Soigner les Français : vaste tâche !

Le Canard Enchaîné (16/12/2020)

Du fait de l’aggravation de la pandémie de coronavirus, la France a accru les contraintes sanitaires pour tenter de mieux contrôler l’expansion de la maladie en attendant que le taux de vaccination des résidents puisse permettre de se rapprocher d’une immunité nationale.

Compte tenu de l’engorgement des hôpitaux dans les régions particulièrement touchées, l’une des solutions est aussi de transférer des patients atteints de la covid dans les hôpitaux d’autres régions comme cela a été fait au premier trimestre 2020 avec force transports par avions militaires et trains de la SNCF recyclés en ambulances sur rail. On apprend qu’aujourd’hui les familles refusent en majorité de tels transports pour ne pas être éloignés de leurs proches malades ; alors qu’on ne leur demandait pas leur avis l’an passé. En conséquence, la SNCF n’a pas été mise à contribution et… les hôpitaux n’ont pas été désengorgés.

Alors que la campagne de vaccination monte en puissance en France, on apprend également que nombre de citoyens refusent de se voir injecter l’un des vaccins disponibles, celui produit par la firme AstraZeneca. Des centres de vaccination ont dû fermer par manque de candidats alors qu’ils disposaient des doses à injecter qui ont sans doute… dû être jetées.

Ceux qui parlent de « dictature sanitaire » devrait peut-être réfléchir quelques instants avant de proférer de tels slogans. Il n’est pas sûr qu’en dictature on demande l’avis des patients ou de leurs familles avant de les vacciner ou de les transporter !

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OPPERT Claire, ‘Le pansement Schubert’.

Sortie : 2021, Chez : Denoël.

Claire Oppert, née en 1966, est une violoncelliste diplômée du conservatoire Tchaïkovski de Moscou. En parallèle à sa carrière de concertiste elle consacre son talent et sa passion aux malades, particulière ment ceux en fin de vie. Diplômée en philosophie et en art-thérapie elle confronte la musique qu’elle joue à des autistes en institution, des seniors dans un établissement pour personnes âgées dépendantes et dans un hôpital de soins palliatifs. Elle est même salariée de ce dernier établissement dans lequel elle participe un jour par semaine à un essai clinique sur les effets de la musique sur la souffrance. L’essai est baptisé le « pansement Schubert » car elle a maintes fois constaté le caractère apaisant sur les patients de l’andante du célèbre trio opus 100 du compositeur.

Dans ce livre-récit Claire raconte ses extraordinaires expériences durant lesquelles elle cherche à accompagner en douceur et en élévation les douleurs et l’approche de l’échéance finale de personnes maltraitées par la maladie. Ce sont une trentaine de courts chapitres, d’une page ou deux, pour chaque moment musical partagé avec un patient. Chacun de ces chapitres est précédé d’une page ou deux consacrées à la mise en contexte au début du livre, puis à des réflexions existentielles et poétiques sur la musique, la vie et la mort.

« La musique est voix.
La mort à venir est une source d’effroi qui ne sait se dire.
La voix du violoncelle tente de délier l’étau du silence.
Elle convie une communauté d’émotions et un partage,
En dépit des peurs terrifiantes,
Des désordres du cœur,
Des éclats de rage.
La voix du violoncelle lutte à sa façon contre la désertion suprême.
Elle atteste la possibilité de l’abandon d’une maîtrise.
Elle relie les êtres en présence
Au lit du mourant. »

Claire Oppert exprime avec beaucoup de sensibilité les angoisses qui, on l’imagine, traversent ces patients s’acheminant vers une mort certaine à court terme et, le plus souvent, douloureuse. Elle mesure les effets « relaxant » des notes qu’elle joue mais, réaliste, mesure aussi combien il est délicat de valider ceux-ci de façon scientifique. Il semble, on dirait, peut-être… que les malades souffrent moins en entendant Schubert, même lorsqu’ils sont déjà plongés dans le coma. Les équipes soignantes partagent aussi cette hypothèse, mais qui sait ce qu’il se passe vraiment lorsqu’il s’agit de quitter la vie ? On veut croire avec Claire Oppert que la musique adoucit le passage vers la mort.

