Quoi de neuf ?

Roth Philip, ‘J’ai épousé un communiste’.

Sortie : 1998, Chez : . Le deuxième volume de la trilogie qui a commencé par la Pastorale Américaine et s’est terminée par La Tâche. Nathan Zukerman arrivé à l’âge mur passe six nuits à écouter le frère de son ami et mentor Ira Ringold revenir sur la vie de ce dernier en plein maccarthysme. Tableau redoutable d’un couple qui se déchire au cœur d’une Amérique qui s’affirme et se construit, ravages croisés de l’idéologie, industrialisation forcenée d’un pays gigantesque, des pauvres, des riches, des médias, de la violence politique, religieuse, des personnalités complexes, etc. Un style toujours époustouflant pour façonner la fiction et nous servir les histoires de notre misérable humanité dans ce creuset inépuisable que représente l’Histoire des Etats-Unis.

Massive Attack – 2008/07/23 – Arles les Arènes

Massive Attack au théâtre antique d’Arles, voila un programme alléchant que d’allier cette musique de notre temps avec la puissance romaine. Dieu merci nous ne sommes pas affectés aux arènes de la ville, temple de violence et de vulgarité, où les taureaux ont remplacé les gladiateurs, mais où le sang toujours attise la joie primaire du peuple. Non, le concert a lieu dans le théâtre antique d’Arles centre de gravité de la culture millénaire de notre civilisation, haut lieu de subtilité et d’intelligence. Un déplacement dans le sud était donc de rigueur, ne serait-ce que pour patienter jusqu’à la sortie du prochain disque des Massive Attack maintenant reportée à 2009.

Assis sur les gradins de pierre ancestraux, nous sommes prêts pour l’expérience intemporelle d’un nouveau concert de Massive Attack. Ambiance détendue, des gens du coin, des touristes en goguette dans le sud et quelques fans venus pour l’occasion.

Le soleil se couche lorsqu’apparaît Fink et son groupe intermittent bass-batterie, lui assis sur un tabouret joue de la guitare et chante, plutôt agréablement, un folk-rock bien pensé. A découvrir plus avant.

La nuit est noire et les Massive Attack nous invitent à les rejoindre dans ce monde trip-hop dont ils sont devenus les maîtres, tout en puissance et en sophistication. Quelques sons aériens fusent des synthétiseurs, Robert del Naja (3D) et Grant Marshal (Daddy G) s’installent derrière les platines et la rythmique si spécifique, double batteries / bass, s’empare de l’espace en nous plongeant immédiatement dans la violence live de ce groupe d’anthologie qui depuis 25 ans mène sa route à coups d’innovations tranquilles mais sans dévier d’une ligne urbaine et sombre. C’est une nouvelle chanson, All I Want, qui ouvre le bal.

Le propos de ce mouvement trip-hop si bien mené par Massive Attack est de délivrer une atmosphère unique dont la musique n’est qu’un des éléments. Au-delà des notes, des rythmes et des compositions, ce groupe réussit à modeler l’espace et la matière sonore en une fusion physiquement perceptible. Ce sont des fleuves de lave brûlante qui coulent dans nos âmes tiraillées à hue et à dia entre un beat hypnotique et la douceur des voix, spécialement les duos slammés 3D/ Daddy G. Comme toujours on ne les perçoit qu’à peine, cisaillant en ombres chinoises les flux de lumière venant du fond de la scène. Mais la magie de l’outdoor et la dimension humaine du théâtre nous placent au cœur du show.

Horace Andy est toujours du voyage et affrontera une panne électrique à la fin de sa première apparition, coïtus interruptus mal à propos coupant l’élan de sa très belle voix aux trémolos vibrillonants. Deux nouvelles chanteuses renforcent le collectif, Stéphanie, vestale blonde évanescente qui tâtonne sur sa guitare en chantant, merveilleusement, Teardrop, et Yolanda, cantatrice black au coffre impressionnant qui emmène le groupe vers des sommets vocaux, délaissant le style désincarné de ses collègues pour nous envouter d’humanité primale.

Le fond de scène en diodes luminescentes est renouvelé dans son contenu ; y défilent les messages un peu naïfs d’un groupe en rébellion. La forme est toujours percutante de modernité, entre hall d’aéroport et connexion web, diffusant un halo de mystère dans lequel évolue ce groupe félin.

Le show vit sa vie et nous déroule une musique somptueuse servie sur un lit de mystère et de clignotements irréels. Voyage intergalactique dans le feulement des machines, balade introspective au cœur de nos émotions, les impulsions électriques diffusées par ces voix et musiques allument des feus éphémères au hasard de notre cerveau, qui nous font entrer dans celui de ces compositeurs d’exception qui ont si bien compris le son de notre époque et synthétisé le sang de leur épopée.

Est-ce l’intimité de ce théâtre antique ou la sérénité des musiciens, mais ce soir les Massive Attack nous ont paru moins déshumanisés : quelques ratages techniques, de grands éclats de rire, une danse endiablée de 3D sur le final qui nous a menés jusqu’à un big-bang orgasmique… Un dernier rappel sur Karmacoma où notre duo de Bristol se passe la balle : Well leave us in emotional pace/ Take a walk, taste the rest/ No, take a rest/ Karmacoma jamaica’ aroma/ Karmacoma jamaica’ aroma… et nous repartons la tête dans les nuages après cette soirée estivale de toute beauté.

Les Rencontres Arles Photographie occupent agréablement la fin du séjour, demain The Do prendront la suite à Arles mais le TGV pour Paris attend.

Set list : All I want, Marooned, Rising son, Teardrop, 16 Seeter, Kingpin, Mezzanine, Harpsichord, Red Light, Inertia creeps, Safe from harm, Marakesh 1er rappel : Angel, Unfinished sympathy, Dobro 2ème rappel : Karmacoma

Poney Express – 2008/07/11 – Paris la Dame de Canton

Concert de Poney Express ce soir à la Dame de Canton, une jonque amarrée sur un quai de Seine du XIIIème arrondissement. Ladyfingers, troubadour solitaire et drôle, guitariste-compositeur perdu loin de son Amérique natale, fait mieux que chauffer la salle.

Tchou-kou-tchakk, Tchou-kou-tchakk, l’intro musicale est lancée au rythme de la diligence qui fait tanguer la jonque et déjà le cœur de la cinquantaine de spectateurs qui s’agglutinent autour du puits de dérive en acajou. Les 4 de Poney Express entrent en scène, les hommes sont mal rasés et détendus (bass accoustique et batterie), les filles subtiles et bien apprêtées (guitare acoustique-chant et violon). Ces quatre là s’entendent comme larrons en foire, se sourient et se soutiennent, et nous convient à un voyage à travers leur imaginaire poétique et transatlantique.

