Bryan Ferry – 2018/06/02 – Paris Palais des Congrès


Joli concert de Bryan Ferry à l’Olympia ce soir, centré sur du Roxy Music et les premiers albums solo de l’artiste, pas de trace par contre de Avonmore ou autre Olympia, qu’importe, on eut aussi s’en passer tant est doux et bon d’entendre de nouveau, encore et encore, Out of the blue, l’enchaînement Wasteland/Windswept ou Bryan siffloter sur le final de Jealous guy !

Toujours élégant et un peu distant, Ferry nous régale de sa voix brumeuse sur les classiques de notre vie musicale. Quel bonheur ! Laissez agir, il n’en reste que de l’émerveillement.

Setlist : The Main Thing (Roxy Music song)/ Don’t Stop the Dance/ Ladytron (Roxy Music song)/ Out of the Blue (Roxy Music song)/ Oh Yeah (Roxy Music song)/ A Wasteland/ Windswept/ Bête Noire/ Zamba/ Stronger Through the Years (Roxy Music song)/ Slave to Love/ Bitter Sweet/ Mamouna/ Re-Make/Re-Model (Roxy Music song)/ Do the Strand (Roxy Music song)/ In Every Dream Home a Heartache/ If There Is Something (Roxy Music song)/ More Than This (Roxy Music song)/ Avalon (Roxy Music song)/ Love Is the Drug (Roxy Music song)/ Virginia Plain (Roxy Music song)

Encore : Let’s Stick Together (Wilbert Harrison cover)/ Jealous Guy (John Lennon cover)/ Editions of You

d’ORMESSON Jean, ‘Guide des égarés’.

Sortie : 2016, Chez : NRF GALLIMARD.

Au crépuscule de sa vie Jean d’Ormesson aligne quelques pensées dans ce court opuscule sur les grands thèmes de la vie : la disparition, la science, l’espace, l’air, l’eau… la vérité, l’amour, Dieu. C’est léger et inutile comme un livre de Jean d’Ormesson, élégant et éphémère comme son auteur disparu récemment.

Face aux mystères de l’univers et à la complexité de l’Homme, d’Ormesson fait preuve d’humilité et d’optimisme. Il ne cache pas son émerveillement devant la nature et les sentiments humains, mais, comme nous tous il s’interroge sans fin sur le sens de tout ceci.

XUAN THUAN Trinh, ‘Une nuit’.

Sortie : 2017, Chez : L’ICONOCLASTE

Astrologue d’origine vietnamienne, l’auteur évoque dans ces pages ses réflexions sur la nuit et l’univers alors qu’il est isolé dans un observatoire perché sur un volcan du pacifique. Le livre est illustré de photos sublimes de l’espace, festival de couleurs, de formes et d’infini. Le texte est parsemé de citations littéraires sur la nuit, l’univers et ses mystères qui ont tant et tant inspiré l’Homme.

Trinh Xuan Thuan nous invite à partager son émerveillement et son questionnement face à ce monde globalement inconnu. Il y mêle un peu de vulgarisation scientifique, un peu de philosophie, un peu de littérature et beaucoup de bon sens qui structure la pensée d’un homme face à l’incroyable munificence de l’univers.

Artistes & Robots au Grand Palais


La collaboration des artistes avec les robots, ou comment les premiers ont utilisé les seconds au service de leurs créations. L’exposition remonte aux premières machines dans les années 50’ qui manipulaient un pinceau sur une toile de façon aléatoire, ou Xénakis créant de la musique en dessinant des formes sur un ancêtre de table tactile, jusqu’à des installations bien plus sophistiquées de notre XXIème siècle. C’est la technologie pour démultiplier la créativité exposée sur deux étages d’installations mêlant la mécanique, l’image et souvent l’humour. La dernière œuvre est une simple vidéo des Daft Punk : Tecnologic remontant à 2005 sur laquelle un inquiétant robot annone les verbes usuels décrivant les actions répétitives de n’importe quel utilisateur d’un ordinateur. Les deux musiciens-créateurs montrent encore comment allier si magnifiquement leur art avec la technique.

Exposition Chris Marker à la Cinémathèque – Les 7 vies d’un cinéaste


Rétrospective Chris Marker à la Cinémathèque : le parcours d’un cinéaste militant, de la résistance à la décolonisation en passant par les luttes révolutionnaires, qui a porté son regard original sur les évènements majeurs du XXème siècle. Passionné de technologie il a aussi participé à la naissance des images numériques, beaucoup publié sur internet, incarnés nombre d’avatars et utilisés nombre de pseudonymes. Marker a travaillé autant l’image que le film, plus ou moins initié le film composé d’images et manifesté une créativité sans borne jusqu’à son dernier jour en 2012.

