Alicia Gallienne lue au théâtre de l’Athénée

Alicia Gallienne est morte à 20 ans d’une maladie de sang génétique en 1990 après avoir écrit furieusement des centaines de poèmes, jamais publiés, au cours des quatre dernières années de sa vie. Cousine de l’acteur de la Comédie française Guillaume Gallienne, ce dernier se décida 30 ans plus tard à tenter d’exaucer le vœu d’Alicia qui disait : « j’écris pour être lue ! », avec l’aide d’une éditrice de la collection Gallimard « Blanche » consacrée à la poésie, par ailleurs marraine du printemps de poètes 2020. Le livre est sorti en février de cette année et, ce soir, Guillaume Gallienne et Marina Hands font une lecture d’un choix de ses poèmes une heure durant, entrecoupée d’intermèdes musicaux violon/piano joués par Renaud Capuçon et Guillaume Bellom.

C’est la soirée d’ouverture du Printemps des poètes, sur le thème du courage en cette année 2020. Qu’aurait-elle pu rêver de mieux pour un premier contact avec le public ? Hantée par l’urgence de la maladie (son frère Eric est décédé du même mal lorsqu’elle avait 7 ans), l’atmosphère est forcément tragique mais les mots sont habités par la vie, ceux d’une post-adolescente encore si jeune mais si attentive à ce qui l’entoure, la noirceur du monde comme la puissance des sentiments. On ressort de cette lecture bouleversés mais irradiés par l’énergie créatrice et communicative de cette auteure, et, surtout, tellement heureux qu’elle put enfin être publiée.

Sur sa pierre tombale du cimetière du Montparnasse, non loin de celle de Charles Baudelaire, est écrit : « (…) Mon âme saura s’évader et se rendre (…). » 

Jack Lang, 80 ans, accroché à son rocher

Jack Lang, 80 ans, les cheveux noirs de teinture (sauf le bout de ses pattes où il laisse apparaître un peu de blanc…), ex-ministre socialiste, ex-député parachuté dans différentes circonscriptions, ex-conseiller municipal, toujours-beau-parleur maniéré, fidèle de la mémoire de François Mitterrand, chef de l’Institut du monde arabe (IMA) depuis déjà six ans sur la proposition de sa nomination par François Hollande, est renouvelé pour trois années à la tête de l’IMA. Le chef de cette institution est désigné par son conseil d’administration, où siègent nombre de représentants de pays arabes, sur proposition française.

Les bras nous en tombent devant une telle sclérose de cette institution. N’était-il pas possible de renouveler la gouvernance de ce musée plutôt que de désigner à sa tête pour la troisième fois une personnalité âgée qui certes n’a pas démérité mais que l’on aimerait voir prendre sa retraite désormais et laisser sa place aux générations suivantes. A quoi peut donc bien servir un Jack Lang à la tête de l’IMA ? Comment la France macroniste surfant sur le changement et la nouveauté a-t-elle pu proposer une telle candidature ? Sans doute parce que la bataille des courtisans en lice pour ce maroquin attisait tant de convoitises que le pouvoir a préféré opter pour l’immobilisme plutôt que de décider pour le changement. Comment l’intéressé ne réalise-t-il pas de lui-même l’incongruité de ce renouvellement ?

« Le lac aux oies sauvages » de Diao Yinan

Un film chinois, polar-noir, qui se déroule de nuit dans les bas quartiers de quelque province chinoise déshéritée où un chef de gang et une prostituée fuient la police, la seconde aidant le premier qui a tué un flic par accident. On erre dans ce monde interlope, éclairé par des néons où des bandes de voyous tiennent le pavé. Tout est sale et repoussant, personne ne rit, l’atmosphère est lourde et humide, la mort est au bout du chemin visqueux.

Les seules images de jour sont éclatantes et ensoleillées, ce sont celles du « lacs aux oies sauvages », un lac où se retrouvent des prostitués et leurs clients. L’homme se sachant condamné veut orchestrer sa dénonciation par cette prostituée afin qu’elle perçoive la récompense et la reverse à sa femme et son fils. Ils réussiront.

Bien loin des images habituelles de la Chine triomphante ce film noir donne à voir l’envers du décor qui existe aussi très certainement. Des voyous, des putes et la police, la recette parfaite d’un polar glaçant à la lumière des néons.

« Histoire d’un regard » de Mariana Otero

Gilles Caron était un reporter-photographe auteur de quelques photos iconiques des conflits des années 60/70, disparu mystérieusement au Cambodge en 1970, probablement happé par le conflit, pris dans un accrochage ou enlevé par les Khmers rouges. On n’a jamais retrouvé son corps ni arrêté d’explication définitive sur sa mort.

