L’offre et la demande… à l’œuvre

Un effet collatéral imprévu de la crise sanitaire est en train d’apparaître et pose une intéressante question à l’économie de marché. Depuis la fermeture des restaurants, bars et autres lieux accueillant des consommateurs. Depuis la réouverture de ces sites, leurs patrons peinent à recruter de nouveau le personnel nécessaire à leur pleine activité. Il manquerait 100 000 personnes à l’appel pour reconstituer les effectifs d’avant la crise sanitaire d’environ 500 000 en équivalent temps plein.

Il semble qu’une partie des manquants ayant été mis au chômage partiel durant de long mois a goûté les joies d’une vie moins contrainte par les horaires très lourds imposés au personnel de la restauration pour des salaires plutôt faibles. S’ils ne veulent pas retourner à leur activité d’origine il leur faudra trouver une activité de substitution lorsque le chômage partiel subventionné sera arrêté. Pas sûr qu’ils y parviennent tous auquel cas il n’est pas exclu qu’ils reviennent à la restauration pour subsister…

Du côté des employeurs, s’ils veulent recruter à hauteur de leurs besoins et si le refus de revenir d’une partie de leurs anciens employés persistent, il faudra peut-être augmenter les salaires pour attirer les récalcitrants, c’est en tout cas ce que dit la théorie économique. Et si les coûts salariaux s’accroissent dans ce secteur où le niveau faible des marges est faible, l’addition elle-aussi augmentera pour les consommateurs. Si l’addition augmente il y aura mécaniquement moins de consommateurs.

Les mois à venir permettront de voir comment l’équilibre va se rétablir entre des entreprises qui manquent de personnel, des employés qui veulent une amélioration de leur situation et des consommateurs qui souhaitent optimiser leurs dépenses de restauration. Car un niveau d’équilibre va évidemment être atteint mais ce ne sera pas forcément celui anticipé ni attendu. Relisez « Salaire, prix et profit » de Marx si vous voulez en savoir plus. Ainsi va la loi du marché !

La France s’enrichit

Dans un dîner en ville, les convives notent un récent article paru dans le journal Le Monde ce 8 juin sur « La France heureuse, la France qui va bien, et si c’était elle, la majorité silencieuse ? » qui détonnerait dans le pessimisme ambiant d’un pays passant beaucoup de temps à se lamenter sur son sort et à critiquer ceux qui le gouvernent. Le reportage est centré sur une ville de Mayenne, Château-Gontier, qui a l’air en pleine forme économique et morale. Excellente nouvelle !

Comme souvent, le discours pessimiste, rabâché par un système médiatique plus concerné par le scoop que par l’information, pénètre les esprits qui en oublient de s’informer à la source. Les chiffres de l’INSEE montrent que le produit intérieur brut (PIB) de la France est passé de 363 milliards d’euros en 2000 à 593 en 2018.

Source INSEE

Le pays s’est donc enrichi de plus de 60% en 18 ans. Même retraités de l’inflation, des marges d’erreur statistiques et de l’âge du capitaine, ces chiffres confirment une augmentation de la richesse nationale créée par le travail et la production de tous. Bien sûr il y a des inégalités en France et tout le monde n’a certainement pas profité dans la même proportion de cet enrichissement mais il n’est pas intégralement tombé dans les poches des grands capitaines du CAC40 qui ne sont que… 40, il a aussi diffusé dans le pays, et dans la ville de Château-Gontier, entre autres. La France est malgré tout un des pays où la redistribution entre « riches » et « pauvres » est la plus importante par le biais des dépenses sociales financées par l’impôt. Si l’on veut encore augmenter cette redistribution, il suffit de le décider. Le budget voté annuellement par le parlement est là pour ça.

La série ci-dessus s’arrête à fin 2018 et il est probable que la crise sanitaire actuelle marquera un freinage en 2020 comme elle fait apparaître un recul après la crise financière de 2008, recul qui a été absorbé en deux ans. La nature sanitaire de la crise de 2020 devrait permettre une reprise encore plus rapide une fois l’orage passé. Mais cette fois-ci encore cette crise a profité à de nombreux secteurs, et pas qu’aux entreprises du numérique. Demandez-donc son avis à votre boucher ou votre poissonnier… On entend beaucoup les secteurs défavorisés par la crise, ceux de la culture par exemple, mais leur présence médiatique est souvent largement supérieure à leur importance dans l’économie. Ceux qui se portent bien restent silencieux et font le dos rond. C’est l’habituelle comédie humaine régie plus par les rapports de force que par la réflexion.

