Malik Sidibé « Mali Twist » à la Fondation Cartier


Très belle exposition du photographe Malik Sidibé à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. De nationalité malienne Malik (1935-2016) a travaillé sa vie durant dans une petite boutique de photographe du quartier Bagadadji de Bamako. Il a photographié (presque peint) les siens qui défilaient dans son studio, pour des photos d’identité ou d’ambiance, où qu’il captait dans les soirées de la jeunesse postindépendance. Il acheta son matériel de laboratoire à un militaire français sur le départ après l’indépendance.

Si la milice politique du régime marxiste de Modibo Keïta n’était pas très tolérante, celle de Moussa Traoré qui lui succéda par voie de coup d’Etat à la fin des années 60’ laissa se dérouler de chaudes soirées bamakoises où les jeunes paradaient en costumes soignés sur les rythmes du twist, du rock et d’autres venus d’Occident. Ces « surprise parties » semblaient déborder de gaîté et de créativité. Sidibé a accumulé des milliers de négatifs noir et blanc de ces instants d’insouciance colorée.

Sidibé a été célébré dans le monde entier et ses photos exposés dans de prestigieuses institutions. Nombre de ses clichés sont présentés à la Fondation Cartier et on y chemine avec délice. Au sous-sol est projeté le film « Dolce Vita Africana » où l’on suit Malik Sidibé en fin de carrière, devisant avec ses amis ex-ambianceurs bamakois devant sa boutique, buvant le thé sur des fauteuils hors d’âge devant la circulation des véhicules hétéroclites dans les rues toujours défoncées de la capitale malienne. Ensemble, ils évoquent et racontent cette époque des années 60/70’ où tout semblait possible, lorsque l’enthousiasme de l’indépendance et des idéologies n’avaient pas été encore vraiment confrontés à la réalité. Ils réorganisent même une soirée « Las Vegas » où tous ces vieux ambianceurs se retrouvent devant l’objectif de Malik.

Le film est aussi touchant que les clichés, on y découvre la modestie de Sidibé qui éclate et sa passion pour la photographie des gens qui nous laisse l’héritage inestimable de ces milliers de clichés.

« En studio, j’aimais le travail de composition. Le rapport du photographe avec le sujet s’établit avec le toucher. Il fallait arranger la personne, trouver le bon profil, trouver la lumière qui embellit le corps. J’employais aussi du maquillage, je donnais de positions et des attitudes qui convenaient bien à la personne. J’avais mes tactiques. Ce travail que j’aimais trop m’a fait solitaire. Je ne pouvais plus le quitter ! » Malik Sidibé

Ces pédégés qui se croient irremplaçables

Le pédégé de l’entreprise publique Radio France vient d’être condamné à un an de prison avec sursis plus 20 000 EUR d’amende pour avoir favorisé des fournisseurs dans son précédent emploi. Il a fait appel de cette condamnation comme l’y autorise la loi de notre belle démocratie. L’un des fournisseurs est un prestataire de services au profil plutôt flou défini ainsi sur son compte Tweeter : « Cofondateur de 2017, cabinet conseil en stratégie et communication. Président de Balises. Enseignant à Sciences-Po Paris en communication politique ». Bref, un « communicant » comme on nomme aujourd’hui ce genre de personnages qui envahissent les plateaux télévisés, les cabinets ministériels et les bureaux des pédégés du CAC40.

On voit sur ledit compte la photo récente de cette fine équipe de mousquetaires du bla-bla :

Jeunes (sauf le patron), détendus (pas de cravate), habillés sobre et noir (tendance), du personnel féminin mis sur le devant (qui n’a sans doute pas été recruté que sur la rapidité de ses neurones), négligemment installés sur la table blanche (souplesse des membres), bref, ça exsude la « coolitude »… et la soupe insipide à vendre.

Si le pédégé de Radio France avait passé un peu moins de temps avec ces gogos et un peu plus à travailler sur ses dossiers dans son bureau il aurait moins d’ennuis aujourd’hui. On ne sait pas si la procédure d’appel l’innocentera ou au contraire aggravera sa condamnation, qu’importe, ses patrons ont décidé qu’il n’était plus en mesure d’assumer sereinement ses fonctions. C’est ainsi. Il ne voulait pas démissionner alors il a été viré. Comme toujours, on trouve une cohorte de ses défenseurs qui nous expliquent que ce pédégé est irremplaçable car il a bien géré, enregistré de bons résultats et doit poursuivre les réformes qu’il a engagées et que seul lui pourrait finaliser.

