Quoi de neuf ?

Morcheeba – 2008/05/15 – Paris le Grand Rex

Morcheeba au Grand Rex, une autre création britannique de Trip Hop, plus pop que hop, un peu à la traîne des Portishead et Massive Attack, animé par les deux frères Godfrey l’un aux platines et le deuxième à la guitare. Les vocaux sont assurés par des chanteuses recrutées au fur et à mesure des disques, plutôt interchangeables. La dernière venue est française, jolie et bonne musicienne.

Morcheeba c’est un groupe charmant qui nous fait évoluer dans une atmosphère éthérée et électronique, les guitares planent, les overdubs pullulent, le DJ mixe, et le tout donne un paquet cadeau bien emballé, un plaisir éphémère, une élégance distinguée. Il est en principe de bon ton de regretter la première chanteuse du groupe, Skye, black et soul, une Sade rajeunie ; sa remplaçante hexagonale tient largement la route.

Ne boudons pas notre plaisir la soirée est douce, la musique glisse naturellement sur nous comme nos postérieurs le skaï craquelé des fauteuils du Grand Rex. La machine électronique tourne rond, les musiciens d’amusent, le temps passe sans histoire, la performance est agréable. On ne gardera pas un souvenir éternel de ce concert mais juste la mémoire d’une soirée parisienne sans histoire.

Première partie : Martina Topley Bird.

Portishead – 2008/05/06 – Paris le Zénith

C’est le deuxième et dernier concert des Portishead au Zénith ce soir. Ils étaient attendus comme le Messie depuis bientôt dix années. La planète parisienne hip-hop était fébrile ces dernières semaines à l’idée de ces retrouvailles, après avoir découvert Third, leur troisième et dernier disque, quelques jours auparavant.

Kling Klang, un groupe de chevelus écossais fait la première partie avec un déchaînement de claviers, guitares et d’électronique. Plutôt étrange et dissonant, mais intéressant.

Puis Portishead débarque sur une scène sobre, avec trois écrans tendus au fond qui passeront les musiciens en rendu kaléidoscopique, principalement Beth accrochée à son micro, tel un oiseau à sa branche, avec en alternance les images grises des différentes noirceurs du Monde.

Sur scène le trio historique est accompagné de trois musiciens supplémentaires qui s’installent derrière Adrien Utley, embonpoint et guitares, et Geoff Barrow & platines. A peine les lumières éteintes ils déplient le tapis scintillant de l’intro brésilienne de Silence pendant que Beth, toute de noir vêtue, entre en scène. Elle tourne d’abord le dos au public, face à la batterie, en une attitude qu’elle reprendra souvent lorsque les chants lui en laissent le loisir. Puis, enfin, face à nous entame de sa voix douce : Tempted in our minds/ Tormented inside lie/ Wounded, I’m afraid/ Inside my head/ Falling through changes/ Did you know when you lost/ Did you know when I wanted/ Did you know what I lost/ Do you know what I wanted.

Immédiatement et définitivement le Zénith tombe sous le charme étrange de cette femme que l’on imagine fragile et dont la voix gracile (mixée un peu faiblement au début du concert) monte vers le ciel avec un vibrato si particulier. L’atmosphère dans la salle est à la ferveur religieuse et chacun se laisse imprégner de ces notes mélancoliques posées sur le beat trip hop qui a fait la célébrité de Bristol, la ville qu’ils partagent avec les Massive Attack. Il émane de cette chanteuse un magnétisme qui s’insinue au plus profond de votre âme et donne le sentiment de recevoir en direct toute l’émotion qui exsude de son être : Wild, white horses/ They will take me away/ And the tenderness I feel/ Will send the dark underneath/ Will I follow.

Telle la photo verdâtre d’une forêt d’antennes qui illustre l’intérieur de la couverture de Third, le groupe lâche dans l’espace les ondes mystérieuses d’une musique à la modernité assumée. Un déroulé de leurs trois disques nous est offert, d’une égale qualité.

Beth est à l’aise dans la tempête des mots et la houle démoniaque du rythme. Telle le Goéland, elle nous enlace dans ses ailes froides pour nous accompagner dans l’œil du cyclone d’une musique que ses comparses mettent un point d’honneur à jouer hypnotique à grand renfort de guitares grinçantes et de computers créatifs, comme pour rendre son phrasé encore plus subtil et sa présence toujours plus évanescente.

Fasciné par cette personnalité aussi immobile que captivante, on se laisse flotter sur l’écume de la haute mer d’un trip hop qui atteint là des sommets de perfection. Après 90 mn d’harmonies en mode nostalgique, envahis d’une torpeur grisante, on ne sait trop s’il s’agit de tristesse ou simplement d’une alchimie artistique qui tape au cœur de nos sentiments. On hésite à se sentir déprimés mais on voit Beth, hilare, descendre dans la fosse aux fans et l’on se souvient que tout ceci n’est qu’un moment de musique exceptionnel qui se termine en apothéose sur We Carry On.

Set list : Silence/ Hunter/ Mysterons/ The Rip/ Glory Box/ Numb/ Magic Doors/ Wandering Star/ Machine Gun/ Over/ Sour Times/ Nylon Smile/ Cowboys Encore : Threads/ Roads/ We Carry On

ECHENOZ Jean, ‘Je m’en vais’.

Sortie : 1999, Chez : Editions de Minuit.

Un galeriste traîne sa lassitude entre ses maîtresses, son inspectrice des impôts et ses voyages aux longs cours à la recherche de nouvelles œuvres. Il quitte tout ce qu’il approche mais ne s’en porte pas plus mal. Une écriture subtile pour narrer la vie nonchalante, apparemment sans saveur de Ferrer, mais finalement pleine de surprises. Un prix Goncourt en 1999 pour ce court roman.

Mademoiselle K – 2008/04/28 – Paris la Cigale

Ouahouhhhhhhhhh ! Mademoiselle K nous offre ce soir avec son groupe un déchaînement de guitares, d’énergie et d’humour. Une patrouille de 4 musiciens qui jouent (très) fort et électrique, Katherine en chef d’escadrille, grande liane en cuir noir qui ouvre le feu sur une Cigale bourrée à craquer et enthousiaste.

Parisienne gouailleuse, 20 ans et quelques, au piano et à la guitare depuis l’enfance, des allures de Patti Smith du XXIème siècle, une musique brute et tendre, les Clash tendance féministe. Les riffs rageurs couvrent des textes touchants et révoltés. Son premier disque Ca me vexe est joué en rafale, le prochain, Jamais la Paix, annoncé pour juin est dévoilé sur le même rythme.

1 heure trente de décibels et de sueur, seulement ralentie par quelques intermèdes à la guitare électro-acoustique. Un rappel torride démarré par une longue intro électrique, à genoux, pour Final : Même quand je ferme les yeux, je vois les gens/ et j’imagine vos vies où vous étiez là juste avant/ Pourquoi vous êtes venus ici ?/ Pourquoi vous êtes restés ?/ C’est que ça vous a plu ?/ Est ce que ça vous a plu ?/ Est-ce que vous reviendrez ?/ Est-ce que tu reviendras ?

Oui, oui, oui hurle la Cigale tressautante pour faire revenir K. Seule en scène avec sa collerette noire elle joue Space Oddity de Bowie, juste pour nous, tout doucement, mais soudain la voix de Major Tom crie dans l’espace intersidéral lorsqu’il réalise… qu’il ne reviendra plus.

Blonde Redhead – 2008/04/17 – Paris le Bataclan

Les Blonde Redhead nous ont offert ce soir une très troublante prestation musicale et artistique, à laquelle peu nombreux parmi les spectateurs ont pu rester insensibles.