Il y a une « France qui va bien » mais dans le domaine économique comme dans celui des idées sociétales la « majorité silencieuse » est… silencieuse. Les commentateurs seraient donc bien avisés d’aller consulter les statistiques économiques de l’INSEE pour illustrer leurs analyses et enrichir les radiotrottoirs dans lesquels Mme. Michu détaille son mal de vivre et celui de sa « minorité agissante ».

AGHION Philippe au Collège de France, leçon donnée le 20/10/2020 : « Destruction créatrice et richesse des nations / Expliquer le déclin de la croissance et la montée des rentes » 3/6

Chaire : Économie des institutions, de l’innovation et de la croissance

Cours : Destruction créatrice et richesse des nations

Leçon : Expliquer le déclin de la croissance et la montée des rentes – Économie des institutions, de l’innovation et de la croissance – Philippe Aghion – Collège de France – 20 octobre 2020 14:00 (college-de-france.fr)

Le débat sur les inégalités a été relancé ces dernières années, notamment par les travaux de Thomas Piketty. Les revenus qui reviennent au Top1% après avoir décru depuis le début du XXème siècle se sont accrus significativement depuis les années 1980 jusqu’aux année 2010. Qu’est ce qu’il a derrière cette évolution ?

Comment mesurer les inégalités

3 façons :

  1. Le coefficient GINI > courbe de Lorenz, on regard les déciles des revenus par ménage des plus pauvres au plus riches et on regarde les % des ménages. Par exemple les 20% les moins riches gagnent moins que 20% des revenus du fait des inégalités. Le GINI mesure l’écart global de la société à l’égalité parfaite (différence entre la courbe de Lorenz et la droite de l’égalité parfaite). Nombre entre 0 et 1, plus le GINI est proche de 0 plus l’égalité est parfaite.
  2. Part du Top1% > on totalise le revenu de 1% le plus riche que l’on divise par le revenu total. On mesure l’inégalité au niveau des riches, le 1% (ou 0,1% si l’on veut affiner).
  3. Inégalité dynamique > corrélation entre revenu des parents et revenus des enfants. Si élevée, cela signifie que le revenu est fortement déterminé par celui des parents, à l’inverse, cela veut dire qu’il y a beaucoup de mobilité sociale.

Il y a des relations entre ces trois mesures.

Entre les pays de l’OCDE on s’aperçoit que plus le GINI est élevé plus l’inégalité dynamique est importante : c’est la courbe de « Gatsby le Magnifique ». Les scandinaves ont un GINI faible et une inégalité dynamique réduite (mobilité sociale), par contre c’est l’inverse pour les Etats-Unis et le Royaume Uni. La France est plus proche de US-UK que des scandinaves, malgré un fort taux de prélèvement.

Si on regarde des zones d’emplois américaines et que l’on suit les revenus des parents puis des enfants 15 ans plus tard, on retrouve la même courbe de « Gatsby ».

En revanche il n’y aucune relation entre mobilité sociale et Top1%. En Californie, beaucoup de mobilité sociale mais le Top1% y est considérable vs. Alabama ou Mississipi. C’est l’effet de l’innovation, présente en Californie mais moins en Alabama.

Il ne faut pas forcément être obsédé par la richesse du Top1% comme l’est Piketty. Ce qui est aussi important est la mobilité sociale : en Suède nous avons des individus très riches mais aussi beaucoup de mobilité sociale et donc une inégalité réduite. Le Top1% ne doit pas être la seule mesure de l’inégalité.

L’innovation comme source d’inégalités au Top1%

On constate que la richesse du Top1% croit en même temps que la courbe des dépôts de brevets (mesure de l’innovation). C’est une corrélation, pas une causalité. Cette relation s’explique par plusieurs raisons.