Une nouvelle fois il faut s’en persuader, ces pédégés sont interchangeables et les décideurs de Radio France n’auront qu’à shooter sur les platanes de l’avenue Marceau pour qu’il tombe une dizaine de bons candidat de chaque arbre. Que cette bonne maison de Radio France ne s’inquiète pas et continue à nous concocter ses programmes de qualité, elle accueillera sous peu un nouveau patron qui fera aussi bien que le banni.

Décès de Dolores O’Riordan


La chanteuse-guitariste-auteure-compositrice irlandaise Dolores O’Riordan, leader du groupe The Cranberries est décédée brutalement il y a quelques jours dans un hôtel londonien, a priori d’une overdose de Fentanyl, un analgésique opioïde qui a déjà tué Prince et Michael Jackson. Elle avait 46 ans.

Les Cranberries furent un groupe des années 1980/90, aux mélodies tristounettes menées par la voix un peu désespérée de Dolores qui a infusé son spleen dans sa musique. Mais cette musique était belle, un peu dans la veine de celle des Cure pour les adolescents neurasthéniques de la génération suivante. Le groupe s’est séparé, le temps d’une ou deux tournées solos de Dolores, avant de se reformer dans les années 2000, ce qui n’était pas indispensable.

Les quatre premiers disques des Cranberries restent dans nos cœurs. On ne sait pas bien si la mort de Dolores est volontaire ou non, elle va de toute façon nous manquer et personne ne pouvait lui souhaiter un sort pareil. Sa mélancolie lui avait déjà posé quelques sérieux soucis de santé, espérons qu’elle ne l’a pas achevée.

Lire aussi :

 

DOA, ‘Pukhtu : Primo (tome 1) & Secundo (tome 2)’.

Deux tomes de 800 pages chacun pour narrer l’histoire haletante de mercenaires engagés dans les guerres du passage du XX au XXIème siècles : Yougoslavie, Afghanistan, Irak…, au service d’armées occidentales en cours de privatisation. Pour couronner le tout, ces chiens de guerre se lancent dans le trafic de drogue, comme leurs ennemis, pour arrondir leurs fins de mois et préparer leurs retraites.

L’auteur, plus ou moins anonyme, se fait appeler DOA comme Death On Arrival (« mort à l’arrivée », symbolisant les blessés qui arrivent en ambulance à l’hôpital mais sont déjà décédés au débarquement) et semble avoir plus ou moins fricoté dans les milieux militaires, du renseignement et du journalisme de guerre. On dirait qu’il sait de quoi il parle.

Alors on plonge dans ces guerres orientales post 11 septembre, sombres et sordides, où s’affrontent la modernité technique du plus haut niveau avec l’arriération religieuse la plus renversante, le besoin raisonnable de mettre à l’abri des nations attaquées avec l’inspiration divine de combattants qui parlent en direct avec Dieu.

On suit dans « Primo » le parcours de paramilitaires sous contrat avec les autorités américaines, qui exécutent certaines des basses œuvres de cette guerre, et leurs ennemis d’en face, talibans convaincus, trafiquants de métier, spécialistes du rapt de personnes ou simples prévaricateurs impénitents. Tout ce petit monde s’affronte, se capture, se torture, se tue, sans oublier de trafiquer la drogue ou les otages. L’intrigue est complexe, emberlificotée dans les histoires locales de clans, de traditions, de familles. Tout est sanglant, dangereux, parfois insoutenable. L’action est menée par des guerriers sans peur et avec beaucoup de reproches… mais c’est la guerre, une guerre en partie secrète où tout est permis, de tous les cotés ! Ce qu’on peut lire du conflit afghan dans la presse et la littérature de combat laisse craindre, hélas, que ce roman ne soit très proche de la réalité. On y comprend aussi comment cette guerre est et sera perdue par l’Occident.

Le second tome « Secundo » transporte les personnages en Europe et en Afrique, territoires où ils continuent à exercer leurs influences malfaisantes mais dans un cadre plus policé où les barbouzes en costume remplacent des pachtounes en mobylette, mais le cynisme et la sauvagerie sont les mêmes. On frémit à l’évocation de ces missions spéciales confiées à des services plus ou moins officiels et réalisées par des hommes nécessaires et dangereux, parfois intéressés.

Les choses se terminent mal, bien sûr, pour nombre des personnages, certains s’en sortent, avec leurs traumatismes, et le lecteur referme la dernière page plongé dans un abyme de doutes et de réflexions sur notre pauvre monde.

