BYRNE David, ‘Qu’est-ce que la musique ?’.

Sortie : 2017, Chez : Philharmonie de Paris – Editions.

David Byrne fut la tête pensante du groupe Talking Heads qui à la fin des années 70′ a intellectualisé le mouvement post-punk new-yorkais en produisait une musique originale et plutôt sophistiquée. Ils étaient quatre potes qui se sont rencontrés dans une école d’art et David prendra le leadership du groupe au point de fatiguer ses compères, malgré une inventivité dont ne pouvaient se prévaloir les autres musiciens du groupe. Une fois celui-ci dissous au début des années 1990, David Byrne a continué une carrière solo en favorisant de multiples incursions dans des genres musicaux les plus variés et des collaborations avec de nombreux d’artistes dont certains débordaient largement le domaine musical. Il a notamment réalisé des films, joué dans certains comme acteur, composé des bandes originales, participé à des aventures théâtrales… Bref, avec Davide Byrne on n’est jamais déçu et la nouveauté est toujours au coin du bloc. En 2018 encore il présenta sur la grande scène de la Philharmonie de de Paris sa nouvelle œuvre « American Utopia » : un concert de rock mis en scène comme une pièce de théâtre, une réussite.

« Qu’est-ce que la musique ? » est une sommité dans laquelle Byrne explique le monde dans le quel il vit depuis sa naissance en 1952. S’en suivent 450 pages historiques, factuelles, réflexives, existentielles sur la musique et nous. En fait, surtout sur la musique et David Byrne !

On passe en revue la place de la musique dans la culture de l’Humanité, les révolutions de l’apparition et du développement des techniques d’enregistrement qui l’ont fait passer d’un moment éphémère et convivial à un processus renouvelable et personnel, la place de la représentation en concerts dans la créativité des musiciens (et leurs revenus…). On revient sur le célèbre « CBGB », tripot new-yorkais où jouèrent les groupes précurseurs de l’underground américain : Talking Heads, Blondie, The Ramones, Patti Smith, Television, Sonic Youth. Byrne avec un souci du détail qui l’honore va même jusqu’à publier un plan de ce lieu mythique pour expliquer comment les musiciens de tenaient par rapport aux spectateurs. Les amateurs de rock de cette époque apprécient…

Plusieurs chapitres sont consacrés à la technique qui façonne la musique, de l’analogique au numérique, des bricolages sur bandes magnétiques de cassettes aux boucles électroniques auto-générées par des algorithmes devenus eux-mêmes créatifs. La musique est aussi une industrie et David Byrne nous explique les liens commerciaux existant entre maisons de disques, producteurs, interprètes, compositeurs, auteurs. Tout ça n’est pas simple et les plus grands se sont parfois fait embobiner par le business. Mais à la fin il reste toujours… la musique, présente d’ailleurs depuis le début puisque d’après l’auteur les Néandertaliens jouaient déjà de la flûte (taillée dans un os) et que la Bible démarre sur « Au début était le verbe », c’est dire que tout à commencé avec un son !

Le dernier chapitre « Harmonia Mundi » conclut sur la musique « géométrie de la beauté ». On y apprend au détour d’un paragraphe que Byrne est atteint du syndrome d’Asperger qui rend les interactions sociales plus difficiles mais permet à ceux qui en sont atteints de développer une hypersensibilité et un imaginaire abondant.

Cet essai est un livre de fan des Talking Heads, de David Byrne, du rock en général et tout particulièrement de l’époque underground des trois dernières décennies du Xxème siècle. Extrêmement analytique il permet à Byrne de partager sa connaissance d’un monde dont il est acteur et à ses fans de se rapprocher un peu de cette création musicale qui guide leurs vies.

Florian Schneider du groupe Kraftwerk est mort

Florian Schneider (1947-2020)

On apprend aujourd’hui que Florian Schneider, musicien de génie, cocréateur du groupe allemand Kraftwerk en 1970 inventeur de la musique électronique, est mort il y a quelques jours d’un cancer foudroyant sans rapport avec le coronavirus. Avec son complice Ralf Hütter ils ont innové et significativement influencé la musique et l’esthétique contemporaines du rock. Le groupe continuait à tourner encore récemment mais Florian avait mis fin à sa collaboration en 2009. Lors du passage du groupe l’an passé à Paris, Ralf menait le groupe.