Devastations, un trio australien, donne le la avec un warm-up sombre et technoïde, composé de guitares larsénisantes et obsédantes. Three imaginary boys déployant leur créativité électrique dans l’univers du chaos.

Les Blonde que l’on avait vus à Paris en 2007 en première partie de Air au Zénith sont cette fois-ci le point d’orgue de la soirée. Fruit de la rencontre artistique d’une paire de jumeaux italiens guitare-voix/ batterie et d’une chanteuse japonaise, enregistrant à New-York, le trio égrène la scène musicale arty de ses productions novatrices et délicates depuis une petite douzaine d’années.

Après l’entrée en scène du duo italo-masculin-frisotant du groupe, Kazu débarque habillée d’une robe blanche et courte, brodée façon inuit urbain, les cheveux longs et raides, une frange masquant ses yeux. Elle s’empare d’une bass et lance Falling Man chanté par Amadeo le guitariste solo. Ils échangeront tout au long du show bass, guitare et vocaux en une étonnante symbiose, marque d’un fructueux travail de groupe et de composition. Kazu passe parfois au clavier tout en continuant à chanter, assise ou debout. La formation la plus efficace et la plus envoutante reste Amadeo à la guitare et Kazu au chant/ bass ou clavier.

Les lumières sont tamisées tout au long du show, entretenant cette atmosphère entre deux eaux dans laquelle se coule si bien cette musique aux couleurs obscures mais aériennes.

Les guitares sont stridentes, agiles et traitées grands espaces. Au-delà du déchaînement électrique des cordes, la voix de Kazu flotte bien haut dans les nuées et se propage sur nos épidermes ultra-sensibilisés par une telle énergique harmonie. Une espèce de fusion délicieuse qui nous emmène au paradis d’un rock subtil et dérangeant.

Et lorsque soudain au détour d’un morceau Kazu se prend à danser elle plonge alors dans une transe solitaire et extatique que l’assemblée s’essaye à partager, mais elle est tombée de l’autre coté de notre réalité, dans un monde qui est le sien, toujours reliée à son public par cette voix transcendante qui nous touche au but, telle une éruption solaire se propageant à travers le vortex de nos sentiments. D’une sensualité déchirante ses pas de danse la promènent sur la scène derrière la cascade de ses cheveux brun-roux. Elle est ailleurs, dans son propre espace, celui de l’intimité de l’artiste où l’on est à la limite de se sentir incongru. Elle est touchante, gracile, débridée, sauvage, et chante si divinement sur une guitare new age parfaitement placée. Lorsqu’elle passe le relais du chant le show reste fascinant, la voix masculine d’Amadeo, tendue et haut perchée, est également troublante comme le reste Kazu concentrée sur ses cordes et ses mouvances.

Les albums 23 et Misery is A Butterfly constituent l’essentiel de l’inspiration de ce concert (personne ne s’en plaindra) mené tambour battant, qui monte en intensité jusqu’à l’explosion finale de deux rappels exceptionnels chantés par Kazu. Sa voix émouvante, forcée dans les aigus, toujours à la limite de la brisure, susurre des paroles mystérieuses sur la guitare d’Amadeo. 23 est une perle de jade offerte dans son écrin velouté : Twenty three seconds/ All things we love will die/ Twenty three magic/ If you can change your life/… / He was a friend of mine/ He was a son of god/ He was a son of a gun/ He was a son of god. La sale frissonne d’émotion et s’accroche jusqu’à Misery is A Butterfly pour revenir en douceur vers un peu de sérénité et l’atmosphère douce-amère diffusée par la musique ce groupe.
Quelques minutes après le retour des lumières, Kazu redescendue sur notre planète, s’assied sur le bord de la scène pour signer des autographes.

Set list: Falling Man/ Dr. Strangeluv/ Spring And By Summer Fall/ In Particular/ SW/ The Dress/ Melody Of Certain Three/ Equus/ 10/ (We Are a Real Team) Harry and I
Encore1: Publisher/ 23/ Melody
Encore2: Silently/ Misery Is A Butterfly

Goldfrapp – 2008/04/16 – Paris le Casino de Paris

Goldfrapp au Casino de Paris ce soir, salle distinguée pour concert aseptisé. Alison Goldfrapp, chanteuse britannique trentenaire nous délivre depuis le début du millénaire, en duo avec son compère Wil Gregory, une musique électro-pop basée sur une voix superbe et des compositions élégantes. Elle est venue jouer ce soir Seventh Tree son dernier album pour un public parisien connaisseur et empressé.

Syd Matters fait la première partie, un groupe français folkeu à la critique élogieuse, une entrée en matière un peu molle mais de qualité.

Le groupe de musiciens de Golfrapp entre ensuite en scène, tous de blanc vêtus, guitare/ violon-guitare/ bass/ batterie plus deux femmes claviers-voix/ harpe-claviers-voix. Alison arrive, perdue sous ses boucles blondes, habillée d’une espèce de nuisette rose d’Arlequin à pompons, portée plutôt courte. On l’a vue plus agressive dans ses tenues de scène… Mais qu’importe puisque Goldfrapp c’est d’abord une voix, racée, douce, harmonieuse portée par des mélodies mélancoliques, parfois doucereuses. Le groupe en arrière fond diffuse parfaitement l’accompagnement, les deux vestales claviers et harpe assurent les chœurs discrets et efficaces. Le light-show est simple, développant une atmosphère de clairière ombragée.

Comment ne pas tomber sous le charme d’une musique placée si parfaitement où elle doit être ? Tout est doux, c’est l’image d’un monde imaginaire forgé par une petite poupée sucrée, peut-être pas aussi naïve que l’on pourrait croire. C’est le choix d’une vision personnelle de la vie, d’une nostalgie douce-amère, d’un regard un peu flou sur ce qui nous entoure, d’un cheminement de traverse, d’un instinct de conservation où la perfection, la beauté sont érigées en méthode de survie.

Quelques poussées de tension aux rythmes plus ou moins disco amènent un peu d’énergie dans cet océan de douceur (Caravan Girl).

Alisson Goldfrapp, statue diétrichienne nous emmène avec elle au long de sa route d’éternité : Bring it on/ Come along/ On the road to somewhere/ Take our time/ Se the signs/ On the road to somewhere. Nous l’avons suivie ce soir, tous au comble du bonheur.

Set list : Paper Bag (Felt Mountain – 2000)/ A&E (Seventh Tree – 2008)/ Utopia (Felt Mountain – 2000)/ Cologne Cerrone Houdini (Seventh Tree – 2008)/ Satin Chic (Supernature – 2005)/ U Never Know (Supernature – 2005)/ Road To Somewhere (Seventh Tree – 2008)/ Eat Yourself (Seventh Tree – 2008)/ Little Bird (Seventh Tree – 2008)/ Monster Love (Seventh Tree – 2008)/ Number 1 (Supernature – 2005)/ Strict Machine (Black Cherry – 2003) Ecore Caravan Girl (Seventh Tree – 2008)/ Ooh La La (Supernature – 2005)/ Happiness (Seventh Tree – 2008)/ Some People (Seventh Tree – 2008)

Le Flyer

Brisa Roché – 2008/04/15 – Paris le Bataclan

Nous avons aimé Brisa Roché au Café de la Danse l’an passé ! Nous l’avons adorée ce soir au Bataclan, toujours avec son groupe tout de blanc vêtu, et toujours aussi bavarde… Rien n’a vraiment changé pour ce concert additionnel organisé, nous l’espérons, suite au succès rencontré en 2007. Ses parents américains sont dans la salle et ne sont pas les derniers à danser sur cette musique entrainante et sophistiquée.