BADIOU Alain, ‘Notre mal vient de plus loin – Penser les tueries du 13 novembre’.

Sortie : 2016, Chez : Ouvertures Fayard

Ce court texte est la transcription d’un séminaire prononcé le 23/11/2015 par le philosophe aux idées sérieusement ancrées dans le marxisme. Tentant de surmonter l’hébétement qui s’est emparé du pays après la tuerie de masse islamiste il cherche à rendre intelligibles ces actes qui dépassent l’entendement pour nombre d’entre nous.

Evidemment c’est du Badiou, donc le capitalisme et ses pratiques impériales sont au centre de tout, c’est lui qui définit les notions de « barbarie » ou de « civilisation », c’est lui qui qualifie de « coloration religieuse » les massacres perpétrés par « les bandes fascistes » des groupes terroristes Etat islamiste et assimilés. Badiou considère que ces bandes armées ne font qu’occuper le terrain dévasté par le système capitaliste, leur engagement religieux de façade étant similaire aux bondieuseries de la mafia, ou au soutien de l’Eglise catholique aux massacres des troupes de Franco en leurs temps.

Les inégalités mondiales générées par le libéralisme occidental auraient enfanté ce nihilisme qui n’est pour le penseur qu’un nouveau fascisme contemporain dont les tueurs développent ce coté « Viva la Muerte » qui anima aussi les jeunes français collabos des nazis qui profitait de leurs positions pour faire n’importe quoi et tuer tout le monde. Leur imam alors était Pétain !

Comme Phèdre à qui Racine fait avouer son amour qu’elle estime criminel, Alain Badiou conclut :

« Nous pouvons dire aussi que notre mal vient de plus loin que l’immigration, plus loin que l’islam, que le Moyen-Orient dévasté, que l’Afrique soumise au pillage… Notre mal vient de l’échec historique du communisme. Donc il vient de loin, en effet. »

S’il n’est pas sûr qu’un communisme victorieux eut permis d’éviter ces tueries à « coloration religieuse » ont peut au moins convenir avec Badiou que le capitalisme occidental n’a pas su les empêcher d’arriver.

COSTELLO Elvis, ‘Musique Infidèle & Encre Sympathique’.

Sortie : 2015, Chez : Fayard.

L’autobiographie de l’un des rockers britanniques les plus prolixes des quarante dernières années. Fils et petit-fils de musiciens, Elvis Costello (Declan Patrick MacManus de son vrai nom) est d’origine irlandaise, bien sûr, et a surfé sur la vague post-punk pour mettre sa vie en musique et en folie. Il a su digérer un incroyable micmac d’influences musicales qui lui ont été insufflées presque génétiquement par les générations de musiciens qui l’ont précédé : jazz, blues, rock, country, classique, et bien d’autres.

Eveillé au rock par la rébellion punk il a tout de suite canalisé cette énergie en l’intellectualisant grâce à une facilité d’écriture de textes percutants et ciselés, et de composition d’une musique du même acabit. Accompagnés de groupes successifs (The Attractions, The Imposters…) il a sorti un nombre incalculable de disques, une productivité digne de Zappa, et il reste probablement des centaines de morceaux en réserve…

Ayant finalement connu un succès assez rapide avec The Attractions, il raconte dans ce livre cette vie trépidante de la fin des années 70′ à courir les scènes rock du monde et les studios d’enregistrement pour y graver ses idées musicales aussi prolifiques que désordonnées. Une époque pressée, excessive, peuplées de découvertes sans fin. Un temps finalement à l’unisson de sa musique faite de chansons courtes et sèches, au son rugueux juste adouci par le clavier du fidèle Steve Nieve (un jeu de mot avec Naive).

Et puis Elvis s’est progressivement assagi et il a duré. Multipliant les collaborations avec de nombreux artistes, dont certains qu’il n’aurait jamais espéré rencontrer un jour et encore moins pour composer avec eux ou pour eux (Hank Williams, Van Morisson, Roy Orbinson, Paul McCartney, Jerry Lee Lewis, Chet Baker…), il s’est ouvert à toute la musique, y compris classique. Reconnu comme un auteur-compositeur hors norme et une Péronne qui compte dans la culture musicale contemporaine.