Lire aussi : Kraftwerk – 2019/07/13 – Paris la Philharmonie

Evidemment c’est le crépuscule des rockers baby-boomers. Après David Bowie, Leonard Cohen, Lou Reed, pas plus tard qu’hier encore Dave Greenfield, et bien d’autres, tous ces artistes nés dans années 40’ et 50’ sont en train de nous quitter. D’ailleurs ils n’ont que 10 à 15 ans de plus que nous. Notre propre crépuscule ne manquera pas d’arriver également. Toute cette génération de musiciens en voie de disparition ne fait que nous précéder…

Dave Greenfield est mort

Insuffisance cardiaque, hospitalisation et coronavirus ont emporté cette nuit Dave Greenfield, claviériste du légendaire groupe post-punk The Stranglers. Cofondateur du groupe en 1975 il a été de tous les albums et de toutes les tournées depuis 45 ans. Il a ajouté des claviers et des petites ritournelles, reconnaissables entre toutes, à la musique brute du groupe, marquant ainsi son parfum new-wave. Pas sûr qu’il soit aisément remplaçable tant sa personnalité et sa musique marquent les Stranglers depuis presqu’un demi-siècle.

Rest in Peace Dave, tu fais partie des très grands !

Décès de Christophe

Le musicien Christophe est décédé cette semaine à 74 ans d’un emphysème plus ou moins accéléré par le coronavirus baladeur. C’est un drôle de parcours que celui de cet artiste français, fils d’immigrés italiens, chanteur tendance yé-yé dans les années 60’ il était devenu ces dernières années une puriste du son et des productions sophistiquées, une sorte de Brian Eno à Montparnasse, produisant des musiques étranges et mystérieuse. Il cultivait par ailleurs son image d’oiseau de nuit, lunettes teintées et long cheveux blonds, dormant le jour, travaillant la nuit sur ses machines. Un personnage et un musicien intéressant !

Il a rejoint Lou Reed et David Bowie au paradis des rockers. Sa fille a suggéré au corps médical de Brest (où il avait été transporté en réanimation) de lui passer Just a Perfect Day et Heroes pour ses derniers instants. Un homme de goût !

Rock Fictions de Carole Épinette

Carole Épinette (http://www.karoll.fr/) est photographe, notamment de musiciens rocks. Elle publie dans ce livre certaines de ses photos en noir et blanc sur lesquelles elle a demandé à des connaissances d’écrire un texte. Ces rédacteurs improvisés ont ainsi livré leurs mots inspirés par les images. Ce peut-être un souvenir provoqué par une image (l’adolescence au temps des Cure « I’m running toward nothing, again and again and again… »), purement fictionnel (un écrivain raconte comment Francis Black des Pixies a bloqué son escalier durant 40 jours) ou juste nostalgique (une photo d’Anna Calvi et la mort d’un père).

C’est une touchante association de héros et d’inspiration. Après tout la musique la musique est aussi faite pour ça, Carole Épinette sait bien le rendre dans cet ouvrage.

A tribute to David Bowie – Haupstrasse The Berlin Years 1976 – 1978

1976, David Bowie s’installe à Berlin dans le quartier de Schönberg (Hauptstrasse 155) pour 3 ans. Il y composera et enregistrera une grande partie de la trilogie berlinoise, dont le sublime enchaînement Low-Heroes qui marqua la musique rock du XXème siècle. Il y produit également deux albums du renouveau artistique et humain de son ami Iggy Popp qui habitait alors avec lui.

Usé par les abus divers de sa vie passée à Los Angeles, Bowie est venu se ressourcer dans cette ville si créative à cette époque, et s’imprégner de l’art expressionniste qui le fascinait tant en ce lieu historique. Ce petit livre de photos paru en 2013 revisite les lieux fréquentés par Bowie (et souvent aussi Pop) ainsi que les artistes qui l’on inspiré. Emouvant !

