« Contes du hasard & autres fantaisies » de Ryusuke Hamaguchi

Un film léger du cinéaste japonais Hamaguchi, coqueluche des bobos et des festivals de cinéma arty. Il est composé de trois scénettes séparées dans lesquelles des personnages s’entrechoquent avec les coïncidences de la vie et les surprises de l’amour. On y voit la séduction s’enrouler autour de la curiosité dans des environnements intimistes et les personnages qui se laisser porter par les hasards qu’ils ont eux-mêmes provoqués. C’est bien vu, agréablement joué et tout se termine généralement bien.

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« Abd el-Kader » au Mucem

Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM), les pieds plongeant dans la rade de Marseille, la grande bleue scintillant sur les infrastructures arabisantes du bâtiment, quel autre grand personnage de l’histoire méditerranéenne pouvait mieux symboliser pour le musée cette attraction-répulsion des deux rives Nord et Sud de cette mer civilisatrice que la personne de l’Emir Abd el-Kader (1809-1883). Et quel puissant symbole de l’exposer au Mucem aux portes du Vieux Port de Marseille qualifiée par les Algériens eux-mêmes de « première ville arabe en venant de Paris ».

Abd el-Kader est resté dans l’imaginaire franco-algérien comme un homme raisonnable, trahi par la France. Religieux certes, combattant l’invasion de 1830 de son pays par la France colonisatrice sans aucun doute, il accepta de signer des traités avec l’envahisseur français, reconnaissant son pouvoir sur l’Ouest algérien. Guerrier et administrateur, il remporte des succès militaires significatifs face à la brutalité de l’armée française du général Bugeaud notamment. Alors que Paris ne cesse de renier ses différents engagements en faveur de l’Emir, la guerre totale est menée contre lui qui doit finalement déposer les armes en 1847 contre la promesse de pouvoir s’exiler au Moyen-Orient.

Un dernier reniement français empêche son exil vers l’Orient et il prend finalement la route de la prison (Toulon, Pau, puis Amboise) avec sa suite. Un courant d’intellectuels européens prend fait et cause pour lui et poussent Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III le libère en 1952 et lui octroie une pension annuelle. Il prend alors la route de la Turquie puis de la Syrie où il décèdera en 1883.

Cette exposition retrace de façon équilibrée le parcours de celui qui est devenu un héros de l’Algérie moderne, considéré par le pouvoir actuel en Algérie comme le véritable fondateur de l’Etat algérien. Descendant d’une famille de l’aristocratie religieuse soufi il s’est transformé en chef de guerre pour combattre l’envahisseur mais il n’échappa pas non plus à une certaine ambiguïté en négociant avec la France, ce qui continue à lui être reproché par certains extrémistes des deux bords de cette relation franco-algérienne si constamment houleuse 60 ans après l’indépendance.

Décès du musicien allemand Klaus Schulze

Klaus Schulze (1947-2022) est mort ce 28 avril. Il a été l’un des fondateurs de la musique électronique et l’un des premiers utilisateurs inventifs du synthétiseur. Membre éphémère du groupe allemand avant-gardiste Tangerine Dream, l’un des pionniers de la « musique planante » à la fin des années 1960. Il a sorti de très nombreux disques et créé ce style « space rock » fait de nappes de synthétiseur s’empilant les unes sur les autres pour donner ces harmonies électroniques propices aux médiations enfumées et intergalactiques.

Mort du rocker belge Arno

Triste nouvelle : le cancer dont souffrait Arno Hintjens depuis deux ans a eu raison du rocker flamand (1949-2022) qui s’est éteint ce 23 avril. Nous n’entendrons plus sa voix rocailleuse rocker nos âmes avec tendresse, humour et énergie, en français, en anglais ou en flamand. Musicien de textes et de scène, il a dédié sa vie au rock et aux tournées. Rocker du bonheur, il a chanté la vie et le bonheur de vivre, des petites choses aux grandes idées.

Adieu l’artiste !

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« Les fantômes d’Orsay » de Sophie Calle

L’artiste Sophie Calle, en 1979, dans la chambre 501 de l’ancien hôtel de la gare d’Orsay, devenue musée en 1986, à Paris. RICHARD BALTAUSS (Le Monde)

Sophie Calle, toujours décalée, de nouveau surprenante, jamais à court d’idées auxquelles personne ne pense sauf cette artiste plutôt unique, née en 1953.