Sa vie sentimentale fut aussi « diversifiée » que ses influences, il épousa notamment la bassiste des Pogues (dans le genre punk-trash) et file maintenant le parfait amour depuis dix ans avec Diana Krall, subtile et délicate pianiste-chanteuse de jazz…

Ses textes parlent des choses de la musique et de la vie dans un style dynamique à l’humour tout britannique. 800 pages dédiées au destin musical de la famille MacManus, pleines de tendresse à l’égard de ses ancêtres dont le souvenir parcourt ses chansons. Veronica, composée avec McCartney, sur la maladie d’Alzheimer de sa grand-mère :

« Will you wake from your dream, with a wolf at the door
Reaching out for Veronica? »

Et lorsque son père et complice en musique décède il note qu’il va lui falloir du temps « pour accepter l’idée d’écrire des chansons que je ne pourrais jamais jouer pour mon père. L’observer tandis qu’il écoutait un disque était pour moi quelque chose d’irremplaçable. Il est des chagrins que la musique ne peut soigner. »

Après Keith Richard, Bruce Springsteen, Joe Jackson, Neil Young… Elvis Costello a sorti son autobiographie. Même si nombre d’entre eux sont toujours actifs, les rockers de cette génération commencent à tirer leur révérence. C’est un bienfait qu’ils écrivent ce que fut leurs vies et dévoilent ce processus créatif si mystérieux.

« Il n’existe pas de musique supérieure. Pas de haut ni de bas. Ce qui est merveilleux, c’est qu’on n’est même pas tenu de choisir : on peut tout aimer. Ces chansons sont là pour nous aider quand on en a la plus besoin. On peut tomber sur l’une d’elles à tout moment, bienfait émergeant du bruit dans n’importe quel bouge en sous-sol ».

TOLHURST Lol, ‘Cured – Two Imaginary Boys’.

L’autobiographie de Lol Tolhurst, batteur historique du groupe de légende The Cure : c’est l’histoire d’une bande de potes, adolescents à Crawley, une banlieue populaire au sud de Londres dans l’Angleterre dépressive de la fin des années 70′. En pleine explosion punk et pour lutter contre la morosité ambiante et la grisaille britannique, ils se réunissent sous l’égide de Robert Smith pour créer le son d’une génération.

Tolhurst démarra comme batteur et poursuivit aux claviers. Sérieusement alcoolique il sera finalement viré du groupe (en 1989) qui poursuivit sa route avant des retrouvailles pour une tournée revival en 2011 après qu’il eut réglé son addiction (d’où le titre « Cured »).

Ces mémoires reviennent sur la créativité de Robert Smith qui prit rapidement l’ascendant artistique sur ce groupe de copains musiciens. On est fasciné de se remémorer le parcours de ces gamins qui ont écrit « Boys don’t cry » ou « 10:15 Saturday night » à 18 ans, les ont répétés dans la cave de leurs parents puis déployés sur les plus grandes scènes de la planète. Au hasard des dérives des uns et des autres ils ont su garder cohésion et amitié depuis 40 années, fidèles à leur musique et à leur destin.

Après la violence révolutionnaire du mouvement punk, ils ont mené avec constance et brio ce qui a été alors appelé la cold wave, marquée par un penchant un peu tristoune accentué encore par la voix torturée et les textes de Robert Smith. Mais ce fut une mélancolie salvatrice pour nombre d’adolescents de l’époque et, aujourd’hui encore, The Cure continue à sortir des disque et tourner pour ces anciens teenagers qui continuent à vénérer ce groupe.

Lol Tolhurst n’est plus que rarement de la partie mais son livre se termine par sa victoire dans son combat contre l’alcoolisme et sa réconciliation avec le reste de la bande. Installé à Los Angeles avec sa femme et son fils il a retrouvé une vie apaisée qui lui a permis de revenir à la musique avec un groupe fondé avec son épouse. Une belle histoire de musique et de rédemption.

Gauguin l’alchimiste


Exposition Gauguin au Grand Palais : intitulées « L’Alchimiste » elle montre ses peintures mais aussi les nombreuses autres cordes qu’il avait à son arc artistique, céramique, sculpture sur bois, gravures, zincographie… Artisan expérimentateur, observateur voyageur, attiré par le primitif Gauguin (1848-1903) retranscrit ce qu’il découvre avec toujours un aspect brut qui le caractérise. Même ses autoportraits présentent ce côté rude.