Elle exprime également la joie qu’elle ressent en partageant sa musique dans ces conditions avec une audience différente de celle à laquelle son art la destine. La fréquentation continue de ce monde la mort donne à ceux qui la partage une hauteur de vue souvent exceptionnelle. Claire Oppert est de ceceux-làOn croise aussi dans ce livre les équipes médicales admirables qui entourent les patients, dont l’excellent docteur Gomas, patron du centre de soins palliatifs de Sainte Perine, qui a intégré le violoncelle dans ses protocoles de soins et Claire dans ses équipes. Comme il est rassurant pour les vivants de savoir que de telles personnalités se consacrent avec passion à accompagner les mourants !

Double nationalité, l’éternelle ambiguïté

On se souvient qu’après les attentats religieux de novembre 2015 en France un projet de réforme constitutionnelle avait été élaboré afin d’étendre la déchéance de la nationalité française aux binationaux nés français lorsqu’une telle personne avait été « condamnée pour un crime constituant une atteinte grave à la vie de la Nation ». Par suite de discussions politiciennes, le projet avait été finalement retiré après avoir provoqué beaucoup de remous et notamment la démission du ministre de la Justice de l’époque : Christine Taubira.

On apprend aujourd’hui que l’Algérie a envisagé un projet de même nature et vient de le retirer par suite des « incompréhensions » comme l’a annoncé le président de la République.

De même nature juridique, les objectifs recherchés n’étaient pas tout à fait similaires. La France visait des binationaux commettant des crimes sur son territoire, en clair des actes terroristes exécutés en France par des binationaux français alors que l’Algérie ciblait des binationaux algériens de la diaspora, coupables d’avoir commis des actions contraires à la « sécurité de l’Etat » à l’étranger.

Dans un cas, la France, il s’agissait de rendre expulsables des citoyens français binationaux, dans l’autre, l’Algérie, il fallait empêcher de revenir en Algérie des citoyens algériens binationaux.

Plus subtil, jusqu’à récemment, l’Algérie ne reconnaissait pas la double nationalité. Elle ne pouvait toutefois pas empêcher un Etat tiers de délivrer sa propre nationalité à un natif algérien et nombre de citoyens algériens possédaient une ou plusieurs autres nationalités, notamment française. Supprimer la nationalité algérienne à un citoyen qui, officiellement, ne peut pas en avoir une autre revenait à le rendre apatride, ce qui pose d’autres problèmes. Toutefois, depuis 2005 la pluri-nationalités est tolérée en Algérie, le Parlement ayant ainsi admis la réalité.

Toucher aux questions de nationalité est toujours un exercice délicat. Paris et Alger l’ont réalisé, chacun pour des motifs différents.

MAURIAC François, ‘Mémoires Intérieurs’.

Sortie : 1959, Chez : Flammarion / Le Livre de Poche (n°1504 & 1505.

François Mauriac (1885-1970), prix Nobel de littérature en 1952, écrivain bordelais humaniste et engagé, a médité sa vie durant sur le bien, le mal et la rédemption, sans doute influencé par l’éducation très catholique reçue du côté de sa mère.

A près de 75 ans, poussé par son entourage, il décide de se lancer dans l’exercice introspectif de l’écriture de mémoires non point centrées sur lui, mais plutôt de « Mémoire intérieurs » consacrés à ses inspirations littéraires et tous les écrivains, poètes et philosophes qui ont guidé sa vie intérieure. Il est aussi question de musiques et de lieux. De Balzac à Valéry, de Artaud à Trotski, sans oublier Baudelaire, Claudel, Pascal, Montherlant… Des auteurs classiques ou contemporains, rencontrés par Mauriac ou seulement lus, c’est tout le monde littéraire de l’écrivain qui se dévoile au travers de réflexions denses et apaisées sur l’écriture, la création, la pensée, les mœurs, les personnages de ses lectures, les apports de leurs créateurs.

Ces « Mémoires Intérieurs » reviennent sur la construction de l’univers merveilleux de la littérature, qui progresse depuis des siècles et s’enrichit avec les apports des uns et des autres. Mauriac est l’une des pièces de l’édifice et il revient non point sur sa propre contribution mais sur celles des autres qui ont inspiré sa vie et son œuvre. C’est l’histoire entremêlée des grands esprits qui ont donné un sens et une raison d’être à notre civilisation. C’est aussi le style de ce grand écrivain du XXème pour lequel chaque mot est pesé et choisi, chaque phrase est rédigée dans sa complétude et le tout est emballé pour délivrer un texte de haute tenue.

Le livre est dédié à son fils Claude (1914-1996), lui aussi écrivain dont le grand œuvre fut la publication de ses journaux personnels rédigés depuis l’âge de 12 ans.