Anna, blouse à fleurs sur collant gris et boots cowgirl prend sa respiration, ferme les yeux et démarre Les Femmes de Milwaukee, de sa voix brumeuse, a capella : Voir de près l’horizon qui au loin s’étire/ Mille et une raisons de se faire engloutir/ Dans les sables mouvants et ne pas revenir/ Devenir un Yankee/ Dans mes rêves, je suis une femme de Milwaukee. Et soudain, fouette cocher, les poneys entament leur vigoureuse cavalcade sur la piste soulevant un nuage de poussière qui se voit très loin dans la vallée. Le batteur, debout, chapeau de paille de travers, frappe sur ses caisses ; la violoniste, bretelles en bandoulières, ajoute ses cordes en une saveur western ; Anna aligne ses accords (huit allers-retours par mesure) sur lesquels elle pose sa jolie voix avec élégance et naturel ; Robin Feix (bassiste de Louise Attaque), feutre et cravate, un air de Sean Penn sur This Is Not America, s’accroche à son impressionnante bass acoustique.

Une respiration le temps de passer la guitare au bassiste pour une chanson de sa composition et la diligence repart, toujours avec les mêmes chevaux, pas fatigués le moins du monde, la musculature fine, frottées aux longues fuites devant les indiens à l’assaut d’un butin de mots et de notes.

La jonque balance, les guitares gardent l’équilibre et les musiciens poursuivent leur chevauchée légère, celle d’un folk délicieux qui glisse dans nos veines comme un fondant au chocolat dans le gosier. Après un rappel avec Ladyfingers, le groupe débranche ses instruments et vient s’installer au milieu des spectateurs pour nous jouer la balade de Paul, l’histoire étrange d’un fan d’Elvis qui erre dans les rues de Menphis :

Bye Bye Paul/ Ton front se cogne sur le sol, carmin/ Tu tiens entre tes mains/ Bye Bye Paul/ La photo de ton idole/ En sépia satin/ Encore un mort pou rien/ Et demain matin/ Menphis se réveillera sans toi.

C’est fini, la jonque est à nouveau amarrée à la réalité et nous en débarquons, légers et charmés par cette soirée maritime.

Beck – 2008/07/07 – Paris l’Olympia

Beck à l’Olympia. Son dernier disque Modern Guilt est sorti ce jour. La presse nous gratifie de chroniques mitigées sur ce rocker aujourd’hui décevant après avoir été présenté comme un demi-Dieu à ses débuts. Nous l’avions vu pour une excellente prestation juste avant Radiohead au final de Rock en Seine 2007 et l’Olympia de ce soir n’en fut pas moins brillant n’en déplaise à nos versatiles journalistes.

Yeasayer en première partie : guitares, platines et modernité, ouvre le bal. Beck s’ensuit avec ses cheveux filasses sur les épaules, blond-roux, une chemise à gros carreaux noirs et blancs qui lui pend sur les genoux, un gilet chiffonné crypto-baba et de grosses lunettes roses qui seront rapidement emportées par le rythme des premières mesures. Il est épaulé par une guitariste rythmique, mimi tout plein, genre latinos tressautante qui déplie ses doigts fins sur les cordes ; d’un bassiste maigrichon looké instituteur attardé style Costello ; un clavier sur-vitaminé qui danse sur son estrade autant qu’il ne joue et fait choir son ordinateur au début du set, rafistolé ensuite à grand renfort d’adhésif par un roady inquiet, et un batteur-cogneur.

Au milieu de la tourmente déclenchée par ses musiciens dynamiques, notre compositeur californien affiche une imperturbable sérénité, accroché à sa vieille guitare éraflée. Tout valdingue autour de lui avec une joyeuse énergie et Beck dirige cette entreprenante cacophonie avec malice, donnant le ton de sa musique, toute en cassure de rythmes et d’harmonies, assaisonnant cette musique syncopée et nerveuse de solos tranchants.

Sa voix relativement anonyme psalmodie des textes mystérieux, entre rapp et lecture sacrée, sur une rythmique à réveiller les morts. Poursuivant son chemin de traverse, le groupe nous délivre une étrange fusion des influences musicales de son leader : hip-hop, électro, blues et rock. Un artiste original et surprenant qui déclare ne pas être un véritable artiste pop et vouloir plus que tout « faire quelque chose avec David Bowie… un trésor vivant ». On est impatient de cette collaboration espérée. En attendant nous eûmes un concert propre et carré, ingénieux et malin, on ne demandait que ça !

Tardieu Laurence, ‘Puisque rien ne dure’.

Sortie : 2006, Chez : . 120 pages de douleur et de tristesse : un couple perd sa fille de 6 ans, disparue jamais retrouvée, se sépare quinze ans pour affronter l’absence, chacun de son coté, chacun à sa façon. Et au bout de cette séparation elle, en phase terminale d’un cancer, le rappelle pour évoquer ensemble l’enfant disparue. Elle part sur ces souvenirs et lui retrouve le courage qui lui avait fait défaut tout au long de ces quinze années pour ramener sa fille au cœur de sa vie. L’écriture de Laurence Tardieu est précise et émouvante pour décrire l’indicible.

Chandernagor Françoise, ‘La voyageuse de nuit’.

Sortie : 2007, Chez : . Quatre sœurs se retrouvent pour accompagner leur mère jusqu’au terme de sa longue agonie. C’est l’occasion de se raconter leurs histoires, celles du passé qui s’entrecroisent avec le présent, entre Paris, Sidney et l’Ardèche. La vie d’une famille comme les autres qui voit passer le temps, raconté avec l’humour, parfois grinçant, mais toujours tendre, de l’auteur.

Rouaud Jean, ‘Des Hommes Illustres’.

Sortie : 1993, Chez : . La vie ordinaire de l’après 2ème guerre mondiale dans le Bretagne profonde, en plein remembrement foncier. Le chef de famille courre la région à bord de sa 403 de voyageur-représentant de commerce et rejoint femmes et enfants le week-end. Il meurt brusquement dans les bras de sa famille. Le style extraordinairement subtil de Rouaud, ironique et tendre, rend captivante cette histoire banale qui est le tomme II d’une suite romanesque en 5 volumes.

Lou Reed – 2008/06/28 – Paris la Salle Pleyel

Lou Reed joue Berlin

Le film Berlin de Julian Schnabel est sorti à Paris en mars dernier et Lou est revenu à Paris avec son petit monde pour nous rejouer Berlin, le « disque punk ultime », Salle Pleyel… Rien à redire ou à changer par rapport à l’an passé, le concert s’est déroulé sur le même sombre tempo. Lou est toujours Lou, jeans et T-shirt brun, même moue boudeuse, toujours cette morgue désenchantée, une nouvelle guitare looké argentée-réfléchissante avec une espèce de cercle-poignée creusé dans la caisse, mais toujours cette voix poignante au service de compositions éternelles.