Après avoir abandonné son métier d’agent de change il se consacre à l’art et inspire son œuvre de nombreux voyages dont il a peut-être attrapé le virus pour avoir passé les six premières années de sa vie au Pérou. La Bretagne, le sud de la France, les Antilles et, bien sûr la Polynésie où il s’installera longuement et finira sa vie. Cette région du Pacifique a fait tourner la tête à nombre d’artistes, et bien d’autres. Gauguin y a terminé son œuvre et s’est engagé contre l’évangélisation coloniale de l’époque. Il s’est intéressé de près à l’Histoire et la culture polynésiennes, en a parlé la langue et peint les habitants et les traditions. Il a bien sûr cédé aux charmes des (jeunes) femmes locales, modèles et amantes, dont il a su décrire la naïveté et le naturel tout au long de magnifiques tableaux figurant au cœur de cette exposition.

Les portraits de femmes lascives qu’il y fait sont remarquables. Des corps ambrés et gracieux plongés dans des fonds jaune-brun-ocres où se mêlent soit une nature accueillante soit des symboles mystérieux de la culture polynésienne. C’est troublant et chaud, primitif et respectueux. Ses tableaux sont souvent titrés d’une phrase tahitienne : Manao Tapapau (l’Esprit veille), Mahana No Atua (Le Jour de Dieu), Te Rerioa (Le Rêve), etc. Il a écrit un journal/recueil Noa Noa, voyage à Tahiti, ponctué de planches, dans lequel il narre ses liens avec cette terre polynésienne à qui il doit tant. Le livre est projeté page à page au terme de cette très belle exposition.

Un film de fiction récemment sorti sur Gauguin a relancé la polémique sur une supposée tendance pédophile de celui-ci. En ces temps de lutte contre machisme et sexisme il est sûr que l’attitude de Gauguin avec ces vahinés à peine nubiles n’était pas très honorable d’autant plus que sa femme et ses enfants l’attendaient en Europe. Cela s’est passé et il aurait mieux valu qu’il n’en fût rien. Restons maintenant concentrés sur l’œuvre.

FAYE Gaël, ‘Petit pays’.

Jeune auteur-compositeur franco-rwandais, né au Burundi en 1982, plutôt porté sur le rap que sur la littérature, Gabriel Faye s’est essayé à écrire un premier roman en 2016. Il est de ces écrivains postcoloniaux qui ont vécu une tranche de vie plus ou moins expatriée dans une Afrique plus ou moins rêvée. Contrairement à celle de William Boyd, l’Afrique de Faye est plus tragique, ô combien plus sanguinaire, elle est celle du génocide des tutsis par les hutus.

Enfant dans les rues de Bujumbura il raconte de façon désopilante la vie d’un gamin ultra-favorisé dans l’atmosphère de « Tintin au Congo » avec ces petits riens que seuls ceux qui ont vécu ce quotidien peuvent partager, les gags du boy, l’explication des races tutsi-hutu-twa, la compréhension des coups d’Etat, la rencontre avec la soldatesque avinée et la police corrompue, les coupures d’électricité, la pagaille généralisée et permanente… Bref l’Afrique de Gaye ne paraît guère avoir changé par rapport à celle de Boyd mais toutefois rôdent les conflits ethniques qui semblent avoir passé la vitesse supérieure en matière de sauvagerie. C’est sans doute les effets de la mondialisation sur un continent perdu par des décennies de pouvoirs à la dérive. Le résultat fut épouvantable au Burundi et au Rwanda dont est issue la mère de l’auteur-narrateur.

Alors l’enfant est confronté à la mort et à la barbarie, en direct dans son environnement personnel et à travers sa mère qui, de retour au pays, survivra aux décombres fumant mais y perdra son âme et la raison. Ce livre raconte avec drôlerie et sincérité le traumatisme profond d’un observateur du génocide, vu avec le regard innocent d’un enfant qui n’en sortira sans doute pas indemne.

PROUST Marcel, ‘A la Recherche du Temps Perdu II – A l’ombre des jeunes filles en fleurs’

Ecrit entre 1907 et 1920, « A la Recherche du Temps Perdu » fut le grand-œuvre de la vie de Proust, un roman qui a fait de lui l’un des grands écrivains du XXème siècle. Dans ce deuxième tome l’écrivain consacre toute la minutie de son style unique à la plongée au cœur du sentiment amoureux, pour Gilberte et puis, bien sûr, pour Albertine. Les deux aventures se déroulent, la première, dans le cadre des mondanités parisiennes, la seconde, à Balbec, cité imaginaire en Normandie où la bonne société va aux bains de mer en été.