Son parcours fut météoritique et il marqua l’histoire française de photojournalisme durant les quelques années où il exerça ce métier. Ses reportages les plus célèbres concernèrent les émeutes de mai 68 à Paris (une photo de Cohn-Bendit souriant face à un CRS), la guerre des six jours en Israël (une photo de Dayan au mur des lamentations que son armée vient de conquérir), les guerres civiles au Biafra et en Irlande du nord, la guerre du Vietnam bien sûr, Prague 1968. Il choisit bien ses sujets avec toujours un temps d’avance sur ses collègues et un œil affuté pour les scènes frappantes. Il a fait la guerre d’Algérie dans les parachutistes ce qui l’a sans doute rendu familier avec les terrains militaires et aidé à cadrer des photos

La réalisatrice reconstitue la vie professionnelle de Gilles Caron à travers des milliers de planches contacts. Ses commentaires pour illustrer ce voyage ne sont pas inoubliables, qu’importe, ce sont les images qui comptent et celles-ci qui ont marqué leur époque sont bonnes à voir et à revoir.

« Pour Sama » de Waad Al-Kateab & Edward Watts

Waad Al-Kateab est une jeune étudiante syrienne installée à Alep pour y suivre des études d’économie après avoir renoncé à une carrière de journaliste, métier trop dangereux dans une dictature. De 2011 à 2016 elle filme d’abord le soulèvement étudiant lors de « la révolution », puis les combats et la reprise de la ville par le régime et ses alliés, russes notamment. Durant la guerre elle publie ses chroniques sur Youtube qui sont suivies dans le monde entier. Réinstallée au Royaume-Uni après la reddition de la ville elle les monte avec le documentariste Edward Watts pour un faire un film qui reçoit différents prix et un accueil enthousiaste de toute la profession.

A travers son quotidien, de plus en plus difficile, elle retranscrit le drame du siège de la ville, vécu de l’intérieur, car après l’enthousiasme de la rébellion étudiante voulant mettre à bas la famille Assad qui tient le pays d’une main de fer depuis 1970, la dure réalité de la guerre civile urbaine lui succède. Waad tombe amoureuse et se marie avec Hamza un médecin qui anime un hôpital dans les quartiers assiégés. C’est surtout depuis cet hôpital que l’on suit les évènements. Ils ont une petite fille, Sama, qui apparaît dans ce chaos ; le film lui est dédié car Waad a voulu lui expliquer pourquoi et pour quels idéaux ses parents sont restés au cœur de la tourmente, au risque de leurs vies. Le scénario alterne entre les images paisibles de Sama souriant dans la chambre qu’elle occupe avec ses parents, le bruit du canon au loin, et les images terribles de blessés qui arrivent en masse à l’hôpital. Jeune maman, Waad insiste sur le sort des enfants civils montrant des moments poignants de gamins morts ou gravement blessés. Le spectateur a souvent le cœur au bord des lèvres et les yeux humides devant une telle boucherie.

Les forces du régime ont pris l’habitude de bombarder les hôpitaux pour décourager la population et la pousser à fuir les quartiers rebelles. Hamza devra réinstaller son hôpital dans un autre endroit après sa destruction. Entre deux opérations chirurgicales il commente lui aussi les évènements via WhatsApp sur les chaînes d’information du monde entier assistant impuissant au siège d’Alep. Progressivement tous les quartiers tombent et, lorsque les chars du régime sont dans la rue du dernier hôpital du dernier quartier non soumis, les forces russes transmettent un message aux derniers assiégés par l’intermédiaire de l’ONU leur proposant la reddition et l’évacuation de la ville par les civils et les milices vers la province d’Idleb[1]. La mort dans l’âme, Waad (qui est de nouveau enceinte), Sama et Hamza évacuent leur quartier en janvier 2017 dans d’interminables convois, sans être interceptés lors des contrôles alors que leurs visages sont déjà très connus pour avoir tenu le monde informé au jour le jour de la bataille d’Alep. Les images de la ville rappellent celles de Stalingrad !

Le film ne fait pas de politique même si sa réalisatrice est clairement dans le camp anti-régime. Il ne parle pas des improbables coalitions montées d’un côté comme de l’autre, des massacres initiés de toutes parts. Il y a tout le Moyen-Orient et la Russie actifs sur le front (la coalition occidentale anti-Etat islamique n’est pas à l’œuvre dans cette ville) : le régime Assad, l’Iran, le Liban, la Turquie, les Emirats arabes, les milices des groupes l’Etat islamique et Al-Qaïda et bien d’autres… Les alliances se font et se défont, tout le monde tire sur tout monde avec des armes plus ou moins sophistiquées, plus ou moins hétéroclites… et les civils trinquent. La ville est détruite à 40%. C’est le propre d’une guerre civile, hélas ! Tout n’est pas sans doute pas fini, il faudra reconstruire, les civils évacués ont juré de revenir un jour, la réconciliation est impossible ; la famille Assad et son armée vont probablement geler la situation à défaut de pouvoir la faire évoluer. La dictature ne peut que refermer le couvercle sur la marmite bouillonnante. La démocratie est un leurre pour le moment. On reparlera de la Syrie pour encore plusieurs générations.

