Bryan Ferry – 2007/03/26 – Paris le Grand Rex


Bryan Ferry au Grand Rex, la salle attitrée de ses séjours parisiens, mais l’étoile aujourd’hui sur scène n’arrive plus à briller aussi fort que celles peintes au plafond du hall, inanimées et toujours resplendissantes. On en éprouve des regrets car l’homme est toujours tellement attachant. Son Dylanesque sorti quelques jours avant le show est intéressant. Trémolo vocal et orchestrations soignées civilisent le coté brut de la voix et des chansons de Bob Dylan.

Après son superbe As Time Goes By, reprises de classiques jazz, Ferry poursuit dans les remakes de la musique qu’il a aimé. Et même de déclarer à Libération : « On m’a suggéré John Lennon -beau répertoire. Neil Young ? Je chanterais bien Lou Reed ; pour reconstituer son Velvet Underground, la touche New York… ». La suite est à venir, Bryan sur Pale Blue Eyes… ça pourrait être fameux !

Le présent est pour Dylan : un groupe imposant avec un pack de trois guitaristes dont l’indéboulonnable Chris Spedding et un nouveau venu, Oliver Thompson, jeune blondinet androgyne fringué comme le pirate des caraïbes et plutôt virtuose. Toute une troupe de musiciens/choristes, sous la direction du maestro pianiste Colin Good, et qui fait un peu tapisserie.

On se demande si le nombre est vraiment nécessaire sinon pour faire illusion à la baisse de régime de Ferry. Eh oui, l’artiste commence à se rapprocher de la ligne rouge. Un peu d’embonpoint, beaucoup de transpiration, lecture de ses textes… Tout ceci est un peu douloureux pour les quinquas assis dans les larges fauteuils en skaï usé du Grand Rex à qui il renvoie l’image de leur propre décrépitude. Alors pour nier cette triste réalité quelques spectateurs se croient obligés d’aller se dandiner dans les allées sur Don’t Stop The Danse. Mais il faut tenir le rythme…

Bon, n’en rajoutons pas trop ! Ferry reste l’éternel séducteur à la voix de velours et lorsqu’il sort son harmonica sur Knockin’ On Heaven’s Door tout le monde fond d’émotion. Et quand démarre l’intro de Watchtower on suit le groupe avec enthousiasme sur cette version appuyée du classique dylanien repris par Hendrix, U2 et tant d’autres.

La comète Ferry a voyagé depuis trois décennies dans un espace musical unique, fait d’énergie désabusée et de douceur revigorante, nous captant dans sa lumineuse attraction. Nous rentrons aujourd’hui dans une zone de turbulences mais faisons confiance à l’élégance innée de Bryan pour négocier au mieux un atterrissage en douceur.

Set list : The ‘In’ Crowd/Kiss And Tell/ Just Like Tom Thumb’s Blues/ Positively 4th Street/ This Island Earth/ The Times They Are A-Changin’/ Knockin’ On Heaven’s Door/ Jealous Guy/ Don’t Stop The Dance/ Love Me Madly Again/ Body And Soul (Instrumental)/ When She Walks In The Room/ Casanova/ Simple Twist Of Fate/ Make You Feel My Love/ Gates Of Eden/ Tokyo Joe/ All Along The Watchtower/ A Hard Rain’s A-Gonna Fall/ Let’s Stick Together/ Love Is The Drug

The Musical Box – 2007/03/24-25 – Paris l’Olympia

Le groupe canadien The Musical Box continue à surfer avec talent sur la vague rétro et passe à l’Olympia nous réinterpréter Foxtrot et Selling England by the Pound. Après The Lamb… l’an passé, la recette est toujours efficace, la performance reste virtuose. Réservé exclusivement aux ultra-spécialistes nourris aux notes enrichies de Genesis. Les vieux fans de ce groupe de légende sont comblés par ce feed back sur leurs années 70’s et l’époque des opéras rock, quand l’ampleur de cette musique obsédait nos oreilles et les étranges contes de Peter Gabriel fascinaient nos neurones à la (vaine) recherche de créativité. Et tous n’ont pas eu la chance (ou l’âge suffisant) de les voir sur scène.

Alors, après avoir tellement admiré cette musique et ses créateurs-interprètes, les revoir ce soir, même clonés, est un enchantement teinté de nostalgie. Il n’y a pas une note qui déroge au modèle, pas un costume qui n’est point d’époque. Comme si de rien n’était, Genesis est à nouveau devant nous et nous allège un peu du misérable petit tas de secrets de nos existences, accumulé au cours des trente années passées. L’Ange Gabriel revient dans nos consciences embrumées agiter le petit lampion de ses facéties et de son génie comme il l’a fait tout au long de nos existences : The sands of time were eroded by/ The river of constant change.