Dans chacune de ces circonstances Proust narre l’environnement suranné d’un siècle passé, les familles bourgeoises aux principes aussi empesés que leur cols sont amidonnés, aux critères catholiques bien-pensants aussi rigides qu’un système social qui les mena à la Révolution quelques années auparavant, de principes politiques tellement aveugles qu’ils conduisirent la vieille Europe à son autodestruction quelques années plus tard… mais au-dessus de toutes ces avanies plane l’amour qui à toutes époques transcenda l’Homme tout en l’enfermant dans un égoïsme féroce, dans lequel il n’est plus question que d’elle et lui, et de rien d’autre.

A travers ses relations avec Gilberte et Albertine le narrateur parle de ses sentiments, de ses approches pour atteindre l’être qu’il croit aimer, de ses contacts avec les familles, les amis, toutes voies qui pourraient le mener à accomplir son but de séduction, son objectif d’amour. Il n’en délaisse pas pour autant sa fantastique capacité d’observation et ce don à retranscrire sa réalité. C’est unique et exceptionnel, et il reste deux tomes dans la série !

« En attendant les hirondelles »


En Attendant les Hirondelles : le joli film du réalisateur algérien Karim Moussaoui qui plonge au cœur du marasme dans lequel se débat son pays et sa population. On suit les destins de trois personnages et leurs entourages dans une Algérie à l’arrêt : celui d’une jeunesse écrasée par les traditions, d’un entrepreneur confronté à la corruption qui gangrène ce pays et d’un médecin qui affronte un passé terroriste auquel il a participé malgré lui. Le film est tourné en hiver ajoutant à l’aspect mélancolique et délabré des paysages : les quartiers périphériques d’Alger au milieu des vastes chantiers immobiliers en déshérence, les collines pierreuses de Biskra…

Il n’y a pas beaucoup d’espoir dans ce film, mais beaucoup de regrets. On reste indécis quant à l’avenir d’Aïcha qu’on laisse dans son taxi en ignorant si elle retourne vers le mari qui lui a été désigné ou si elle part retrouver son amour de jeunesse. Les hirondelles reviennent au printemps, en principe, mais elles quittent leur fil à l’automne alors que le seul avenir prévisible n’est que froid, tempête et nuit. C’est un peu le dilemme des algériens.

London Grammar – 2017/12/03 – Paris le Zénith


Deuxième disque, deuxième tournée de ce groupe britannique à la pop glacée et un peu lisse. La musique est portée par la voix puissante d’Hannah Reid et les compositions de ses deux acolytes. Le light-show est plutôt original, surréel, intergalactique, un peu « ET arrivant sur la planète-terre », il se coule bien dans cette musique mystérieuse créée par ces artistes si jeunes !

Exposition « Pop Art Icons that matter » au Musée Maillol

Exposition « Pop Art Icons that matter » au musée Maillol, prêtée par le Whitney Museum of American Art de New York : une intéressante rétrospective de cet art américain en lutte contre l’abstraction, assis sur la nouvelle société de consommation et de la culture de masse qui explosaient outre-Atlantique dans les années 60 et dont Andy Warhol fut l’un des papes.

The Stranglers – 2017/11/25 – Paris la Cigale

Les Stranglers se promènent en France pour une dizaine de dates histoire de réjouir leurs fans. Rien de bien neuf sinon le plaisir de jouer pour des sexagénaires dont la discographie du groupe compose la bande-son des 40 dernières années. La même hargne, le même brio et toujours la même noirceur teintée désormais d’autodérision ; eh oui, les Stranglers rigolent sur scène maintenant et dialoguent avec leurs fans britanniques et français toujours fidèles aux rendez-vous parisiens de ce groupe qui fait maintenant partie de la famille.

BRMC – 2017/11/21 – Paris l’Elysée Montmartre

Un nouvel album des Black Rebel Motorcycle Club est annoncé pour le prochain mois de janvier et le groupe est déjà sur la route, ce soir dans un Elysée Montmartre rénové après l’incendie qui l‘a ravagé. Beau concert de ce trio blues-rock dont la batteuse Leah semble s’être remise de sa maladie qui avait été annoncée sur le site web du groupe. Un son bien gras, des réverbérations à n’en plus finir, des éclairages venant du fond de la scène et des fumées noyant l’atmosphère dans un flou qui sied à cette musique primale qui prend aux tripes.

Voir : Les Photos de Roberto

Kasabian – 2017/11/11 – Paris le Zénith


Réjouissant concert de Kasabian ce soir à Paris : un rock plein d’enthousiasme et de jeunesse de ce groupe britannique maintenant sur les routes depuis la fin des années 90’. Habillés tous en blanc, les sept gaillards s’en donnent à cœur joie et leur joie est plutôt du genre communicative : l’assistance danse et pogotte sur les rythmes très chauds, les verres de bière volent, le Zénith tressaute d’un seul homme, la température devient tropicale… Une musique et une inspiration toute britanniques !