  1. L’innovation déclenche les rentes de l’innovation temporairement (M. Skype est devenu riche car il a inventé Skype) et augmente la probabilité que les innovateurs vont rentrer dans le Top1% et augmenter la part de celui-ci.
  2. L’innovation entraîne la destruction créatrice et donc la mobilité sociale (ascenseur social). Les innovateurs deviennent riches en inventant et ils remplacent les anciens qui vont peut-être sortir du Top1%. Sur les états américains l’innovation apparaît corrélée avec le Top1% mis pas avec le GINI (mesure globale).
  3. On s’aperçoit également aux Etats-Unis que les fonds de recherche alloués par les comités d’appropriation aux Etats génèrent un accroissement des brevets universitaires puis industriels et la conséquence est une augmentation de la part du Top1%. C’est une causalité, plus une simple corrélation.                                                                

Quand on regarde la part du Top1% on doit prendre en compte l’effet de l’innovation, ce ne sont pas uniquement des héritiers… L’innovation n’a pas d’effet sur l’inégalité globale mesurée par le GINI car d’un côté elle augmente la part du Top1% mais de l’autre elle accroît la mobilité sociale. L’innovation est une source « sympathique » du Top1% car elle favorise aussi la croissance et la mobilité, à la différence du lobbying qui a des effets négatifs (voir supra).

L’innovation comme source de mobilité sociale

2 raisons

  1. Destruction créatrice > les innovateurs « montent », les autres « descendent ». Dans les zones d’emploi où il y a le plus d’innovation il y a le plus de mobilité sociale c’est-à-dire que les revenus sont moins corrélés à ceux des parents. On constate également que l’innovation par les « entrants » (les nouveaux, ceux qui n’ont pas breveté au cours des cinq dernières années) est plus corrélée avec la mobilité sociale.
  2. Les entreprises innovantes procurent les « bons » emplois, ceux où on progresse (perspectives de carrière, augmentations de salaire) et où on reçoit de la formation.

Il y a peu de mobilité sociale en France donc il faut tout faire pour favoriser les entreprises innovantes qui créent des « bons » emplois. Il faut inciter à l’innovation (subventionner l’apprentissage, s’ouvrir aux entreprises innovantes, etc.)

L’innovation est une source du Top1%, certes, mais elle est à préserver car elle n’augmente pas l’inégalité globale.

Les limites de l’outil fiscal

Voyons les effets des augmentations d’impôt, on regarde la mobilité des revenus sur les mêmes personnes (et non plus entre parents et enfants) en les classant par percentile, entre l’année de départ et l’année de fin de période. Plus les revenus d’aujourd’hui sont proches de ceux d’hier, plus l’échelle des revenus est rigide comme c’est le cas en France : faible mobilité des revenus. On remarque la même chose même pendant la période 2011/2013 où il y eut de fortes augmentations d’impôts. L’outil fiscal a été sans effet sur la mobilité sociale car la France était déjà à un niveau élevé de fiscalité. Il faut donc chercher d’autres sources de mobilité : éducation, formation, « bons » emplois, qui sont complémentaires du levier fiscal.

L’effet de l’outil fiscal sur l’innovation > on constate que plus le taux de rétention fiscale (1 – taux d’imposition) est élevé pour les innovateurs de qualité plus ils restent dans leurs pays d’origine. Il a été aussi analysé les conséquences de la chute de l’URSS sur la fuite de ses innovateurs russes : le choix d’émigration portait sur les pays les moins taxés. On a vu également que la baisse des impôts décidée en 1986 par Reagan aux Etats-Unis a entraîné une forte augmentation de l’arrivée de chercheurs étrangers « de qualité ». Par ailleurs la baisse de l’imposition des sociétés comme des individus génèrent une augmentation des dépôts de brevets.

Les mesures fiscales ont un effet sur l’innovation et la croissance, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas taxer car l’Etat est un investisseur et un assureur et doit donc être financé. On a besoin d’impôts mais à partir d’un certain seuil trop d’impôt tue l’impôt !

L’exemple de la Suède > en 1991 ce pays procède à une réforme fiscale majeur avec l’instauration d’une taxation duale du capital et du travail avec la réduction du taux d’imposition marginal de 88 à 55% une taxation fixe des revenus du capital à 30%. Dans le même temps il y eut une réforme de l’Etat et une dévaluation de la monnaie. On assiste alors à une augmentation significative des dépôts de brevets (c’est une corrélation pas une causalité). Le Top1% a un peu augmenté de même que le GINI mais la Suède restant tout de même un des pays les plus égalitaires en Europe.

