Le Grand Palais expose les œuvres produites par Henri Matisse (1869-1954) lors des dernières années de sa vie. Après avoir subi une grave opération en 1941, des suites d’un cancer, il refuse de s’exiler aux Etats-Unis d’Amérique comme le lui proposent nombre de ses pairs artistes. Il a près de 80 ans, rescapé d’un cancer alors que les médecins lui avaient donné que peu d’espérance de vie, il se lance dans une frénésie de créativité, entre Nice et Vence. Sa volonté de rester en France en cette période d’occupation allemande est aussi un acte politique de résistance à l’envahisseur. Sa femme et sa fille seront arrêtées par la Gestapo, cette dernière torturée, avant d’être libérées. Henri Matisse ignorait qu’elles appartenaient toutes deux à un réseau de résistance.
Des tableaux majeurs sont présentés, dont Grand intérieur rouge, une nature qui serait presque morte ne seraient-ce un chat et un chien jouant sous ta table sur laquelle sont posés des vases remplis de fleurs aux couleurs éclatantes. Les meubles dans la pièce et les tableaux accrochés au mur sont tracés avec des traits simples et naïfs, des perspectives qui paraissent approximatives. L’ensemble rend une atmosphère, joyeuse et enfantine où il fait bon vivre. Le rouge (prédominant dans la majorité des toiles de l’exposition) donne un sentiment de chaleur familière. Un chef d’œuvre !
D’autres toiles éblouissantes montrent des séries de bouquets de fleurs en gerbe, dont l’une déclinée en noir-et-blanc. Elles illustrent l’extrême sensibilité de Matisse à la nature. Il est vrai que qu’on ne fait pas mieux comme modèle en matière palette de couleurs.
La vie est tendance, et l’essence d’une tendance est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se partagera son élan.
L’évolution créative – Bergson 1907, relu par Matisse en 1944
De nombreux dessins de portraits sont exposés dont ceux, simplissimes, dans lesquels le visage est représenté d’un simple trait de fusain, tracé d’une main habile. Une courte vidéo le montre en train de croquer l’un de ses petits-fils qu’il regarde avec attention avant de le transcrire sur le support papier. Il ne se reprend qu’à une seule reprise pour gommer l’oreille du garçonnet et la redessiner avec encore plus de réalisme. Le résultat est délicieux. D’autres modèles sont aussi présentés dont son celui de son ami Aragon qui publiât « Henti Matisse, roman », recueil de textes écrits par le poète sur le peintre.
La fin de l’exposition est consacrée aux découpages sur papier gouaché collés ensuite sur des fonds peints ou neutres. C’est là qu’apparaissent les célèbres « Nus bleus », sortes de femmes aux formes pulpeuses et désarmantes. On a tous utilisé des marque-pages, ou signé des cartes postales, siglés de ces célèbres formes bleues. Une seconde vidéo le montre découpant le papier à l’aide d’un gros ciseau de couturier pour créer les formes rondes et modernes qui composent les personnages de ces créations.
Il n’y a pas de rupture entre mes anciens tableaux et les découpages, seulement, avec plus d’absolu, plus d’abstraction, j’ai atteint une forme décantée jusqu’à l’essentiel.
Matisse – 1952
Matisse a aussi travaillé à l’élaboration d’un livre illustré : Jazz, exposé ici, composé de découpages posés sur un fond peint pour accompagner un texte sur l’art calligraphié et peint par Matisse lui-même en grosse lettres rondes et enfantines. Sur l’une des scènes on voit Icare au milieu des étoiles jaunes d’un ciel bleu uni, monter vers le soleil ou, au contraire, chuter après l’avoir trop approché ; chacun y voit ce que son humeur lui inspire.
Au-delà des superbes œuvres du peintre qui ont illuminé le regard du visiteur, celui-ci ressort de l’exposition marqué par l’enthousiasme de ce créateur qui, a 80 ans passés, a, à ce point, débordé d’idées et d’énergie. Il dessinait encore la veille de sa mort. C’est bien sûr la marque des vrais artistes.