A la fin des années 1979 la gare parisienne d’Orsay était désaffectée et promise à une transformation de qualité pour devenir ce très beau musée public d’Orsay. De passage devant cet immense bâtiment, Sophie Calle a forcé quelques portes pour se retrouver dans un ancien hôtel, lui aussi désaffecté, le « Palais d’Orsay », qui faisait partie intégrante de la gare au temps de sa splendeur. Cinq étages, les premiers commencent déjà à être occupés par ouvriers et architectes qui, progressivement, montent dans les étages. Sophie élit domicile dans la chambre « 501 » du cinquième étage où elle passe des journées de méditation plusieurs mois durant.

Et dans cet environnement délabré, presque dévasté, par des années d’abandon, elle divague dans les chambres et les couloirs pour y recueillir les traces de ce que fut ce lieu du temps de son activité. Radiateurs arrachés, poignées de porte volées, tuyauterie coupées, moquettes vermoulues, plafonds écaillés, literies abandonnées, billets d’instructions données au gérant, fiches de séjour de clients inconnus ou connus (Marcel Déat), ou dont elle reconstitue la vie… Tout cet univers inspire l’imagination débridée de l’artiste qui cherche à reconstruire ce qui fut. Les objets de sa curiosité sont soit exposés eux-mêmes, soit sous forme de photographies, chacun assorti d’un cadre en haut duquel figure en encre noire leur description clinique et scientifique (forme, destination, composition…) puis, en encre bleue, une interprétation de ce qu’ils pourraient être dans un autre monde ou un autre temps. Les textes sont de l’archéologue Jean-Paul Demoule, en parfaite harmonie avec la douce folie de Sophie Calle.

Quarante années plus tard, à l’occasion de la crise sanitaire qui ferme les musées, elle passe une nuit dans le musée d’Orsay. A l’emplacement de la chambre « 501 » est maintenant installé un ascenseur donnant accès aux bureaux administratifs du musée. Encore une occasion inespérée de construire des liens entre les anciennes fonctions du « Palais d’Orsay » et la nouvelle destination de ce même lieu !

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Détective secrète du passé attentive à toutes les incongruités qui le composent, experte en observation des coïncidences de la vie, inventeuse de liens improbables entre les évènements et ceux qui les vivent, Sophie Calle nous régale encore de la mélancolique inventivité dont elle fait preuve dans cette exposition !

Lire aussi : https://rehve.fr/2010/10/sophie-calle-rachel-monique-au-palais-de-tokyo/
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« Murina » de Antoneta Alamat Kusijanovic

Un village croate perdu au bord de la mer Adriatique dans un décor de rêve, un chef de famille, ancien marin, nerveux et patriarcal, une femme soumise ancienne Miss Croatie et une fille jeune adulte Julija qui rêve d’ailleurs et se voit mal suivre la voie de sa mère dans ce pays qui n’est pas vraiment ouvert à la libération de la femme. Père et fille plongent ensemble pour chasser les murènes.

Mais arrive un ami croate qui s’est enrichi et vit aux Etats-Unis. On apprend qu’il fut l’ancien patron du père, l’ancien amoureux de la femme. Julija n’est pas insensible à son charme et voit en lui la possibilité d’échapper à son enfermement familial fait d’autorité, de violence, de jalousie, de frustrations, et sans perspectives autres que la reproduction d’un système d’un autre âge. Même sous le ciel bleu il est des quotidiens qui ne soulèvent pas l’enthousiasme et la sérénité.

Pas sûr que le scenario aurait été aussi réussi si la mer était moins bleue et les mensurations de Julija moins attrayantes.

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GOETHE Johann Wolfgang von, ‘Les Souffrances du jeune Werther’.

Sortie : 1774, Chez : Garnier-Flammarion (1968).

Le « Werther » de Goethe est le livre initiateur du romantisme, beau et triste comme une nocturne de Chopin. C’est aussi un premier roman, qui va lancer une œuvre fructueuse.