Elle nous refait Takes et ses incursions dans The Chase. Elle est lumineuse et attendrissante avec sa voix pointue et sa chevelure choucroute. Elle nous emmène encore sans difficulté dans son monde merveilleux où nous la suivons d’un seul homme. Talent et simplicité restent ses marques de fabrique accompagnée par cette voix si particulière.

Brisa nous t’aimons ; et que la vie continue à t’inspirer cette attitude et cette musique qui font de tes concerts des soirées délicates et enchanteresses.

Mailer Norman, ‘Pourquoi sommes-nous au Vietnam ?’.

Sortie : 1967, Chez : . Le récit court et décapant d’une partie de chasse à l’ours familiale en Alaska. L’image d’une Amérique violente, rustre mais souvent victorieuse. Le Vietnam n’apparait formellement que dans la dernière phrase : « Réfléchis, Amérique à tête de cul, et médite un peu sur ton con. Peut-être comprendras-tu pourquoi nous sommes au Vietnam. » L’arrogance qui a mené au désastre vietnamien est présent dans chaque page.

Weyergans François, ‘Trois jours chez ma mère’.

Sortie : 2005, Chez : . Un roman pêle-mêle sur les angoisses de l’écrivain en mal d’inspiration, les phantasmes sexuels du quinquagénaire face à ses cheveux blancs, les peurs du fils devant sa mère qui ne va pas être éternelle, le tout narré avec humour et légèreté. Un prix Goncourt 2005, pas exceptionnel, mais agréable.

The Dø – 2008/03/20 – Paris la Cigale

Whaoooooh ! The Dø ce soir à la Cigale nous a apporté un grand bol d’air frais et d’énergie après le warm up de Ziveliorkestar, un groupe de cuivres méditerranéen façon Kustorica band qui a fait plus que chauffer la salle et plongé les spectateurs dans un joyeux boxon aux fraîcheurs de garigue.

L’intro de Playsround Hustle s’échappe des enceintes alors que des flashs tournoyants se substituent aux lumières falotes de la salle. Dan surgit des coulisses tel un diable de sa boîte, ses cheveux bouclés couverts par un Borsalino sombre, jean et chemise noirs, il sort une petite flûte de berger de l’Atlas qui déclame ses trilles alors qu’Olivia déboule sur scène, grande liane habillée d’un tutu doré porté sur une combinaison panthère, petite couette de cheveux bruns en fontaine sur la tête. Le batteur est surmonté par un amoncèlement de plateaux arabisants, de surfaces diverses sur lesquels il frappe de temps en temps agrémentant sa classique batterie  de sonorités incongrues.

We are not crazy/ … We are not shady/ We are not afraid of you adults…

mais déjà ils nous apparaissent gentiment cinglés, Dan assis sur ses claviers frappe sur sa bass sous son chapeau. Le La est donné par The Dø (désolé, je n’ai pas pu m’empêcher…), le ton d’une ambiance éclectique créée par ce trio multicolore, compositions délicieuses, chanteuse à la voix élastique, joie de vivre et originalité. Des accords souples et malins riffés sur une guitare blanche par Olivia qui laisse ses vocalises déborder du cadre convenu d’une chanteuse rock.

Tout leur(unique) disque défile dans une Cigale soubresautant de bonheur. Un sommet est atteint avec Aha repris en chœur par le public qui trépigne et se trémousse sur ce son grisant et ces accords tressautant :

This time you caught me alive, aha/ I had my head in the clouds, aha/ I thought no one could track me down/ Till I got shot in the back, aha.

Le show se termine alors qu’une bienfaisante et novatrice fantaisie a envahi la salle, laissant presque oublier le travail immense de ce trio de choc pour en arriver la. L’alliance du sud et du nord réunit sur le sol de la planète internet, conjoncturellement localisée à Paris, merci pour nous.

When Was I Last Home  joué en premier rappel sur un clavier apporté sur scène,  Bohemian Dances repris ensuite avec les cuivres serbo-croates.

The Dø, un heureux miracle de l’amour et de la musique, ces deux là font déjà un malheur. Bonny & Clyde sont de retour, passés de la mitraillette à la Fender. Il y a un an ils étaient inconnus et n’avaient jamais joué en concert comme nous le rappelle D avant d’entamer Stay (Juste a Little bit More) en final, joué par Ø sur sa guitare folk. Et ils reviennent pour un dernier salut à 3 devant l’audience conquise, séduite et impatiente des prochaines étapes.

Set list : Playground Hustle, Unissassi laulelet, The Bridge Is Broken, At Last !, How Could I ?, On My Shoulders, Trave Light, Crazy (Gnarls Barkley Cover), Tammie, Aha, Queen dot kong.

Encore : When was I last home, Bohemian Dances, Stay (Just A Little Bit More).

The Cure – 2008/03/12 – Paris Bercy

 

 

Ce soir à Bercy les Cure ont osé le concert évènement de 3h1/2 devant un public médusé, enthousiaste et multi-générationnel. Une très grande simplicité, quatre musiciens dont trois guitaristes, un light show dépouillé, pas de chichi ni d’artifice technique, juste la musique et la voix métallique de Robert Smith. Le best of d’une carrière de presque trente années, et même quelques nouveautés d’un prochain disque annoncé pour les mois à venir.

Quatre hommes de noir vêtu comme il sied à ces hérauts de la new wave, princes de la mélancolie. Robert, toujours les mêmes cheveux hirsutes, rouge aux lèvres et yeux cernés d’obscurité, Pierrot lunaire et timide. Simon Gallup, bassiste de toujours, collant et débardeur noirs sur muscles tatoués. Porl Thompson, guitar-hero au crâne chauve rayé de fines tranches de cheveux horizontales, habillé d’une combinaison moulante et tablier de forgeron, Nosferatu vaguement inquiétant. Jason Cooper, le blondinet de la bande qu’il a rejointe en 1994.

Lorsque les lumières s’éteignent la scène continue de clignoter comme un arbre de Noël et les Cure démarrent Plainsong, le morceau qui entame l’album Disintegration sorti en 1989, 18 ans déjà, l’âge de ma jeune voisine aux cheveux bleus turquoises qui déjà danse, danse, danse.

Plainsong un titre sombre, dans la lignée parfaite de l’inspiration de cette époque :

“I think it’s dark and it looks like rain” you said/ “And the wind is blowing like it’s the end of the world” you said/ “And it’s so cold it’s like the cold if you were dead”/ And there you smiled for a second…/ Sometimes you make me feel I’m living at the edge of the world/ It’s just the way I smile you said.

Un son profond envahit la cathédrale de Bercy, la voix cristalline de Smith perce au-dessus des guitares lancinantes. Le show est lancé, 15 000 spectateurs sont déjà en adoration.

La set list est un joyau finement ciselé, il n’y a rien à en retirer. Bien sûr, le concert aurait duré une heure de plus, quelques ajouts auraient pu être envisagés… Mais le show s’est clos au bout de 3 heures ½ ce qui est finalement bien peu pour ce groupe à la tête d’une discographie aussi phénoménale. 3 heures ½ de plongée en apnée dans l’univers trouble de ce groupe phare qui n’a pas quitté les sommets du box office depuis trente ans, grâce à la magie de son inspiration et loin des recettes du marketing. Une alchimie étrange qui fonctionne toujours de façon redoutable, fusion subtile de la mélancolie des mélodies et des mots avec la modernité des sons et des rythmes. L’absence de clavier et l’omniprésence des guitares donnent ce soir à cette formation sa pureté originelle du temps de Boys Don’t Cry.