Le rappel a légèrement divergé du Palais des Congrès avec Rock ‘n’ Roll ainsi qu’une sublime et émouvante chanson (inconnue du chroniqueur) The Power of the Heart.

Le rédacteur du programme est particulièrement lyrique, plutôt habitué à Verdi qu’à l’underground : « de fait, Lou Reed n’explose pas mentalement, il implose artistiquement… »

Si Lou Reed repassait demain il faudrait y retourner. Il nous attire sans fin comme seuls les immenses artistes peuvent nous aimanter.

Lire aussi : Lou Reed – 2005/04/18 – Paris le Grand Rex

Björk – 2008/06/25 – Paris l’Olympia

Björk a fait repasser son Volta Tour par l’Olympia ce soir pour y filmer un DVD de cette tournée qui se termine. Un show assez similaire à celui de Rock en Seine l’an passé mais, loin des grands espaces de Saint-Cloud qui donnaient une dimension galactique à sa musique, quelle plaisir de revoir la petite fiancée de Paris dans un environnement si convivial, on se croirait dans notre salon au coin du feu pour profiter de cette personnalité musicale exceptionnelle, juste pour nous ! Et ce fut un assaut de couleurs et d’énergie. Une symbiose toujours étonnante entre la tradition du clavecin et la modernité d’incompréhensibles machines à sons, avec comme pont entre les deux, ce lutin créatif et tressautant. Son corps et sa voix semblent directement branchés sur les ordinateurs de ses musiciens, elle mime les rythmes de leurs machines en cisaillant l’air de ses avant-bras tel un guerrier samouraï au combat de sabre.

Elle entre sur scène habillée d’un collant argenté porté sur une robe chasuble aux couleurs de l’arc-en-ciel, comme le maquillage qui orne son front : guerrière, définitivement guerrière ! Puis au milieu du show, elle revient démaquillée, vêtue de froufrous roses. Comme l’an passé elle termine sur Declare Independance et scande «Make your own flag/  Raise youy flag » devant un public médusé. Je ne suis pas bien sûr que le message politique ne soit pas aussi une incantation à affirmer l’indépendance de sa propre personnalité, mais ce n’est pas grave, quelques spectateurs brandissent le drapeau tibétain en référence à son concert de Shanghai où elle a complété le refrain d’un « Free Tibet » retentissant. Un hurluberlu pavoise le drapeau libanais, cela ne peut pas faire de mal.

Comme dans son interview de 2007, elle laisse le choix de l’interprétation à son public qui s’égaye sur le boulevard des Capucines :

« Declare Independence is very confrontational… For me, every time its starts I just burst laughing. I’m finding a lot of people don’t take it that way, which is okay. I seem to have a warped sense of humor that me and my three friends can understand, it’s very local. This one dress, for example… But I guess it’s sort of taking the piss of being myself, feeling that confrontational. I wanted the lyric to be a mix of like if you’re saying to your friend, who happens to be going out with a terrible boyfriend, and you say to the girl, « Declare independence ! Don’t let them do that to you ! » [laughs] I just thought it’s so extreme, and so ridiculous to say. You know, « Make your own stamp ! Start your own currency ! »

And on the other hand, you can take that concept completely different. There’s this big thing you hear in the papers always in Iceland, that we were a Danish colony for like 600 years, and we got independence only half a century ago. And there’s still two Danish colonies, which is Farore Islands and Greenland. They’re still trying to get independent, and it’s just not happening. Greenland almost got independent, but then the Danish found oil there, so… It’s not gonna happen. [laughs] It’s sort of maybe a little bit of an anthem written to Greenland. » source : interview XFM, 05/04/2007

Sur le grimoire posé sur le clavecin est écrit : « Music donnum Dei ». On ne saurait si bien dire !

00. Intro – Brennið Þið Vitar/ 01. Earth Intruders/ 02. Hunter/ 03. Immature/ 04. Joga/ 05. I See Who You Are/ 06. Pleasure Is All Mine/ 07. Pagan Poetry/ 08. Vertebrae By Vertebrae/ 09. Where Is The Line/ 10. Who Is It/ 11. Oceania (Instrusmental)/ 12. Desired Constellation/ 13. Army Of Me/ 14. Innocence/ 15. Triumph Of A Heart/ 16. Bachelorette/ 17. Vökurö/ 18. Wanderlust/ 19. Hyperballad/ 20. Pluto Rappel Declare Independance

Radiohead – 2008/06/09 – Paris Bercy

 

 

C’est toujours avec une grande curiosité que l’on se rend à un concert de Radiohead, le groupe britannique mutant du rock d’aujourd’hui ; ce soir une foule pressée frétille d’impatience en investissant Bercy, quelques accros du ballon rond assistent dans les bistrots du coin aux dernières passes qui enterrent les footeux tricolores. Souriez, ce n’est que du sport et aujourd’hui Radiohead va vous offrir bien mieux.

L’immense scène est couverte par des rideaux de lianes suspendues qui vont s’avérer être des néons dans lesquels circulent, en sens parfois contraires, des flots de lumières telles des bulles dans un aquarium, en accord avec la musique, donnant au show une allure féérique et douce. Accrochés aux deux amplis du fond pavoisent des drapeaux tibétains.

Le groupe entre en scène pour des retrouvailles parisiennes avec un public qui les déifie depuis leurs débuts, les cœurs battent. Thom en veste blanche et jean noir, le cheveu hirsute, la barbe taillée, entame All I Need et enchaîne sur There There et Lucky, trois hymnes profonds tirés du cœur de la sombre et divagante inspiration ce groupe. Sa voix monte lentement dans le vaste hall accompagnée par une rythmique obsédante. Johnny quitte ses claviers et déchire Bercy sur le solo de guitare de Lucky : I feel my luck could change/ Pull me out of the aircrash. Notre chance nous la tenons d’être ici ce soir, le ton est donné, le show ne faiblira pas une seconde deux heures durant.

Un grand écran découpé en cinq carrés passe des images de la scène en noir et blanc avec des angles de prise de vue improbables, généralement des mini-caméras solidaires des micros ; on voit les bouches, les yeux, les poils de barbe et autres appendices de musiciens à l’œuvre. Et l’on assiste surtout à du grand œuvre ! Ce groupe soudé développe une musique d’une modernité telle que l’on s’étonne qu’il puisse remporter un tel succès populaire. Bonne nouvelle, au-delà du foot et de Madonna il reste encore un peu de place pour la création pure. Ces cinq bonhommes tournent et créent ensemble depuis des années, cela se voit et s’entend. On a l’impression d’un processus musical évident mais sophistiqué. La cassure est le maître mot de cette musique, celle de l’âme des disques qui se succèdent depuis quinze ans, celle des rythmes qui passent dans la même mesure d’une ballade romantique à un déchaînement métallique, celle des tonalités qui changent au cœur d’un même morceau. Tout est original chez ce groupe d’exception, et d’abord sa musique qui semble venir d’un autre monde, produite par des neurones d’un type nouveau, des textes souvent surréalistes, révélateur d’un monde intérieur complexe et d’une vision décalée, les livrets des disques sont à eux-seuls de véritables compositions artistiques, même le mode de diffusion de In Rainbows sur internet à un prix choisi par l’acheteur était novateur (et a d’ailleurs fait des émules : Nine Inchs Nails) !