Werther est un amoureux transi confronté à l’amour impossible de Charlotte (Lotte) elle-même promise à Albert, un homme loyal et aimable. Sensible aux charmes de Werther avec qui elle partage le goût pour la poésie, Charlotte reste désespérément raisonnable pour le plus grand malheur de son amoureux résigné… Tout ce petit monde évolue dans les cours d’Europe à l’Est du Rhin, toujours entre deux bals et trois mondanités, ne semble pas surchargé par le travail ni les soucis domestiques et dispose de beaucoup de temps pour s’occuper de lui-même. Mais l’amour contrarié est source de souffrances incontrôlées qui vont pousser Werther jusqu’à mettre fin à sa vie avec le pistolet prêté par… Albert.

Goethe décrit scrupuleusement la montée du sentiment amoureux jusqu’à l’aveuglement, jusqu’à la déraison, lorsque le cœurse serre sans pouvoir maîtriser la montée des larmes ni l’oppression de l’âme. L’amour refusé que l’on ne peut sortir de ses pensées même si on le sait par trop délétère, celui qui pousse à nous vautrer dans la souffrance et le nombrilisme en repoussant le monde extérieur pourtant ensoleillé et multiple qui n’attend que nous pour continuer la mélodie du bonheur…

Qui n’est pas passé un jour par ce parcours amoureux tragique dont on croit ne jamais devoir sortir ? Heureusement, une minorité seulement y apporte la solution définitive choisie par Werther. Pour les autres, un peu d’énergie et de relativisme permet généralement de sortir de l’ornière, mais cela donne de moins beaux romans.

WINSLOW Don, ‘Corruption’.

Sortie : 2018, Chez : HarperCollins France (traduction française)

Winslow, écrivain américain de romans policiers, nous livre ici un récit haletant sur les violentes confrontations entre gangs et police new yorkaise dans les quartiers Nords de Manhattan dans les années 2010. Denny Malone, d’origine irlandaise, le flic corrompu mais épris d’absolu et DeVon Carter, le patron contesté du business d’héroïne dans le même quartier se livrent un combat de titans sous le regard attentif des mafias italienne et dominicaine. Chacun fixe des limites que l’autre ne doit pas dépasser sous peine de réactions qui peuvent parfois être sévères. Les limites de la Loi ne semblent pas trop étouffer Malone, encore moins Carter. Tout ce petit monde se connaît, se rencontre parfois pour jouer au jeu du chat et de la souris le plus souvent dans le fracas des armes et les millions de dollars du deal de rues.

Malone se sent une âme de justicier tout puissant seul capable d’endiguer les flots d’héroïne qui déboulent sur New York quelles que soient les méthodes à mettre en œuvre pour ce faire. Des méthodes qui ne sont d’ailleurs pas si éloignées d’un côté comme de l’autre, même si celles de la police sont, en principe, encadrées par la Loi et ses principes. C’est une histoire de testostérone et de pouvoir. Mais il pêche, comme les trafiquants, devant le miracle de l’argent facile qui lui fait oublier la morale. Rattrapé par la patrouille des agents fédéraux, c’est la chute, il dénonce ses camarades policiers corrompus pour éviter la prison à sa femme et ruiner sa famille.

Winslow donne une version apocalyptique des luttes de pouvoir entre unités de la police, justice américaine, élus et fonctionnaires de la mairie, mafias… où tout n’est que corruption, échange de bons procédés et intérêts personnels. En fermant ce roman on espère que seule une tout petite part de ces dérives n’est possible dans la vraie vie !

RISS, ‘Une minute quarante-neuf secondes’.

Sortie : 2019, Chez : Actes Sud.

Le dessinateur Riss est l’un des survivants de l’attaque islamiste de janvier 2015 contre la rédaction de l’hebdomadaire satyrique Charlie Hebdo (12 morts, 11 blessés dont 4 grièvement) dont il reprendra la direction après sa sortie de l’hôpital. Dans ce récit il revient sur cette tragédie qui a stupéfié la France, précédé de quelques jours celle de l’HyperCasher (4 morts) et de quelques mois celles du Bataclan et des « Terrasses » à Paris en novembre (130 morts, plus de 400 blessés). Il raconte ces 100 secondes fatidiques qui se sont déroulées à l’intérieur de la rédaction du journal transformé en champs de massacre, et il narre, surtout, les années d’avant et celles d’après.