Et au-dessus de tout la voix unique de Smith, criée, torturée, poussée dans ses derniers retranchements, en permanence au bord de la brisure, mixée en écho, sépulcrale. Une alchimie qui rencontre le feeling d’une époque et en tout cas celui de Bercy ce soir…

L’enchaînement Push, How Beautiful You Are… (avec en fond de scène Notre Dame de Paris projetée sur les écrans), Friday I’m in Love, In between Days, Just Like Heaven déclenche le feu sur l’assemblée. Ma voisine coiffe bleue des mers du sud continue à danser, danser, danser, déclamant les paroles de ces chansons sans en oublier une rime.

Le show nous emmène sans répit jusqu’à un Disintegration étiré à l’infini alors que défilent sur les écrans toutes les images de la noirceur de notre bas monde. L’approche de la Fin accroît la fébrilité de tous et lorsque nos quatre Imaginery Boys s’en vont alors qu’un champignon atomique se dissout sur les écrans personne ne s’inquiète trop, nous savons qu’ils ont fait trois rappels à Marseille la semaine dernière. Ils en feront quatre ce soir pour Paris…

A eux seuls ces rappels sont un concert dans le show, la sélection parfaite des tubes du groupe. Et lorsque que démarre Play For Today, Bercy hurle son soutien et son émotion, cheveux turquoises défaille et appelle une copine sur son mobile pour lui passer l’intro en live : Ohhhhh Oh Oh, Ohhhhh Oh Oh… It’s not a case of doing what’s right/ It’s just the way I feel that matters… Ohhhhh Oh Oh, Ohhhhh Oh Oh…. Bob appuie ses riffs sur sa guitare noire et sourit presque joyeusement devant 15 000 fans prosternés. S’en suivent des versions d’une incroyable énergie de Three Imaginary Boys, Fire in Cairo, Boys Don’t Cry, Jumping Someone Else’s Train, Grinding Halt, 10:15 Saturday Night, Killing An arab.

On a peur de devoir en rester là cette fois-ci mais ils reviennent une quatrième fois “We just have time for one more” et de terminer sur Faith ce qui nous ramène au troisième album du groupe en 1981. C’est ce qu’il fallait pour faire redescendre la tension, revenir à la mélancolie fondatrice des Cure et clôturer un concert d’anthologie. Trois notes de guitares en mode mineur sur une bass obsédante :

No-one lifts their hands/ No-one lifts their eyes/ Justified with empty words/ The party just gets better and better…/ I went away alone/ With nothing left/ But faith.

Robert Smith salut une dernière fois, gêné derrière sa crinière ébouriffée et puis s’en va, nous laissant planer bien haut sur la démonstration éblouissante de son immense talent.


Petite faute de goût, un étendard au couleur du club de fouteballe de Reading soutenu par Bob. On pardonnera à ce poète hors norme cette incursion dans la vulgarité.


Faith

catch me if i fall
i’m losing hold
i can’t just carry on this way
and every time
i turn away
lose another blind game
the idea of perfection holds me…
suddenly i see you change
everything at once
the same
but the mountain never moves…

rape me like a child
christened in blood
painted like an unknown saint
there’s nothing left but hope…
your voice is dead
and old
and always empty
trust in me through closing years
perfect moments wait…
if only we could stay
please
say the right words
or cry like the stone white clown
and stand
lost forever in a happy crowd…

no-one lifts their hands
no-one lifts their eyes
justified with empty words
the party just gets better and better…

i went away alone
with nothing left
but faith


Patti Smith – Land 250

patti_smith_land250_2

Patti Smith poursuit son histoire avec la France et choisit la Fondation Cartier pour l’art contemporain pour y réaliser Land 250 l’exposition consacrée à ses photos, petits cailloux blancs semés au long d’une route droite qui nous mènent vers un univers sombre et poétique. Il faut prendre le temps de se pencher sur ces jalons d’une vie extraordinaire, sur ces signes qui ont guidé une artiste multiforme extrêmement séduisante.

Land 250 c’est le nom du Polaroid à soufflet qui l’accompagne dans la vie depuis le début des années 70 et qui est d’ailleurs exposé dans une vitrine. L’exposition se tient dans la pénombre du sous-sol. Les photos, exclusivement noir et blanc, format timbre poste, sont exposées sur les murs. Au centre trônent quelques fauteuils club sur un tapis et autour de ce salon de circonstance pendent des écrans translucides sur lesquels sont projetés des films (noir et blanc, en fait plutôt noir et gris), les spectateurs se tenant sous une espèce de dais qui sonorise la projection sans (trop) déranger le reste de l’assemblée.

On y voit la mise en image, plus ou moins scénarisée, de Summer Cannibals et surtout de Smells Like Teen Spirit, le classique de Nirvana repris au banjo sur l’album Twelve. A l’écran, les banjo boys croisent le chat de Patti qui se faufile au milieu des bibelots de son appartement, s’arrêtant face au buste de William Blake. D’ailleurs Blake est au générique à coté de Kurt Cobain, le lien est osé. Un autre film, Still Moving, est consacré à la légendaire séance de photos de Mapplethorpe (également réalisateur du court métrage) qui firent la couverture de Wawe. Patti est jeune, vêtue comme une vestale de voiles blancs et usés, dans une pièce toute en tentures immaculées. Elle prend des poses improbables sous la direction de son ami si cher. Et la session se termine en explosion de colère et de noirceur.

A Charleville-Mézières ont la voit errer sur la tombe d’Arthur Rimbaud (a bad seed with a golden spleen) et méditer dans ses toilettes au fond du jardin en récitant Une Saison en Enfer. Dans Long for the City elle déambule dans sa ville de New York, violée par Donald Trump, mais au cœur de laquelle elle retrouve encore le passé qui se mêle au présent dans une certaine harmonie urbaine.

Les photos nous promènent aux Etats-Unis et au cœur de la vieille Europe, tout est immobile et comme en sustentation, on y voit surtout des statuts et monuments, du flou et des gris, beaucoup de ces cimetières où sont enterrés les artistes qui l’inspirent et l’accompagnent : Virginia Woolf, Rimbaud, Blake, Whitman, Susan Sontag. Seules les images de ses enfants viennent donner un peu de vie à cet album morbide.

Des vitrines sont dédiées à des thèmes particuliers illustrés de ses notes personnelles prises sur des cahiers épars, des feuilles de papier attrapées au vol, des enveloppes récupérées, des lettres à Robert Mapplethorpe, des moments partagés avec Paul Bowles, des lettres d’amour à son mari Fred « Sonic » Smith ; des souvenirs de tous ces morts qui l’entourent et la hantent.

De son écriture difficilement lisible elle note :

[No] light without shadow/ Rimbaud was a rolling stone/ Are all the prophets persecuted?/ He was so damn Young

Et soudain, au détour d’un dessin, l’artiste apparaît, déambulant au milieu des objets et des images de sa vie, toujours habillée comme l’as de pique, ses éternels godillots rangers punky, jean extra-usé et veste avachie de garçonne, lunette ronde intello, chevelure embrouillée, s’arrête, prend le temps d’échanger 2 compliments et 3 remerciements avec le chroniqueur transis… Dieu descendu sur terre parle à ses apôtres !

