Henri Cartier-Bresson à travers la France des années 30, et particulièrement celle post-Front populaire où une partie de la population commence à bénéficier des congés payés si âprement obtenus. Les photos de ce grand observateur de l’humain sont toujours touchantes de simplicité, paraissent instantanées, masquant sans doute un grand talent de la mise en scène. On se délecte des familles en pique-nique sur les bords de Seine à une époque où l’on pouvait se baigner dans le fleuve capital, gauloise au bec, béret, baguette et bouteille de gros rouge, toute une époque. Quel œil pour capter ces instants de vie !

Cartier-Bresson s’est engagé en faveur de ce mouvement populaire, ce qui, ajouté à sa fréquentation des surréalistes, sa formation à la peinture et la littérature, son approche du cinéma avec Jean Renoir, fit de lui un des plus fins observateurs de cette France de nos ancêtres.

Et comme il reste du temps le visiteur traverse ensuite l’exposition Guy Tillim, lauréat du prix HBC en 2017, exposant des photos grand-format prises dans des villes d’Afrique australe. Le procédé est intéressant, la photo est divisée généralement en trois parties qui offrent une continuité dans le paysage mais dont chacune des prises ne date pas du même instant, offrant ainsi une discontinuité dans les personnages. On est dans l’Afrique moderne des grandes villes, toutes en couleurs et que l’on devine écrasées sous le soleil. Le temps a passé depuis le Front populaire des bords de Seine… les photographies restent et deviennent une partie de l’Histoire.

Et comme il reste du temps le visiteur traverse ensuite l’exposition Guy Tillim, lauréat du prix HBC en 2017, exposant des photos grand-format prises dans des villes d’Afrique australe. Le procédé est intéressant, la photo est divisée généralement en trois parties qui offrent une continuité dans le paysage mais dont chacune des prises ne date pas du même instant, offrant ainsi une discontinuité dans les personnages. On est dans l’Afrique moderne des grandes villes, toutes en couleurs et que l’on devine écrasées sous le soleil. Le temps a passé depuis le Front populaire des bords de Seine… les photographies restent et deviennent une partie de l’Histoire.

Praça do Metical, Beira, Mozambique, 2017 © Guy Tillim, Courtesy of Stevenson, Cape Town and Johannesburg

Neneh Cherry – 2019/02/28 – Paris le Trianon

Neney Cherry au Trianon le 28 février 2019 – photo Arte

Neney Cherry, post-punkette des années 90, fruit des amours improbables d’un musicien sierra-léonais et d’une artiste suédoise, adoptée par la suite par le trompettiste de jazz Don Cherry qui épousera sa mère, elle commit deux disques magnifiques : Raw like a sushi et Man (1989 et 1996), délirant mélange de hip-hop, rapp, et dance, unifié par le talent de l’artiste et qui en firent danser plus d’un, sans doute aussi motivés par sa joyeuse plastique et sa contagieuse énergie.

Après différentes collaborations dans les années 2000, dont l’excellent groupe CirKus où chante également sa fille, elle revient avec Blank Project (2014) et Broken Politics qu’elle présente ce soir avec beaucoup de plaisir.

Elle est entourée d’une bande de musiciens plutôt hétéroclite : un bassiste asiatique, une xylophoniste-percussionniste noire (Rosie), une harpiste blanche, deux hommes barbus aux machines dont son mari qui assure aussi les chœurs (Cameron McVey qui a collaboré, notamment, avec Massive Attack), doublant souvent la voix de Neney, et un batteur. Tout ce petit monde éclate de bonheur, passe d’un instrument à l’autre et accompagne magnifiquement l’artiste avec tendresse et subtilité. Le fond de scène est occupé par une étrange peinture d’une tête de femme avec un filet de sang coulant des lèvres.