In Rainbows, leur dernier disque est joué en totalité, le son est exceptionnel, l’énergie est débordante, ponctuée par des retours plus introspectifs sur Amnesiac et Kid A où Thom s’assied devant un piano droit. Le public suit partout où on l’emmène, vibrant lorsque Thom danse une tectonique de circonstance derrière son micro, souriant lorsqu’il fait des clins d’œil facétieux aux caméras, rêvant lorsque la musique s’étire en mélopées aériennes, déchaîné lorsque Johnny s’acharne sur les effets terrifiants de ses guitares électriques. Et chacun est bien sûr touché par la fragilité rémanente des compositions, même exprimées avec l’ardeur de l’électricité et de l’électronique.

Le show se termine sur un Bodysnatchers enfiévré qui laisse Bercy essoufflé alors que les musiciens disparaissent en coulisses.

Le premier rappel ouvre sur Exit Music, une émouvante ballade tirée de OK Computer : Thom seul à la guitare acoustique et de sa voix bouleversante narrant l’enlèvement d’une femme aimée des griffes familiales, puis Jigsaw et un faux départ sur Paranoid Android repris après un « sorry » de Thom souriant. On voudrait repousser la fin incontournable du show. Mais elle arrive avec Idioteque un morceau complexe tiré de Kid A qui clos en beauté (et en difficulté) le deuxième rappel du concert : Ice age coming/ Throw it in the fire !

Et le Palais de Bercy se vide de ses spectateurs époustouflés devant la performance hors du commun des Radiohead qui n’en finissent pas de nous surprendre.

Set list : All I Need/ There There/ Lucky/ Bangers’n Mash/ 15 Step/ Nude/ Pyramid Song/ Arpeggi/ The Gloaming/ My Iron Lung/ Faust Arp/ Videotape/ Morning Bell/ Where I End And You Begin/ Reckoner/ Everything In Its Right Place/ Bodysnatchers Rappel 1 : Exit Music (For A Film)/ Jigsaw Falling Into Place/ House Of Cards/ Paranoid Android/ Street Spirit Rappel 2 : Like Spinning plates/ You and whose Army ?/ Idioteque

Etienne Daho – 2008/06/07 – Paris l’Olympia

Bon, allez, cette fois-ci je me décide et vais voir Daho à l’Olympia. Après tout il est à Paris pour une semaine, nous sommes samedi soir, tout va bien, j’écoute ses disques depuis 20 ans, sans trop le dire, j’ai adoré Paris Ailleurs, alors c’est maintenant ou jamais !

Et je déboule au milieu d’une foule sympathique et multi-générationnelle. Pas de première partie, on attaque directement avec notre artiste. Le célèbre et lourd rideau rouge de l’Olympia s’ouvre, Daho est de dos, face à son groupe, réparti sur des estrades, batteur à gauche, bassiste au milieu et trois grâces aux cordes sur la droite, violon, alto et violoncelle. Ils démarrent sur un instrumental énergique dirigé par notre homme qui finalement se retourne vers nous, habillé de noir, un peu étriqué et djeuns mais élégant.

Le show est mené avec efficacité interrompu par les parlottes de notre artiste qui se révèle très bavard ce soir. Son dernier disque L’Invitation, récompensé meilleur album pop-rock 2008 aux Victoires de la Musique n’est pas celui que j’aurais primé si j’avais été jury, mais il est dans le veine de l’inspiration artistique de Daho, toujours empreinte de la nostalgie d’un passé narré comme heureux, souvent tournée vers des souvenirs d’amour et de regrets. Il évoque l’Algérie où il est né, les étés à Dinard, les premiers concerts à Rennes, ses potes de l’époque, ses émotions musicales, son père (Boulevard des Capucines).

Bien sûr nous il nous ramène aussi vers ses anciennes productions avec un Saudade qui claque comme le soleil dans les rues de Lisbonne qui ont inspiré cette chanson. Une Saudade qui est la marque de fabrique de Daho, cette indicible nostalgie portugaise du temps qui passe, des êtres que l’on a perdu ou que l’on est en train de perdre : Parfois aussi je m’abandonne/ Mais au matin les dauphins se meurent de saudade/ Où mène ce tourbillon, cette valse d’avions/ Aller au bout de toi et de moi Vaincre la peur du vide, les ruptures d’équilibre/ Si tes larmes se mêlent aux pluies de Novembre/ Et que je dois en périr, je sombrerai avec joie/ Saudade.

Et puis Ouverture, toujours qualifiée par Daho de « ma chanson préférée », une longue montée de tension qui illustre l’ouverture au Monde et aux autres du fait de l’amour passion : Il fut long le chemin/ Les mirages nombreux/ avant que l’on se trouve/ Ce n’est pas un hasard, /c’est notre rendez-vous/ pas une coïncidence.

Groupe irréprochable, Daho décontracté, atmosphère poétique et naïve, à mi-chemin entre variété et pop sucrée. Sa gestuelle discrète est en harmonie avec la musique, il ébauche quelques pas de danse assortis de déhanchements discrets, tendant ses mains ouvertes vers un public ému, croisant les bras devant son visage en un clin d’œil loureedien. C’est le parcours d’un garçon sensible et honnête qui titille la part romantique que chacun s’évertue à cacher au fond de soi. Il termine sur Cap Falcon et un retour sur Oran, sa ville natale, où il était voisin d’un certain… Yves Saint Laurent, autre prince de l’élégance fils de cette rive de la Méditerranée qui a inspiré tant d’émotion et de douleur !

Lire aussi : Daho Tout en haut

Isobel Campbell & Mark Lanegan – 2008/06/06 – Paris la Cigale

Isobel Campbell & Mark Lanegan, la Cigale, Paris, 06/06/2008

Isobel et Mark sont de retour avec un nouveau disque Sunday at Devil Dirt et une étape à la Cigale, en compétition ce soir avec Alanis Morissette au Zénith. Aux grandes orgues de la rockeuse canadienne nous avons préféré cette formation de chambre, la belle et la bête en huis clos dans cette si agréable salle de la Cigale.