Un montage irréel clôture l’exposition : des films de vagues agitées dans ce qui pourrait être l’entrée de New-York, projetés au mur et sur un grand écran tendu parallèlement au sol, et une longue récitation lyrique qui plongent le spectateur dans une sombre méditation poétique, seulement bercé par la voix grave de Patti et les mouvements de l’océan. C’est en anglais (sophistiqué) bien sûr, mais qu’importe, le sens est aussi dans la musique.

Une merveilleuse exposition (pour spécialistes tout de même) qui laisse un goût étrange, celui de l’univers d’une poétesse mélancolique qui a su transcender les ingrédients amers d’une vie underground. Une artiste qui pour survivre a plongé ses racines vers les étoiles pour y capter la sève de la création. Une grande Dame qui n’a jamais abdiqué (People Have the Power). On aime l’accompagner au long des proses de sa vie comme l’on aime passionnément la musique de cet ange beat, depuis plus de 30 ans, depuis Horses.

McCarthy Cormac, ‘La route’.

Sortie : 2006, Chez : . L’apocalypse a eu lieu il y a quelques années. La planète terre n’est que cendres, livrée à quelques survivants organisés en hordes barbares er cannibales. Un père et son fils errent dans ce chaos au cœur du néant, entourés de ruines, seulement animés de la volonté de survivre jusqu’au soir et d’atteindre le cote. McCarthy, écrivain de la noirceur humaine s’est ici dépassé, l’espoir est anéanti, l’ambiance est sinistre.

Littell Johnattan, ‘Les Bienveillantes’.

Sortie : 2007, Chez : . Un incroyable roman, prix Goncourt 2006, qui marquera la littérature de la barbarie après La Mort est mon Métier de Robert Merle et Le Choix de Sophie de William Styron. Cette fiction de Jonathan Littell narre le parcours d’un jeune nazi dans l’Europe de la deuxième guerre mondiale qui applique la solution finale tel un commercial développe son business plan. Dans les bagages de la Wehrmacht en route pour Moscou le SD « nettoie » l’arrière des lignes des juifs et des bolchéviques, en Ukraine puis dans le Caucase. Après cet objectif qu’il accomplit avec conscience et indifférence, le Dct. Aue vit les dernières jours du siège de Stalingrad où des supplétifs ukrainiens le guide au cœur de l’enfer. De retour à Berlin en 1944 il est chargé d’une mission pour redresser la productivité des camps de travail afin de faire tourner de façon plus efficace l’outil industriel d’un Reich déjà sur le déclin. Berlin 1945 c’est la fin.

Histoire dans l’histoire, celle d’une relation incestueuse avec une sœur jumelle et du rejet dévastateur d’une mère allemande finalement remariée avec un français, étapes qui ponctuent le cheminement fascinant et morbide du nazisme victorieux et décadent.

Cette fiction où le Dct. Aue croise la route de personnages réels est une somme de 1.400 pages à la documentation impressionnante sur cette époque. La fin est connue à l’avance mais les étapes qui y mènent sont décrites avec une minutie exceptionnelle. L’aspect fictionnel est largement dominé par les faits historiques. Le héros croise des personnages réels et s’immisce dans des évènements tout aussi dramatiquement vécus. Les raisonnements et justifications prêtés aux personnages sont terrifiants. C’est un roman bouleversant sur la banalité du fait génocidaire, à mettre entre toutes les mains.

Le style est aussi froid que le cœur du Dct. Aue. L’œuvre est gigantesque, surtout si l’on pense qu’il s’agit seulement du second roman de cet auteur de 40 ans, par ailleurs fils de Robert Littell, auteur de roman d’espionnage centrés sur la guerre froide. On est confondu devant la maturité du jeune Littell, devant la gravité du thème abordé et décrit avec tant de minutie. Un immense auteur est ainsi révélé.

Morrissey – 2008/02/04 – Paris l’Olympia

Morrissey, crooner de légende sort un album best of et passe à Paris en faire la promotion. L’Olympia est comble, le chanteur britannique y a toujours connu un succès d’estime, initié avec les The Smiths qui bercèrent toute une génération d’adolescents mélancoliques. Sa carrière solo l’a vu évoluer sur une route plus flamboyante et raisonnée, ponctuée de quelques disques merveilleux de romantisme et de subtilité.

Ce soir il arrive en pantalon-chemise noirs et cravate argentée pour démarrer I’m Throwing My Arms Around Paris, c’était bien le moins qu’il puisse faire. Cette chanson est annoncée pour un disque dont la sortie est prévue à la fin de cette année. Un genou à terre il déclame Im throwing my arms around all of Paris because only stone and steel accept my love/  I’m throwing my arms around Paris because nobody wants my love/ Nobody wants my love/ Nobody needs my love/ Nobody wants my love/ Yes you made yourself plain/ Yes you made yourself very plain.

Ne pleure plus Morrissey, Paris continue à t’aimer, pour toujours et à jamais. Dès les premières vocalises du Moz, l’Olympia fond de tendresse et ne boudera pas son plaisir jusqu’à la fin d’un show qui ne fut pas d’ailleurs pas excessivement long. Jouant devant un excellent groupe il passe en revue l’ensemble de sa carrière, période Smiths y comprise bien entendu. A défaut de nous dévoiler trop de nouveautés musicales, il fait un peu le clown balançant, comme toujours, de grandes ondulations dans le fil de son micro qui serpente sur la scène. On croirait un dresseur de lions faisant claquer son fouet devant une fosse qui en l’occurrence n’est pourtant pas pleine de fauves mais bien au contraire de fans énamourées défaillant lorsque Morrissey passe son micro aux premiers rangs. Il s’entend rappeler l’importance que sa musique représente dans le cœur de ces fans qui s’attirent même quelques moqueries de leur héros. Il leur enverra quelques chemises trempées de sueur pour se faire pardonner… L’embonpoint venu avec le succès ne l’empêche pas une pause yogi les pieds en l’air durant le long final instrumental de Life is a Pigsty.

Un peu cabot le Moz ! On le savait mais cela passe mieux avec de nouvelles compositions. Le concert est malgré tout un excellent mais éphémère moment. Le professionnalisme des musiciens, la voix envoûtante du leader et la subtilité de la musique rattrapent de petites fautes de goût du héros.

Il reste à attendre le prochain disque en se demandant si ce concert était vraiment indispensable

Première partie: Girl in a Coma assure la première partie.

Playlist : I’m Throwing My Arms Around Paris, How Soon Is Now?, Last Of The Famous International Playboys, Stop Me If You Think You’ve Heard This One Before, That’s How People Grow Up, Mama Lay Softly On The Riverbed, The Loop, Sister – I’m A Poet, Death Of A Disco Dancer, Irish Blood, English Heart, All You Need Is Me, Life Is A Pigsty, Stretch Out And Wait, I Just Want To See The Boy Happy, Billy Budd, The World Is Full Of Crashing Bore, Tomorrow, Something Is Squeezing My Skull, Please- Please- Please Let Me Get What I Want Encore : First Of The Gang To Die

Radiohead – Interview 2008

Après avoir violenté l’industrie musicale en proposant son nouvel album, Radiohead prend tout le monde à rebours et l’édite en CD. Thom Yorke et Ed O’Brien reviennent pour nous sur ce disque conçu dans la douleur.

C’était le 10 octobre dernier, il y a à peine plus de deux mois, et on a l’impression que c’était il y a déjà un siècle : Radiohead prenait tout le monde (médias, industrie, fans) par surprise en sortant un album, In Rainbows (le premier depuis Hail to the Thief en juin 2003), uniquement en téléchargement. Et en proposant aux internautes d’en fixer eux-mêmes le prix, avant de leur donner la possibilité d’acquérir pour Noël une édition très luxueuse, onéreuse et limitée, en forme de coffret vendu par correspondance.