Une honte française !

Après qu’eurent été annoncées hier la généralisation sur toute la France métropolitaine des mesures sanitaires restrictives auparavant réservées à une quinzaine de départements les plus touchés par l’épidémie, les oppositions de tous bords, de gauche, de droite, de la faculté de médecine et des médias Bolloré se déchaînent en faisant assaut d’une irresponsabilité rarement atteinte. Des polémistes de rencontre paradent sur les plateaux médiatiques pour critiquer tout et son contraire, et surtout les décideurs dont aucune action n’emporte leur assentiment. Tout est « nul », le président de la République est accusé d’avoir « du sang sur les mains », la haute administration d’être « inefficace », le ministre de la santé est vendu aux intérêts des grands laboratoires, si l’on confine on est un « enfermiste soumis à la dictature sanitaire » et si l’on libère on est « un néolibéral qui va laisser mourir les français sur des brancards dans les couloirs des hôpitaux »… Les mêmes prennent une position le lundi qu’ils retournent le mardi puis mixent les deux le mercredi sur les plateaux de CNEWS. Et lorsqu’il est demandé à tous ces artistes de la critique systématique ce qu’ils auraient fait à la place du gouvernement la réponse est généralement : « mais si nous étions aux affaires nous n’aurions pas mis le pays dans cette situation. » Cerise sur le gâteau, les oppositions comme un seul homme ont refusé de voter à l’issue du débat parlementaire organisé ce jour sur ces nouvelles mesures sanitaires, quittant les assemblées à grands renforts d’effets de manche, drapées dans leur dignité outragée d’opposants aux petits pieds.

Ces comportements sont navrants et dénotent l’irresponsabilité du monde politique. Dans ces circonstances on eut espéré une solidarité minimum ou à tout le moins un débat intelligent, pour une fois sortir des querelles politiciennes qui minent la Vème République depuis 30 ans. Hélas, hélas, hélas, ces élus sont à l’image de ceux qui les élisent, habitants d’un pays déclassé qui préfère financer sur son sol des jeux olympiques en 2024 plutôt que réduire sa dette ou investir dans ses hôpitaux, un pays où Cyril Hanouna a 6 millions de « followers » sur son compte Twitter mais où la presse écrite sombre, un pays où l’on favorise le geignement sur l’action, un pays où des minorités de circonstance crient plus fort que les majorités silencieuses, un pays où le débat du jour porte sur la nécessité de célébrer, de commémorer ou d’ignorer le bicentenaire de Napoléon plutôt que de réformer l’Etat qui vit toujours sur un système légal et organisationnel mis en place par ledit Napoléon, un pays où l’on octroie la légion d’honneur à des fouteballeurs… mais un pays riche et démocratique où la vie n’est pas si désagréable si l’on en juge par les flux de populations qui cherchent à le rejoindre.

Cette crise sanitaire confirme pour ceux qui ne l’auraient pas encore réalisé que la France a rejoint depuis longtemps la masse des pays moyens, ballotés au gré de mouvements politiques démagogiques, d’inerties administratives et de volontés populaires contradictoires, élisant des représentant à son image. Ce n’est pas un drame, juste un déclassement. Il ne tient qu’à nous d’inverser le mouvement. Notre collectivité nationale montre à l’occasion de cette pandémie qu’elle n’en prend pas le chemin !

Florilège de quelques réactions d’élus de la République sur les mesures sanitaires annoncée le 31 mars, illustrant jusqu’à la caricature la vacuité de leurs auteurs :

La France est à la fois suradministrée et sous-gouvernée. Aux Républicains, notre objectif est simple mais ambitieux : rendre l’action publique efficace pour que la France redevienne prospère.

@ChJacob77 – 31/03/2021

Ma réaction suite aux annonces de #Macron. Ils n’ont rien anticipé, et font payer les Français. Où sont les lits, les soins précoces, les protections ciblées, les contrôles aux frontières ? Sortons de l’enfermement à perpétuité ! Une autre voie est possible : liberté et prudence

@dupontaignan – 01/04/2021

« Le Président nous a annoncé des mesures pour 4 semaines. Ces 4 semaines correspondent à son retard pris sur la vaccination, les revirements sur les vaccinodromes etc. Au début nous ne manquions pas de doses, mais de stratégie » @CNEWS #hdespros2 #Macron20h #COVID19

@nadine_morano – 31/03/2021

Le 7 avril, il se tiendra une réunion de plusieurs forces politiques pour organiser la résistance face aux attaques de l’extrême droite et des macronistes contre les libertés publiques.