La Cinémathèque retrace cet engagement avec nombre de photos, vidéos, textes, et organise projection-conférences en soirée durant la période de l’exposition. Passionnant !

WIESEL Elie, ‘Le testament d’un poète juif assassiné’.

Sortie : 1980, Chez : Points R39

Elie Wiesel, rescapé des camps d’extermination et éternel penseur-témoin de la barbarie européenne, raconte par la voix de son héros (le poète juif assassiné) le drame des idéologies qui ont mis l’Europe du XXème à genoux au bord du gouffre, dont elle ne fut tirée que grâce à l’intervention du nouveau monde. Né en Roumanie, Paltiel a traversé nombre des calamités de ce siècle tragique : les pogroms antisémites en Europe de l’Est, l’installation du nazisme en Allemagne, l’exil en France dans les années 30′, l’adhésion au communisme internationaliste, la guerre d’Espagne, les procès antisémites de Moscou et, finalement son exécution dans les prisons staliniennes. Poète, il a laissé des écrits que le greffier à l’instruction de son procès détaillera à son fils muet parti refaire sa vie en Israël.

On traverse ce siècle vertigineux avec passion et douleur car ce sont nos ancêtres, pas si anciens que cela, qui ont généré tous ces massacres en surfant sur l’espoir de peuples qui croyaient pouvoir refaire le monde. L’engagement communiste de Paltiel rappelle que les populations juives martyrisées ne furent pas les dernières à croire à ces idées, et même à chercher à les mettre en place en Israël où l’organisation de kibboutz n’était pas fondamentalement différente de l’économie de kolkhoze. Leur déception fut grande comme celle des autres peuples embarqués dans cette propagande. Israël a essayé un temps de maintenir un esprit communautaire avant de se transformer en « start up nation » guerrière et bien éloignée des idéaux de ses fondateurs.

Ce roman fait le compte à rebours de l’effondrement moral d’un continent à travers la vie racontée de Paltiel qui parle certainement en grande partie au nom d’Elie Wiesel.

Baxter Dury – 2018/05/17 – Paris le Casino de Paris


Baxter Dury de retour avec un nouvel enregistrement : Prince of Tears, se produit ce soir au Casino de Paris. Un concert indispensable pour l’incontournable britannique accompagné d’un groupe efficace, jeune et sympathique. Entouré de deux femmes voix et claviers sur le front de scène, Baxter délivre un rock enlevé, parfois mélancolique mais original. Ca pulse élégamment, parfois chanté parfois parlé, l’homme passe du micro au piano et à la bibine avec un égal bonheur ! Découvert au début années 2000 il confirme une belle inspiration disque après disque, et délivre toujours de belles performances sur scène.

Cats on Trees – 2018/05/16 – Paris la Cigale


Concert parisien de ce sympathique duo français Cats on Trees pour la sortie de leur deuxième disque : Neon. Une pop légère et adolescente jouée avec engagement par Nina (voix et piano) et Yohan (batterie), accompagnés sur scène par un trio féminin de cordes : violoncelle, violon & bass, violon, ces trois grâces assurant également les chœurs. C’est doux et agréable. Ils rencontrent un franc succès de la part d’un public conquis par ces toulousains montés à la capitale.

CYRULNIK Boris, ‘Un merveilleux malheur’.

Sortie : 1999, Chez : Editions Odile Jacob

Neuropsychiatre réputé et médiatique, Boris Cyrulnik développe dans cet ouvrage le concept de résilience qu’il a vulgarisé comme étant :

« la capacité à réussir, à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comportent normalement le risque grave d’une issue négative. »

Appliqué aux enfants ayant affronté des traumatismes profonds (Auschwitz, inceste, guerre…) les développements de l’auteur sont plutôt optimistes sur la formidable capacité des enfants à rebondir, leur insatiable énergie développée pour continuer à vivre malgré les épreuves terribles qu’ils ont vécues et ce, pour peu que la société ou leurs familles (les deux en fait) soient capables de leur donner la structuration nécessaire à leur reconstruction. Et, il semble qu’un minimum leur soit seulement vraiment nécessaire.