Lorsque Neney arrive, habillée d’un élégant costume crème, elle incline la tête les mains jointes devant le public, avant de les tendre vers le ciel en susurrant : « Parisssssssss… ». Ses dreadlocks se terminent par des mèches blondes qui s’emmêlent sur toute une quincaillerie de colliers et boucles diverses qu’elle porte ce soir. Le groupe joue principalement ce soir les morceaux de Broken Politics, en mode apaisé, narrant les combats du jour : pour l’aide aux réfugiés, contre les armes à feu et les smartphones, l’intolérance, bref, comment vivre dans ce monde brisé. Sa voix superbe sait aussi porter ces sujets avec beaucoup de persuasion. La vision est plus sereine mais plus triste aussi, sans doute pas résignée.

Entre deux morceaux elle nous rappelle qu’elle a maintenant 55 ans et trois enfants alors « ce n’est plus comme avant, » mais lorsqu’ils reviennent sur le passé et qu’elle se reprend à rapper sur Manchild, Buffalo Stance ou I’ve got U under my skin l’assistance se trémousse sur le rythme endiablé de sa voix et de ses pas de danse, elle découvre ses épaules tatouées, ses locks volent et elle nous fait fondre par son sourire éclatant. Les musiciens se déchaînent, Rosie se déhanche derrière son xylophone, le bassiste arpente la scène en donnant de grands coups de manche dans le vide. On est tout de même pas très éloigné de ce que c’était « avant »…

Un beau concert de ce groupe aux multiples influences si bien synthétisées par le talent de Neney Cherry ! Il est filmé par Arte et disponible pour encore quelques temps sur le site web de la chaîne culturelle.

On ajoute que la première partie assurée par la belge Charlotte Adigéry nous a magnifiquement mis dans l’ambiance : une superbe voix, mix de rapp et d’opéra, accompagnée sur de l’électro délivrée par un DJ.

Set list : Fallen Leaves/ Shot Gun Shack/ Deep Vein Thrombosis/ Kong/ Blank Project/ Poem Daddy/ Synchronised Devotion/ Black Monday/ Natural Skin Deep/ Manchild/ Soldier

Encore : Faster Than the Truth/ 7 Seconds (Youssou N’Dour cover)/ Buffalo Stance

Encore 2 : I’ve Got U Under My Skin

Warm up : Charlotte Adigéry

APPELFELD Aharon, ‘Les partisans’.

Sortie : 2012, Chez : POINTS P4357

Aharon Appelfeld raconte dans cette fiction ce que fut sans doute une partie de sa jeunesse. C’est une histoire de partisans juifs de la deuxième guerre mondiale, réfugiés dans une forêt qui pourrait être en Ukraine ou en Roumanie. Sous la direction un peu illuminée de Kamil, ils mènent des opérations de razzia dans les villages avoisinants pour extorquer quelques vivres à des paysans majoritairement antisémites. Mais ils se donnent aussi pour mission de sauver des juifs en faisant dérailler des trains de la mort qui déportent les derniers survivants des ghettos alors que l’armée rouge soviétique est déjà aux portes de la région pour la libérer du joug nazi.

Ils ramènent ensuite vers leur camp de fortune les malheureux, hagards, extirpés des wagons déraillés, morts-vivants sortis des ghettos qui roulaient vers les camps, et ils vont les ramener à la vie et à la spiritualité en partageant leur vie de rien mais pleine de Dieu et des souvenirs de ce peuple juif d’Europe de l’Est.

C’est une histoire de résistance mais aussi un récit de communauté, celui d’une phalange de combattants juifs, mis au rebut de l’Humanité par l’ordre nazi qui règne encore sur cette partie de l’Europe en flammes. Ils sont unis par la nécessité de survie bien sûr, mais aussi un sens religieux qui paraît improbable en de telles circonstances. Entre deux attaques les partisans se ressourcent auprès de leur chef charismatique qui leur insufle le coté divin de leur mission sur terre : sauver les juifs.

Aharon raconte cette aventure comme une légende, comme une allégorie. Peu soucieux d’une stricte vraisemblance il développe son idée que l’Homme ne peut survivre sans Dieu !

Eric Clapton, life in 12 bars

Eric Clapton – life in 12 bars ou la vie de ce guitariste de légende, adorateur du blues qu’il fera sortir de son microcosme noir, musicien influent au sein des Yardbirds, John Mayall, Cream, Blindfaith puis lors de sa carrière solo, est retracée dans ce film, avec sa grandeur et ses échecs.