Après « Eau Argentée » sorti en 2014 sur le siège d’Homs « Pour Sama » suit le même principe : témoigner de la barbarie humaine. Des documentaires qui dérangent.


[1] Où se déroulent actuellement des combats pour la reprise de cette région par les forces pro-régime.

La maison de Balzac à Paris 16ème

Sur cette table Honoré de Balzac a écrit et corrigé toute la Comédie Humaine de 1840 à 1847. Il est installé dans une petite pièce modeste d’une maison de Passy (rue Raynouard) qui a l’époque était un village éloigné de Paris. Durant cette période, Balzac a loué un appartement de la maison de service d’un hôtel particulier qui a été détruit depuis. Le musée occupe cette dépendance et retrace l’atmosphère dans laquelle l’auteur a composé son œuvre majeure. Une exposition temporaire de Grandville est présentée en ce moment. Ce dessinateur-caricaturiste, proche de Balzac, a illustré certaines de ses créations. Il a surtout croqué la société que Balzac décrivait dans sa littérature. Les deux firent la paire pour nous laisser une fascinante plongée dans le mitan de ce XIXème siècle.

Cette petite table de travail sur laquelle furent écrites tant de grandes choses est émouvante. Ce musée parisien nous rappelle le parcours du grand écrivain. Il vaut le déplacement !

« Leonard de Vinci – 1452-1519 » au Louvre

Artiste-novateur au génie reconnu et vénéré, Léonard de Vinci est exposé au Louvre, cinq siècles après son décès, via une rétrospective de quelques tableaux (mais le peintre n’en a produit qu’une quinzaine) et, surtout, de beaucoup de dessins ou d’esquisses détaillant les étapes du processus créatif du peintre. On y voit le galbe d’un pied ou la courbe d’une épaule reproduits à l’infini sur des dessins avant d’aboutir sur le tableau final peint par Vinci ou par ses élèves sous son inspiration.

On découvre également des visions extraites par infrarouge des dessins sur lesquels la peinture définitive a été apposées. On passe devant des livres écrits ou annotés par le Maître. A défaut de nombreux tableaux de Vinci, la Joconde n’a pas été déplacée dans les salles de cette exposition, on ressort du Louvre avec une meilleure appréhension de la complexité du travail de Vinci, mêlant un investissement continu dans les sciences, la géométrie, la compréhension de l’espace, pour déboucher sur la création artistique. Le parcours d’un homme de valeur.

« Sympathie pour le diable » de Guillaume de Fontenay

Ce film est basé sur l’histoire de Paul Marchand, reporter de guerre, embarqué dans la folie du siège de Sarajevo par les forces serbes de 1992 à 1995. Le scénario est basé sur son autobiographie publiée en 1997. Cette guerre européenne si récente a été terrible, cynique et meurtrière, déclenchée après l’éclatement de la Yougoslavie sur des bases ethniques et religieuses, des motifs que l’on ne croyait encore possibles en cette fin de XXème siècles qu’en Afrique…

Marchand, un journaliste au cœur tendre, amoureux de sa traductrice (serbe), a pris parti dans cette guerre pour aider les bosniaques en lutte contre la barbarie serbe. Sur la voiture dans laquelle il parcourait la ville toujours le pied au plancher pour éviter les balles, il avait écrit « Don’t waste your bullets, I am immortal ». Il a pris des risques personnels considérables pour une cause qu’il estimait bonne, avant d’être atteint au bras par un snipper qui mit fin à sa carrière de journaliste.

Le film nous retrace une personnalité flamboyante et attachante impliquée dans un conflit qui la dépasse, ou quand la vraie vie s’avère souvent bien pire que la générosité débridée d’un individu. Le générique de fin nous apprend qu’il est décédé en 2019 (de mort volontaire, ce que précise Wikipédia) et que son amoureuse serbe qui a conseillé le film vit toujours à Sarajevo.


Ceux qui ne sont pas morts… par l’écrivain Stanley Péan publié le 24/06/2009

Bon, ma Laura dort dans mon lit et David vient de quitter l’appart. C’est le moment de ramasser mes idées, d’essayer d’être plus clair et plus digne de Paul que j’ai l’impression de l’avoir été, en début de soirée à L’été de tout le monde, l’émission de Joanne Prince sur la Première Chaîne de Radio-Canada. Car Paul est mort et vive Paul !

Je vais essayer d’écrire sur Paul M. Marchand, malgré les téléphones et les courriels d’amis à juste titre éplorés. Paul, dont je n’imaginais pas que la mort m’affecterait à ce point, peut-être parce que je n’avais pas imaginé qu’il puisse un jour mourir. Après tout, n’avait-il pas écrit sur le véhicule non-blindé à bord duquel il sillonnait les rues de Sarajevo assiégée cette formule tellement emblématique du personnage : « Don’t waste your bullets: I’m immortal.» Il ne l’était manifestement pas, immortel, ainsi qu’un sniper avait décidé de le lui faire savoir. Rapatrié d’urgence pour être hospitalisé, Paul avait-il retenu la leçon ? Sans aucun doute, dans sa chair meurtrie. Mais peut-être cette leçon ne l’avait-elle rendue que plus amer et plus téméraire.