Cette méthode, qui se passait des services d’une maison de disques et faisait tout reposer sur les épaules du groupe et de son management, a fait beaucoup de bruit, des journaux télévisés aux quotidiens économiques. Et elle a peut-être légèrement éclipsé la majesté même de l’album, son élégance centrale. Car, tout en utilisant des méthodes de distribution inédites et révolutionnaires, qu’eux seuls pouvaient se permettre, les musiciens de Radiohead livraient en même temps un album chargé de doute et de mélancolie, composé à l’ancienne et ne durant pas plus que le temps nécessaire : c’est-à-dire celui de deux faces de vinyle. Joli paradoxe à l’ère du tout-numérique et de l’immatérialité croissante de la musique.

Et puis, quelques semaines plus tard, comme pour prendre tout le monde à revers et aller à l’encontre des analyses qui voyaient en eux des révolutionnaires du net, prêts à mettre à bas l’industrie du disque, Thom Yorke et ses copains ont choisi de sortir leur disque dans un format de CD classique, mis dans les bacs le 31 décembre. Histoire que les vieux fans puissent eux aussi le ranger sur leurs étagères ? Peut-être, mais sans doute aussi pour pointer le fait que, quel que soit le format ou la manière de l’acheter, un album demeure avant tout cela : un moment de musique qui nécessite un investissement (financier, affectif) de la part de son auditeur.

Dans dix ans, on écoutera encore In Rainbows, en ayant sans doute oublié les circonstances de sa sortie : on n’en retiendra que la belle et gracieuse facture. Qui a nécessité, selon le chanteur Thom Yorke et le guitariste Ed O’Brien, beaucoup d’errements et de remises en question.

ENTRETIEN

Quel effet cela fait-il de parler d’un album qui est sorti il y a deux mois et que beaucoup de gens ont déjà téléchargé et écouté ?

Thom Yorke – Quand l’album est sorti sur le net, il ne s’est rien passé pour nous : nous étions chacun chez soi, à attendre… Et quelques semaines plus tard, il nous a fallu en parler, et c’était une situation étrange, qui inversait l’ordre habituel des choses. Mais c’était plutôt agréable d’expliquer ce que nous cherchions à faire.

Ed O’Brien – Ce qui est agréable, c’est surtout de ne plus être confrontés à cette question typique et terrifiante de la part des journalistes : “Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs ce qu’il en est de ce disque, à quoi il ressemble et comment il sonne ?” Quelle délivrance !

Comment avez-vous perçu les diverses interprétations de ce disque ?

Thom – Pour être franc, nous sommes certainement les deux personnes qui ne lisent jamais rien du tout, jamais, de ce que l’on écrit sur le groupe. Nous ne lisons aucune chronique, aucune analyse. Tout ce que nous avons appris, nous le savons à travers ce que nous répètent des journalistes qui nous interviewent à propos de ce qui a été écrit ou raconté.
Ed – Apparemment, il y a eu des choses invraisemblables échafaudées sur cet album, des théories développées par les cercles de fans les plus hardcore, qui écoutent sans doute le disque à l’envers, histoire d’y trouver des indices.
Thom – Ma stratégie est de confirmer toutes les interprétations, de dire oui à toutes les hypothèses. Parce qu’après tout je n’ai envie d’énerver ni de contrarier qui que ce soit…

Finalement, est-ce si important de sortir In Rainbows en CD ?

Thom – Extrêmement important. C’était même l’une des conditions indispensables pour pouvoir agir comme nous l’avons fait. Pour deux raisons : la première est que nous ne sommes pas d’accord avec l’idée que l’internet serait la solution à un quelconque “problème” – de fait, nous ne sommes pas non plus d’accord avec cette vue de l’esprit qui voudrait qu’il existe un monde parallèle, le monde virtuel de l’internet, dans lequel les choses seraient meilleures… Ensuite, nous n’aimions vraiment pas l’idée de travailler si dur sur un album et que les gens qui aiment la musique ne puissent pas en posséder un exemplaire, comme nos autres disques. Cela nous semblait bête, obtus.
Ed – En enregistrant le disque, je me souviens que Nigel Godrich (producteur attitré de Radiohead – ndlr) s’énervait tout le temps et disait sans cesse : “Je déteste ce putain d’internet”.
Thom – Oui, mais en même temps, il passait des heures à lire les commentaires sur le net. Mais pourquoi faire ça ? Pourquoi lire tout cela ? Il ne faut pas se fier aux écrits de quelqu’un qui ne vous dit pas les choses face à face.

La décision de sortir In Rainbows sous forme de mp3 a-t-elle changé quoi que ce soit dans le montage ou la composition du disque ?

Thom – ça n’a rien changé du tout. Ça n’a pas été un problème dans la composition et ça n’a affecté en rien le résultat final. Le problème était juste de trouver la manière la plus adéquate pour que les morceaux aillent bien ensemble : ça a l’air tout simple à dire, mais c’est vraiment un putain de cauchemar à faire. Car, joués dans un certain ordre, les morceaux de cet album peuvent être trop lourds à digérer, peu supportables. Surtout, nous avons délibérément décidé de nous tourner vers le modèle des disques classiques qui duraient quarante-cinq minutes – ou même moins s’il s’agit de certains albums de Marvin Gaye… C’est de cette manière, je crois, que l’on fait les déclarations les plus frappantes, celles auxquelles l’auditeur revient, donne du temps, encore et encore. Sinon, les choses mettent trop de temps, s’étirent et l’on perd intérêt à s’y plonger.

A mesure de l’écoute, le disque se fait plus mélancolique, et il est très différent en cela de Hail to the Thief, qui l’a précédé il y a quatre ans.

Thom – Oui, d’une certaine manière. Mais nous devions aussi débuter l’album par quelque chose de très énergique, parce que nous avons été loin pendant si longtemps… Il nous fallait trouver la meilleure façon de donner des portes d’entrée aux gens, ainsi que des moments de repos au sein du disque, tout en restant très cohérents avec cette idée de réaliser la meilleure chose possible. Et puis aussi, j’espère qu’arrivés à un certain point de l’écoute, les gens se retrouvent totalement perdus, sans savoir à quoi s’attendre. J’espère que cet album les met dans un état d’esprit ouvert à toutes les possibilités.

C’est en tout cas un disque moins en colère, moins énervé contre son époque.

Thom – Oui, mais j’ignore pourquoi.

Est-il plus intimiste parce qu’il a fallu plus de temps pour le faire ?

Ed – Je crois que c’est le temps de la vie qui s’est imposé à nous. Je réécoutais The Bends et j’ai été frappé d’entendre à quel point ce disque était colérique, geignard, avec beaucoup d’énergie, mais habité par énormément de colère. Il y en avait aussi beaucoup dans Hail to the Thief. Mais pour cet album-ci, la colère n’était pas l’émotion la plus appropriée. Par exemple, une des choses que j’ai adorée cette fois dans les paroles de Thom, c’est leur intemporalité. Les premières lignes du morceau House of Cards, “I don’t wanna be your friend, I wanna be your lover” (“Je ne veux pas être ton ami, je veux être ton amant”) pourraient être tirées d’une chanson de Sam Cooke, de Stevie Wonder, de Prince. Ces mots frappent juste, dans quelque chose de très intime.
Thom – Hail to the Thief essayait de débuter une bagarre, un combat. Mais je crois qu’en enregistrant In Rainbows j’étais très las d’absorber le monde extérieur dans notre musique. Et la nature intime de cet album est une sorte de réponse personnelle à un étrange climat de peur générale. C’est notre manière de fermer les volets, de laisser l’instinct de survie nous guider : ne faire confiance à rien d’autre et ne se fier qu’aux gens autour de soi.