Madonna – 2020/02/27 – Paris le Grand Rex

Après 2h30 de retard sur l’horaire annoncé sur les billets, une bande préenregistrée est diffusée dans le Grand Rex par laquelle la voix de la Madone annonce le début du show et se conclut par un mystérieux : « Don’t forget: nothing of this is real! » et la star apparait au milieu d’un groupe de danseuses toutes grimées à l’identique en espions façon guerre froide pour chanter Vogue. S’en est suivi un concert presque sans musiciens mais avec des danseurs/danseuses et la voix toujours superbe de Madonna.

Cette tournée assure la promotion de son dernier disque « Madame X » sorti en juin de l’an dernier et passe dans des salles de taille modeste. Elle fait le choix de rester en « résidence » une semaine ou deux dans les villes qu’elle traverse pour assure suffisamment de concerts pour ses fans. Par suite d’une blessure aux Etats-Unis elle a dû annuler quelques shows pour éviter de travailler tous les soirs. Elle a expliqué à ses suiveurs des réseaux dits sociaux (15 millions d’abonnés sur Instagram tout de même) qu’elle a dû modifier les parties les plus difficiles de son show pour gérer ses douleurs. Celui de ce soir est maintenu, celui d’hier a été annulé… Les affres du pré-confinement entraîneront aussi l’annulation des soirées parisiennes début mars… Un peu tourneboulée cette tournée !

Tous les concerts parisiens débutent avec deux à trois heures de retard, on se demande bien pourquoi. Ce soir l’attente sera en partie occupée par quatre musiciens installés devant le rideau, dont une trompettiste, venus réinterpréter en instrumental les tubes madonnesques.

Les danseuses en Vogue, perruques blondes, impers mastic et lunettes noires poursuivent leur chorégraphie devant deux escaliers monumentaux posés au milieu de la scène, empruntés par les espionnes. A un moment Madonna titube et semble louper une chaise sur laquelle elle est censée retomber mais emportée par le mouvement la défaillance passe presque inaperçue.

Pour chaque acte les escaliers sont démontés et remontés comme des Lego pour composer de nouvelles scènes. A l’issue du premier acte Madonna marque le pas, demande une chaise et, seule sur la scène, s’y assoit un moment pour parler au public et, sans doute, se reposer. Elle semble pleurnicher, est-ce de l’ivresse ou la souffrance éprouvée ? Puis le show reprend dans des décors recomposés. Au milieu des bellâtres-danseurs de sa bande Madonna a repris sa ronde dans un foisonnement de costumes superbes.

A 61 ans elle a un peu perdu de son énergie, ses blessures ne l’aident pas. Elle est très (trop) bavarde, peut-être pour reprendre son souffle, mais elle chante toujours magnifiquement. Le concert est aussi une occasion de présenter ses engagements : en faveur du Malawi, « ils n’ont rien et ils sont heureux, nous avons tout et nous sommes malheureux. », et d’un groupe de chanteuse cap-verdiennes découvertes à Lisbonne qui font plusieurs apparitions durant le concert en y apportant une touche africaine. Icone queer depuis toujours, Madonna réjouit les nombreux membres de la communauté LGBT présents à cette soirée avec en apothéose l’affichage du drapeau arc-en-ciel sur le final qui déclenche un hourvari frénétique alors que la star quitte la scène.

Madonna vieillit comme tout le monde. Les performances de ses shows d’antan ne sont plus de mise, il va falloir s’y résigner. Pour les prochaines tournées pourquoi ne pas en revoir le format avec un plus classique « chanteuse et musiciens » pour réinterpréter avec plus de dépouillement le fantastique catalogue de cette artiste originale ? Car ne l’oublions pas, au-delà de ses falbalas, Madonna est d’abord une superbe musicienne dont la voix et les compositions peuvent se passer allègrement des chorégraphies, surtout si elle n’est plus en mesure de les mener.