Lobbying

On a dit que le Top1% n’est pas si important du moment qu’il y a de la mobilité sociale. Il faut néanmoins préciser que ce Top1% a son importance dans la mesure où ses membres peuvent faire des actions de lobbying pour y rester ou pour empêcher d’autres d’y entrer ou pour retarder des réformes qui favoriseraient la concurrence par exemple. Le lobbying peut avoir un côté vertueux qui est d’informer mais il peut aussi se révéler dangereux lorsqu’il tente de réduire la concurrence. Le paradoxe schumpetérien est qu’il faut des rentes pour inciter l’innovation mais qu’ensuite leurs bénéficiaires peuvent les utiliser pour faire pression afin d’empêcher l’arrivée de nouveaux innovateurs. C’est toute la difficulté de la régulation du capitalisme.

L’exemple des GAFAM aux Etats-Unis est très parlant, ces innovateurs de l’économie numérique ont maintenant investi tous les secteurs profitant du fait que la réglementation américaine n’est pas formatée pour les technologies de l’information, notamment il n’y a aucune limite aux fusions-acquisitions et certains GAFAM sont devenus hégémoniques, décourageant les innovations des autres d’où la stagnation séculaire constatée.

Le lobbying comprend les communications orales ou écrites avec un titulaire de charge publique en vue d’influencer la prise de décisions. Dans la plupart des pays le lobbying est maintenant réglementé. Les dépenses de lobbying se chiffrent en milliards d’USD/EUR.

Généralement il y a plus de lobbying dans les secteurs peu concurrentiels et à fortes marges (typiquement des entreprises moins productives qui veulent garder leurs marges). En Italie plus la part de marché d’une entreprise est élevée plus elle « investit » dans les politiciens.

Il existe aux Etats-Unis une corrélation entre le lobbying et l’accroissement de la part du Top1%, de même qu’avec l’augmentation de l’inégalité globale (GINI). Le lobbying réduit la mobilité sociale en bloquant les entrants. Souvent les innovateurs d’hier constituent les lobbyistes d’aujourd’hui, qui vont investir dans le lobbying plus que dans l’innovation.

Le lobbying a un double coût : les entreprises lobbyistes innovent moins et empêchent les innovateurs d’émerger.

Le Soudan ne remboursera pas les contribuables français

A l’occasion d’une réunion multilatérale tenue à Paris sur le financement des économies africaines post-covid, la République française annonce qu’elle annule une créance d’environ 5 milliards de dollars qu’elle détient contre le Soudan. Cela veut dire que les contribuables français ne recouvriront pas 5 milliards de dollars qu’ils avaient « prêté » à ce pays.

Cette issue était bien entendu assez prévisible et annoncer officiellement cette annulation est une position hélas réaliste. En revanche, la vraie question qui n’est pas posée est de savoir par quels étranges mécanismes des décideurs français ont pu prêter 5 milliards de dollars au Soudan ces dernières années. Ce pays anglophone n’est pas particulièrement proche de la France, s’est illustré par des comportements non démocratiques, une guerre civile terrible qui a amené à la sécession du Soudan du Sud, des razzias de ses tribus esclavagistes dans toute la région, des crimes de guerre, etc. Le Soudan a abrité nombre de terroristes dont le vénézuélien Carlos, qui, finalement, sera enlevé par les services français avec l’accord tacite du gouvernement soudanais en 1994.

Comment a-t-on pu prêter 5 milliards de dollars à ce pays ? Peut-être pour favoriser la vente de produits ou de projets par des entreprises françaises ? Auquel cas il aurait mieux valu subventionner directement lesdites entreprises plutôt que de se donner l’illusion de prêter à un pays failli. 30 ans après le « discours de La Baule » par lequel le président Mitterrand annonçait que la France tempèrerait son aide en fonction de la démocratisation des pays récipiendaires, on découvre qu’elle continue de prêter les sous de ses contribuables à des débiteurs défaillants sur le plan financier comme sur celui de leur gouvernance.

Après cette nouvelle annulation de dette, en faveur du Soudan en l’occurrence, il est urgent que les mécanismes d’octroi de prêts publics, soient revus vers plus de rigueur pour empêcher l’hérésie financière que représente l’octroi d’un prêt au Soudan en 2021. S’il s’avère nécessaire que la France participe au financement du développement de ce pays il est préférable de le faire via les institutions multilatérales ou des dons bilatéraux mais en aucun cas avec les prêts publics qui ne sont que très rarement remboursés. Il est d’ailleurs permis de s’interroger sur la nécessité pour la France de financer le Soudan ? Compte tenu des moyens limités dont dispose la République il serait peut-être plus opportun de concentrer ces financements sur les pays en développement dont nous sommes plus proches.