Aujourd’hui âgé de 74 ans, il prête sa voix off pour commenter les étapes d’une carrière hors du commun. Hélas le film est un peu plus tourné sur sa vie que sur sa musique, ses addictions que son talent. Il aurait été bien sûr difficile de faire l’impasse sur les errements de Clapton mais le réalisateur aurait pu insister un peu plus sur sa technique, ses guitares et son jeu.

LORIDAN-IVENS Marceline, ‘L’amour après’.

Sortie : 2018, Chez : Le Livre de Poche 35277

Dans ce court récit écrit avec la journaliste Judith Perrignon, Marceline Loridan-Ivens, née Rozenberg, s’essaye à raconter si et comment l’amour est possible lorsqu’on est revenu d’Auswitz-Birkenau à 17 ans… Originaire d’une famille juive polonaise émigrée en France dans l’entre-deux guerres elle est capturée avec son père par la Gestapo en 1944. Elle revient seule et plonge alors dans le monde parisien qui veut surtout jeter un voile sur tout ce qui s’est passé.

Artiste en herbe, elle va fréquenter le petit monde intellectuel germanopratin qui est de tous les combats post-libération : la décolonisation d’Indochine et d’Algérie, l’impérialisme américain symbolisé par la guerre du Vietnam et les dictatures latino-américaines, le maoïsme, l’émancipation des masses ouvrières…, bref, des luttes que l’Histoire récente qualifiera de bonnes ou de moins bonnes. Avec Jean Rouch, Edgar Morin, Merleau-Ponty, elle se jette à son retour à corps perdu dans ce milieu foisonnant qui se préoccuppe peu de son passé.

Elle multiplie les aventures sans lendemain auxquelles elle met fin, de son fait, dans la fuite et le silence. Elle s’offre aux survivants comme à ceux qui ignore tout de ce passé morbide. Elle n’éprouve aucun plaisir physique, n’a plus de règles depuis des lustres, elle picore le présent pour découvrir ce qu’est la vie en dehors des camps. Elle noit sa tristesse dans la danse endiablée de la vie renaissante de Saint-Germain-des-Prés.

Elle se marie avec un jeune ingénieur en travaux publics travaillant dans les colonies. Moulte fois elle lui écrit qu’elle le rejoindra à Madagascar, elle ne le fera jamais toute entière tenue à Paris par sa soif de savoir et de culture. Ils divorceront en bons termes quelques années plus tard.

Et puis elle rencontre Joris Ivens, de trente ans son aîné, avec lequel elle parcours le monde pour, ensemble, réaliser des documentaires engagés. Avec lui et leurs engagements communs, « la jeune fille rejoint la survivante pour devenir une femme. » Elle retrouve le père qu’elle a perdu à Auswitz et deviendra un peu sa mère au cours de ses dernières années avant son décès en 1989.

« Il fallait que je plonge dans la noirceur de la planète, peut-être pour y diluer la mienne, peut-être parce que le danger, la mort, l’horizon barbelé faisaient de toute façon partie de moi. Joris m’a ouvert la tête, je ne demandais que ça. »

Toutes ces aventures sentimentales sont exhumées de sa mémoire au crépuscule de sa vie alors qu’elle retrouve une vieille valise de papiers qu’elle devait classer « un jour » et dans laquelle elle avait jeté pêle-mêle des lettres reçues et des brouillons de lettres sans doute jamais postées. Elle l’appelle la « Valise d’amour » et effeuille ces papiers jaunis qui sont signés des prénoms de ses aventures. Elle en a oublié certains depuis bien longtemps, elle évoque les autres comme un retour sur les étapes de sa vie « d’après ».