Dessinateur dans l’âme depuis l’enfance il avance progressivement dans la carrière, rencontre ses héros Cabu, Wolinski, Cavanna… et s’associe avec eux lorsque Charlie Hebdo est relancé en 1992. Il apprend le métier avec ces géants, Charb devient son ami. Cette joyeuse bande vivote dans un journal toujours entre la faillite et la poilade mais ses membres rigolent à n’en plus finir et croquent la vie française de façon toujours plus hilarante et provocatrice au nom de la liberté d’expression.

Mais cet âge d’or se termine en 2015, la rigolade a pris fin, écrasée sur le mur de la bêtise humaine. Les survivants et la relève continuent le journal. Avec une certaine amertume Riss raconte les combats post-janvier 2015, contre les intellectuels de l’islamo-gauchisme émergent, contre les revendications des aigrefins qui rôdent autour des dons reçus par la rédaction par millions d’euros après le drame et, toujours avec une foi et un engagement qui forcent l’admiration, pour la liberté d’expression quel que soit le sujet.

Ce récit est émouvant, on n’y retrouve pas l’humour grinçant habituel du Riss que l’on connaît dans Charlie. C’est le livre de la gravité. Beaucoup a déjà été dit et écrit sur cette tragédie par ceux qui ont survécu, Riss avait certainement besoin lui aussi de coucher ses sentiments sur le papier, d’autant plus que ces survivants sont non seulement marqués par ce qu’ils ont vécu mais restent sous la menace du terrorisme religieux nécessitant leur protection sans doute jusqu’à la fin de leurs jours, leur rappelant tous les matins le monde terrible dans lequel ils sont entrés ce 7 janvier 2015, sans espoir de retour.

« Seule la terre est éternelle » de François Busnel et Adrien Soland

François Busnel, présentateur d’émission littéraire sur la télévision publique française, ami et admirateur du grand écrivain-poète américain Jim Harrison (1937-2016) a coréalisé et diffuse ce mois-ci un documentaire tourné sur son ami durant la dernière année de sa vie. C’est un film troublant qui montre Harrison physiquement à bout de souffle : se déplaçant avec peine, la bouche édentée, le cheveu hirsute, l’élocution difficile, je discours ralenti… pas sûr que ce fut le bon moment pour tourner ce documentaire qui ne donne pas une très bonne image de l’écrivain à ceux qui connaîtrait mal son œuvre.

La caméra filme Harrison dans ses pérégrinations à travers le Nebraska, le Wyoming, l’Arizona, le Montana, le Michigan, bref, dans toute cette Amérique des grands espaces qui a tant inspiré l’auteur qui commente les montagnes, les rivières, les arbres qu’il aime tant et qui le rassure. Il parle du triste sort réservé aux Indiens natifs par les colonisateurs européens devenus américains, de son combat contre les serpents à sonnettes qui ont tué l’un de ses chiens… Il cite René Char comme sa fidèle épouse depuis 54 ans. Il parle de sa passion pour ce qui se mange… et se boit. Il aborde peu son œuvre elle-même, c’est dommage.

Mais il faut retourner à cette œuvre grandiose et des romans qui sont de véritables épopées mêlant la nature « éternelle » aux personnalités complexes de ses héros dans l’Amérique contemporaine. Des tournages complémentaires étaient prévus au printemps 2016 mais Jim Harrison s’éteint le 26 mars de cette même année dans sa maison en Arizona.

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GOSPODINOV Guéorgui, ‘Le pays du passé’.

Sortie : 2021, Chez : Editions Gallimard, traduit du bulgare.

Gospodinov, écrivain bulgare né en 1968, a écrit avec « Le pays du passé » un joli et original roman sur le temps et la mémoire.

Le narrateur, écrivain, partage avec un ami intermittent, neurologue, Gaustine, un intérêt pour le positionnement de chacun vis-à-vis du passé. Alors il passe en revue ses congénères atteints de maladies neurovégétatives leur faisant perdre la mémoire et la notion de leur place dans le temps, mais aussi les hommes et les femmes qui sont simplement besoin de se repositionner dans le passé pour survivre au présent. L’expérience du narrateur (sans doute proche de celle de Gospodinov) est celle d’un citoyen d’un pays qui connut nombre de bouleversements politiques au cours de l’époque contemporaine : guerres balkaniques, guerres mondiales, principauté, monarchie, république, rideau de fer, communisme, nationalisme, capitalisme… un Bulgare né au début du XXème siècle (comme la génération du narrateur) a vécu 100 vies et 1 000 transitions. Certains ont eu du mal à suivre.