Setlist : Act I

Madame X Manifesto (Video Introduction)/ Vogue/ I Don’t Search I Find/ American Life

Act II

Coffin (Video Interlude)/ Batuka/ Fado Pechincha (Isabel De Oliveira cover)/ Killers Who Are Partying/ Crazy/ La Isla Bonita (with excerpts of « Welcome to My Fado Club »)/ Medellín/ La vie en rose (Édith Piaf cover)/ Extreme Occident

Act III

Rescue Me (Dance Interlude)/ Frozen/ Come Alive/ Future/ Like a Prayer Encore : I Rise

Devendra Banhart – 2020/02/05 – Paris salle Pleyel

Les Inrocks

Devendra Banhart est un artiste américain qui a vécu une partie de son enfance au Venezuela d’où une influence latinos dans ses chansons dont certaines sont chantées en langue espagnole. Ce prénom peu commun viendrait d’un mystique indien qui intéressait ses parents. D’ailleurs, les photos prises de lui il y a quelques années le montrent affublé d’une barbe et de cheveux longs en Rabindranath Tagore californien.

Désormais relooké sur un mode plus « classique » Devendra Banhart est en concert à la salle Pleyel ce soir pour y présenter sa musique d’un genre folk-psychédélique, étrange et original. Une voix profonde de crooner, un look de bel hidalgo, un jeu de guitare délicat par des doigts effilés ; une partie du show est délivrée par l’artiste seul assis sur une chaise, le reste avec un groupe sympathique. Les compositions alternent entre le folk pur et dépouillé et un rock latinos sautillant.

Même le site web de l’artiste est particulièrement simple et soigné. Devendra Banhart, un découverte musicale pleine d’élégance et de subtilité.

Bryan Ferry

David Bowie

Archive

Massive Attack

CHEMAM Mélissa, ‘En dehors de la zone de confort, de Massive Attack à Bansky’.

Sortie : 2016, Chez : Edition Anne Carrière.

Mélissa Chemam, journaliste, a plongé dans l’histoire de Bristol et de ses artistes pour nous raconter l’extraordinaire explosion musicale et culturelle qui transcende cette ville située à 250 km à l’ouest de Londres. Cité portuaire au passé esclavagiste honteux, peuplée d’une forte communauté antillaise et africaine, elle a connu un passé rebelle et continue à se révolter de temps à autres. Depuis le mouvement d’émancipation des populations noires dans les années 60′, elle est à l’origine d’une formidable explosion culturelle basée sur ce joyeux mixage humain. Mélissa nous emmène au long de ce brillant parcours bristolien en suivant l’histoire du groupe Massive Attack et du graffeur Banksy, deux des plus belles réussites artistiques de la ville.

Un groupe de potes, Robert Del Naja (3D, d’ascendance italienne), Grant Marchall (Daddy G, originaire de la Barbade aux Antilles), Adrian Thaws (Tricky) et Andrew Vowles (Mushroom) traînent chez les disquaires et dans les bars de la ville plutôt qu’à l’école, bricolent des sound systems, vivotent en faisant les DJs dans des soirées arrosées et, surtout, laissent leur imagination les porter. Ils ont été fascinés par l’énergie débridée du mouvement punk, qui s’éteint en ce début de la décennie 80′, et qu’ils mélangent avec l’amour du reggae et du dub que leur ont insufflé leurs amis jamaïcains. Ils ne sont pas musiciens, 3D est graffeur-peintre et couvre les murs de Bristol de ses œuvre (embarqué parfois par la police pour ses dessins qui choquent la bourgeoisie locale). Ils montent le collectif The Wild Bunch (L’Equipée Sauvage) qui se transformera en Massive Attack (attaque massive d’avant-garde) à la fin des années 80′. Leur premier album s’intitule Bleu Lines sort en 1991 et sonne comme un coup de tonnerre dans l’univers musical européen.

L’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, les guerres au Moyen-Orient, forgent l’engagement politique du groupe qu’il ne cessera d’afficher. Robert Del Naja se sent particulièrement concerné par l’histoire et la responsabilité britanniques dans cette région, leurs shows diffusent nombre de messages sur ce conflit et l’activisme néfaste des Etats-Unis qui a pris la suite de celui de Londres.