Les crocodiles se sont dévorés dans le marigot du CAC40

Après une bataille homérique dans les tranchées de la bourse française, Veolia a vaincu et va manger Suez. Le gros dévore le petit, les règles du darwinisme social sont respectées et le prix convenu de 20,40 EUR par action a permis d’emporter l’agrément des réfractaires. Le prix initial était de 15,50 EUR, ce qui donne une hausse de 32% pour vaincre les résistances. Tout a un prix !

Veolia et Suez annoncent que leurs conseils d’administration respectifs ont atteint, hier soir, un accord de principe sur les principaux termes et conditions du rapprochement entre les deux groupes.

Les deux groupes se sont mis d’accord sur un prix de 20,50 € par action Suez (coupon attaché) conditionné à la conclusion de l’accord de rapprochement…

Communiqué de presse : Paris, le 12 avril 2021 – Accord Veolia-Suez

La suite du communiqué liste une série de points d’accord dans les domaines social, juridique et organisationnel de moindre importance. Ainsi, les dés sont jetés, le nouveau Veolia devient un mastodonte du traitement de l’eau et autres prestations de services « écologiques ». L’avenir dira si les clients bénéficiaires de ces services seront ou non gagnants. Malgré les grandes envolées lyriques sur « la construction du champion mondial de la transformation écologique autour de Veolia » personne de peut anticiper à ce jour les résultats futurs de cette opération.

Lire aussi : Ça se tend chez Veolia – Keep on rockin’ in the free world (rehve.fr)

AGHION Philippe au Collège de France, leçon donnée le 13/10/2020 : « Destruction créatrice et richesse des nations / Faut-il taxer les robots ? » 2/6

Chaire : Économie des institutions, de l’innovation et de la croissance

Cours : Destruction créatrice et richesse des nations

Leçon : www.college-de-france.fr/site/philippe-aghion/course-2020-10-13-14h00.htm

Information sur le Prix Nobel 2020 décerné la veille

Le prix a été attribué le 12/10/2020 à Paul Milgrom et Robert Wilson pour leurs développement dans la théorie des enchères. Milgrom est un élève de Wilson.

Théorie du mechanism design explique la théorie des jeux, c’est-à-dire que chacun travaille sur une stratégie qui donne un résultat, et cela s’appelle un jeu. Au bout d’un moment les stratégies s’ajustent et arrivent à un équilibre des résultats. Le mechaism design instaure que l’on peut choisir le jeu pour arriver à un résultat donné. Milgrom et Wilson ont analysé le mécanisme particulier de l’enchère. Wilson comprend « la malédiction du gagnant » car il paye peut-être plus que le prix d’équilibre puisqu’il est le dernier à enchérir. Cette malédiction peut être annulée ou amoindrie si la valeur proposée est influencée par la valeur que propose les autres. Il a regardé les enchères sur les fréquences de télécommunication ou de slot d’aéroports et conclu qu’il faut moduler les enchères en fonction des biens concernés (par exemple pour maximiser le produit de l’Etat dans la vente des fréquences). La théorie influence la pratique dans cet exemple. Autres exemples : enchère sur contrats de dette, sur vente d’un bien commun à des acteurs privés.

Vagues technologiques

Le PIB décolle à partir de la 1ère révolution industrielle (la machine à vapeur) vers les années 1820 en commençant par la Grande-Bretagne, puis la France, puis les Etats-Unis puis les autres pays. Nous allons regarder pourquoi les vagues ne se diffusent pas en même temps partout.

Le taux de croissance annuel de la 2ème révolution (l’électricité) arrive avant la IIème guerre mondiale aux Etats-Unis mais seulement 20 ans plus tard en Europe et au Japon (effets du plan Marshall notamment).

Une nouvelle vague, celle des Technologies de l’information et de la communication (TIC) émerge dans années 1990 aux Etats-Unis mais seulement plus tard en Europe, et encore, pas dans tous les pays.

Analysons les causes des retards dans la diffusion des vagues technologiques.