Alors Gaustine crée des cliniques pour accueillir ces déboussolés du temps qui passe trop vite pour les ramener dans un temps où ils se sentent mieux. Il favorise même l’organisation d’un référendum dans les pays européens pour connaître l’époque du passé dans laquelle ils aimeraient revenir !

Gospodinov signe ici un conte philosophique sur la nostalgie du temps qui est passé et ne reviendra plus, sinon dans nos souvenirs. Mais l’avenir est inévitable, il faut donc non seulement cultiver notre mémoire mais affronter le futur.

Le Bataclan « woke »

Au Bataclan, célèbre salle de concert rock parisienne, en plus des « hommes » et des « femmes », les toilettes accueillent les « non binaires » et les handicapés. On vit vraiment une époque formidable !

MENGISTE Maaza, ‘Sous le regard du lion’.

Sortie : 2012, Chez : Actes Sud.

Maaza Mengiste est une écrivaine d’origine éthiopienne, naturalisée américaine. Née à Addis-Abeba en 1971, trois années avant l’instauration d’une dictature militaire communiste à la suite de la déposition de l’Empereur Haïlé Sélassié en 1974, elle garde un souvenir très prégnant de ces premiers mois de la « terreur rouge » qui s’abattaient sur ce pays, avant l’exil de sa famille au Nigeria puis au Kenya et, enfin, aux Etats-Unis d’Amérique.

Cette période trouble est le cadre de ce premier roman qui narre l’histoire d’une famille plutôt favorisée au cœur de la capitale éthiopienne en proie à la folie du régime. Arrestations, torture, exécutions, nationalisations, défilés à la « gloire de la Révolution » sont le quotidien de la ville et du pays. Dans ce contexte dangereux et idéologisé, les membres de la famille de Hailu, chirurgien, réagissent différemment, puis tous se retrouveront contre la terreur promue par le major Guddu, inspiré de Mengistu Hailé Mariam, militaire qui dirigea le pays durant ces années noires (il est aujourd’hui toujours exilé et protégé au Zimbabwe, il a été condamné à mort pour génocide par la justice éthiopienne en 2008, on estime le nombre de morts durant son régime aux alentour d’un million, de répression, de famines et de mauvaise gestion).

Ce roman rappelle cette sombre période le l’histoire contemporaine de l’Ethiopie, commencée par la guerre coloniale menée et gagnée par l’Italie dans les années 1930, et dont la violence se poursuit encore aujourd’hui avec la énième reprise de la guerre civile entre Addis-Abeba et la province rebelle du Tigré.

Il décrypte les comportements de résistance de chacun face à l’oppression, le questionnement intime des uns et des autres sur la meilleure réaction possible, les risques à prendre, et pour quel résultat tangible ? On imagine aisément que ce type de réflexion est mené par tout peuple en proie à la répression ou à l’occupation. Jusqu’où peut-on accepter, à quel moment la contestation doit être violente, quel prix est-on prêt à payer pour la liberté ? De l’occupation allemande de l’Europe en 1939-1945, à celle de l’Ukraine par la Russie en 2022, ce problème est aussi vieux que le monde et bienheureux sont les pays démocratiques qui n’ont pas eu à se la poser depuis près de 70 ans !

Lloyd Cole – 2022/03/29 – Paris le Bataclan

Lloyd Cole, né en 1961 au Royaume-Uni, toujours fidèle, pose ses guitares au Bataclan pour une soirée musicale délicieuse au milieu d’une courte tournée de petites salles de grandes villes européennes. Une carrière qui paraît sans fin et une discographie qui continue à s’enrichir, des formations à géométrie variable, majoritairement solo ces dernières années après un démarrage rock tonitruant avec les Commotions au début les années 1980 post-punk, près de 25 disques caractérisant ces époques dont une incursion dans l’électronique (Plastic Wood en 2001, Electronics en 2013), la richesse de cet artiste évidemment est sa voix de velours, posée sur des compositions subtiles et des textes tellement british, empreint de références littéraires et d’humour, alors il la promène depuis des années sur la scène pop-folk avec ses guitares électroacoustiques et son élégance naturelle tous les deux ou trois ans. Le passage par Paris est de rigueur !