Etait-ce aisé à accomplir ? Qu’y avait-il de profondément différent cette fois-ci ?

Thom – Je travaille avec ce que j’ai, je fais avec les moyens du bord. Pour le moment, j’en ai plus qu’assez du copier-coller. Mais aussi du “stream of consciousness” (littéralement, le “flux de conscience” – ndlr), du fait de coucher mes pensées sur des pages et des pages. Cette fois-ci, le premier jet s’est imposé la plupart du temps. C’est sans doute la première fois que je m’en remets autant à mon instinct. D’habitude, les chansons mettent du temps à sortir, je réfléchis beaucoup à leur signification. Là, j’ai tenté d’éviter ce processus et de tout cracher, tout faire jaillir d’un coup. Ce que je redoutais en faisant des interviews, c’était de devoir expliquer toutes ces choses que j’ai en fait écrites de manière très spontanée.
Ed – Il y a eu des moments très semblables à ce que nous faisions avant. Mais il était évident qu’il y avait des choses différentes en train de se dérouler là. Et ce n’est qu’après coup, durant les interviews, que j’ai compris, en entendant Thom s’exprimer, s’analyser, qu’il avait vraiment changé des choses, mais aussi que cette fois il ne voulait pas trop expliquer ses textes. Personnellement, j’ai été très touché par les paroles de cet album, par ce qu’elles racontent sur la condition humaine et comment elles touchent à l’universel : après tout, nous ne sommes pas différents des autres hommes.

Après toutes ces années, est-ce toujours une joie d’enregistrer un album ?

Ed – Cette fois, nous avons souffert au début des sessions d’un vrai manque de confiance en nous. Il y avait donc moins de moments drôles que d’habitude. Nous avions tout de même la volonté de travailler très dur. Mais nous n’avions pas vraiment de fondations sur lesquelles reposer. Nous doutions beaucoup. Depuis Ok Computer, nous sommes devenus très bons dans l’exercice qui consiste à reporter les décisions, à ne pas trancher sur des choix de morceaux, à perdre le fil d’une chanson. Puis, nous avons compris au fil des sessions qu’il fallait faire davantage confiance à nos instincts et à nos sentiments profonds : c’est ce que j’ai appris de plus important durant la réalisation de cet album.
Thom – Plus on laisse les choses traîner, plus on a l’impression d’être dans un vide intersidéral. Plus exactement, Nigel a dû nous sortir de la merde alors même que nous y étions très profondément enfoncés. Nous ne savions même pas si nous avions envie de continuer. Bien sûr, il y avait ces chansons que nous aimions et nous avions envie de les terminer, mais sans être certains d’y parvenir. A un moment, j’ai pensé être maudit, pris dans un tourbillon infernal. Nigel nous a souvent poussés à trancher, à terminer les choses. La plupart du temps, nous trouvions une bonne idée et on ne s’en occupait plus, on ne voulait la reprendre que le lendemain, ou une prochaine fois. Heureusement, Nigel était là pour nous dire que là, c’était le meilleur moment pour finir le morceau, pas demain, pas une autre fois.

L’âge a-t-il joué un rôle dans cette crise ?

Thom – Oui, bien sûr. Nous avons pris une longue période de pause et avons pu avoir chacun le luxe de passer du temps au sein de nos familles, de voir nos enfants naître et grandir. Le premier mois où l’on se met dans cet état d’esprit, tout le reste est effacé et on n’est plus certain de la réalité qui précédait, de l’autre vie. Pour chacun de nous, il y a une stricte séparation entre la vie privée et la vie de musicien : nous ne souhaitons pas et ne voulons pas mélanger les deux. Lorsque je suis en famille, j’oublie tout et je me pose souvent des questions du genre : “Ai-je vraiment fait tout cela ? Ai-je réellement fait partie d’un groupe connu à un moment de ma vie ?” Mais bon, au bout d’un moment, nos familles se sont mises à nous jeter dehors : “Allez, va bosser un peu, retourne travailler.”
Ed – Quand on est avec la famille, tout est pour la famille. Et avec le groupe, tout est pour le groupe. Quand je reviens de tournée, je rentre à la maison, j’oublie ce qui vient de se passer et je me mets à la vaisselle ! Mais en même temps, que c’est difficile de tout cloisonner, de ne pas laisser une partie de sa vie nourrir un peu l’autre ! C’est une lutte.

Cela implique une part de schizophrénie ?

Thom – Oui, totalement.

Sortir l’album en mp3 était-il une manière de chercher à faire les choses sur une autre échelle ?

Thom – Une des conditions impératives pour continuer le groupe était de le faire à un rythme et à une taille qu’il nous est possible de contrôler, pour ne plus nous sentir comme une partie d’une entité bien plus vaste que nous et que nous ne servions qu’à nourrir. Quand nous avons voulu sortir In Rainbows en mp3, il n’y avait que dix personnes impliquées, assises autour d’une table, chez moi.

Combien auriez-vous payé pour télécharger cet album s’il n’avait pas été le vôtre ?

Thom – Je vais m’attirer des ennuis en disant que j’ai téléchargé notre album sans rien payer… Mais je n’avais plus d’exemplaire et il m’en fallait un pour ma mère…
Ed – J’aurais sans doute payé 5 livres (7 euros). Personnellement, je vais acheter dix exemplaires du coffret luxueux et limité qui sort et je vais demander une petite remise aux autres.

Joseph Ghosn

El Adwany Alaa, ‘Chicago’.

Sortie : 2007, Chez : . Les histoires plutôt désopilantes de la communauté étudiante égyptienne à Chicago par l’auteur de L’Immeuble Yacoubian : on y trouve l’islamiste roublard, la jeune femme puérile, le contestataire convaincu, le drageur invétéré, le vieux professeur américain humaniste. Tout ce petit monde se bouscule au cœur de l’Amérique généreuse et ambiguë pour composer la trame d’histoire allègre.

Brisa Roché – 2007/12/13 – Paris la Maroquinerie

Brisa Roché, après tout ces temps et contretemps nous revient enfin avec nouveau CD, nouveau groupe et nouvelle maison de disques, ce soir à la Maroquinerie. Ses affiches couvrent les murs bien informés de Paris, sirène à moitié nue sur fond jaune, les seins couverts par un entremêlas de micros, c’est d’ailleurs la couverture du disque Takes.

Le marketing est réussi, les nouvelles compositions ne le sont pas moins. Outre le disque, nous en avons eu un petit aperçu avec le show case des Inrocks et sa prestation chez Frédéric Taddeï sur FR3. Un avant-goût qui nous a rendus encore plus impatients de la voir sur scène. Quelques aléas (business semble-t-il) ont reporté l’évènement déjà programmé l’été dernier.

Lorsque les lumières tombent le groupe démarre, quatre musiciens vêtus d’un blanc immaculé, dont une femme aux claviers et chant. Brisa apparaît après l’intro et entame High. Elle est habillée d’une veste d’officier de marine bleue foncé à double rangées de boutons dorés, un pantalon noir rayé et une espèce de ceinture-holster de cow-boy. Derrière le costume, Brisa est la même, un casque de cheveux noir de jais, des yeux lourdement soulignés de noir.