J’ai connu Paul M. Marchand au Salon du livre de l’Outaouais en 1997. Oh, comprenez-moi bien : avant ça, je savais qui il était. Comme tout le monde, je l’avais entendu au Radiojournal de Radio-Canada, en direct de Beyrouth pendant huit ans de guerre du Liban, puis de la Bosnie pendant un couple d’années. Paul M. Marchand, le téméraire, celui qui n’avait jamais froid aux yeux, celui qui s’aventurait là où nul journaliste n’osait le faire — par couardise ou par « respect » des limites de la couverture des assurances. Le baveux. Le provocateur. La tête brûlée. Je le connaissais de réputation. Mais il avait fallu ce vendredi soir de mars 1997 pour que nous nous apprivoisions, au son du blues qui jouait à des heures indues et généreusement imbibées de la nuit dans ma chambre d’hôtel. Alors que tous les copains assemblés là autour de la bouteille de whisky déliraient ferme, Paul, stoïque, sobre, me demandait simplement s’il pouvait m’emprunter ma cire à chaussure liquide.

Je l’ai aimé tout de suite. Pas pour la cire liquide, on s’entend. Pour sa franchise frisant l’insolence. Pour son intransigeance dans la vie personnelle comme dans la vie professionnelle, cette haute exigence qu’il imposait à ses amis et à lui-même en tout finalement. Pour les prises de tête et les fous rires, pour les filles qu’on se disputait amicalement et sans le moindre sérieux. Pour cette compassion et cette capacité insoupçonnée d’écoute, qu’il prenait plaisir à dissimuler sous son dehors bourru et macho, sa carapace, son imprenable forteresse de solitude (en apparence, du moins). Je crois bien que cette affection était réciproque, au grand dam de ces faux francs-tireurs qui s’imaginaient peut-être qu’il suffisait de partager un repas, un cigare et un scotch avec lui pour s’autoproclamer de sa trempe. Paul n’avait rien de faux. C’était un vrai, jusqu’au bout des ongles. Et cette vérité a fini par en lasser plus d’un dans ce Québec mou, avec lequel il entretenait une relation d’amour-haine.

Je me souviens de Paul, chapitrant gentiment Jacques Godbout en direct à la radio pour avoir cité une chronique de Nathalie Petrowski durant une intervention : « Depuis que je suis dans ce foutu pays, on ne cesse de me répéter que vous êtes un cinéaste, un romancier, un intellectuel de grande envergure et c’est ça, votre référence, Nathalie Petrowski, une poubelle, une sorcière ! »

Je me souviens de Paul, me houspillant gentiment pour avoir été trop poli dans mon papier dans Ici sur celui qu’il appelait « l’enfant de chienne de Thierry Séchan » qui avait eu le culot un soir de parader dans Montréal avec au cou une médaille offerte par Karadzic ou encore se moquant gentiment de mon éloge funèbre d’Anne Hébert dans La Presse : « C’est quoi, cette déclaration d’amour cucul à cette vieille écrivaine morte, Péan ? »

Je me souviens de Paul au Salon du livre de Québec, balançant à une Denise Bombardier juchée sur le piédestal qu’elle était en train de s’ériger elle-même en se comparant (sans rire) à Simone de Beauvoir : « Vous ? Une nouvelle Simone de Beauvoir ! Mais je rêve. Votre problème, Mme Bombardier, c’est que vous êtes incapable de prendre la critique et que ce que la critique a à vous dire, c’est que vos livres, c’est de la merde ! »

Je me souviens de l’émission de télé que nous avions développée ensemble, quelques potes et moi, autour de la figure de Paul M. Marchand, une sorte de Cinq fois cinq en plus décapant, en plus satirique, en plus fantaisiste et surréaliste, où l’on aurait montré Paul circulant en Jaguar à travers Montréal, répondant aux questions les plus saugrenues de son public par des reportages fouillés sur des sujets parfois fictifs.

Je me souviens de Paul, fustigeant l’équipe d’une émission de radio matinale à Québec qui présentait un reportage sur la guerre des motards. « Une guerre ? Quelle guerre ? Quelques brutes bedonnantes gavées de bières se tirent dessus, font exploser quelques voitures piégées et vous faites dans votre froc en pensant sincèrement être plongés dans une guerre ! »

J’ai tellement de souvenirs de Paul, l’amateur des Rolling Stones comme eux jamais satisfait, l’homme du refus de la demi-mesure, l’extrémiste, le merveilleux emmerdeur qui toujours nous mettait au défi d’aller plus loin, de nous remettre davantage en question. Paul, reconverti en romancier sulfureux, faisant montre en littérature de la même intransigeance qui le rendait à la fois attachant pour certains et rebutant pour d’autres. Tiens, sa mort soudaine m’informe qu’il l’avait fait paraître, ce troisième roman chez Grasset, qui m’était carrément passé sous le nez sans que je m’en aperçoive : Le paradis d’en face. Pas lu, celui-là. Mais j’avais beaucoup aimé les deux précédents, Ceux qui vont mourir… et J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, que j’avais par ailleurs commentés çà et là.