@JLMelanchon – 01/04/2021

Macron à fait un pari. Ce sont les Français qui ont perdu. – de 15j après les dernières annonces il faut évidemment changer de braquet. Sans concertation, aucune anticipation possible pour ceux qui vont devoir appliquer les mesures. L’exercice solitaire du pouvoir désorganise tt.

@faureolivier – 31/03/2021

Covid : une coronafolie menace la démocratie

@ivanrioufol – 31/03/2021

Pendant ce temps, en Allemagne, on apprend que des élus du parti chrétien démocrate (CDU) auraient perçu des commissions sur des contrats de fourniture de masques de protection… Nous vivons une époque vraiment formidable !

Le bal des lamentations

Alors que de nouvelles mesures de restriction sanitaire, plutôt légères d’ailleurs, sont annoncées, c’est aussitôt un déluge de critiques, un tsunami de plaintes, un ouragan de geignements. Tout le monde s’y met pour tomber à bras raccourcis sur l’Etat et son administration qui tournent à la « dictature sanitaire », « auront des morts sur la conscience », etc. De droite, de gauche, du centre… du corps médical, de l’enseignement, de la presse… tout le monde est d’accord pour critiquer, dire ce qu’il aurait fallu faire, traîner la France au fond du caniveau et anticiper la catastrophe à venir.

Une telle unanimité dans la critique laisse à penser que les mesures prises sont les bonnes. Elle marque surtout la vacuité de notre pays décadent et sa préférence pour la polémique versus l’action. Quand on pense à cette colossale perte de temps et d’argent on a le vertige devant une telle inefficacité ! Si tous ces beaux esprits, médecins, psychologues, élus, fonctionnaires, journalistes, anonymes… consacraient le dixième du temps perdu en discussions vaines et querelles polémiques à respecter les gestes barrières, l’épidémie serait sans doute sérieusement ralentie.

Spéciale dédicaces pour les médecins et scientifiques de plateaux télévisés dont on se demande à quel moment de leurs journées ils ont encore le temps d’exercer leur beau métier vue la fréquence avec laquelle on les voit se contredire dans les médias ?

Lire aussi : Philippe Juvin : un fâcheux mélange des genres – Keep on rockin’ in the free world (rehve.fr)

Pendant ce temps, le gouvernement gouverne et prend les mesures sanitaires qu’il pense appropriées. Si l’on n’est pas heureux avec ces décisions il suffira de voter pour d’autres partis politiques aux prochaines élections. Cela tombe bien, des élections présidentielles sont prévues dans un an. En attendant, la meilleure solution est sans doute que ceux qui sont autorisés à travailler (la grande majorité de l’économie) le fasse, arrêtent de se plaindre et bossent aussi pour ceux qui en sont empêchés.

SEMPRUN Jorge, ‘L’écriture ou la vie’.

Sortie : 1994, Chez : Editions Gallimard.

Jorge Semprun (1923-2011), militant républicain espagnol et adhérent du parti communiste espagnol, se réfugia en France avec sa famille en 1939 après la défaite des républicains face au troupes franquistes. Il rejoint alors les réseaux de résistance, est arrêté en 1943 par la gestapo puis déporté au camp de concentration allemand de Buchenwald. Il y survivra et reviendra en France poursuivre la lutte contre le franquisme en Espagne et mener une brillante carrière d’écrivain et d’intellectuel.

« L’écriture ou la vie », paru en 1994, est le livre que Semprun n’a pas réussi à écrire après sa libération de Buchenwald en avril 1945 sur la si terrible expérience de la déportation qu’il venait de vivre. Il lui aura fallu 50 ans pour assimiler ce qui s’était passé en Allemagne pour finalement publier cette œuvre importante. Et encore, Semprun n’aborde-t-il pas directement sa vie dans le camp de la mort mais n’y revient qu’à petites touches en narrant ce qui s’est passé pour lui après ou avant.