Isobel Campbell, l’ex-chanteuse violoncelliste écossaise de Belle and Sebastian, et Mark Lanegan, ex-chanteur californien de Queens of the Stone Age, nous ont délivré une soirée de toute beauté, toute en subtiles nuances entre blues urbain et folk des grands espaces. Ils sont accompagnés d’un guitariste, d’un batteur et d’un bassiste/contrebassiste de qualité.

Un ange de blondeur avec une voix aérienne qui ne quitte son micro que pour nous déchirer l’âme avec l’archer de son violoncelle ; un homme sombre dont le chant monte des profondeurs du centre de la terre, là où le magma carbonise tout ce qui l’entoure. Tous deux semblent absents, sont fort peu diserts avec le public, pas souriant pour un sou, mais sans doute en symbiose avec l’atmosphère dégagée par cette musique, douce et mystérieuse.

Ce n’est pas grave, tous deux ne sont certainement pas des parangons de communication et ce n’est pas ce qu’on leur demande. Nous avons parcouru en leur compagnie une nouvelle étape de leur route musicale que l’on imagine déserte et sinueuse à travers les Highlands embrumées, et où à l’issue d’une longue balade humide on se retrouve au coin d’un grand feu craquant, juste pour vivre.

Warm up : Peter Greenwood

Portishead – Interview 2008

Propos recueillis par Astrid Karoual et Rémy Pellissier pour Evene.fr – Avril 2008

Après dix ans d’attente, voici enfin le retour du mythique groupe de Bristol, pionnier du trip-hop et auteur en 1994 de l’énorme tube ‘Glory Box’. Après ‘Dummy’ et ‘Portishead’, le trio livre aujourd’hui un joyau inclassable, sobrement intitulé ‘Third’, et remplit le Zénith de Paris pour deux concerts exceptionnels.

Sorti d’une période d’épuisement physique et mental, Portishead semble aujourd’hui avoir retrouvé l’envie de composer, d’écrire, de jouer et de tourner. Les trois Anglais défendent ‘Third’ comme un premier album, et s’apprêtent à investir les scènes du monde entier avec une joie non dissimulée. Rencontre avec les deux musiciens « têtes pensantes » du trio, Adrian Utley et Geoff Barrow, enthousiastes comme deux enfants parlant de leur nouveau jouet. Ils se coupent la parole, se complètent, répondent sans emphase à nos questions. Entretien avec des stars à la simplicité déconcertante…

Vous n’aviez pas enregistré depuis le live à Roseland en 1998. Qu’avez-vous fait pendant ces dix années loin des médias ?

Adrian Utley : Ce n’était pas le dernier concert que nous avons fait ensemble. Après ça, nous étions partis pour une très grande tournée à travers le monde pendant quelques années. Nous avons été très fatigués pendant longtemps. Nos rapports étaient devenus un peu tendus et on a parlé de faire une pause, de faire d’autres choses à côté.
Geoff Barrow : Oui, nous étions exténués et le but de ce nouvel album était de dire quelque chose de différent. On y avait pensé en 1999. Pendant une très longue période, nous avons ressenti un sentiment de vide, le sentiment de ne pas faire les choses pour les bonnes raisons.
AU : Mais nous avons fait des choses diverses qui nous font nous sentir mieux. On a su tirer quelque chose de toute cette période. En 2001, on avait commencé à révéler notre nouvelle musique en Australie. C’était bien mais ça ressemblait plus à de la musique de film qu’à un album. On a donc arrêté pour faire d’autres choses très différentes. Puis, en 2004, on a recommencé à écrire et le résultat était plus convaincant.
GB : Je suis d’accord, mais ça restait toujours difficile. En 2006, nous avons été contactés par la maison de disques. On leur a dit qu’on avait sept morceaux et une année plus tard nous en avions six supplémentaires. On avait donc beaucoup de matériel sonore et on a dû procéder à une sélection…
AU : Il a fallu détruire beaucoup de musique pour réaliser une oeuvre unique. Parfois, l’idée était de prendre trois morceaux pour n’en faire plus qu’un. C’était manifestement prolifique, mais ça a pris beaucoup de temps.
GB : Nous sommes vraiment ravis d’avoir fini. Pour moi c’est le meilleur disque qu’on ait réalisé, comme une sorte d’accomplissement. Nous en sommes très fiers.

Avez-vous ressenti une pression de la part de la maison de disques pour réaliser un nouvel album ?

GB : Nous avons toujours eu la chance d’avoir une certaine liberté.
AU : C’est vrai, bien que nous ayons vendu des disques sous contrat, nous n’avons jamais ressenti de la part d’une maison de disques la pression de faire quoi que ce soit d’une manière particulière.
GB : Artistiquement, on a toujours eu le contrôle. Personne ne nous a dit ce que nous devions faire, quelle musique nous devions écrire, quel clip nous devions réaliser. Des gens ont essayé, mais pas longtemps…
AU : Pour le premier album ‘Dummy’, on n’a pas fait les choses « à l’américaine ». On a juste fait appel à des amis qui nous aidaient sans nous dire quoi faire. Sinon, ça serait devenu ridicule…
GB : Surtout que les majors préfèrent investir dans des trucs comme James Blunt…
AU : J’adore James Blunt… C’est un génie !
GB : Je sais que tu l’adores… (rires)

Comment vivez-vous la forte attente du public pour ce nouvel album, après toutes ces années ?

GB : Nous ne voyons pas beaucoup le public ! Nous avons bien sûr un site internet et des blogs pour communiquer avec lui. Evidemment, les gens s’y intéressent, mais la pression, nous nous la mettons déjà nous-mêmes.
AU : Quand on se met à écrire de la musique, on n’a aucune idée de ce qui peut se dire alors on n’a pas vraiment de pression extérieure.

Comment réagissez-vous à la critique ?

GB : Tous les critiques ont tort. Ils écoutent un disque ou vont à un concert et cherchent à saisir de quoi vous parlez, qui vous êtes. C’est stupide !
AU : Le problème vient surtout de la question du trip-hop. Tout le monde veut classer, étiqueter, chercher quelle sorte de trip-hop nous faisons. Mais on ne raisonne pas comme ça. Une critique qui disserte là-dessus a forcément tort. En même temps, je serais intéressé de lire des mauvaises critiques de l’album car elles ont parfois raison sur certains points, quand le journaliste sait de quoi il parle.
GB : En fait, c’est une question d’opinion. Les gens s’intéressent à différents aspects. Certains adorent vraiment ‘Glory Box’. D’autres préfèrent ‘Machine Gun’. Tout dépend des préférences musicales.

L’album ‘Third’ est marqué par de nombreux changements au niveau des sons et des ambiances. Comment l’expliquez-vous ?