Ils collaborent avec toute une bande bristolienne qui gravite les uns autour des autres et qui invente de Trip-Hop, sorte de fusion entre le psychédélisme (le trip) et le hip-hop (le rap naissant) qui fait fureur à l’époque. Leur musique est mélancolique et urbaine, leurs paroles mystérieuses (majoritairement écrites par 3D) et minimalismes. Ils aspirent toutes les inspirations qu’ils trouvent pour inventer le « bristol sound ». Massive Attack est un collectif à géométrie variable qui se transforme progressivement de sound system en véritable groupe avec des instrumentistes et des voix variées et renouvelées. Ses prestations scéniques deviennent progressivement un spectacle époustouflant, sombre et total.

Pointilliste à l’extrême 3D met un temps infini à transformer ses idées en sons et images. Il recherche toujours le travail collectif et affronte quelques déceptions au hasard des pérégrinations de ses acolytes. Au moins Horace Andy, chanteur reggae jamaïcain légendaire, est embarqué sur tous les disques et toutes les tournées, les autres vont et viennent mais le son est toujours celui de Massive Attack dont Robert Del Naja est le sorcier. Le groupe produit également des clips vidéo musicaux très originaux et novateurs, ainsi que de nombreuses musiques de films et séries.

Les artistes orbitant autour de Bristol sont légion. Portishead (du nom d’une ville toute proche) marque aussi son empreinte dans le paysage. Les musiciens s’échangent et s’influencent. Les producteurs aussi. Tricky (le mauvais garçon de la bande) qui participe aux deux premiers disques avant de partir vivre sa vie musicale en solo. Martina Topley-Bird (ex-épouse de Tricky), revenue en force et en beauté sur l’album Heligoland et la tournée qui s’en suit. Neneh Cherry née à Stockholm et rapidement installée à Londres, après avoir collaboré avec les Slits croise la route des Massive Attack dont elle épouse le premier producteur et pour laquelle 3D signe quelques titres. Il y en bien d’autres tant ce groupe inspire à tous l’envie de travailler avec lui.

Autre enfant de Bristol, Banksy n’est jamais bien loin non plus. Admirateur de Robert lorsque celui-ci n’était que grapheur de rue, il est resté très proche du collectif et a mené sa barque depuis. Son ironie un peu désespérée et son engagement politique l’ont toujours fait voguer dans l’univers des Massive…

C’est un beau livre, pour initiés ou ceux qui veulent le devenir, sur ce groupe et la fantastique histoire d’une bande d’adolescents multiculturels qui ne connaissaient rien à la musique mais dont la curiosité et la créativité leur ont permis de synthétiser le son de notre époque : nostalgique, urbain et politique. Depuis vingt ans ils sont les têtes chercheuses de ce Trip-hop qui est l’âme de Bristol.

Garbage

BRUNNER Vincent, ‘Sandinista ! 12 décembre 1980, The Clash fait sa révolution.’

Sortie : 2019, Chez : Le Castor Astral / « A Day in the Life ».

Au début des années 90′ un adolescent s’étant initié au groupe britannique The Clash avec des rééditions, découvre, dix ans après sa sortie, Sandinista ! le triple album vinyle du groupe sorti en 1980. Il se fait alors la promesse d’écrire un jour un livre sur cette œuvre révolutionnaire du rock. En 2019, Vincent Brunner respecte sa promesse en racontant l’histoire de ce disque et des douze mois de la vie des quatre Clashs durant sa réalisation entre la Jamaïque, New-York et Londres.

6 faces, 36 morceaux, des influences musicales multiples : punk, rock, reggae, dub, ska, rap, rockabilly, des messages politiques révolutionnaires variés (la guerre, la drogue, les inégalités…), des invités nombreux : Mickey Dread (1954-2008, pape du reggae jamaïcain), Norman Watt-Roy (bassiste de Ian Dury), Ellen Folley (chanteuse « fiancée » de Mick Jones, guitariste du groupe), Tymon Dogg (musicien violoniste pote de Joe Strummer (1952-2002, chanteur-guitariste du Clash), Mickey Gallagher (claviériste de Ian Dury, et dont les enfants chantent une version de Career Opportunities, un classique punk du groupe), et d’autres. Cet album intelligent marqua un moment clé dans l’histoire du rock ou comment l’énergie punk pouvait être recyclée dans un rock plus subtil et ouvert.