J’ai souvenir aussi de son dernier passage à Montréal (à ma connaissance), il y a un an et demi environ. Il était venu à la maison, souper en tête à tête avec moi, partager un plat de fettucine al mare et une bouteille de blanc sec, un verre de scotch et un cigare, et bien des anecdotes et réflexions sur nos parcours respectifs depuis son départ du Québec, sur notre manière d’apprivoiser la paternité, les ruptures et l’éternelle insatisfaction que nous inspiraient nos vies sentimentales d’ados attardés. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Je ne savais pas que c’était la dernière fois que je le verrais.

Je me fais sentencieux, alors que le personnage l’était si peu, tout entier livré à ses passions, à ses emportements. Mieux vaut me taire, alors. On aura compris la valeur de l’homme qui nous a quittés la semaine dernière. Il me manquera, le vieux Paul, sacrement ! Il manquera à tous ceux et celles qui avaient su voir au-delà de l’armure, l’être véritablement humain en lui.

Allez, Paul, pars en paix, mon vieux. Ceux qui ne sont pas encore morts te saluent. Avec respect. Avec honneur.

« Les Misérables » de Ladj Ly

Ce film plonge au cœur des banlieues parisiennes troubles en 1998, année d’une autre fiction post coupe du monde de fouteballe qui fit long feu, celle d’une France victorieuse « black-blanc-beur ». Le film nous emmène à travers Montfermeil, en compagnie d’une patrouille de trois policiers, dans un univers interlope où s’entrechoquent les gangs de différentes communautés, les mères de famille, les armes, les dealers, les filous, les caïds, les religieux, le tout dans un univers de cités et d’anarchie. Tout n’y est que délits, crimes et trafics. Au bout d’un moment, bien entendu, il y a une bavure policière commise par l’un des membres du trio issu lui-même de Montfermeil. Le troisième tiers de l’histoire montre la vengeance froide et violente d’Issa, le gamin victime de ladite bavure. La dernière image est un face-à-face entre le gamin et l’un des policiers dont on ne sait comment il se termine. Le générique de fin démarre sur une citation :

« Il n’y a pas de mauvaise herbe, ni de mauvais homme, il n’y a que de mauvais cultivateurs »

Victor Hugo, Les Misérables

L’écrivain aurait rédigé Les Misérables en partie à Montfermeil, pas sûr qu’il aurait écrit la même sentence s’il y avait vécu en 1998 !

Le film fait actuellement polémique pour des questions collatérales touchant au passé judiciaire de son réalisateur. Sur le fond il décrit le chaos qui règne (ou en tout cas qui régnait en 1998) dans ce quartier où pas grand monde ne respecte grand-chose. Les commentateurs qui n’y ont jamais mis les pieds s’imaginent que c’est la réalité, ce que semble confirmer la chronique sans fin des émeutes, des attaques, des mises en examen et des « plans banlieue » qui se succèdent. La description des différentes communautés est plutôt équilibrée, tout le monde dérive, mais il y a tout de même ceux qui commencent et ceux qui réagissent !

« Histoire de la peinture en moins de deux heures » d’Hector Obalk au Théâtre de l’Atelier

Hector Obalk, critique et historien d’art, présente sa vision de la peinture au théâtre de l’Atelier sous un format de stand-up, plutôt iconoclaste mais intéressant. Il a composé un pêle-mêle numérisé, projeté à l’écran, de tableaux partant du XIVème siècle jusqu’à nos jours et, au cours de la prestation, revient sur certains de ces tableaux, de Giotto à Klein. Bien sûr nous ne sommes réunis que pour 75 minutes alors il fait des pas de géant à travers cette histoire culturelle mais l’outil de la projection permet de zoomer sur nombre de détails passionnants des tableaux sélectionnés qui marquent les différentes étapes que l’historien a choisi de nous expliquer et sur lesquelles il s’attarde. L’homme étant aussi critique d’art, il ne peut s’empêcher de faire part de son avis sur le contemporain qui selon lui, à partir du cubisme, marque une rupture profonde dans l’art de la peinture et la fin de la technique. « Il n’y a rien » dans un tableau de Rothko ou de Klein ce qui n’exclut pas l’inspiration de son concepteur mais stoppe net la progression vers toujours plus de technique et de subtilité de leurs prédécesseurs.

Le garçon s’écoute un peu parler, ne manque pas de faire la réclame de ses livres et DVD « en vente à la sortie », ainsi que de ses prochaines prestations prévues pour février qui traverseront la même période mais s’arrêteront sur des étapes différentes. On imagine plus facilement de genre de prestation tenue dans une salle de conférence austère du Louvre que dans un théâtre parisien, mais qu’importe, le spectateur ressort intéressé par ce qu’il vient de voir et d’entendre.