Ce soir son ancien compère des Commotions, le guitariste Neil Clarck, est présent pour la deuxième partie de la soirée après un cours break que Llyod introduit en suggérant que les gens de « son âge », comme lui, feront ce qu’ils ont à faire durant cette pause… Neil joue une guitare électroacoustique et retrouve son rôle de guitariste-solo des Commotions. Il est également apparu sur certains des disques solos de Cole, dont le dernier, Guesswork (2109).

Ces deux musiciens complices, blanchis sous le harnais, se connaissent sur le bout des doigts, et les voir ensemble sur la même scène offre un régal des sens. Les jeunes spectateurs qui pensaient retrouver la période rock des Commotions à laquelle ils n’étaient pas nés, restent un peu dubitatifs face au romantisme qui émane de ce concert et dont les reprises de Rattlesnakes, Jennifer, Perfect Skin confirment tout l’intérêt. Les plus anciens continueront à suivre avec bonheur et sans nostalgie le parcours de cet artiste original qui a opté pour la douceur après avoir délaissé l’électricité de ses premières années.

C’est ainsi, le punk est mort, vive le crooner !

Setlist : Past Imperfect (Lloyd Cole and the Negatives song)/ Kids Today/ Rattlesnakes (Lloyd Cole and the Commotions song)/ Music in a Foreign Language/ My Bag (Lloyd Cole and the Commotions song)/ The Afterlife/ Moments and Whatnot/ Patience (Lloyd Cole and the Commotions song)/ Vin Ordinaire (Lloyd Cole and the Negatives song)/ Late Night, Early Town/ Are You Ready to Be Heartbroken? (Lloyd Cole and the Commotions song)/ Women’s Studies/ The Over Under/ Sentimental Fool/ Why I Love Country Music (Lloyd Cole and the Commotions song)/ Like a Broken Record/ Weeping Wine/ Jennifer She Said (Lloyd Cole and the Commotions song)/ 2cv (Lloyd Cole and the Commotions song)/Period Piece/ Woman in a Bar/ Ice Cream Girl/ Myrtle and Rose/ Night Sweats/ Violins/ Hey Rusty (Lloyd Cole and the Commotions song)/ Perfect Skin (Lloyd Cole and the Commotions song)/ Lost Weekend (Lloyd Cole and the Commotions song)

Encore : No Blue Skies/ Forest Fire (Lloyd Cole and the Commotions song)

Lire aussi : Les autres chroniques
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« L’ombre du mensonge » de Bouli Lanners

Phil, un vieux rocker belge se réfugie en Ecosse, sur une île désolée et magnifique, habitée par une communauté presbytérienne d’un genre plutôt rigoriste. Il y traite ses AVC à répétition dont l’un lui fera perdre la mémoire pour un temps dont Millie profitera pour le séduire au prix d’un stratagème basé sur son absence de souvenirs.

Dans la beauté infinie et sauvage des paysages écossais cette étrange histoire d’amour va suivre son cours, même une fois la mémoire de Phil recouvrée et malgré la culpabilité de Millie, jusqu’au dernier AVC qui cette fois-ci sera final au terme d’une merveilleuse romance comme l’écrira Phil à Millie dans une lettre posthume.

Le film questionne sur la mémoire et son influence sur nos actes, celle qui a disparu du fait de la maladie, celle que l’on fuit pour changer de vie, celle qu’on laisse après la mort aux êtres que l’on a aimés. Une très belle œuvre.

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Raymond Depardon / Kamel Daoud. Son œil dans ma main. Algérie 1961-2019.

Institut du monde arabe – IMA (Paris Vème)

1961, la guerre d’Algérie est en train de se terminer, l’indépendance du pays est en cours de finalisation via les « accords d’Evian » qui seront signés le 18 mars 1962, les extrémistes pro-Algérie française de l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète) se déchaînent et ensanglantent le pays comme la métropole, le FLN algérien (Front de Libération Nationale) n’est pas en reste, un jeune photographe de 19 ans est envoyé à Alger puis à Evian pour graver sur la pellicule ces instants historiques, il s’appelle Raymond Depardon.