Aux Etats-Unis le microprocesseur a été inventé dans les années 1980 mais la croissance générée par cette innovation n’est apparue qu’au milieu des années 1990.

3 conditions à la diffusion

  1. La technologie générique (general purpose technology) a vocation à être utilisée dans tous les secteurs de l’économie mais doit donner lieu à une succession d’innovations secondaires pour être applicable dans un secteur donné.
  2. Learning by doing : pour mieux maîtriser l’innovation et la rendre perfectible.
  3. Hégémonie de l’innovation qui a vocation à aller partout.

Innovations secondaires

Il y a des vagues d’innovations secondaires qui se traduisent par des poussées des brevets déposés concernant les innovations secondaires pour mettre en œuvre ces nouvelles technologies (électricité, TIC, etc.). Les innovations secondaires prennent du temps à être mises au point et n’avancent pas à la même vitesse partout ni dans tous les secteurs.

Délai de diffusion

Il y a aussi les délais de diffusion dans l’entreprise, une innovation doit s’insérer dans des organisations humaines qui évoluent plus ou moins facilement/rapidement. Lorsque l’électricité est arrivée dans les usines il a fallu changer les processus de production pour optimiser les effets de cette innovation vs. la roue à aube. Il faut dépasser les rigidités internes à l’entreprise. Idem avec l’informatique.

Perfectibilité

Il faut du temps pour apprendre à bien utiliser l’innovation : learning by doing. L’amélioration générée par l’innovatio n’apparaît pas immédiatement.

Adoption par les ménages

Là-aussi cela peut prendre du temps, souvent les ménages vont attendre que les prix baissent et que le voisin adopte l’innovation (effets de réseaux).

Inadéquation des institutions

Les pays européens et le japon montrent des difficultés pour mettre en place les politiques favorables au développement des innovation (enseignement, recherche…). Il y a un besoin de réformes structurelles pour attraper le train de l’innovation.

L’intelligence artificielle

A chaque révolution on craint le chômage de masse mais cela n’a pas été observé pour la machine à vapeur ou l’électricité. Ce sera de même avec l’intelligence artificielle (IA), il ne faut donc pas taxer les robots.

2 idées reçues :

  1. Cela va stimuler la croissance
  2. Cela va détruire des emplois

Cela va stimuler la croissance

On remplace le facteur limité du travail par celui du capital créé par nous, donc illimité. On recule les limites et on peut avoir en théorie une croissance infinie. L’IA permet d’automatiser des tâches que l’on pensait ne jamais pouvoir l’être (la conduite, le diagnostic médical…). Cela va encore plus loin que l’automatisation amenée par la machine à vapeur ou le micro-processeur. L’IA s’applique aussi à la création des idées elles-mêmes (learning by doing) et non seulement à la production des biens et services.

Normalement l’IA devrait vous propulser dans la croissance infinie mais cela ne se passe pas ainsi. Depuis les années 2000, notamment aux Etats-Unis, la croissance décline. Quelques explications avancées :

  1. Il est de plus en plus difficile de trouver de nouvelles idées, il faudrait de plus en plus de chercheurs pour maintenir la croissance. La productivité de la recherche baisse.
  2. La mesure est imparfaite. Plus il y aurait de destruction créatrice et moins on saurait mesurer l’apport de l’innovation à la croissance. L’extrapolation est parfois imparfaite. Chaque fois qu’un bien en remplace un autre il est difficile de mesurer statistiquement l’effet de cette substitution. On surestime alors l’inflation et on sous-estime la croissance.
  3. Réallocation
  4. Les firmes superstars : une explication avancée réside dans la concentration des grosses entreprises qui tueraient la concurrence ? En réalité, imaginons une entreprise superstar X (avec réseaux, capital social…) et une entreprise Y. La révolution des TIC arrive et nous fait gagner du temps (visioconférences, business en ligne…). Mais X est plus efficace qu’Y et va devenir hégémonique. Dans un premier temps, comme les superstars sont plus efficaces, leur croissance entraîne une amélioration générale de la productivité, mais à long terme, une fois que les superstars (les GAFAM par exemple) ont envahi tous les secteurs, elles découragent les autres de faire de l’innovation et c’est ainsi que la croissance baisse.