L’auteur détaille nombre d’expériences menées depuis des lustres sur des populations comparables, les unes ayant subi des traumatismes profonds, les autres pas. Ceux qui réussissent leur vie loin de dépression et délinquance ne sont pas forcément ceux que l’on attend. Sous réserve que les traumatismes puissent être exprimés, que le passé ne tombe pas aux oubliettes et que l’environnement culturel et affectif délivrent les tuteurs nécessaires, ces enfants carencés réussiront mieux que les autres, par une inextinguible soif de vivre et de revenir dans la « normalité ».

Cyrulnik cite et illustre nombre de remèdes et de résultats de la souffrance : la créativité, le rêve, la « musculation » du « moi », la gestion du secret…, et il le fait dans un style très lisible même pour un néophyte de la psychiatrie. Il y a bien sûr des termes qui poussent le lecteur vers son dictionnaire mais celui-ci perçoit la puissance de la pensée derrière ces raisonnements souvent lumineux, les années de travail pour mieux connaître l’Homme et ses comportements. Un livre passionnant.

Gibson en faillite


Le fabricant de guitares Gibson a déposé son bilan, mais avec un plan de continuation d’activité. Gageons que les créanciers de cette société consentiront à quelques sacrifices pour sauver cette marque mythique, utilisée par les plus grands !

JAOUEN Hervé, ‘Que ma terre demeure’.

Sortie : 2001, Chez : POCKET 11496

Un roman régional sur les conflits agricoles bretons entre les tenants de l’agriculture productiviste, et notamment de l’élevage industriel du cochon, et les partisans d’une agriculture « bio ». C’est un vieux sujet transporté sur le terroir breton où le présent à prouvé et démontre encore l’impasse économique et écologique de l’élevage industriel. Il y est question de querelles de politique locale, de syndicats agricoles, de chasse, de secrets de famille et d’histoires d’amour bien sûr. Le penchant de l’auteur pour les romans policiers amène une fin un peu sanguinolente qui n’était sans doute pas indispensable dans le contexte.

AUBENAS Florence, ‘Le quai de Ouistreham’.

Sortie : 2010, Chez : POINTS P2679

Voulant connaître la vraie vie d’un chômeur en recherche d’emploi dans une région économiquement sinistrée, Florence Aubenas, journaliste (à Libération puis au Nouvel Observateur) part s’installer à Caen en 2010 pour démarrer le difficile parcours d’obtention d’un job. Elle s’affiche sans diplôme, ex-femme au foyer quittée par son mari, et commence par visiter l’agence Pôle Emploi, puis, progressivement obtient des petits contrats de ménage de quelques heures dans des entreprises locales, des campings, les ferry-boats du port…

Elle décrit avec précision le parcours du combattant, le fatalisme des personnels de Pôle Emploi qui cherchent à l’orienter, le salon de l’emploi de la ville, les formations d’agent de ménage, ses premières heures à récurer les toilettes du camping, la solidarité de ses collègues d’infortune, la fatigue physique, la pression continue pour faire toujours plus dans un temps qui se raccourcit, le maigre salaire absorbé par les frais, de véhicule notamment car il faut bien se rendre au travail en l’absence de transports en commun, la dureté des employeurs…

Mais elle obtiendra finalement une proposition de contrat à durée déterminée qui mettra fin à son aventure, ne voulant pas prendre le travail de quelqu’un.

Ce livre explique le monde dans lequel vivent les citoyens habitant ces zones où il ne reste plus vraiment d’activité économique. Les industries locales ont disparu les unes après les autres mais les habitants sont restés. La loi de l’offre et la demande étant ce qu’elle est, les jobs qui restent sont peu nombreux, sous-payés et très précaires. Les services de l’Etat font ce qu’ils peuvent pour limiter la vague du chômage mais les résultats sont faibles, on a l’impression qu’il n’y a plus grand-chose à faire sinon fermer la région. On peut aussi voir un coté pas complètement négatif dans ce reportage : elle mettra six mois pour obtenir un CDI de ménage après avoir quand même bénéficié de formation et de prestations d’orientation financées par l’Etat qui semblent avoir été quand même un minimum efficaces. Cela aurait pu être pire.

Florence Aubenas en profite pour jeter un regard affectueux sur les gens qui l’entourent : les accrocheurs, les malins, les dévastés, les dragueurs, les salauds… Ce livre est une bonne surprise qui réconcilie avec le journalisme qui n’est donc pas que mondain.