60 ans plus tard, alors qu’il retrouve ces clichés, il décide les publier dans le cadre d’une exposition partagée avec l’écrivain algérien Kamel Daoud (né en 1970) qui ajoute de très beaux textes à ces photos marquantes d’une époque qui s’évapore, celle d’une présence française dans ce pays du Maghreb après 130 années de colonisation dont certaines furent marquées par une violence insigne. En 2019, Daoud et Depardon reviendront à Alger et à Oran (la ville où réside Kamel Daoud) pour ajouter quelques photos contemporaines, également en noir et blanc, sur lesquelles seuls quelques panneaux publicitaires marquent un vrai changement d’époque.

Les textes de Kamel Daoud ne sont pas des commentaires des clichés mais une longue méditation, inspirés par ceux-ci, sur le temps et l’histoire qui ont marqué tragiquement ce pays, ses habitants, ses héros et ses démons, le poids des pères fondateurs de l’Algérie qui ont obtenu l’indépendance à la force de l’épée et qui est parfois dur à porter pour la génération suivante, celle de Daoud.

A ne pas manquer, un film documentaire à la fin de l’exposition réunissant les deux protagonistes qui y poursuivent leur dialogue dont la hauteur laisse incrédule face au niveau tellement déplorable de la relation politique franco-algérienne !

FERNEY Alice, ‘Dans la guerre’.

Sortie : 2003, Chez : Actes Sud.

Un couple landais déchiré par la guerre de 1914-1918 : Jules est appelé au front, Félicité reste à la ferme avec ses deux enfants bienaimés et une belle-mère acariâtre. Et puis il y a le chien Prince qui traverse la France pour retrouver son maître sur le front dans l’est de la France et devenir un chien-soldat portant les messages à travers les méandres des tranchées.

Mais au-delà de cette guerre sordide il y a l’amour que se portent Félicité et Jules qui leur permet de survivre en attendant de se retrouver. Il y a l’amitié des camarades de tranchée qui aide à supporter le déluge des bombes. Et il y a l’attente que tout cet enfer prenne fin et que la séparation se termine enfin.

Hélas, beaucoup vont mourir sous l’acier des « boches » et du fait du désespoir de la séparation. Mais l’espoir survit et les enfants de Jules et Félicité vont poursuivre l’histoire de la famille malgré les traumatismes de cette guerre qui a laissé l’Europe dévastée.

Alive Ferney parle plus des hommes dans la tourmente que de la guerre elle-même sur laquelle tant a été écrit. C’est un roman sur l’amour, la séparation, l’attente, bref sur la vie quand toutes les passions sont exacerbées dans un environnement de violence. Son écriture est toute en délicatesse, tournée sur les sentiments qui animent ses personnages et qu’elle rend avec talent.

« Juifs d’Orient – Une histoire plurimillénaire » à L’institut du monde arabe

Après une exposition consacrée au pèlerinage musulman de La Mecque en 2014 puis une autre dédiée aux chrétiens d’Orient en 2017, voici la dernière centrée sur la troisième religion monothéiste du monde arabe, retraçant l’histoire de la communauté juive d’Orient présente dans la région depuis la haute antiquité. De Jérusalem à Babylone, sous les empires romain comme grec, les juifs ont vécu autour de la Méditerranée, y ont déployé des centres de culture et de connaissance, déroulé les pages de la Torah et écrit celles du Talmud. Au gré des conquêtes ils ont dû s’adapter au pouvoir des princes, reconstruire les temples détruits et assurer la transmission de leur croyance.

Nous sommes à l’Institut du monde arabe alors l’exposition est plutôt centrée sur la cohabitation des juifs à partir de la conquête musulmane à partir vu VIIème siècle. Bien sûr tout ce petit monde a cohabité dans les mêmes villes, commercé ensemble, parlé la même langue, traduit les mêmes textes, connu des périodes de guerre, d’autres de paix, mais en terre musulmane les chrétiens et les juifs vivaient sous le statut de « dhimmi » qui les considérait comme inférieurs même s’il leur procurait une protection juridique, statut un peu comparable à celui des « indigènes musulmans » octroyé par le colon français en Algérie.