Exposition Sophie Calle au Musée de la Chasse et de la Nature

Sophie Calle – 2017 « Beau doublé, Monsieur le Marquis ! « 

Exposition de Sophie Calle au Musée de la Chasse et de la Nature ; intitulée « Beau doublé, Monsieur le Marquis ! » elle est comme toujours un parcours original dans l’imagination débordante de l’artiste. Dédié à son père mort récemment elle se raconte à travers ce deuil d’un être cher qui l’a inspirée sa vie durant, il faut toujours le premier à qui elle présentait ses œuvres. Trois salles du rez-de-chaussée sont consacrées à la mort, celle du paternel, du chat et d’autres personnages qui ont traversé sa vie ; c’est chaque fois l’occasion de se mettre en scène dans un contexte morbide mais souvent drôle, le sens de la dérision est probablement la qualité majeure de sa créativité ; qui n’empêche pas la tendresse réelle portées à tous ces êtres disparus.

L’exposition se poursuit dans les salles ordinaires du musée où Sophie a disposé de ci de là quelques mini-œuvres commentées d’un petit commentaire dactylographié sur un carton blanc, toujours acide mais factuel : les débris d’une dispute conjugale, le peignoir de son premier amant…, le tout au milieu des collections de fusils de chasse et trophées divers.

Elle se termine au troisième étage par un accrochage des petites annonces amoureuses qui parurent dans Libération ou Le Nouvel Observateur des décennies durant : notaire de province veuf et à la recherche d’un nouvelle épouse, jeune et avec dot, amoureux transis ayant croisé une femme dans le métro sans oser l’aborder… C’est l’histoire de l’amour à travers les ancêtres des réseaux dit sociaux, pas beaucoup plus gai hier qu’aujourd’hui.

Angus & Julia Stone – 2017/11/01 – Paris le Zénith

Très beau et si doux concert d’Angus & Julia Stone ce soir à Paris. Les australiens déroulent toujours leur musique folk qui sent bon le feu de camp et qui se sophistique les années passant. Leur dernier disque Snow est dans les bacs depuis quelques semaines, ils le jouent ce soir derrière un totem et de langoureuses images de soleil couchant, d’océan bleu ou de forêts sans fin. Il est de bonne facture, avec des voix plus dynamiques, souvent ajoutées en chœur sur celles de Julia et d’Angus toujours un peu langoureuses. Sur scène l’ensemble des musiciens accompagnent vocalement la fratrie lorsqu’elle joue les morceaux récents.

Tous les deux sont toujours aussi touchants et délicats ; déclinant leur musique un peu mélancolique devant un public conquis. En écho à la chanson Baudelaire qui ouvre le show, Julia récite en français, de sa petite voix, Ennivrez-vous du poète :

Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps,

enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.

Elle rencontre un franc succès!

Warmpup : Isaac Gracie

Setlist : Baudelaire/ Make It Out Alive/ Cellar Door/ Heart Beats Slow/ Chateau/ Wherever You Are/ Bloodhound/ Private Lawns/ Who Do You Think You Are/ Yellow Brick Road/ Enivrez-vous (poème “Enivrez-vous »)/ Nothing Else/ Big Jet Plane/ For You/ My House Your House/ Snow

Encore : Grizzly Bear/ Harvest Moon (Neil Young cover)/ A Heartbreak

« Maria by Callas » à la Seine Musicale

La Seine Musicale, nouvelle espace culturel tourné vers la musique, installé sur l’Ile Seguin à l’emplacement des anciennes usines automobiles Renault, présente sa très belle exposition inaugurale : Maria by Callas. A l’aide d’un casque audio, les visiteurs circulent dans la vie et l’œuvre de la diva retracée par des photos, des textes, des vidéos et bien sûr des extraits musicaux.

Brillante et touchante, La Callas se révèle une véritable étoile du XXème siècle sur toutes les scènes de monde, chantant les plus beaux opéras du répertoire classique. Une vie entière dédiée à la musique comme une mission divine :

Chanter, pour moi, n’est pas seulement un acte d’orgueil, mais seulement une tentative d’élévation vers ces cieux où tout est harmonie.