« L’âge d’or de la peinture anglaise – De Reynolds à Turner » au musée du Luxembourg

Le musée du Luxembourg expose la peinture anglaise de la période 1760-1820, des tableaux ultra-classiques prêtés par la Tate Gallery montrent la peinture sous Georges III (1738-1820) qui avait créé la Royal accademy en 1768, institution regroupant des artistes en résidence, financée uniquement par des fonds privés et qui existe toujours aujourd’hui. Les tableaux exposés commencent par d’immenses portraits en pied commandés par l’aristocratie de l’époque à Reynolds ou Gainsborough puis évoluent progressivement vers de vastes paysages dont ceux de Turner. Les peintures rendent l’image de l’environnement prospère d’une Angleterre puissante à la tête d’un immense empire colonial qui commencera à se déliter avec la guerre d’indépendance américaine. Intérieurs sombres, extérieurs plombés, personnages puissants : nous sommes au cœur de la peinture britannique.

« The World of Bansky – the immersive experience » à l’Espace Lafayette Drouot

Flower Thrower, Bansky

L’Espace Lafayette Drouot expose le célèbre grapheur de rue Bansky qui n’est d’ailleurs pas associé à cet évènement. L’artiste est toujours officiellement anonyme. On le sait originaire de la ville britannique de Bristol, celle du mouvement musical Trip-Hop si bien représenté par les groupes Massive Attack et Portishead. Les dessins exposés ont été créés sur les murs des rues de Londres, Bristol, New-York ou Paris. Ils ont représentatifs de l’engagement de l’artiste contre le consumérisme de notre société et le business de la guerre et de la violence. Les œuvres sont ironiques et astucieuses, mêlant des symboles connus de tous dans une fusion iconoclaste.

C’est drôle et tragique, aussi inutile qu’une revendication de la CGT d’abaisser l’âge de la retraite à 60 ans, mais tout de même plus poétique que la moustache de Martinez ! Une nuée d’aïe-phones défilent devant les dessins avec des bobos accrochés derrière. Paris fête Bansky une nouvelle fois.

Exposition « Greco » au Grand Palais

Rétrospective Greco (1541-1614) au Grand-Palais : peintre et sculpteur né en Crète (vénitienne à l’époque), avant de séjourner en Italie puis de s’installer en Espagne. Reconnu de son vivant, il fut redécouvert du XXIXème siècle et fêté pour sa modernité annonciatrice de la peinture contemporaine du XXème. Beaucoup de mystères entourent sa vie et son œuvre. On dit qu’il quitta Rome à cause de critiques émises contre Michel-Ange et voulait repeindre la chapelle Sixtine…

Qu’importe toutes ces interrogations, l’exposition présentée permet au visiteur d’appréhender et d’apprécier une œuvre qui marqua une étape dans l’édification de la peinture européenne, apporta une pierre à l’édifice de la culture humaine !

« Le char et l’olivier, une autre histoire de la Palestine » de Roland Nurier

Un film documentaire sur l’histoire de la création d’Israël sur le territoire de Palestine qui rappelle l’histoire depuis ses origines. Après la première guerre mondiale et le démantèlement de l’empire ottoman, le Royaume-Uni et la France bénéficient de mandats (un autre mot désignant la colonisation) pour administrer le Proche et le Moyen Orient et, déjà, l’Europe et la Russie, globalement antisémites, cherchent une terre d’accueil pour y localiser les populations juives qu’elles abritent sur leurs territoires. La déclaration Balfour, du nom du ministre britannique des affaires étrangères britannique de l’époque, évoque en 1917 le principe d’un « foyer national juif » à situer dans la Palestine sous mandat. La suite des événements, et notamment le volontarisme juif parfois localement violent ainsi que la culpabilité occidentale suite à la Shoah aboutiront à la création de l’Etat d’Israël en 1947 issu d’un « partage » décidé par l’ONU entre un Etat juif et un Etat arabe… Il s’ensuivra une première guerre en 1948 avec l’expulsion de 800 000 palestiniens de leurs terres (la Naqba, la catastrophe en arabe), puis de nombreuses autres guerres qui permirent à Israël d’étendre son territoire par la force. Aujourd’hui encore la colonisation israélienne des terres se poursuit et la question de leur annexion pure et simple se pose. Le problème est loin d’être résolu, gangrène toute cette région et une bonne partie de la planète.