A la sortie, dans les coulisses, François Gagnon le guitariste attend sagement devant les vestiaires. Il vient de nous jouer de manière envoutante les envolées électrifiées de Firth of Fifth, et nous explique qu’il n’avait pas l’âge d’écouter Genesis à l’époque mais a travaillé cette musique sur le tard pour la rejouer de façon si proche du modèle d’origine.

On parle de la prochaine dissolution de The Musical Box. Ephémère et magnifique expérience d’une œuvre éternelle !


Set list du 24 : Watcher of the Skies, Can Utility and the Coastliners, The Musical Box, Get’em out by Friday, Supper’s Ready, The Return of the Giant Hogweed

Encore : The Knife, The Fountain of Salmacis

Set list du 25 : Watcher of the Skies, Dancing with the Moonlit Knight, The Cinema Show, I Know What I Like, Firth of Fifth, The Musical Box, More Fool Me, The Battle of the Epping Forest, Horizon, Supper’s Ready

Encore : The Knife

Molly Johnson – 2007/03/20 – Paris l’Européen

Le Canada est à Paris, après le rock flamboyant d’Arcade Fire, le rock progressiste de The Musical Box voici venu le temps du jazz avec Molly Jonhson et du cabaret-pop de Lenni Jabour qui fait la première partie de ce concert à l’Européen.

Lenni entre en robe vaporeuse pour s’installer résolument derrière le piano à queue. Elle interprète devant des spectateurs curieux ses douces mélodies aux mots sucrés. Frappant l’ivoire elle fait onduler ses épaules où trône un papillon tatoué qui prend son envol pour semer ses rimes dans nos cœurs attendris. Elle nous invite à cette ballade dans son monde léger, mais grave et envoutant. Chacun la suit dans cette pérégrination intime dans les rues de son âme peuplées de notes, bordées de nostalgie : I ride all night and I’m allright/…/ But it’s green where I go and no one knows me/ I ride – stripclub lights my only guide/ I’m awake more than in a long time.

Molly lui succèdent avec son groupe. Métis black anglophone elle a l’assurance d’une professionnelle de longue expérience, des musiciens tranquillement excellents et même en guest star un accordéoniste français. Sa musique n’est que pure élégance, celle d’un jazz venu du nouveau monde : clair, doux et évident. Parfois mélancolique comme la vie qui passe, souvent joyeuse comme un dimanche dans les bras de l’être aimé : Let the world slip away/ On this almost perfect afternoon/ Can’t  we stay in bed all day/ Just this one day, this golden Sunday with you.

Comme pour transcender le romantisme qui souvent marque ses compositions Molly parle avec profusion entre les morceaux, au milieu de grands éclats de rire, de son engagement dans la lutte contre le sida dans les pays pauvres pour introduire une très belle reprise de Streets of Philadelphia de Springsteen, du désir du Canada de garder le Québec dans la barque, …, mais c’est quand elle chante qu’elle séduit définitivement son audience. Une voix qui vagabonde sur les chemins ordinaires de la vie, mis en musique avec tact et harmonie.

Arcade Fire – 2007/03/19 – Paris l’Olympia

Arcade on Fire

Incroyable concert d’Arcade Fire ce soir à Paris. Un souffle gigantesque a balayé l’Olympia, un énorme enthousiasme a électrisé les 3 000 chanceux spectateurs du premier show français de la tournée Neon Bible.

Après la prestation sympathique des trois jeunes donzelles britanniques de Electrelane, l’entracte n’en finit plus de s’éterniser face à l’amoncellement d’instruments installés sur les différents niveaux de la scène. Les bières circulent dans la foule compacte et surexcitée, les cigarettes s’allument en douce puis les lumières, enfin, s’éteignent. Des bibles électroniques sont reproduites à l’infini sur les écrans et rien ne se passe. Mais la porte d’entrée des spectateurs s’ouvre sur notre joyeuse bande qui se fraye, difficilement, un chemin, portant guitares, violons, archets et porte voix pour s’installer au milieu de la fosse. Et ils entament Wake Up au mégaphone au milieu de spectateurs hallucinés : Somethin’ filled up my heart with nothing’, someone told me not to cry. But now I’m older, my heart’s colder, and I can see that it’s a lie…

Ils rejoignent la scène et le spectacle continue. Une bande de doux cinglés prennent alors le contrôle d’un improbable show, Arcade Fire est à Paris ; provenance : Montréal, Canada ; destination : le sommet infini de notre désir de musique. Black Mirror démarre sous les spots et nous découvrons onze illuminés accrochés à leurs instruments : guitares, cordes, cuivres, micro et mégaphone, même une vielle branchée sur un ampli. Les mecs ont des allures d’émigrants vers la grande Amérique, les filles sont en robettes noires à nœud-nœuds, on les croirait sorties de l’école catho du coin : I walked down to the ocean/ After wawing from a nightmare/ No moon no pale reflection/ Black mirror black mirror.