AU : C’est une façon naturelle de quitter ce qu’on était avant. Mais je pense que le sentiment partagé pendant la création a été le même que celui que nous avons toujours eu. Les nouveaux sons proviennent sûrement des musiques que nous écoutons, de nos sujets de discussion, de la façon dont nous pensons que la musique devrait être.
GB : Quand vous écoutez ‘Dummy’, ‘Portishead’, et enfin ‘Third’, vous pouvez voir la progression. C’est une progression naturelle. Parce que le son de ‘Dummy’ était absorbé par le « mainstream » et les médias, les gens se faisaient une idée de qui on était… Mais la manière dont on a procédé pour chaque morceau depuis le début est toujours la même.

Quelles sont vos références et inspirations actuelles ?

AU : Nous sommes allés régulièrement écouter les autres groupes dans les festivals. Et quand on écoute les groupes autour de nous, ils ont toujours d’une certaine manière un peu d’influence sur notre propre musique. Nous avons écouté de la musique électronique, expérimentale…
GB : Ou regardé des songwriters en cherchant l’inspiration pour nos propres chansons…
Si l’on se projette, comment aimeriez-vous être perçus dans dix ans par le public ?
GB : Comme un groupe révolutionnaire, précurseur ou simplement comme un bon groupe…
AU : J’aurai 60 ans…
GB : Et moi 45 ! (rires)

Arendt Hannah, ‘Eichmann à Jérusalem’.

Sortie : 1963, Chez : . Le livre écrit par Hannah Arendt sur le procès d’Adolph Eichmann jugé en Israël 15 après ses méfaits. La philosophe a assisté au premier mois du procès puis a mené un travail d’analyse de tous les documents présentés à ce procès. Elle se base sur le droit en éloignant l’émotion et la politique. Elle y raconte Eichmann comme un fonctionnaire moyen appliquant avec efficacité les directives nazis. Elle décrit la terrible banalité du mal. Elle relaie les questions longuement posées à Jérusalem sur l’absence de révolte du peuple massacré tout en expliquant que la où il eut résistance au rouleau compresseur nazi il y eut moins de barbarie (Bulgarie, pays scandinaves). Surtout, elle déclenche une immense polémique en démontant le mécanisme pervers mis en place par les nazis, et Eichmann en particulier, qui se sont appuyés sur des Comités juifs pour déporter et exterminer un peuple. La polémique est illustrée par la publication dans l’édition Quarto de Gallimard d’un foisonnante et éclairante correspondance avec Karl Jaspers et autres intellectuels, pro ou anti théorie Arendt.

Daho : « Imposer quelque chose »

Samedi 24 Mai 2008
Daho: « Imposer quelque chose »

Propos recueillis par Eric MANDEL
leJDD.fr

Dans la foulée de son dernier album, L’Invitation, Etienne Daho parcourt la France depuis trois mois -et jusqu’en décembre- dans le cadre d’une tournée intimiste dans des salles à dimension humaine. Il sera à l’Olympia à partir du 3 juin prochain. Le JDD.fr l’a rencontré lors de son passage à Rennes. Interview…

Daho tout en haut

Comment se déroule cette tournée?

C’est un marathon invraisemblable. On joue presque tous les soirs, à un rythme soutenu, avec parfois six concerts par semaine. Le show est très long, presque 2h30, c’est assez athlétique. Moi qui n’aime que les shows à l’anglaise d’une heure un quart! En tant que spectateur, je me fais chier au bout d’une heure et demie. La précédente tournée était bien plus courte car j’avais d’autres projets, notamment la production d’albums d’autres artistes. Et puis c’était une tournée des Zéniths dans les grandes villes. Une tournée très différente car elle était basée sur la dynamique très rock et brute de l’album Réévolution. Dans le show, il y avait beaucoup de tubes, ce qui est très pratique dans des salles comme le Zénith. Là, on a opté pour une tournée plus intimiste avec moins de tubes.

Fatigué des grandes salles?

J’aime beaucoup les Zéniths, mais je préfère les endroits faits pour la musique. Jouer dans une salle où l’on est ensemble dans une espèce de petite transe, entre nous. Et puis je veux voir les gens, c’est important pour moi. Je n’aime pas être comme un lapin dans les phares, ne rien voir.

Les 19 et 20 mai derniers, vous avez fait escale à Rennes pour deux concerts très chargés émotionnellement…

Je jouais à domicile. Rennes représente une partie très importante de ma vie. J’ai tout connu ici. Je suis arrivé ici, j’avais huit ans. Je venais d’Oran. Je suis née une seconde fois à Rennes. Mon premier concert, c’était à Rennes. Dans la salle où je viens de me produire. C’est un peu comme si le jeune homme débutant me demandait des comptes aujourd’hui. « Alors, est-ce que ça correspond au rêve qu’on avait tous les deux? ». La réponse est oui. J’ai exactement les mêmes envies, faire des chansons, m’exprimer, partager. En tout cas, j’essaye de me faire plaisir. Comme ce jeune homme à l’époque…

Durant le concert, vous avez évoqué, avec la chanson Promesses, le souvenir de ce premier concert donné il y a 25 ans. Nostalgique?

Je n’ai aucune nostalgie, j’ai été heureux de retrouver l’endroit intact… il n’a pas bougé. A l’époque, j’avais fait cinq titres qui allaient devenir les chansons de Mythomane, mon premier album. Les Modern Guys faisaient les choeurs. Le groupe Marquis de Sade m’accompagnait. Son leader, Franck Darcel fut le premier à m’aider pour mes premières maquettes. Et ils étaient là à Rennes pour mon concert… Mon premier concert, c’était le grand plongeon, comme un saut en parachute, je m’étais fait violence, car je ne suis pas vraiment exhibitionniste, ce n’est pas le fond de ma nature. J’avais vomi avant le concert. Et en fait j’ai eu de très bonnes critiques, ça m’a permis de signer après avec une maison de disques. Je n’avais jamais fait de concert, sinon durant une scène aux toutes premières Transmusicales. Je jouais dans une espèce de groupe à géométrie variable, on faisait n’importe quoi, une sorte de happening. Et j’étais là, tellement bourré, pas loin du coma éthylique, et j’ai eu le hoquet pendant tout le concert, les gens croyaient que c’était la peur, en fait, non j’avais trop bu.

Durant votre tour de chant, vous parcourez 25 ans de carrière. Comment vous choisissez les chansons d’un concert?