X inhibe les autres et les décourage, particulièrement aux Etats-Unis où la législation sur la concurrence ne s’est pas adaptée aux TIC et n’a pas pu freiner l’hégémonie de quelques-uns. La croissance est la rencontre entre les technologies et les institutions, si ces dernières ne sont pas là, la croissance ne se produit pas.

Analyse macro sur une zone d’emploi semble montrer que plus les entreprises robotisent plus elles détruisent des emplois. Mais cette théorie ne fonctionne pas au niveau micro. Quand on regarde l’effet de l’automatisation sur l’emploi au niveau des usines on s’aperçoit que les usines qui automatisent plus créent des emplois et baissent les prix. Comment cela s’explique-t-il ?

La robotisation est très significative dans l’industrie automobile qui délocalise beaucoup par ailleurs. On mesure la robotisation par la consommation énergétique des usines. Toute automatisation est favorable à l’emploi, et encore plus les grosses, et encore plus pour les emplois qualifiés !!!

Quand on automatise, les prix baissent car on devient plus productif. Par ailleurs, on analyse l’efficacité des robots en mesurant les volume d’exportation de robots par pays. Si par exemple la qualité des machines allemandes s’améliore beaucoup et qu’une usine X dépend de l’Allemagne pour ses équipements, elle va automatiser beaucoup plus. Il y a une relation causale.

En fait, l’automatisation fait augmenter les ventes, du fait de la baisse des prix, donc je recrute et l’emploi augmente. Ce sont surtout les exportateurs qui bénéficient de l’automatisation. Dans le même temps les entreprises qui n’automatisent pas détruisent des emplois et risquent d’être sorties du marché. Globalement il se peut que les entreprises qui automatisent remplacent celles qui disparaissent du fait de leur non-automatisation. Ce peut être là l’effet négatif car des entreprises non automatisantes disparaissent. Il faut donc financer la recherche et adapter les règles du marché du travail pour que toutes les entreprises automatisent. Ce ne sont pas les entreprises qui automatisent qui créent le chômage mais celles qui n’automatisent pas. Par ailleurs, les secteurs qui ont automatisé le plus tendent à délocaliser le moins. Ce n’est pas le protectionnisme qui protège un pays mais sa capacité à investir et à innover.

C’est la raison pour laquelle les révolutions industrielles n’ont jamais produit de chômage de masse. Donc taxer les robots c’est une bêtise.

Plus c… qu’un fouteballeur ? Un patron de fonds d’investissement !

Luz / Charlie Hebdo (11/07/2012)

On connaissait déjà l’insondable bêtise dans laquelle évolue le monde fouteballistique, on découvre aujourd’hui que cette ignorance crasse est aussi contagieuse auprès de ceux qui le finance. Vous avez aimé les interviews de Ribéry ou les reportages de Thierry Rolland, vous allez adorer les mea-culpa de gérants américains de fonds d’investissement rapaces propriétaires de clubs de pousseurs de baballe surpayés !

Il y a 48 heures était annoncée la création d’un énième championnat d’Europe de foute a priori réservé aux clubs les plus riches et censé canaliser plus d’argent vers leurs promoteurs. La banque d’affaires JP Morgan devait financer l’opération. Bien évidemment, l’argent aspiré pour les uns aurait probablement manqué aux autres d’où leur révolte. Alors aussitôt ce fut un déchaînement contre ce projet. Les fédérations ceci, les ligues cela, des joueurs, des supporters, des journalistes, et même du personnel politique (qui n’avait sans doute rien de mieux à faire), crient leur désespoir face à cette « super-ligue de riches » qui va spoiler le pauvre fan entre deux bières, et patati et patata… Voir le monde du foute se plaindre qu’un championnat favoriserait les riches, c’est l’hôpital qui se moque de la charité.

Les sponsors prennent peur, menacent de se retirer et ce matin, on apprend que la création de ce nouveau championnat est quasiment abandonnée deux jours après l’annonce de sa création. Et l’on entend à cette occasion les excuses prononcées par un fonds d’investissement propriétaire d’un club britannique qui s’excuse auprès des fans de s’être fourvoyé dans cette aventure.

Fidèle à sa réputation, le fouteballe reste une éternelle source d’imbécilités. On attend la prochaine avec impatience.