Au XIVème siècle, l’expulsion des juifs d’Espagne va entraîner la création des communautés juives « séfarades » qui prirent alors le chemin du Maghreb, de l’Empire ottoman ou de l’Europe. Les guerres coloniales du XIXème puis mondiales du XXème, ajoutées à l’antisémitisme persistant, vont encore entraîner des mouvements importants des populations juives. La plupart ont quitté le monde arabe et se sont retrouvées en Israël crée en 1948 ou dans d’autres pays, essentiellement occidentaux.

Sont exposés nombre d’objets liés à cette culture juive et, pour la période plus récente, de photos des communautés et des monuments qu’elles ont érigés dans tout cet Orient « compliqué » La dernière partie de l’exposition est consacrée à la création de l’Etat d’Israël et ses conséquences dans la région : guerre de 1948 contre les arabes, expulsion des palestiniens (la « Nakba ») d’Israël, expulsion des juifs d’Egypte par Nasser, fuite des juifs d’Irak… Des vidéos reviennent sur les drames provoqués par tous ces exodes et leur brutalité.

Dans une tentative un peu désespérée l’Institut du monde arabe cherche à montrer l’amitié indéfectible entre les peuples d’Orient quelque soit leur religion. C’est un peu naïf mais, heureusement, l’honnêteté historique avec laquelle a été réalisée cette exposition permet finalement au visiteur de comprendre qu’il s’agit plus d’une histoire de guerre de religions et d’exode que d’unité entre les peuples. Certes l’histoire est partagée, mais ces communautés faisaient « chambre à part » et parfois se séparaient dans la violence. Nous en sommes d’ailleurs toujours là !

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Saint-Exupéry Antoine de, ‘Pilote de guerre’.

Sortie : 1943, Chez : Editions Gallimard.

Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) avait 40 ans lorsque l’Allemagne envahit la France pour la troisième fois en moins d’un siècle. Pilote émérite des premières heures de l’aviation, il s’engage dans l’armée de l’air et sert comme capitaine dans l’escadrille de reconnaissance 2/33. Après l’armistice il s’exile aux Etats-Unis où il écrira une partie de son œuvre, dont « Pilote de guerre », avant de revenir dans l’armée de l’air en Afrique du nord. Sur son insistance, il sera de nouveau autorisé à voler malgré son âge et son embonpoint, pour des missions de reconnaissance. Il sera abattu le 31 juillet 1944 au-dessus de la Méditerranée du côté de Marseille.

Dans ce roman Saint-Ex saisit l’occasion d’un vol d’observation au-dessus de la France, alors que l’armée allemande a lancé son invasion sur l’hexagone, pour laisser divaguer ses pensées : le froid et l’altitude, la protection des nuages, le feu allemand, le risque de ne pas revenir vivant à la base et la terre qui paraît vide à dix mille mètres d’altitude mais qui révèle les signes de la présence de l’homme, de ses réalisations, les routes, les canaux, les convois…

A terre c’est l’exode de la foule qui fuit devant l’avancée allemande. Vu des airs ce sont « des routes noires de l’interminable sirop qui n’en finit plus de couler. » Mais alors que son avion traverse les nuages pour se rapprocher du sol au-dessus d’Arras sa réflexion revient plus près de la terre des hommes, du poids de la défaite pesant sur tous les enfants de France. Quand la notion d’homme devrait être l’essentiel nous avons oublié l’égalité, la liberté, la charité, et nous avons perdu l’homme au profit de l’individu !

S’il avait survécu jusqu’à notre XXIème siècle, le pilote-philosophe serait fort marri de constater combien son constat n’a fait que se renforcer pour conduite la civilisation à sa propre décadence. Comme toujours les écrits de Saint-Exupéry relèvent autant du conte philosophique que du récit ou du roman. Inspiré par la dévastation de la France, écrit dans son exil américain, il en sort une vision plutôt sombre de l’état de l’humanité que viennent souligner les illustrations tragiques de la première édition datant de 1942, de Bernard Lamotte, ami de l’écrivain, magnifiquement publiées dans cette nouvelle édition Gallimard.