L’enregistrement du disque démarre à Kingston en Jamaïque compte tenu de l’attachement du groupe pour le reggae, et particulièrement celui de Paul Simonon, le bassiste, élevé dans le quartier jamaïcain de Londres. Hélas, les Rolling Stones sont passés par là quelques mois auparavant et ont distribué de l’argent un peu partout pour avoir la paix dans ce pays en voie de développement soumis à une violence politique aigüe. Le Clash n’a pas les moyens de faire de même et de toute façon un tel comportement serait contraire à ses principes. Après l’enregistrement d’une seule chanson (Junco Partner) au studio Channel One de Kingston ils sont obligés de quitter la place rapidement sous la pression des gangs et racketteurs locaux.

Après avoir laissé quelques illusions à Kingston, le groupe écrit et enregistre la suite de l’album à New York, ville mythique pour les quatre britanniques qui, tous révolutionnaires qu’ils s’affichent, restent fascinés par cette cité créatrice et sordide à l’époque par certains aspects. Ils vont y rester plusieurs mois, Joe se consacrer aux textes, Mick à la musique, Topper (Headon, le batteur) à ses addictions pendant que Paul est absent car tourne un film au Canada sur feu Sex Pistols.

Le groupe est arrivé aux Etats-Unis déjà fort d’une certaine réussite commerciale (l’album London Calling a été très bien reçu) et du succès de ses tournées frénétiques qui lui ont donné une certaine aisance financière. Les musiciens sont logés dans de bons hôtels et profitent aussi de la vie sociale new-yorkaises pour des rencontres variées

Le résultat est magique, le groupe se bat avec CBS pour que le triple album soit commercialisé à un prix acceptable pour ses fans, le disque sort dans les bacs le 12 décembre 1980. L’accueil de la critique est mitigé. Le groupe organise alors une tournée avec des résidence dans différentes villes : 15 jours au Bond International Casino de New York en mai 1981 avec des rappeurs et du hip-hop en warmup, de Niro, Scorsese, Ginsberg… dans les spectateurs, 8 concerts au théâtre de Mogador à Paris deux mois plus tard où se pressent notamment Rachid Taha (Carte de Séjour qui collaborera ensuite avec Mick), Manu Chao (La Mano Negra), Jean-François Bizot (fondateur du magazine Actuel et de Radio Nova), MC Solaar et, notamment, votre chroniqueur.

Après ce fantastique et novateur album, le Cash sortira Combat Rock qui rencontra un franc succès commercial (Rock the Casbah, Should I stay or Should I Go). Un dernier album Cut the Crap est commercialisé après que Mick et Topper aient été virés. Joe dissout alors The Clash et ce fut bien ainsi. Il meurt brusquement en 2002 à 50 ans d’une malformation cardiaque qui n’avait jamais été diagnostiqué. The Clah restera un groupe majeur du rock du XXème siècle dont Sandinista ! fut l’œuvre la plus originale.

ALBERTINE Viv, ‘De fringues, de musiques, de mecs’.

Sortie : 2014, Chez : Libella – 10/18 5419.

Viv Albertine est la guitariste britannique cocréatrice du groupe punk féminin The Slits (Les Fentes…) créé à Londres à la fin des années 70′. Née en 1954 en Australie mais revenue très jeune au Royaume-Uni avec ses parents et sa sœur, elle évoque ses souvenirs et nous fait vivre l’enfance d’une gamine anglaise issue d’une famille moyenne, aspirée par la musique et la révolution punk. Plus intéressée par la vie des rues et des salles de concert que par l’école, elle voit éclore Bowie, les Sex Pistols, King Crimson, Patti Smith, se passionne pour Lennon, Zappa, Cream, Syd Barrett, Lou Reed… et tous les autres. Elle vit au cœur de l’ouragan du punk à Londres, nihiliste et créatif. Le tableau sera complet en ajoutant le sexe (plutôt beaucoup) et la drogue (plutôt modérément)

Les fringues et le look sont (déjà) une préoccupation majeure. Les punks ont produit une mode plutôt voyante et provocante, une des caractéristiques du mouvement. Tout ce petit monde dès qu’il a quelques pounds de coté s’habille dans la boutique de fringues « SEX » tenue par Vivienne Westwood (toujours en activité), la compagne de Malcom McLaren, l’un des initiateurs et animateurs du mouvement.