Black mirror black mirror black mirror… et sa rythmique pesante nous fait plonger du haut d’une falaise pour monter à l’assaut du grand fleuve de tous nos sens. Ce groupe impressionnant nous emmène au plus profond de notre plaisir cérébral, déchaînant un torrent de jouissance ébahie. C’est un bouillonnement d’énergie à coté duquel le barrage des Trois-Gorges relève du siphon de lavabo. On coule dans le ressac des riffs, on pousse fort pour aspirer une nouvelle goulée d’air frais pour replonger en apnée dans une folie rythmique et vocale. Les compositions de Neon Bible nous sont lancées comme des bouées ! Les reprises de Funeral ajoutent à la furie ambiante.

Sur scène c’est un véritable capharnaüm. Les uns courent en drumant tout ce qui leur tombe sous la main, les autres échangent leurs instruments entre les morceaux. Les femmes violonistes tiennent tambourins et archets dans leurs deux mains et chantent dans leurs micros en même temps qu’elles jouent et dansent. Tous sèment le sillon profondément creusé dans le terreau de notre lobe musical.

Win Butler, chanteur-guitariste texan et Régine Chassagne, chanteuse-multi-instrumentistes canadienne, forment le cœur du réacteur Arcade Fire. Le premier a des allures et une voix à la David Byrne. Régine ballade ses airs polissons de long en large sur la scène en mimant une gestuelles saccadée, comme stroboscopée.

Au milieu du show elle nous dévide une impressionnante version rock de Poupée de cire Poupée de son, malaxée à l’aune d’une inspiration torride et urgente. En écoutant ce feu, Gainsbarre a du apprécier, rigoler et allumer une Gauloise au paradis des poètes. Et lorsqu’après avoir joué Ocean of Noise sur l’orgue d’église perché en étage Régine descend pour appuyer au piano les accords obsédants de Rebellion (Lies) le barrage qui arrivait encore un peu à canaliser l’énergie explose brutalement déversant sa fureur sur la fosse de l’Olympia : Everytime you close your eyes. Lies!!!/ Ouhuhuhuh, ouhhuhuhu, ouhhuhuhu… Tout a cédé, les spectateurs balayés tressautent sous l’assaut du flot des notes et des voix, le sol n’est plus que vibration, la foule en syncope ondule mécaniquement, onze musiciens d’anthologie ont tiré la bombe et déclenché le feu nucléaire d’une émotion totale : Everytime you close your eyes. Lieieieieieieies!!!

Les musiciens terminent sur Intervention, aussi épuisés que les spectateurs. La scène est dévastée, les cœurs sont chavirés, les esprits bouleversés. Après le rappel des Neighbourhood #2 et #3 les parisiens refusent de quitter la fosse sans revoir les Arcade. Vingt minutes d’acclamations vaincront nos guerriers qui reviennent, déjà habillés pour sortir, et jouent un inattendu In the Backseat !

Ce soir nous avons eu l’aperçu d’une œuvre collective, oh combien, composée et jouée par un groupe unique et inclassable. Il y a l’inspiration des grands espaces dans cette musique et l’énergie du Nouveau Monde dans ses rythmes et ses décibels, des textes sombres et puissants ; une musique accomplie, permanente, émouvante, riche, novatrice, qui nous colle à leurs auteurs/interprètes comme de la limaille à un aimant. Un vrai bonheur, foisonnant, luxuriant, épuisant, fascinant. C’est l’ouragan Arcade Fire, tout simplement !

Set list => Wake Up, Black Mirror, Keep The Car Running, No Cars Go, Haiti, Poupee de Cire/Poupee de Son [France Gall cover], Black Wave/Bad Vibrations, My Body is a Cage, Neon Bible, The Well And The Lighthouse, Ocean of Noise, Rebellion (Lies), Neighbourhood #1 (Tunnels), Intervention
Encore : Neighbourhood #2 (Laika), Neigbourhood #3 (Power Out) ,
Encore 2 : In the Backseat

Peyrelevade Jean, ‘Le capitalisme total’.

Sortie : 2005, Chez : .

Une excellente analyse du capitalisme moderne : efficacité économique et mondialisation financière mises au service de l’argent roi sans contre-pouvoir autre qu’une intelligentsia politique ou intellectuelle repliée sur la nation et ses illusions de puissance. Face à la « gouvernance » boursière et ses rêves d’enrichissement permanent l’auteur essaye de conclure sur une note optimiste en citant Raymond Aron et son respect des « valeurs politiques ». Il faut y croire…