On connait mieux la photographe américaine Lee Miller (1907-1977) depuis le film biographique qui lui a été consacré en 2023 : « Lee Miller ». Passant du mannequinat à la création photographique, elle fréquente les plus grands, assistante et amante de Man Ray à Paris, elle intègre le groupe des surréalistes dans l’entre-deux-guerres, réalise des clichés de Picasso, Eluard (et sa femme Nush), Magritte, Max Ernst, Cocteau…, repart à New York puis s’installe au Caire après avoir épousé un riche homme d’affaire égyptien. La déclaration de la guerre de 1939-1945 la surprend à Londres alors qu’elle travaille pour le magazine Vogue. Elle documente le blitz puis fait des pieds et des mains pour être accréditée par l’armée américaine sur les champs de bataille continentaux, à une époque où les reporters de guerre étaient exclusivement masculins. Couvrant la guerre jusqu’à la libération des camps de concentration de Buchenwald et Dachau en 1945 elle vit des expériences traumatisantes, au contact direct des soldats sur le front, qui la marqueront pour le reste de sa vie. Elle continue de façon épisodique son activité de photographe après la guerre avant de connaître une fin de vie pénible entre maladie et addictions. C’est après sa mort que son fils Anthony va rassembler et gérer les 60 000 négatifs qui constituent d’éblouissantes et parfois tragiques archives du XX siècle.
Le musée d’art moderne présente une belle rétrospective de l’œuvre de Lee Miller. L’époque joyeuse des débuts dans les années 1920-1930 débute par des portraits de Lee pris par les grands photographes du moment. Elle est un modèle recherché et Cocteau la fait jouer le rôle d’une statue animée dans son film « Le sang d’un poète » dont un extrait est visionnable dans la première pièce.
Une série de ses clichés se concentre sur le pouvoir érotique de la photographie, sans doute peu exploité jusqu’ici. Une autre concerne son séjour égyptien et sa fascination pour le désert. Mais sans conteste la période la plus émouvante est celle concernant la guerre. On y voit les ruines de Londres durant le blitz et les tentatives désespérées de la population qui tente de vivre. Plus tard, arrivée en France au lendemain du débarquement en Normandie, elle photographie les champs de bataille, ou plutôt comment les combattants et les civils survivent au milieu du chaos guerrier. Il y a aussi la célèbre série prise dans l’appartement d’Hitler à Munich, et les clichés d’elle prenant un bain dans la baignoire du Führer alors qu’on vient d’apprendre son suicide dans son bunker de Berlin. Elle passe par le Berghof encore en flammes après que les SS en fuite l’aient incendié.
Et puis, bien sûr, on en arrive à la série sur les camps de concentration, exposée dans une salle aux murs noirs précédée d’un avertissement pour les âmes sensibles. Beaucoup ont déjà vu ces clichés qui montrent les piles de cadavres, les survivants émaciés dans leur costume rayés, les regards incrédules des soldats alliés devant ce qu’ils découvrent, bref, la barbarie nazie dévoilée au reste du monde quasiment en temps réel car elle fut l’une des premières photographes à diffuser cette sordide vérité. Elle dut même insister lourdement auprès de Vogue, d’abord pour certifier la réalité de ce que dévoilaient ses photographies, ensuite pour que le magazine accepte de les publier.
Avec cette rétrospective des photographies de Lee Miller se révèle la personnalité hors du commun d’une artiste qui a su passer avec une égale créativité de la mode au surréalisme, de la guerre aux portraits de Picasso. Sa volonté de photographier la guerre marquait son désir de participer à cette guerre, du bon côté, et pas uniquement pour y faire des photos. Elle a aussi écrit sur le terrain nombre d’articles sur cette épopée. Une photo montre d’ailleurs une machine à écrire Remington cabossée après un bombardement comme symbole du journalisme qui doit survivre quoi qu’il arrive.
Toutes ses clichés sont en noir en blanc, pris au Rolleiflex, l’appareil emblématique de l’époque, bien moins pratique que les appareils d’aujourd’hui. Lee devait souvent développer et agrandir elle-même ses négatifs, dans une boutique de photos dans Saint-Malo sous les bombes, dans un lavabo de circonstance sur le front. Beaucoup des tirages présentés sont d’époque illustrant le grand soin qu’elle mettait dans l’agrandissement aussi important pour elle que la prise de vue dans la réussite de l’ensemble. Quelques agrandissements modernes ont dû être réalisés quand les originaux étaient trop détériorés par le temps. Intéressée par la technique elle a profité du climat plus léger des années folles pour innover dans le processus de solarisation des images dont le rendu cadrait très bien avec la folie surréaliste. Seules une ou deux photos, de mode, sont en couleurs lorsque qu’elle testa à Londres durant la guerre les pellicules Kodachrome qui venaient d’être inventées.
Comme l’indique son fils, elle a sans doute été durablement atteinte par ce qu’elle a découvert et souffert ensuite de ce qu’on appelle aujourd’hui le syndrome post-traumatique, comme des millions de survivants anonymes de cette époque. Par son engagement personnel elle a su faire comprendre et partager avec ses clichés les origines de ce syndrome. En ceci elle a véritablement œuvré comme une exceptionnelle chroniqueuse de son temps en y sacrifiant une partie de son âme. Comment la sensibilité d’une artiste pourrait-elle subir sans souffrances pareille vision de notre barbarie ?