Après, ce sont la dizaine de jours qui se sont déroulés entre l’arrivée des troupes américaines qui libèrent officiellement le camp déjà déserté par les nazis qui ont emmené avec eux une partie des prisonniers, et son rapatriement à Paris. Il y rencontre notamment le lieutenant américain Rosenfeld, un juif berlinois exilé aux Etats-Unis lors de la montée du nazisme dans son pays, et qui y revient avec la nationalité américaine pour libérez l’Allemagne. Tous deux intellectuels de haut niveau ils vont dialoguer, en allemand, sur « l’expérience du Mal », se référant aux grands philosophes de l’humanité. Ensemble ils visiteront la maison de Goethe à Weimar pour évoquer ce pays étrange qui construit un camp de concentration sur la colline verdoyante d’Ettersberg, à deux pas de Weimar, ville qui fut un creuset culturel européen bouillonnant au début des années 1900.

Après c’est le retour à Paris, les conquêtes féminines éphémères, les petits plaisirs comme l’achat d’un livre sans une librairie, la reprise d’une vie intellectuelle et culturelle intense, la décision de plonger dans l’oubli du camp, « …Mais qui aura été disponible, autour de nous, en ces temps-là du retour, à une écoute inlassable et mortelle des voix de la mort ?« 

Après c’est encore la reprise de la lutte antifranquiste et la plongée dans l’internationale socialiste, puis son exclusion du parti communiste espagnol. Mais c’est aussi la réouverture du camp par l’Union soviétique pour y parquer ses opposants, Buchenwald étant situé en zone d’occupation soviétique, la future Allemagne de l’est… une pilule amère pour Semprun.

Et après c’est, enfin, le retour à Buchenwald en mars 1992 avec deux de ses petits-enfants de cœur pour affronter ce passé morbide et y apprendre par hasard comment le déporté communiste chargé d’enregistrer les arrivants en septembre 1943 lui avait sans doute volontairement sauvé la vie en refusant de mentionner « étudiant » comme profession sur sa fiche, retrouvée en 1992. Semprun raconte alors aux siens ce qui s’est passé en ce lieu. Et il découvre aussi… que les oiseaux sont revenus sur la colline d’Ettersberg qu’ils avaient désertée lorsque le camp était en activité, et que la fumée sortant des cheminées des fours crématoires polluait toute la forêt.

« Je ne peux pas dire que j’étais ému, le mot est trop faible. J’ai su que je revenais chez moi. Ce n’était pas l’espoir qu’il fallait que j’abandonne, à la porte de cet enfer, bien au contraire. J’abandonnais ma vieillesse, mes déceptions, les ratages et les ratures de la vie. Je revenais chez moi, je veux dire dans l’univers de mes vingt ans : ses colères, ses passions, sa curiosité, ses rires. Son espoir, surtout. J’abandonnais toutes des désespérances mortelles qui s’accumulent dans l’âme, au long d’une vie, pour retrouver l’espérance de mes vingt ans qu’avait cernée la mort. »

Le parti de Semprun de ne pas raconter mais d’évoquer lui permet de signer un récit majeur de notre XXème siècle, passant en revue la vie intellectuelle européenne, la lutte pour la démocratie en Espagne, les grandes heures du communisme international et tout ceci en regard du Mal absolu généré par le nazisme au cœur de l’Allemagne de Goethe, de Bach et de la folle créativité de la République de Weimar. Un livre qui a été long à mûrir et à publier, mais un livre qui est venu du fond de l’âme de cet acteur des temps les plus sombres et des plus créatifs du XXème siècle. Un jalon unique et exceptionnel ce cette période !

Déprimant dialogue…

« Mcfly et Carlito » sont deux jeunes « casquette-baskets-capuche » sévissant sur une chaîne YouTube (plus de 6 millions d’abonnés) avec des vidéos un peu nunuches, parfois drôles, mais pas méchantes, en tout cas pour ce que nous en avons vu, c’est-à-dire très peu puisque l’internaute doit se farcir de la publicité abrutissante à chaque début de clip. Bref, Mcfly et Carlito gagnent leur vie ainsi en distrayant les « djeuns ». Ils doivent trouver cette activité plus drôle que de travailler chez Amazon ou la BNP. Après tout ce type d’activité de service rentre aussi dans le produit national brut (PNB) de la France. Ils ne font pas trop de mal à leur population cible, qui serait quand même plus avisée de lire Zola et les rapports de la Cour des comptes pour mieux comprendre la marche du monde.