Kupka au Grand Palais


Rétrospective du peintre Kupka au Grand-Palais : né en 1871 en Bohème (devenue République Tchèque), mort à Puteaux en France en 1957, il fut désigné comme l’un des pionniers de l’abstraction avec Robert Delaunay ou Vassili Kandinsky. L’exposition retrace son parcours et sa réflexion sur l’art, de la figuration qu’il rejettera progressivement pour cheminer vers l’abstraction où se mêlent géométrie, couleurs, structuration/ déstructuration. Il fut aussi dessinateur/graphiste dans des revues anarchistes et libertaires, voire légèrement libertines sur les bords.

Outre son engagement libre-penseur social, l’homme se montre également féru de science, d’architecture et d’Histoire. Sa peinture s’inspire de ses réflexions, notamment sur l’espace-temps alors qu’il évoluait vers l’abstraction totale. Le parcours de l’artiste est fascinant par sa curiosité sans borne sur tout ce qui fit son époque, et sa capacité à le transformer en création. C’est là sans doute la puissance des vrais artistes. Le résultat pictural est complexe, pas toujours facile à déchiffrer.

Arcade Fire – 2018/04/28 – Paris Bercy


Concert enthousiasmant d’Arcade Fire à Bercy pour la présentation de leur dernier disque : Everything Now, le groupe a joué sur un ring de boxe installé au milieu de la fosse, surmonté de quatre écrans installés en carré. Traversant et retraversant la foule, les Arcade Fire ont joué plus de deux heures accueillant au hasard de la setlit quelques invités : trois danseuses haïtiennes, un musicien camerounais et sa mini flûte, un percussionniste et l’incroyable groupe de jazz qui fit la première partie, Preservation Hall Jazz Band. Tout ce petit monde se retrouva sur scène pour le rappel, quitta ensuite la salle en une longue procession pour se retrouver… boulevard de Bercy où la quinzaine de musiciens ont continué le show dans la rue devant des spectateurs éberlués.

Malgré le gigantisme de la salle due au statut désormais planétaire du groupe, l’expérience d’un concert des Arcade Fire reste toujours marquante et, au-delà des falbalas et des fioritures, leur musique est un chef d’œuvre d’enthousiasme et de bonheur.

Setlist : A Fifth of Beethoven (Walter Murphy song)/ Everything Now (Continued) (instrumental version with boxing intro)/ Everything Now (with Patrick Bebey)/ Rebellion (Lies)/ Here Comes the Night Time (with Patrick Bebey) (Haitian dancers on stage)/ Haïti (with Patrick Bebey) (Haitian dancers on stage)/ No Cars Go/ Electric Blue/ Put Your Money on Me/ Neon Bible/ My Body Is a Cage/ Neighborhood #1 (Tunnels)/ The Suburbs/ The Suburbs (Continued)/ Ready to Start (Damian Taylor Remix outro)/ Sprawl II (Mountains Beyond Mountains)/ Reflektor/ Afterlife/ Creature Comfort/ Neighborhood #3 (Power Out) (with ‘I Give You Power’ snippet)
Encore : We Don’t Deserve Love/ The Coffee Cola Song (Francis Bebey cover) (with Patrick Bebey)/ Everything Now (Continued) (with Patrick Bebey) (with Preservation Hall Jazz Band)/ Wake Up (with Patrick Bebey) (with Preservation Hall Jazz… more )

Warmup : Preservation Hall Jazz Band

HARARI Yuval Noah, ‘Sapiens – Une brève histoire de l’humanité’.

Sortie : 2014, Chez : Albin Michel

La passionnante histoire de notre ancêtre l’Homo Sapiens qui domina (et domine encore) le monde il y a 13 000 ans en s’avérant supérieur à son frère Neandertal et à quelques autres cousins de familles plus éloignées. Raconté comme un roman, ce récit de vulgarisation mêle l’Histoire des hommes avec celles de la science, de l’économie et de la pensée, dévoilant ainsi la réflexion très profonde de son auteur, historien israélien, qui utilise ce voyage dans le temps pour revenir sur quelques réflexions essentielles de nos pauvres existences qui se percutent parfois violement avec les débats d’actualité : Sapiens a-t-il remplacé les autres hominidés ou s’est-il mêlé à eux ? La maîtrise du langage, la capacité à créer une réalité imaginaire (la monnaie, le système juridique, etc.) ou la manipulation des mythes comme outils de conquête ! Le désastre écologique que fut le développement d’Homo Sapiens lorsqu’il sortit d’Afrique il y 12 000 ans. La liberté comme invention de l’Homme et non concept biologique, l’argent « le seul système de confiance créé par l’homme qui puisse enjamber n’importe quel fossé culturel et qui ne fasse aucune discrimination sur la base de la religion, du genre, de la race, de l’âge ou de l’orientation sexuelle », la religion définit comme « un système de normes et de valeurs humaines fondé sur la croyance en l’existence d’un ordre surhumain », le lien entre le développement de l’impérialisme et celui de la science, le conquérant ayant soif de nouveaux territoires comme de nouveaux savoirs, l’ambition insatiable des européens au début des temps modernes à faire voile vers des terres lointaines pleine de cultures étrangères, les rapports entre un Etat et des marchés forts / la Famille et les communautés faibles ou vice versa, etc…