A peine arrivée elle nous lance avec son charmant accent américain « nous vous avons tant attendus ». Et pour nous aussi Brisa d’amour, le temps a été si long, alors c’est un vrai bonheur de partager ce retour à la Maroquinerie dans cette ambiance calfeutrée où les fumées crachées par derrière la scène font ressembler cette petite salle à « un crépuscule sur la cote californienne » lorsque la brise du Pacifique pulvérise les embruns sur le sable doré.

Le show continue avec Heavy Dreaming et l’assemblée est déjà conquise : Oh so black your hair, put your head down here/ Baby run now, run-run Baby ! Brisa mime ses chansons avec des gestes enfantins et accomplis, ses mains parlent autant que ses mots. Danseuse Tai-chi dans un jardin de Kyoto, geisha surfeuse sur les pentes immaculées du Fujiyama, Marie-Madeleine au milieu de ses apôtres, son seul péché : nous faire mourir de plaisir avec une voix envoutante, au velouté onctueux et somptueux, des graves profonds aux aigus parfois nasillards, elle joue avec notre émotion, elle nous ensorcelle, nous rebelle, nous crucifie et nous béatifie avec ses remerciements mutins.

Takes est joué intégralement, plus rocky que sur la version studio. Seule une petite intrusion sur le précédent disque The Chase avec deux morceaux : Sugarfight et Baby Shut Your Eyes. Un disque qu’elle a dit dans la presse ne pas aimer malgré les éloges qu’il a remporté. Whistle est repris en rappel. Elle n’arrive plus à siffler sur le refrain, elle éclate de rire. Ses musiciens l’entourent avec affection et efficacité, matelots burinés aux ordres d’un capitaine aux longs cours qui mène un navire taillé pour la haute mer, réactif aux vents de la poésie et du rock, fendant l’écume des mots et des compositions, avec harmonie et vitesse.

Brisa Roché, une grande artiste californienne adoptée par Paris, proche et fascinante, délivrant une musique belle comme un coucher de soleil sur Big Sur, et qui ajoute ses propres peintures sur la pochette de son CD. Bien sûr, nous avons déjà nos places pour son Bataclan en avril prochain.

Set list : Hiht, Heavy Dreaming, Trampoline, Call Me, Egyptian, The Building, Pitch Black Spotlight, The Choice, The Drum, Sugarfight, Without A Plan, Baby Shut Your Eyes, Halfway On, Whistle, Breathe In Speak Out, Hand On Steel, Ali Baba.

Rappel : Whistle

Lire aussi : Brisa Roché – interview

Keren Ann – 2007/12/12 – Paris le Café de la Danse

Keren Ann se produit ce soir au Café de la Danse avec en première partie son ami poète américaine Dayna Kurtz, une émouvante fusion de Joni Mitchell et de Dylan.

Keren est entourée d’un quatuor guitare et bass/ batterie et un incroyable trompettiste américain qui a branché son instrument sur une pédale wah-wah, générant un son original. Elle ne quitte pas ses guitares, y ajoutant parfois un harmonica.

Mélange d’influences et synthèse rock-folk presque parfaire, on ne sait plus trop d’où elle vient entre les Pays-Bas, Israël, les Etats-Unis, la France ? Cela n’a guère d’importance, son univers est celui de la musique, et nous y vivons. Son dernier disque « Keren Ann », chanté en anglais est un écrin de douceur. Ce soir elle est habillée de noir, distante et secrète, mélancolique et sereine, elle déroule ses compositions subtiles en regardant la salle d’un air amusé.

Tout est lisse comme ses cheveux qui tombent sur ses épaules, son piqué de guitare, ses mots simples entre les chansons, sa voix neutre qui nous emmène vers des hauteurs de légèreté inégalées. Et lorsqu’elle nous susurrent « And what I’m thinking of/ Just this time, why don’t you/ Lay your head down/ In my arms, in my arms » nous frissonnons de bonheur!

Après An Pierlé hier soir et avec Brisa Roché demain, c’est un trio de rockeuses romantiques qui a séduit Paris nous déployant leurs talents tout en émotion féminine.

An Pierlé & White Velvet – 2007/12/05 – Paris le Zèbre de Belleville

An Pierlé et son White Velvet ont posé leur sac pour une dizaine de jours dans cette agréable petite salle du Zèbre de Belleville qu’elle qualifie de son living room. Un environnement intimiste, propice aux confidences et au partage, un cadre où An parle à chacun de nous. Le White Velvet est en concert privé dans notre salon, laissons nous aller et ne boudons pas notre plaisir.

Une première partie, également belge, The Bony King Of Nowhere fait bonne impression.

Blonde charmeuse toute habillée de noir, An se faufile à travers les instruments posés au hasard de cette scène microscopique pour s’asseoir sur un ballon et attaquer l’ivoire de son piano électrique. Elle exhale un léger sentiment de domination en posant son fondement sur cette mappemonde, même Chaplin n’avait pas osé telle posture lorsque le Dictateur jouait avec le globe terrestre. Mais il y a surtout de la souplesse, de la rondeur, de l’à-propos à un tel siège. Elle le roule doucement lorsqu’elle remonte les arpèges, l’ovalise en l’écrasant lorsqu’elle plaque des accords rageurs. Tel un clown et son nez rouge elle vogue sur les vagues d’une musique profondément romantique et sereine.

Son groupe est inchangé, mené par son amoureux Koen Gisen aux guitares, renforcé par un clavier, un deuxième guitariste qui touche aussi au violoncelle, un bassiste et un batteur dont la batterie est réduite à sa plus simple expression vu l’exigüité de la scène.

Ses premières notes font frissonner ses invités, toujours cette voix chaude et douloureuse qui nous a tant séduits sur ses disques. Une voix parfaitement contrôlée qui exprime toute la gamme des sentiments avec la même perfection. Une voix à cœur ouvert pour nous enchanter. Une voix qui laisse couler des flots d’émotion et nous emporte dans le tourbillon de mélodies pleines de subtilité et d’allant. Des mots qui racontent le temps qui passe, les moments de bonheur qu’il faut préserver avant qu’ils ne se dissolvent dans les airs. Des textes empreints d’une sourde mélancolie que les clowneries d’An entre les morceaux ne suffisent pas à lever. Les instruments se complètent à merveille pour distiller la tension, appuyer le tragique ; le cello, comme toujours, les cordes de la tristesse.

Ce soir l’atmosphère est plus délicate que l’an passé au Café de la Danse mais le groupe sait reprendre le chemin la route du rock et se lance dans un hommage posthume et énergique à Fred Chichin avec la reprise endiablée de C’est comme ça des Rita Mitssouko sur laquelle les guitares claquent et la belle se déchaîne. Retour à la douceur avec une autre reprise originale : Such a Shame des Talk Talk. Quelques nouvelles chansons sont présentées laissant présager un futur disque à la hauteur des précédents.

Ce soir est à l’heure du romantisme et de l’harmonie, qui s’en plaindra tant la voix et la personnalité d’An sont séduisantes et envoutantes ? Sa maison de production s’appelle « A gauche de la Lune », quel meilleur endroit pour inspirer cette musique spatiale : Jupiter looks good tonight/ But I fear to fall into the sky/ Let it be, for what it’s worth/ Let it bleed into a mild surprise/ I musn’t make you call/ We ain’t got a future/ That is all.

Et après ces moments d’émotion à l’état pur, An revêtue d’un sweet-shirt noir passé sur sa chevelure blonde en sueur dédicace son disque au chroniqueur, après l’avoir gratifié d’un joli dessin naïf sur la couverture de Mud Stories.