Sortie : Discours de la servitude volontaire, Chez : Editions mille et une nuits (2025).
C’est un texte clé de La Boétie (1530-1563), écrit dans ses jeunes années par celui qui devint le grand ami de Montaigne qui lui inspira cette célèbre citation « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». C’est ce discours qui aurait provoqué la rencontre des deux amis. La Boétie y développe la théorie que la tyrannie perdure aussi grâce à la fatalité et l’immobilisme du peuple tyrannisé. Même si le tyran s’impose d’abord par la force il ne peut perdurer que si les masses consentent plus ou moins librement à cette tyrannie.
« Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais les successeurs servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. »
Il note que l’asservissement du peuple par le tyran n’est jamais autant facilité que par l’abrutissement de celui-ci, ce qui résonne étrangement à nos oreilles de citoyens du monde du XXIe siècle…
« Cette ruse d’abêtir leurs sujets n’a jamais été plus évidente que dans la conduite de Cyrus envers les Lydiens , après qu’il se fut emparé de leur capitale […] Mais ne voulant pas saccager une aussi belle ville ni être obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il s’assura d’un expédient admirable pour s’en assurer la possession. Il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia une ordonnance qui obligeait les citoyens à s’y rendre. Il se trouva si bien de cette garnison que, par la suite, il n’eut plus à tirer l’épée contre les Lydiens. Ces misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux… »
Le texte est assez frappant d’une vérité qui a traversé les siècles et qui rencontre aujourd’hui encore bien de regrettables applications. La Boétie note aussi la hiérarchisation de la tyrannie. Comme pour la corruption, elle n’est durable que si déclinée dans la hiérarchie du peuple : les petits doivent exercer une petite tyrannie/corruption, les moyens une moyenne tyrannie/corruption, pour que les grands assurent leur grande tyrannie/corruption plus ou moins à l’abri de la contestation. Et comme de tous temps et en tous lieux, les plus misérables (« les plus précaires » dirait-on aujourd’hui) restent les plus misérables car objets en dernier ressort de la tyrannie/corruption des plus puissants qu’eux.
Traduit du vieux français pour la compréhension des lecteurs de notre siècle ce discours admirable n’est pas un discours de résignation. Certes le peuple compromet avec le tyran lorsqu’il reçoit de celui-ci suffisamment d’honneurs et d’or mais pour La Boétie le peuple garde intact son désir de liberté et il ne tiendrait qu’à lui de le réactiver pour ne plus consentir à la servitude. Si l’esprit de cette croisade pour la liberté du peuple reste d’actualité, il n’est pas sûr que le mode d’action préconisé, une espèce de désobéissance civile, soit bien efficace aujourd’hui à l’heure des grandes terreurs de masse, de Staline à Mao, en passant par Hitler et Pinochet, même si dans ces tyrannies certains se sont courageusement levés contre l’oppression.
Cyrus le Grand fut un roi perse au VIe siècle avant J.-C. qui a vaincu Crésus roi de Lydie en Asie mineure, actuellement en Turqie.