Amie de Simone Veil depuis Birkenau, elle prononce en 2018 son oraison funèbre au cimetière du Montparnasse : « Nous nous sommes rencontrés pour mourir ensemble. » Un soir dans un night-club de Tel-Aviv, alors qu’elle se remet d’une attaque qui l’a laissée quasi-aveugle, ce qui ne l’a pas empêché de fumer un petit joint, elle dans avec un juif libanais et lui dit :

« Alors ce numéro, je te le donne. Je n’ai pas d’enfants. Je vais mourir bientôt, mais je ne veux pas que cette histoire meure avec moi. Prends ce numéro [78750) et note-le sur ton bras [comme le pratiquent nombre d’enfants et petits-enfants de déportés] ».

Ce livre est le mode d’emploi de sa survie « d’après », décliné par Marceline. Touchant et émouvant il montre les deux faces de ce XXème sinistre et comment une gamine de 15 ans est remontée (à peu près) des profondeurs de l’abyme en se plongeant dans la création, l’engagement politico-artistique et, une forme d’amour qu’elle a pu rendre compatible avec son passé d’horreur.

Doisneau et la musique – Philharmonie de Paris

Exposition des photos « Doisneau et la musique » à la Philharmonie de Paris, le célèbre photographe des petits riens de la vie quotidienne a aussi été très inspiré par les musiciens tout au long de sa carrière d’où les magnifiques photos que l’on découvre aujourd’hui. Il y a des instantanés d’accordéonistes sur les bords du canal Saint-Martin, de chanteuses de cabaret, des fanfares de village… de la musique populaire comme l’inspiration qui a guidé cet observateur hors pair de la vie quotidienne de notre pays et ses habitants.

Une section de l’exposition est consacrée à l’amitié du photographe avec le violoncelliste Maurice Basquet. Le résultat est plein d’humour où le violoncelle et son instrumentiste posent dans des environnements improbables et des attitudes ironiques : haute-montagne, building new-yorkais, etc. Et puis on glisse du noir-et-blanc vers la couleur avec des photos de Rita Mitsouko à leurs débuts et les Négresses Vertes. On aperçoit même le photographe lors des prises de vue du premier groupe avec ses cheveux blancs et l’appareil réflex qui a remplacé celui à soufflet exposé par ailleurs ; Doisneau, observateur infatigable de nos vies, historien de nos existences.

HOUELLEBECQ Michel, ‘Soumission’

Sortie : 2015, Chez : J’AI LU 11631

Houllebecq croque ici une France des années post-2000 où un parti musulman « modéré » s’est constitué et a hissé son audience au niveau des autres partis républicains (ou un peu moins). A l’occasion d’une élection présidentielle, la candidate d’extrême-droite arrive en tête au premier tour suivie de près par le candidat de la « Fraternité musulmane ». Pour faire barrage à la droite extrême, les partis républicains s’associent au parti musulman dont le leader « modéré » est élu président de la République.

Le narrateur qui est professeur de faculté va se trouver confronté à l’islamisation des universités menée tambours battants sur fonds saoudiens. Pour garder son poste… il faut se convertire à l’islam. Certains compromettent, d’autres pas ; la perspective de la polygamie avec jeunes épouses tente le narrateur dont la décision finale est laissée à l’imagination du lecteur, de même que le caractère « modéré » du président qui n’est peut-être qu’une tactite pour arriver à son but idéologique…

« Ironie » de l’Histoire, ce roman est sorti le jour des attentats religieux contre Charlie-Hebdo et donc la veille de celui contre l’hyper-cascher de Vincennes. Compte tenu de ce contexte, Houellebecq avait d’ailleurs immédiatement renoncé à en assurer la promotion… qui s’est faîte toute seule !

Le style de l’écrivain ne change pas, mêlant désabusement et cynisme pour décrire des personnages toujours un peu à la dérive. Ceux-ci traitent d’ailleurs l’option religieuse comme un choix idéologique et matériel qui ne semble pas vraiment les perturber, pas plus d’ailleurs que le reste de la population. Tout est ouvert, une « islamisation heureuse » de la population française ou une dictature rampante de la pensée. On ne peut pas dire que le sujet n’est pas d’actualité. Comme souvent Houellebecq titille le lecteur sur des questions existentielles, comme ça, en passant.