Toutes les chansons sont la somme d’un tout. Ma discographie, c’est un livre et chaque album serait le chapitre de ce même livre. Le but était aussi de rendre digeste un concert long de deux heures et demi. J’ai pris au moins six mois pour déterminer la set-list. J’ai répété une quarantaine de chansons pour n’en retenir qu’une trentaine. L’objectif de base était de ne pas faire dans la nostalgie. Je suis un homme d’aujourd’hui avec un nouvel album que j’adore jouer sur scène. Il existe une cohérence à le mélanger avec d’anciennes chansons. Certaines se répondent, se complètent, sont en rupture, alternent légèreté et gravité… En fait, j’essaye d’imposer quelque chose. On passe par plein d’endroits et plein de moments. Le début du show ne tend pas la main, il n’y a pas de flatterie, aucune drague. Les gens sont un peu impatients, ils ont envie de bouger, de témoigner des choses… Mais c’est bien de retenir, de ne pas être dans une démarche facile. Au bout d’un moment, c’est bien aussi de les attraper par le slip et de dire: « bon voilà, on se lâche! ».

L’Invitation est un album assez hédoniste…

Oui, globalement, c’est « lâchons nous, bouffons la vie ». C’est le mot d’ordre de l’album: Carpe Diem. C’est sans doute le côté oriental que j’ai en moi, même de façon inconsciente… La vie est courte, on a souvent l’impression d’être immortel. Quelle erreur! Gamin, en Algérie, pendant la guerre d’indépendance, j’ai vu la mort de très près. J’étais dans l’appartement avec ma mère et ma soeur, l’appartement brûlait, j’ai failli me faire buter. J’avais quatre ans… Je me sens vraiment un survivant, j’ai failli mourir plusieurs fois. Très tôt, j’ai vécu avec cette conscience aiguë de la fragilité de la vie et de l’urgence de la protéger et d’en profiter.

L’une de vos chansons débute par cette phrase: « Je suis escorté par la chance ». C’est la clef de votre longévité?

Certainement. Je reviens de loin, je suis passé à travers beaucoup de choses, sans avoir altéré ou abîmé la personne que je suis vraiment. J’ai eu la chance de pouvoir avancer dans ma vocation. J’en suis excessivement conscient. J’ignore d’où elle vient, cette « baraka »… En même temps, la chance, ça se cultive. Elle n’arrive jamais par hasard. Il faut aussi savoir la provoquer.

Morcheeba – 2008/05/15 – Paris le Grand Rex

Morcheeba au Grand Rex, une autre création britannique de Trip Hop, plus pop que hop, un peu à la traîne des Portishead et Massive Attack, animé par les deux frères Godfrey l’un aux platines et le deuxième à la guitare. Les vocaux sont assurés par des chanteuses recrutées au fur et à mesure des disques, plutôt interchangeables. La dernière venue est française, jolie et bonne musicienne.

Morcheeba c’est un groupe charmant qui nous fait évoluer dans une atmosphère éthérée et électronique, les guitares planent, les overdubs pullulent, le DJ mixe, et le tout donne un paquet cadeau bien emballé, un plaisir éphémère, une élégance distinguée. Il est en principe de bon ton de regretter la première chanteuse du groupe, Skye, black et soul, une Sade rajeunie ; sa remplaçante hexagonale tient largement la route.

Ne boudons pas notre plaisir la soirée est douce, la musique glisse naturellement sur nous comme nos postérieurs le skaï craquelé des fauteuils du Grand Rex. La machine électronique tourne rond, les musiciens d’amusent, le temps passe sans histoire, la performance est agréable. On ne gardera pas un souvenir éternel de ce concert mais juste la mémoire d’une soirée parisienne sans histoire.

Première partie : Martina Topley Bird.

Portishead – 2008/05/06 – Paris le Zénith

C’est le deuxième et dernier concert des Portishead au Zénith ce soir. Ils étaient attendus comme le Messie depuis bientôt dix années. La planète parisienne hip-hop était fébrile ces dernières semaines à l’idée de ces retrouvailles, après avoir découvert Third, leur troisième et dernier disque, quelques jours auparavant.

Kling Klang, un groupe de chevelus écossais fait la première partie avec un déchaînement de claviers, guitares et d’électronique. Plutôt étrange et dissonant, mais intéressant.

Puis Portishead débarque sur une scène sobre, avec trois écrans tendus au fond qui passeront les musiciens en rendu kaléidoscopique, principalement Beth accrochée à son micro, tel un oiseau à sa branche, avec en alternance les images grises des différentes noirceurs du Monde.

Sur scène le trio historique est accompagné de trois musiciens supplémentaires qui s’installent derrière Adrien Utley, embonpoint et guitares, et Geoff Barrow & platines. A peine les lumières éteintes ils déplient le tapis scintillant de l’intro brésilienne de Silence pendant que Beth, toute de noir vêtue, entre en scène. Elle tourne d’abord le dos au public, face à la batterie, en une attitude qu’elle reprendra souvent lorsque les chants lui en laissent le loisir. Puis, enfin, face à nous entame de sa voix douce : Tempted in our minds/ Tormented inside lie/ Wounded, I’m afraid/ Inside my head/ Falling through changes/ Did you know when you lost/ Did you know when I wanted/ Did you know what I lost/ Do you know what I wanted.

Immédiatement et définitivement le Zénith tombe sous le charme étrange de cette femme que l’on imagine fragile et dont la voix gracile (mixée un peu faiblement au début du concert) monte vers le ciel avec un vibrato si particulier. L’atmosphère dans la salle est à la ferveur religieuse et chacun se laisse imprégner de ces notes mélancoliques posées sur le beat trip hop qui a fait la célébrité de Bristol, la ville qu’ils partagent avec les Massive Attack. Il émane de cette chanteuse un magnétisme qui s’insinue au plus profond de votre âme et donne le sentiment de recevoir en direct toute l’émotion qui exsude de son être : Wild, white horses/ They will take me away/ And the tenderness I feel/ Will send the dark underneath/ Will I follow.

Telle la photo verdâtre d’une forêt d’antennes qui illustre l’intérieur de la couverture de Third, le groupe lâche dans l’espace les ondes mystérieuses d’une musique à la modernité assumée. Un déroulé de leurs trois disques nous est offert, d’une égale qualité.

Beth est à l’aise dans la tempête des mots et la houle démoniaque du rythme. Telle le Goéland, elle nous enlace dans ses ailes froides pour nous accompagner dans l’œil du cyclone d’une musique que ses comparses mettent un point d’honneur à jouer hypnotique à grand renfort de guitares grinçantes et de computers créatifs, comme pour rendre son phrasé encore plus subtil et sa présence toujours plus évanescente.

Fasciné par cette personnalité aussi immobile que captivante, on se laisse flotter sur l’écume de la haute mer d’un trip hop qui atteint là des sommets de perfection. Après 90 mn d’harmonies en mode nostalgique, envahis d’une torpeur grisante, on ne sait trop s’il s’agit de tristesse ou simplement d’une alchimie artistique qui tape au cœur de nos sentiments. On hésite à se sentir déprimés mais on voit Beth, hilare, descendre dans la fosse aux fans et l’on se souvient que tout ceci n’est qu’un moment de musique exceptionnel qui se termine en apothéose sur We Carry On.