Tout ceci ne serait vraiment pas bien grave si la présidence de la République ne s’était avisée de dialoguer avec nos deux « casquette-baskets-capuche » via Emmanuel Macron lui-même ! Certes, pour la bonne cause puisqu’il leur a lancé un défi de composer une vidéo promouvant les gestes barrière anti-covid, ce qu’ils ont fait, et dont la récompense sera de venir tourner une nouvelle vidéo à l’Elysée même. Est-ce vraiment indispensable de mêler ce type de communication tout de même légèrement abrutissante avec le fonctionnement de la République ? N’y-a-t-il pas moyen de privilégier l’intelligence pour diffuser des messages sanitaires ? Sans doute pas, hélas ! Gros soupir déprimé des sexagénaires…

Fermer les frontières signifie que les frontières ferment !

Devant la dégradation de la situation sanitaire en Moselle et les risques de contagion, l’Allemagne a annoncé la fermeture de sa frontière avec le département français de la Moselle. Aussitôt c’est un déchaînement de lamentations côté français, dirigeants et chefs d’entreprise déplorent les effets à attendre de cette fermeture pourtant assortie de nombreuses souplesses, notamment en faveur des travailleurs transfrontaliers.

L’aspect comique de ce chœur des pleureuses est que certaines d’entre elles appartiennent à des partis politiques qui prônent le rétablissement des frontières sur les plateaux médiatiques toute la sainte journée. Jean Rottner, président conservateur de la Région Grand-Est, semble découvrir dans son tweet que fermer les frontières veut dire que la frontière est fermée, c’est-à-dire que les flux d’hommes et de marchandises vont être au moins partiellement compliqués car contrôlés, voire ralentis. C’est à ça que sert une frontière.

Cette expérience permettra sans doute à M. Rottner et aux siens de bien peser les conséquences d’une fermeture des frontières françaises avant de la prôner à tout va comme ils en ont l’habitude. On peut les fermer mais cela ne donne pas exactement les mêmes résultats que quand elles sont ouvertes !

Le Royaume-Uni montre le chemin

Le Royaume-Uni annonce sur le site web de son ambassade à Paris une hausse du taux d’impôt sur les sociétés et les individus. L’impôt sur les sociétés passera de 19 à 25% d’ici 2023 sauf pour les petites et moyennes entreprises. Pour les individus, l’augmentation fiscale sera obtenue par la non-réévaluation des tranches d’impôt progressif jusqu’en 2026, ce qui revient au même qu’une hausse du taux.

Maintaining the income tax Personal Allowance and higher rate threshold from April 2022 until April 2026.
To balance the need to raise revenue with the objective of having an internationally competitive tax system, the rate of Corporation Tax will increase to 25%, which will remain the lowest rate in the G7. In order to support the recovery, the increase will not take effect until 2023. Businesses with profits of £50,000 or less, around 70% of actively trading companies, will continue to be taxed at 19% and a taper above £50,000 will be introduced so that only businesses with profits greater than £250,000 will be taxed at the full 25% rate.

Budget 2021: What you need to know – GOV.UK (www.gov.uk)

Comme souvent, le Royaume-Uni montre le chemin en matière économique et n’hésite pas à affronter la vraie vie. Les hausses d’impôt sont inévitables, au Royaume-Uni comme ailleurs pour financer une partie du désastre financier généré par la pandémie de la Covid19. La France serait bien avisée de cesser de raconter des sornettes à ses citoyens et d’admettre que les impôts vont bien augmenter et que ce qui reste à déterminer c’est le meilleur calendrier pour lancer cette évolution.

Le Café du commerce sur CNews

On sait qu’en France les papes du CAC40 ont depuis toujours un furieux appétit pour posséder les médias. Comme ceux-ci sont en permanence à moitié au bord du dépôt de bilan et ils tombent progressivement comme des fruits mûrs dans leurs escarcelles. Cela avait commencé dans les années 1950 avec Marcel Dassault, fabricant d’avions et marchand d’armes, qui avait lancé Jours de France, un hebdomadaire dit « féminin » pour salles d’attente de dentistes et ne présentait aucun intérêt, sinon les photos de têtes couronnées sur papier glacé. Il y tenait une chronique intitulée « Le Café du Commerce » donnant ainsi son nom à cette expression passée dans le langage commun pour évoquer les papotages stupides et éphémères. Il acheta plus tard Le Figaro et ses pairs du CAC40 s’inspirent depuis de son exemple en rachetant la presse française à tour de bras. Le groupe Lagardère détient Paris-Match, Elle, Télé 7 jours… Bernard Tapie possède La Provence, Nice-Matin… Bernard Arnault détient Les Echos, La Tribune…, François Pinault Le Point, L’Agefi, Le Magazine Littéraire, Xavier Niel-Matthieu Pigasse Le Monde, Daniel Kretinsky Le Monde, L’Obs, Elle, Bouygues TF1… etc. etc.