Avec Viv on retrouve tous les acteurs de cette période magique, so british. Elle est la fiancée de Mick Jones (The Clash), monte un premier groupe avec Sid Vicious (The Sex Pistols), fréquente les squats, Malcom McLaren, John « Rotten » Lydon… Avec ses copines elles montent The Slits dans lequel elle tient le poste de guitariste et d’organisatrice. Les quatre filles ne connaissent ni la musique ni les instruments (comme d’ailleurs la plupart des musiciens punks de l’époque), mais qu’importe, elles ont le feu sacré, de l’énergie à revendre, et puis elles travaillent un peu le sujet pour être à la hauteur de leurs collègues masculins. Ari « Up », la jeune chanteuse allemande a un charisme et un enthousiasme sans limite, la joie de la scène fait le reste. Le groupe tourne, publie deux ou trois disques puis se disperse avec l’extinction du mouvement.

1980 : la fête est finie, Mme. Thatcher gouverne le Royaume, les survivants retournent progressivement à une vie « normale », le rock se professionnalise mais l’étincelle punk a allumé un brasier qui ne s’éteindra plus et qui inspire encore nombre de ses acteurs.

Viv travaille maintenant dans le cinéma, se marie, après moulte difficultés donne naissance à une fille, affronte un cancer, divorce, remonte sur scène pour une gig avec les éphémères New Slits, enterre nombre de ses amis (Ari « Up », Polly Styren, Malcom McLaren) puis 30 ans après la fin des Slits entame une carrière solo plus apaisée où elle chante ses compositions en s’accompagnant à la guitare. Installée à Londres, elle se consacre désormais à l’écriture.

Les historiques du punk, du moins ceux qui ont survécu, ont maintenant atteint l’âge où l’on écrit ses mémoires. Celles de John Lydon (marié avec la mère d’Ari « Up ») parue en 2015 comme celles aujourd’hui de Viv Albertine montrent que le mouvement punk ne fut pas seulement sordide et mortifère, image bien facile retenue par le commun des mortels, mais s’est surtout avéré comme un fantastique incubateur de musique nouvelle, énergique et joyeuse auquel se réfèrent encore les plus grands.

Zappa Dweezil – 2019/12/02 – Paris la Cigale

Dweezil Zappa rejoue Hot Rats. Ce fut le second album de Frank Zappa après la dissolution des Mothers of Invention. Sorti en 1969, il était dédicacé à Dweezil, son fils né la même année qui aujourd’hui continue à faire vivre l’âme de son père à travers ce disque instrumental d’inspiration jazz.

Comme les musiciens qui accompagnaient Franck, ceux qui entourent Dweezil, au nombre de cinq, sont du genre virtuose et déjanté, à l’exemple de Sheila Gonzales au saxophone, claviers et chants. Tout ce petit monde est multi-instrumentiste, inspiré et détendu. Dweezil se contente de jouer de la guitare et quelques très rares vocaux. Propret et discret, il n’est pas d’un charisme exceptionnel mais quel doigté. Et puis la musique l’emporte sur le reste. Dweezil c’est un peu le « papa-m’a-dit » du rock, mais pourquoi s’en priver puisque son père était une légende.

Ceux qui ne connaissent pas bien la discographie zappaienne découvrent ce disque marquant que fut Hot Rats, notamment du fait de ses innovations technologiques avancées pour l’époque mises en œuvre lors de son enregistrement par un Franck Zappa qui ne manquait pas d’inventivité musicale comme technique. Alors on se laisse porter par ce rock-jazzy puissant qui sera complété après l’entracte par un retour sur d’autres classiques de Franck. Une joyeuse bande américaine, inspirée et musicienne, rend un hommage mérité à l’immense Franck Zappa.

1985 : Frank et Dweezil Zappa (Photo by Hulton Archive/Getty Images)

The Stranglers – 2019/11/27 – Paris l’Olympia

Et hop ! Un nouveau concert des Stranglers à l’Olympia, toujours en noir, toujours flamboyants, plus de 40 ans de rock éperdu, des souvenirs à en revendre et beaucoup de bonne humeur ce soir avec ces quatre indestructibles lascars !