La pensée de l’auteur est claire, les raisonnements concis et lumineux, la vulgarisation rend le lecteur intelligent aussi celui-ci frémit comme Yuval Harari devant l’abysse du possible dans le futur : l’homme bionique, la conscience améliorée, l’ADN utilisée comme identifiant, la modification possible des désirs et des émotions, l’Homo Sapiens devenu maître du monde au détriment des autres espèces mais sait-il ce qu’il veut devenir et ce qu’il va devenir ?

Ces questions sont vertigineuses.

Holly Miranda – 2018/04/24 – Paris le Point Ephémère

Holly Miranda, compositrice-guitariste-chanteuse américaine passe au Point Ephémère ce soir. Il n’y a qu’une vingtaine de personnes dans la salle, c’est un peu triste pour elle. Elle joue avec un batteur et une saxophoniste, le matériel est un peu délabré, les musiciens ont sans doute le moral dans les chaussettes, « ce n’est pas un moment idéal » susurre Holly en accordant sa guitare, mais ils nous donnent un joli petit concert sans trop d’entrain.

La première partie est assurée par le groupe australien électro-jeune Leyya plutôt inspiré et allant.

Corot « Le peintre et ses modèles » au Musée Marmottan


Le coté méconnu des talents de Corot (1796-1875) : outre ses célèbres paysages, le peintre a aussi excellé dans les portraits comme le confirment la soixantaine de tableaux exposés par le Musée Marmottan où sont mis en valeur des modèles, des paysannes, des enfants, des moines ou des soldats, et quelques nus langoureux. C’est élégant, coloré, exquis. On y redécouvre l’atmosphère d’une époque et l’on plonge dans les regards, souvent rêveurs et mélancoliques de ces personnages dont on ne sait pas presque rien.

Exposition Zbigniew Dlubak à la Fondation Henri Cartier-Bresson


Photographe polonais, Zbigniew Dlubak (1921 – 2005) a expérimenté et théorisé une photographie abstraite. La Fondation Henri Cartier-Bresson, petit musée du XIVème arrondissement parisien, lui dédie une exposition « Zbigniew Dlubak – Héritier des avant-gardes ». On découvre des séries de photographies noir-et-blanc sur la symétrie des corps (humains), le langage des gestes, et des dessins et peintures de cet artiste également fut également peintre et soucieux de rapprocher peinture et photographie. Tout ceci est très abstrait et d’un abord un peu complexe :

« Le rôle social de l’art consiste à introduire dans la conscience humaine le facteur de négation, il permet de remettre en question la rigidité des schémas et des conventions dans le rendu de la réalité. L’art même est évolution, c’est l’introduction de tout nouveau moyen d’expression. »

C’est tout dire…

FANON Frantz, ‘Les damnés de la terre’.

Sortie : 1981 (première édition 1961), Chez : FM / petite collection maspero

« Les damnés de la terre » de Fanon sont au fait colonial ce que « Le capital » de Marx est au fait capitaliste : une analyse fine et fondée de la réalité, un immense espoir que le futur sera meilleur et une terrible désillusion pour ceux qui ont adhéré à cet espoir.

Psychiatre martiniquais né en 1925, il a rapidement pris fait et cause pour l’indépendance de l’Algérie dans son combat contre la France et développé une pensée tiers-mondiste qui a marqué son siècle et dont « Les damnés… » sont l’œuvre majeure.