Bien entendu chacun de ces capitaines d’industrie jure la main sur le cœur qu’il n’intervient pas dans la « ligne éditoriale » de ses journaux mais tout le monde s’accorde à penser qu’il est assez peu probable que Le Figaro publie, par exemple, des articles contre les marchands d’armes. Il y a donc une forme relativement compréhensible d’autocensure, « on ne tape pas sur la main qui signe le chèque », le tout est de l’exécuter avec subtilité. Et après tout, la plupart de ces journaux seraient morts et enterrés depuis longtemps si ces capitalistes n’avaient pas accepté d’en faire leurs danseuses, parfois sur leurs deniers personnels. Sans doute ces hommes d’affaires s’imaginent-ils ainsi accroître leur pouvoir, ou plus simplement leur capacité d’influence, donc de pression, pour faire fructifier leurs activités et donc leurs revenus ! Pas vraiment sûr que ce ne soit pas une illusion. Pas grave car ils ont les moyens de se payer des illusions. En revanche, cela fait sûrement très chic dans les dîners en ville du Siècle ou d’ailleurs d’afficher non seulement sa réussite dans les affaires mais aussi son bureau dans une grande rédaction parisienne.

Plus improbable est le cas de Vincent Bolloré, le « Mozart du cashflow » comme on le surnommait au temps de sa jeunesse. Homme d’affaires breton, il est parti dans les années 1980 du business familial de papeterie pour arriver aujourd’hui à un conglomérat multicarte et international, notamment dans le secteur des médias. Une franche réussite et une habileté certaine. A la tête du groupe Vivendi il se retrouve de ce fait et, par la grâce de quelques ficelles juridiques, patron du groupe Canal+. Il va alors mettre un malin plaisir à transformer les médias de ce groupe en entreprises où le Café du Commerce est érigé en modèle et la vulgarité en mode de fonctionnement.

Il a commencé par démanteler le côté bobo de la chaîne Canal+ en supprimant son émission phare Les Guignols, il a poursuivi en recrutant Cyril Hanouna sur C8, Zemmour et Morandini sur CNews, chaîne d’information ex-I-Télé, relooké pour la circonstance, où officie un parterre de journalistes en préretraite, s’écoutant parler, ressassant le simplisme comme philosophie, la beaufitude comme stratégie, Mme Michu comme cible. La « ligne éditoriale » n’est pas même conservatrice, elle est juste « plouc ». Et c’est un franc succès d’audience, Bolloré triomphe.

Qu’est-ce qui peut pousser ce garçon à promouvoir ainsi l’abrutissement des masses ? Catholique traditionaliste, personne ne lui reproche ses idées conservatrices ni son sens de l’humour limité, mais que peut rapporter cet investissement dans la bêtise en termes de pouvoir, de fierté, de sous ? Pour choisir il faudrait au minimum le comparer avec un engagement dans l’intelligence avec les mêmes convictions conservatrices. Est-ce si compliqué que pousser vers la retraite quelques journalistes ventouses de plateaux de plus de 70 ans, faire un peu moins dans les slogans et un peu plus dans l’analyse ? Le Figaro est un média conservateur avec des journalistes et non des piliers de bistrot. Ils délivrent un journal de qualité avec un minimum d’exigence.

Merci Messieurs les capitaines d’industrie d’investir dans les médias pour vous substituer aux consommateurs qui ne veulent plus en payer le coût de l’information. De Libération au Figaro, chacun y retrouve ses petits mais quelques brebis galeuses parmi vous préfère investir dans la bêtise, ne serait-ce pas encore une illusion qui se paiera un jour collectivement ?

GAITSKILL Mary, ‘Faites-moi plaisir’.

Sortie : 2020, Chez : Editions de l’Olivier, Traduction de l’anglais (Etats-Unis) : Marguerite Capelle.

Novelliste américaine connue, Mary Gaitskill (née en 1954) raconte ici comment le comportement séducteur à la mode du XXème siècle conduit un éditeur à être licencié pour harcèlement, dénoncé par les femmes auprès de qui il fit le beau durant des années sans qu’elles aient eu à s’en plaindre au moment « des faits » au XXIème siècle.