Un concert des Stranglers en 2019 c’est propre et bien envoyé, vitaminé et élégant. Ils n’ont rien abdiqué de leur (notre) jeunesse mais juste adouci les angles, la musique reste le phare qui les (nous) guide, ils mourront sur scène avec le sourire et notre reconnaissance infinie.

Sur l’affiche de la tournée, Jet Black, le batteur historique, est définitivement remplacé par Jim Macaulay. JJ-Burnel, bassiste-chanteur, nous a souvent expliqué sur scène que Jet a consommé tellement de cocaïne dans sa vie qu’on l’a surnommé « l’aspirateur ». A 81 ans, sa santé fragile l’empêche de tourner avec le reste du groupe depuis déjà plusieurs années.

Sur scène les Stranglers font les Stranglers et nous emmènent avec enthousiasme et ironie dans une setlist de cœur menée tambour battant. JJ remercie les agriculteurs français de leur avoir permis de découvrir longuement le périphérique… A défaut de nouveau disque, le dernier, Giants, remonte à 2016, le groupe nous gratifie d’une dispensable décoration scénique faite de ventilateurs multicolore ventilant devant la vaste photo d’une cave-égout délabrée et pleine de détritus avec le logo des Stranglers de couleur blanche inscrit dessus.

La machine infernale délivre des interprétations vigoureuses des classiques post-punk du groupe. Midnight Summer Dream est merveilleusement interprétée par Baz sur fond d’accords de guitare acoustique. Don’t bring Harry est chantée en français par JJ.

Tout est sous contrôle avec ces quatre musiciens qui volent en formation serrée depuis si longtemps :

Fly straight with perfection
Find me a new direction
You never realized the things they said
We’ll never realize until we’re dead

The fires they burned along the coast of triumphs
The ebony embittered souls of children
We’ll seek another way before too long
But will you stop my wind before I’m gone

And when you find me all alone
Your world has never been my own

The Raven

La colonie britannique à Paris est bien sûr à l’Olympia ce soir, le reste de l’assemblée est composés des quinqua/sexa, avec parfois quelques pièces rapportées, qui vivent encore dans le son des Strangler. Quel bonheur !

Setlist : Waltzinblack/ The Raven/ I’ve Been Wild/ (Get a) Grip (on Yourself)/ Midnight Summer Dream/ Time To Die/ Nice ‘n’ Sleazy/ Norfolk Coast/ 5 Minutes/ Unbroken/ Golden Brown/ Always the Sun/ Don’t Bring Harry/ Nuclear Device (The Wizard of Aus)/ Peaches/ Toiler on the Sea/ Freedom Is Insane/ Walk On By (Dionne Warwick cover)/ Something Better Change/ Relentless/ Hanging Around/ Tank

Encore : Go Buddy Go/ No More Heroes

CRITCHLEY Simon, ‘Bowie – philosophie intime’.

Sortie : 2014, Chez : La rue musicale.

Professeur de philosophie, le britannique Simon Critchley écrit ce court essai sur la relation intellectuelle qu’il a partagée avec David Bowie, sans jamais avoir rencontré celui-ci. Né en 1960 il est de la génération des fans qui ont été bousculés par Ziggy Stardust et fascinés par la personnalité multiple de cet artiste hors du commun.

Avec un retour sur les paroles marquantes des chansons de Bowie, l’auteur plonge dans les mythes et les utopies bowiennes, qui furent aussi un peu les siennes : la confrontation permanente entre la réalité et la fiction (des personnages successifs qu’il jouât), la destruction et la création, le chaos et le rien, la nostalgie et le désir…

L’auteur parle de lui et de nous à travers les étapes brillantes de la vie musicale de Bowie. Il interprète ses mots à l’aune de ses propres connaissances et convictions. L’artiste n’a jamais beaucoup épilogué sur ses pensées intimes, mais on l’a sut toujours curieux de son environnement intellectuel. Son imagination a fait le reste et la puissance de son œuvre réside aussi dans l’inspiration sans limite qu’elle provoque chez ceux qui l’aborde. C’est le propre des grands !