Ce documentaire donne une version historique de l’origine du conflit. Les personnes interrogées sont propalestiniennes mais s’expriment avec mesure et sur un mode factuel. La parole n’est pas donnée aux israéliens conservateurs, actuellement au pouvoir dans leur pays, et c’est aussi bien tant le dialogue et la réconciliation sont à ce jour impossibles. Pour les partis israéliens religieux ou en faveur des conquêtes territoriales, leur droit sur ces terres vient de la Genèse de la Bible qui stipule que « Dieu a promis Israël au peuple juif » ! Ben Gourion, le fondateur de l’Etat, disait que la Bible était son titre de propriété. Un titre datant de 4000 ans et rédigé par on ne sait qui…

Lire aussi : Israël se déchaîne

Pour le moment la conquête israélienne se poursuit en évitant l’embrasement général grâce à la puissance de cet Etat et aux soutiens dont il bénéficie, mais les palestiniens n’oublient pas qu’ils ont été expulsés de leur terre il y a 70 ans. Ce souvenir est d’ailleurs soigneusement diffusé aux générations suivantes. Le seul espoir d’une résolution de ce conflit serait l’apparition de leaders intelligents et raisonnables des deux côtés et en même temps. Nous n’y sommes pas encore même si un fol espoir s’était emparé du monde lors des accords d’Oslo en 1993 qui fut ensuite soigneusement démonté par la mauvaise volonté des parties.

« Le Père tranquille » de René Clément (1946)

Un film classique sorti juste après la fin de la IIème guerre mondiale (après visa de l’armée) : un bon père de famille vendeur de contrats d’assurance cache aux siens qu’il est un chef de la résistance locale. Arrêté par « les boches » puis blessé, il est libéré par son fils maquisard qui ignorait l’engagement de son père en lui reprochant son inaction. Inspiré de faits véridiques, le film est un peu angélique, alternant entre bons résistants et mauvais collaborateurs. En 1946 il fallait sans doute cela pour remettre le pays au travail après en évitant que la guerre civile ne succède à la guerre mondiale. Il fallut des décennies pour que la France revienne sur son passé, hélas bien plus tragique que l’image donné par ce film.

« Chambre 212 » de Christophe Honoré

Une jolie comédie qui se penche sur le démon de la jeunesse qui revient hanter les quinquas ! On voit un couple (Chiara Mastroianni et Benjamin Biolay [qui ressemble étrangement à Saint-Exupéry]) se confronter à ce qu’ils furent 20 ou 30 années plus tôt. Se noue alors un étrange dialogue entre ces deux personnages et leurs doubles lorsqu’ils étaient jeunes. Cette confrontation est productive et les amènera à comprendre leur amour d’aujourd’hui après une prise de conscience que le temps est passé et que les folies de la jeunesse sont désormais remplacées par la sérénité et l’attachement. C’est frais, un peu naïf, mais plutôt agréable.

“Un jour de Pluie à New York” de Woody Allen

Une comédie plaisante de Woody Allen qui se déroule dans sa ville fétiche de New York : deux étudiants (d’une université moyennement cotée, hors de la ville) amoureux doivent y passer deux jours et rien ne va se passer comme prévu. Venant tous deux de familles aisées, originaire de New York pour lui mais de l’Arizona pour elle, bobos contre ploucs, mais ils croient s’aimer au-delà des stéréotypes propres à leurs origines.

Alors Woody accumule tous ces petits clins d’œil qui nous font tant sourire depuis le début de sa carrière, sur la mère, la famille, les habitudes de la bourgeoisie intellectuelle de New York, la communauté cinématographique hollywoodienne, etc. Finalement, ce week-end agité va faire réaliser au jeune héros que sa vie est dans cette ville et qu’il se morfondrait ailleurs. Une fois réalisée cette évidence, il renvoi sa petite amie dans son université de province et reste au cœur de Big Apple où il a déjà initié une relation avec une pure new-yorkaise : jolie et peste.

Ce film est un délice de fraîcheur réalisé par ce jeune cinéaste de 83 ans qui ne peut plus diffuser ses productions aux Etats-Unis compte tenu des accusations de harcèlement sexuel dont il est accusé. L’Europe, bonne mère, continue à l’accueillir et l’acclamer. Le temps passe, hélas, pour tout le monde, mais on regrette un peu l’époque où Woody jouait dans ses propres films. C’est encore lui qui arrivait le mieux à exprimer cet humour allenien tellement apprécié en France.

« Steve Bannon – le grand manipulateur » d’Alison Klayman

Un documentaire sur Steve Bannon : ex-âme damnée du président américain Trump, l’un de ses conseillers les plus proches qui l’a mené à la Maison Blanche, il est depuis tombé en désamour avec son président mais il continue de développer sa vision politique prônant le retour à la nation, la fermeture des frontières à l’immigration et la fin de tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à une institution multilatérale ou supranationale.

Le garçon est suivi et filmé comme son ombre par la réalisatrice Alison Klayman au cours de la période précédant les élections américaines de mi-mandat en 2018. A cette époque il a déjà été remercié par la présidence mais il continue à parcourir le pays pour y développer ses idées et soutenir la politique trumpienne. Comme il a plus de temps depuis qu’il ne travaille plus à la présidence, il parcourt également l’Europe pour essayer de fédérer les partis d’extrême droite autour de son discours. Et il n’a pas trop de mal à réunir les Salvini, Le Pen, Orban et consorts qui surfent sur cette vague populiste depuis longtemps.