Set list : Silence/ Hunter/ Mysterons/ The Rip/ Glory Box/ Numb/ Magic Doors/ Wandering Star/ Machine Gun/ Over/ Sour Times/ Nylon Smile/ Cowboys Encore : Threads/ Roads/ We Carry On

ECHENOZ Jean, ‘Je m’en vais’.

Sortie : 1999, Chez : Editions de Minuit.

Un galeriste traîne sa lassitude entre ses maîtresses, son inspectrice des impôts et ses voyages aux longs cours à la recherche de nouvelles œuvres. Il quitte tout ce qu’il approche mais ne s’en porte pas plus mal. Une écriture subtile pour narrer la vie nonchalante, apparemment sans saveur de Ferrer, mais finalement pleine de surprises. Un prix Goncourt en 1999 pour ce court roman.

Mademoiselle K – 2008/04/28 – Paris la Cigale

Ouahouhhhhhhhhh ! Mademoiselle K nous offre ce soir avec son groupe un déchaînement de guitares, d’énergie et d’humour. Une patrouille de 4 musiciens qui jouent (très) fort et électrique, Katherine en chef d’escadrille, grande liane en cuir noir qui ouvre le feu sur une Cigale bourrée à craquer et enthousiaste.

Parisienne gouailleuse, 20 ans et quelques, au piano et à la guitare depuis l’enfance, des allures de Patti Smith du XXIème siècle, une musique brute et tendre, les Clash tendance féministe. Les riffs rageurs couvrent des textes touchants et révoltés. Son premier disque Ca me vexe est joué en rafale, le prochain, Jamais la Paix, annoncé pour juin est dévoilé sur le même rythme.

1 heure trente de décibels et de sueur, seulement ralentie par quelques intermèdes à la guitare électro-acoustique. Un rappel torride démarré par une longue intro électrique, à genoux, pour Final : Même quand je ferme les yeux, je vois les gens/ et j’imagine vos vies où vous étiez là juste avant/ Pourquoi vous êtes venus ici ?/ Pourquoi vous êtes restés ?/ C’est que ça vous a plu ?/ Est ce que ça vous a plu ?/ Est-ce que vous reviendrez ?/ Est-ce que tu reviendras ?

Oui, oui, oui hurle la Cigale tressautante pour faire revenir K. Seule en scène avec sa collerette noire elle joue Space Oddity de Bowie, juste pour nous, tout doucement, mais soudain la voix de Major Tom crie dans l’espace intersidéral lorsqu’il réalise… qu’il ne reviendra plus.

Blonde Redhead – 2008/04/17 – Paris le Bataclan

Les Blonde Redhead nous ont offert ce soir une très troublante prestation musicale et artistique, à laquelle peu nombreux parmi les spectateurs ont pu rester insensibles.

Devastations, un trio australien, donne le la avec un warm-up sombre et technoïde, composé de guitares larsénisantes et obsédantes. Three imaginary boys déployant leur créativité électrique dans l’univers du chaos.

Les Blonde que l’on avait vus à Paris en 2007 en première partie de Air au Zénith sont cette fois-ci le point d’orgue de la soirée. Fruit de la rencontre artistique d’une paire de jumeaux italiens guitare-voix/ batterie et d’une chanteuse japonaise, enregistrant à New-York, le trio égrène la scène musicale arty de ses productions novatrices et délicates depuis une petite douzaine d’années.

Après l’entrée en scène du duo italo-masculin-frisotant du groupe, Kazu débarque habillée d’une robe blanche et courte, brodée façon inuit urbain, les cheveux longs et raides, une frange masquant ses yeux. Elle s’empare d’une bass et lance Falling Man chanté par Amadeo le guitariste solo. Ils échangeront tout au long du show bass, guitare et vocaux en une étonnante symbiose, marque d’un fructueux travail de groupe et de composition. Kazu passe parfois au clavier tout en continuant à chanter, assise ou debout. La formation la plus efficace et la plus envoutante reste Amadeo à la guitare et Kazu au chant/ bass ou clavier.

Les lumières sont tamisées tout au long du show, entretenant cette atmosphère entre deux eaux dans laquelle se coule si bien cette musique aux couleurs obscures mais aériennes.

Les guitares sont stridentes, agiles et traitées grands espaces. Au-delà du déchaînement électrique des cordes, la voix de Kazu flotte bien haut dans les nuées et se propage sur nos épidermes ultra-sensibilisés par une telle énergique harmonie. Une espèce de fusion délicieuse qui nous emmène au paradis d’un rock subtil et dérangeant.

Et lorsque soudain au détour d’un morceau Kazu se prend à danser elle plonge alors dans une transe solitaire et extatique que l’assemblée s’essaye à partager, mais elle est tombée de l’autre coté de notre réalité, dans un monde qui est le sien, toujours reliée à son public par cette voix transcendante qui nous touche au but, telle une éruption solaire se propageant à travers le vortex de nos sentiments. D’une sensualité déchirante ses pas de danse la promènent sur la scène derrière la cascade de ses cheveux brun-roux. Elle est ailleurs, dans son propre espace, celui de l’intimité de l’artiste où l’on est à la limite de se sentir incongru. Elle est touchante, gracile, débridée, sauvage, et chante si divinement sur une guitare new age parfaitement placée. Lorsqu’elle passe le relais du chant le show reste fascinant, la voix masculine d’Amadeo, tendue et haut perchée, est également troublante comme le reste Kazu concentrée sur ses cordes et ses mouvances.

Les albums 23 et Misery is A Butterfly constituent l’essentiel de l’inspiration de ce concert (personne ne s’en plaindra) mené tambour battant, qui monte en intensité jusqu’à l’explosion finale de deux rappels exceptionnels chantés par Kazu. Sa voix émouvante, forcée dans les aigus, toujours à la limite de la brisure, susurre des paroles mystérieuses sur la guitare d’Amadeo. 23 est une perle de jade offerte dans son écrin velouté : Twenty three seconds/ All things we love will die/ Twenty three magic/ If you can change your life/… / He was a friend of mine/ He was a son of god/ He was a son of a gun/ He was a son of god. La sale frissonne d’émotion et s’accroche jusqu’à Misery is A Butterfly pour revenir en douceur vers un peu de sérénité et l’atmosphère douce-amère diffusée par la musique ce groupe.
Quelques minutes après le retour des lumières, Kazu redescendue sur notre planète, s’assied sur le bord de la scène pour signer des autographes.

Set list: Falling Man/ Dr. Strangeluv/ Spring And By Summer Fall/ In Particular/ SW/ The Dress/ Melody Of Certain Three/ Equus/ 10/ (We Are a Real Team) Harry and I
Encore1: Publisher/ 23/ Melody
Encore2: Silently/ Misery Is A Butterfly