Une vie de travail intense depuis l’enfance où sa mère avait décidé qu’elle serait cantatrice, une voix inoubliable qui a submergé d’émotion les plus insensibles ; elle se sait investie d’un devoir de servir le génie créateur de tous ces compositeurs qu’elle a magnifiés. Mais aussi l’existence tellement humaine de cette femme grecque née à New York, ballotée d’une mère exigeante à une vie sentimentale pas toujours apaisée. Au hasard d’interviews télévisées elle parle de la musique, beaucoup, et d’elle, un peu :

…après tout, qu’est-ce qu’une légende ? C’est le public qui fait ce que je suis. Qu’est-ce qu’une légende ? Je me trouve très humaine.

Chaque spectacle est un défi qu’elle se lance ; pour être à la hauteur des attentes de son public et de son talent elle s’en remet à son travail et… à Dieu :

Quand je chante, même si je parais tranquille, je me tourmente de la peur insoutenable de ne pas réussir à donner le meilleur de moi-même. Notre voix est un instrument mystérieux qui nous réserve souvent de tristes surprises, et il ne nous reste qu’à nous confier au Seigneur avant chaque spectacle, et lui dire humblement « nous sommes entre vos mains ».

Il faudrait des heures pour épuiser tous les extraits musicaux mis à disposition des visiteurs pérégrins : Mme. Butterfly, La Norma, La Tosca…, découvrir les différentes étapes de sa carrière, ses départs et ses retours, ses tournées d’adieu, ses master-classes puis son exil, ultime, avenue Georges-Mandel à Paris où elle décèdera prématurément à 53 ans.

Une très intéressante exposition sur le talent et la personnalité de cette artiste si émouvante !

DURAS Marguerite, ‘La Douleur’.

Sortie : 1985, Chez : folioplus classiques 212.

Marguerite Duras a écrit ces textes peu après la fin de la deuxième guerre mondiale, puis en a oublié l’existence avant de les retrouver et les publier sous le titre « La Douleur ». Il s’agit d’écrits de guerre où se mêlent l’Histoire, la barbarie de cette époque et la vie romanesque de cette auteure.

A la fin de la guerre, les camps d’extermination sont progressivement ouverts et Marguerite attend le retour de son mari Robert Antelme, qui y a été déporté, dont on ne sait pas s’il a survécu à l’enfer. Elle décrit l’angoisse montante alors que jour après jour d’autres reviennent mais que Robert n’est pas là. Elle raconte le désespoir lorsqu’elle interroge sur les quais de la gare de l’Est les revenants des camps ; ont-ils des nouvelles de Robert ? Et lorsque finalement des camarades résistants auront fait le voyage à Dachau pour l’arracher à ce champ de ruines et de mort et le ramener (clandestinement) dans l’appartement de Marguerite, elle narre la difficile et angoissante lutte pour le retour à une vie physique à peu près normée du zombie qu’est devenu son mari. Quant à la vie morale, elle sait qu’après un tel traumatisme rien n’efface, on ne la retrouve jamais.

Ce retour à la vie est pénible, long, oh combien. Marguerite lui apprend la mort de sa jeune sœur quelques jours après qu’elle fut libérée, et puis elle lui annonce sa volonté de divorcer. L’épisode se termine sous le soleil écrasant d’une plage italienne alors que la bombe nucléaire a déjà dévasté Hiroshima mais que Robert a survécu.

Un deuxième texte aborde la relation trouble qu’elle initie avec le gestapiste qui a arrêté Robert. Et un troisième, raconte le passage à tabac, la torture, d’un collaborateur pour obtenir de lui quelques renseignements. Duras est le chef d’équipe et dirige cet interrogatoire d’une main de fer avant de plaider, plus tard, pour un peu d’indulgence lors du procès de celui-ci.

Ce volume que l’on dirait écrit comme un journal au fil de l’eau semble en réalité avoir été sérieusement retravaillé avant sa publication. On y retrouve le style chirurgicale et tranchant de Duras appliqué à des sujets majeurs qui ont marqué la vie de l’auteure : qu’est ce qui fait que des évènements donnés poussent certains vers la barbarie et d’autres pas ? Qu’est-ce qui amène au choix de la résistance versus celui de la collaboration ? Le dilemme de la vengeance ou de la réconciliation ? L’engagement, au besoin violent, pour ses idées en faveur de ce que l’on pense être l’avenir de l’Humanité. Et l’amour, l’amour infini qui fait ressentir une douleur non moins infinie lorsque l’être aimé est en danger, lorsqu’il vit une situation critique que l’on ne peut partager avec lui, voire vivre à sa place.

Un livre important et des concepts assez facilement transposables à d’autres conflits de nos temps actuels.