Le documentaire ne rentre pas vraiment au fond de la vision de Bannon et se contente de décrire son personnage. Ex-banquier chez Goldman Sachs il a l’air largement plus malin et pernicieux que les dirigeants européens qu’il soutient. On ne mesure pas bien la solidité de ses convictions mais on voit qu’il goûte cette action d’agit-prop conservatrice que Mme. Michu adore. Bannon a sans doute encore de beaux jours devant lui.

« Apocalypse now final cut » de Francis Ford Coppola

C’est la troisième version d’Apocalypse now, légendaire film de Coppola sur la guerre du Vietnam, sorti en 1979. Le principal intérêt de la version 2 était l’apparition d’une scène au cœur d’une plantation de colons français avec une soirée dans laquelle s’affrontaient la vision colonisatrice française en Indochine et le combat anticommuniste américain au Vietnam. Cette scène est maintenue dans la version 3 et le mythique final de Marlon Brando avec son discours sur l’horreur est sans doute un peu rallongé. Globalement le film est le même, on se demande d’ailleurs un peu à quoi sert ce versionning ? Si on élimine des raisons commerciales, sans doute Coppola est-il conscient d’avoir commis une œuvre cinématographique marquante qu’il veut peaufiner pour n’en laisser que la substantifique moëlle, ou au moins ce qu’il croit l’être.

Quoi qu’il en soit, le spectateur ne se lasse pas de visionner une fois encore ce film éblouissant sur cette guerre tragique de la seconde moitié du XXème siècle ! Tout a été démesuré dans cette guerre comme dans le film qui en raconte un épisode. Le plus étonnant dans cette aventure cinématographique fut que le scénario ait été basé sur le roman de Conrad paru en 1899, Au cœur des ténèbres. Le roman se passe en Afrique durant la colonisation belge, le film se déroule près d’un siècle plus tard au Vietnam au cours de la lutte militaire américaine contre le communisme. Dans les deux cas, un homme est saisi d’une folie meurtrière déshumanisée, ivre de son pouvoir, dans un contexte où en somme tout est permis. Dans les deux cas la raison reprendra le dessus avec des méthodes peu orthodoxes mais parfois nécessaires.

Bacon en toutes lettres

In Memory of George Dyer (1971)

Exposition dédiée à Francis Bacon (1909-1992) au centre Pompidou de Paris : peinture mêlée aux lettres, des petites salles sonorisées disent des textes d’Eschyle, Nietzsche, Bataille, Leiris, Conrad et Eliot, écrivains ayant inspirés le peintre qui était un grand lecteur. On ne trouve pas de lien direct évident entre les œuvres peintes et écrites sinon une folie un peu morbide et effrayante des deux côtés.

Les œuvres exposées sont celles peintes entre 1971 et le décès de l’artiste britannique. Elles sont parfois de grande taille, souvent en triptyque, toujours avec un fond de couleur chatoyante et le personnage central dans les beiges-marrons. Les formes sont celles si typiques de Francis Bacon, dégoulinantes, désarticulées, monstrueuses. Rien n’est droit, tout est mouvant, c’est la réalité telle que l’artiste la voyait. Certaines toiles sont dédiées à George Dyer, son modèle et amant qui se suicidera (drogue et alcool) en 1971 à Paris à la veille d’une rétrospective au Grand Palais. Elles ne sont pas plus perturbantes que les autres.

Tout s’effondre dans cette vision du monde tellement particulière. Le texte de Conrad présenté dans l’une des salles est celui si célèbre repris par Marlon Brando dans Apocalypse Now se terminant par ce mot répété deux fois dans un souffle : « L’horreur ! L’horreur ! ». C’est un peu le fil rouge de la création de cet artiste, on éprouve de la fascination voyeuriste devant ces images de dévastation qui hante Francis Bacon : que peut-il se passer dans l’âme d’un créateur pour produire de telles œuvres ?

Le texte d’Eschyle est lui aussi évocateur :

J’entre au fond du sanctuaire, couvert d’offrandes, et je vois près de l’ombilic un homme souillé de sacrilège assis en suppliant, qui serre dans ses mains dégoutantes de sang une épée fraichement tirée et un long rameau d’olivier soigneusement enveloppé de bandelettes, ou pour mieux dire comme une éclatante toison.

Eschyle, « Les Euménides »

On découvre par ailleurs l’amitié inattendue de Bacon avec Michel Leiris (1901-1990), écrivain-poète et ethnologue français. Inattendue tant ces deux personnages paraissaient peu assortis. Le second a fait connaître le premier en France à la fin des années 60’ qui lui a aussi inspiré des textes. Leiris a aussi préfacé la majorité des catalogues de Bacon. Les deux artistes vont s’inspirer et se stimuler l’un l’autre au long de ces années de fréquentation. Des portraits de Leiris sont présentés dans l’exposition.

On ne mettrait sans doute pas les tableaux de Bacon dans son salon sous peine de sérieusement perturber l’atmosphère, mais cette exposition rend un bel hommage à cet artiste important du XXème siècle.