Ce livre décrit l’incompréhension propre aux changements de génération pour ceux qui, parfois, ne voient pas les temps changer. C’est l’histoire de la génération des 20-30 ans d’aujourd’hui qui se laisse facilement convaincre par l’idéologie féministe d’une minorité extrémiste agissante considérant que la galanterie pratiquée par ses parents s’est transformée en agression pour elle. Les féministes surfent sur l’excès pour imposer un changement drastique des comportements qui est finalement entériné par le silence de la majorité. Quin, notre héros new-yorkais découvre, incrédule, cette évolution qu’il n’a pas vu venir, ou dont il a cru pouvoir se tenir à l’abri.

Cette nouvelle évoque le cheminement oh combien pernicieux de ces idéologies dans notre société, leur utilisation minoritaire par des opportunistes de la victimisation et, finalement, leur acceptation par la masse qui ne dit mot. C’est le propre des idéologies de balancer d’un excès l’autre. Quin n’a pas vu le balancier lui revenir en pleine tête. Il sera trop vieux lorsque ce balancier inversera son cours.

BARBUSSE Henri, ‘Le Feu’.

Sortie : 1916, Chez : Flammarion.

Cet ouvrage d’Henri Barbusse (1873-1935) est l’un des classiques sur la « Grande Guerre » qui a ravagé l’Europe de 1914 à 1918. Engagé volontaire dans l’infanterie en 1914 à 41 ans malgré une santé fragile et une conviction pacifiste marquée, il va vivre les affres de la ligne de front durant presque deux années et les restituer dans ce récit marquant qui est publié et récompensé du prix Goncourt en 1916 alors que les horreurs de la guerre sont encore loin d’être terminées.

La première partie décrit le monde des « poilus », ces soldats venus de la France entière, plus ou môns gradés, chacun avec son patois (retranscrit dans les dialogues du livre, pas toujours faciles à suivre…), son histoire, son humour, ses racines. Tout ce petit monde vit, cerné par les bombardements et la mort, dans la solidarité des tranchées, l’héroïsme des individus, alternant les montées en première ligne avec le repos dans des villages de l’arrière. Où qu’ils soient, les conditions de vie sont dures mais les poilus papotent entre eux de l’air du temps, des « boches », des disparus, de la fin de la guerre. C’est un peu le Café du commerce des tranchées rapporté par l’auteur.

On en vient ensuite à la vie dans les tranchées en première ligne dans les conditions dantesques de la pluie d’acier des obus, ceux reçus des boches, ceux envoyés par l’artillerie française, les tués qui restent parfois des jours entiers là où ils ont été touchés, au milieu des survivants (« En attendant, ils ne sont enterrés que dans la nuit. ») , les blessés souvent dans des conditions atroces. Comme Maurice Genevoix dans « Ceux de 14 », l’auteur détaille longuement l’envahissement de la boue dont personne n’arrive à se protéger, qui envahit les guitounes où les soldats essayent de se reposer malgré le bruit continu des bombes, qui recouvrent les cadavres, noie les blessés… Les soldats se perdent parfois dans les méandres du réseau de ces tranchées boueuses et peuvent se retrouver… du côté allemand. C’est un enfer qui s’ajoute à l’angoisse de cette guerre sinistre qui voit la mort et la peur roder partout.

Les derniers chapitres sont plus réflexifs sur la pensée de ces glorieux poilus quant à la paix, l’éventualité de nouvelles guerres après celle-ci, leurs propres interrogations sur les morts qu’ils ont tués, sont-ils aussi des « tueurs » ?

Deux armées qui se battent, c’est comme une grande armée qui se suicide.

Un livre hommage aux frères d’armes d’Henri Barbusse qu’ils ont mérité au prix de leur sang et de leurs souffrances. Heureusement que des écrivains comme lui ou Genevoix ont aussi participé à cette guerre pour avoir pu nous en rendre compte avec tant de réalisme. Ils ont écrit l’indicible avec tout leur talent (peut-on employer ce mot en de telles circonstances ?).

Il fait dire à l’un de ses camarades :

…Non, on ne peut pas s’figurer. Toutes ces disparitions à la fois excèdent l’esprit. Il n’y a plus assez de survivants.. Mais on a une vague notion de la grandeur de ces morts. Ils ont tout donné ; ils ont donné petit à petit , toute leur force, puis finalement, ils se sont donnés, en bloc. Ils ont dépassé la vie ; leur effort a quelque chose de surhumain et de parfait.