Son analyse porte sur les rapports colonisés/colonisateurs, remettant au clair toutes les justifications avancées par les puissances coloniales au sujet de leurs conquêtes. Depuis son poste à l’hôpital de Blida (en Algérie) il observe avec acuité la colonisation française de l’Algérie qui, à cette époque, vit son crépuscule : la violence du colonial sur les masses colonisées, la simple volonté du colonisé non pas d’obtenir le statut du colon mais de prendre sa place, la paresse voire la compromission de la bourgeoisie colonisée qui freine l’élan des masses, la difficulté de construire un sentiment national après des décennies d’asservissement, de fonder un développement économique pour l’après guerre de libération…

Et surtout il analyse tous les écueils que l’entité décolonisée devra affronter pour devenir une véritable nation, et ceux-ci sont légion. Les premières expériences et déconvenues africaines nourrissent sa réflexion : apparition de partis uniques à tendance autoritaires voire dictatoriales, fuite de capitaux des entreprises coloniales, relents de guerre froide, volonté de se définir par rapport à l’ancienne puissance coloniale plutôt que de développer une conscience nationale, apparition d’une caste de profiteurs, recolonisation rampante avec les flots d’experts étrangers se déversant dans tous les secteurs de la nouvelle nation, y compris son armée, tendances à la tribalisassions des nouveaux pouvoirs…

Un chapitre est consacré aux maladies mentales qu’en tant que psychiatre en Algérie durant la guerre il observe et tente de soigner. Il revient notamment sur les troubles mentaux générés par l’usage de la torture, autant sur les torturés que ceux qui ont torturés.

Avec un réalisme un peu désespéré Fanon constate l’ampleur de la tâche et des obstacles à franchir. Le fait colonial a insidieusement corrompu les mentalités des peuples et considérablement accru les difficultés pour se construire.

Pétrit d’analyse marxiste (il rencontrera Sarte qui préface sa première édition, et Lanzmann) il conseille aux nations se battant pour leur indépendance de ne pas suivre l’exemple de l’Europe qui « au nom d’une prétendue ‘aventure spirituelle’… étouffe la quasi-totalité de l’humanité. Regardez-là aujourd’hui basculer entre la désintégration nucléaire et la désintégration spirituelle. Et pourtant, chez elle, sur le plan des réalisations on peut dire qu’elle tout réussi. »

Dans une conclusion fiévreuse il abjure les nouveaux pouvoirs indépendants, et ceux aspirant à l’être, de ne pas singer ni rattraper l’Europe mais plutôt de « trouver autre chose » dont l’Homme serait le centre :

« Allons frères, nous avons beaucoup trop de travail pour nous amuser des jeux d’arrière-garde. L’Europe a fait ce qu’elle avait à faire et somme toute elle l’a bien fait ; cessons de l’accuser mais disons-lui fermement qu’elle ne doit plus continuer à faire tant de bruit. Nous n’avons plus à la craindre, cessons donc de l’envier…

Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf. »

Il renoncera à la nationalité française pour l’algérienne et décédera aux Etats-Unis d’une leucémie en 1961, à 36 ans, après avoir été soigné à Moscou. Il est inhumé en Algérie. Il n’a donc pas vu comment sa vision décolonisatrice avait été mise en œuvre, ni en Algérie ni dans les pays d’Afrique noire. Il n’a pas eu le temps d’être déçu mais il avait parfaitement anticipé tous les obstacles grâce à sa perception des dysfonctionnements congénitaux de la colonisation, pour en sortir il préconisa l’illusion de « l’Homme nouveau » qui a mal fonctionné, en Algérie comme ailleurs.

Malgré tout ces nations colonisées sont devenues indépendantes ce qui était inévitable et souhaitable, et le but ultime de combattants tel Frantz Fanon. Une pensée puissante !

GRINSPAN Ida, ‘J’ai pas pleuré’.

Sortie : 2002, Chez : Pocket Jeunes Adultes J1123

C’est un court et pédagogique ouvrage issu de dialogues entre Bertrand Poirot-Delpech et Ida Grinspan, jeune française juive, déportée à 14 ans à Auschwitz et qui en revint seule, ses parents y ayant été assassinés. Elle fut arrêtée par des gendarmes français au cœur d’un petit village, malgré le soutien de la population. A son retour, comme beaucoup de ses compagnons d’infortune, elle consacra beaucoup de temps à raconter et expliquer la Shoah aux jeunes dans les écoles.

Ce livre de la collection « Jeunes Adultes » est un peu le scénario de ces séances collectives : de courts chapitres pour narrer l’impensable, avant, pendant et après les camps. Il insiste particulièrement sur l’indispensable solidarité au cœur de l’horreur comme condition de la survie, et la volonté permanente des nazis de déshumaniser leurs prisonniers pour les réduire au néant et faciliter leur extermination.

On apprend rien sur le fond, il n’y a pas l’émotion ni le style des récits de Charlotte Delbo (elles furent amies) mais c’est œuvre utile pour ne pas oublier ce fait sinistre majeur du XXème siècle.