Le Royaume-Uni montre le chemin

Le Royaume-Uni annonce sur le site web de son ambassade à Paris une hausse du taux d’impôt sur les sociétés et les individus. L’impôt sur les sociétés passera de 19 à 25% d’ici 2023 sauf pour les petites et moyennes entreprises. Pour les individus, l’augmentation fiscale sera obtenue par la non-réévaluation des tranches d’impôt progressif jusqu’en 2026, ce qui revient au même qu’une hausse du taux.

Maintaining the income tax Personal Allowance and higher rate threshold from April 2022 until April 2026.
To balance the need to raise revenue with the objective of having an internationally competitive tax system, the rate of Corporation Tax will increase to 25%, which will remain the lowest rate in the G7. In order to support the recovery, the increase will not take effect until 2023. Businesses with profits of £50,000 or less, around 70% of actively trading companies, will continue to be taxed at 19% and a taper above £50,000 will be introduced so that only businesses with profits greater than £250,000 will be taxed at the full 25% rate.

Budget 2021: What you need to know – GOV.UK (www.gov.uk)

Comme souvent, le Royaume-Uni montre le chemin en matière économique et n’hésite pas à affronter la vraie vie. Les hausses d’impôt sont inévitables, au Royaume-Uni comme ailleurs pour financer une partie du désastre financier généré par la pandémie de la Covid19. La France serait bien avisée de cesser de raconter des sornettes à ses citoyens et d’admettre que les impôts vont bien augmenter et que ce qui reste à déterminer c’est le meilleur calendrier pour lancer cette évolution.

Le Café du commerce sur CNews

On sait qu’en France les papes du CAC40 ont depuis toujours un furieux appétit pour posséder les médias. Comme ceux-ci sont en permanence à moitié au bord du dépôt de bilan et ils tombent progressivement comme des fruits mûrs dans leurs escarcelles. Cela avait commencé dans les années 1950 avec Marcel Dassault, fabricant d’avions et marchand d’armes, qui avait lancé Jours de France, un hebdomadaire dit « féminin » pour salles d’attente de dentistes et ne présentait aucun intérêt, sinon les photos de têtes couronnées sur papier glacé. Il y tenait une chronique intitulée « Le Café du Commerce » donnant ainsi son nom à cette expression passée dans le langage commun pour évoquer les papotages stupides et éphémères. Il acheta plus tard Le Figaro et ses pairs du CAC40 s’inspirent depuis de son exemple en rachetant la presse française à tour de bras. Le groupe Lagardère détient Paris-Match, Elle, Télé 7 jours… Bernard Tapie possède La Provence, Nice-Matin… Bernard Arnault détient Les Echos, La Tribune…, François Pinault Le Point, L’Agefi, Le Magazine Littéraire, Xavier Niel-Matthieu Pigasse Le Monde, Daniel Kretinsky Le Monde, L’Obs, Elle, Bouygues TF1… etc. etc.

Bien entendu chacun de ces capitaines d’industrie jure la main sur le cœur qu’il n’intervient pas dans la « ligne éditoriale » de ses journaux mais tout le monde s’accorde à penser qu’il est assez peu probable que Le Figaro publie, par exemple, des articles contre les marchands d’armes. Il y a donc une forme relativement compréhensible d’autocensure, « on ne tape pas sur la main qui signe le chèque », le tout est de l’exécuter avec subtilité. Et après tout, la plupart de ces journaux seraient morts et enterrés depuis longtemps si ces capitalistes n’avaient pas accepté d’en faire leurs danseuses, parfois sur leurs deniers personnels. Sans doute ces hommes d’affaires s’imaginent-ils ainsi accroître leur pouvoir, ou plus simplement leur capacité d’influence, donc de pression, pour faire fructifier leurs activités et donc leurs revenus ! Pas vraiment sûr que ce ne soit pas une illusion. Pas grave car ils ont les moyens de se payer des illusions. En revanche, cela fait sûrement très chic dans les dîners en ville du Siècle ou d’ailleurs d’afficher non seulement sa réussite dans les affaires mais aussi son bureau dans une grande rédaction parisienne.

Plus improbable est le cas de Vincent Bolloré, le « Mozart du cashflow » comme on le surnommait au temps de sa jeunesse. Homme d’affaires breton, il est parti dans les années 1980 du business familial de papeterie pour arriver aujourd’hui à un conglomérat multicarte et international, notamment dans le secteur des médias. Une franche réussite et une habileté certaine. A la tête du groupe Vivendi il se retrouve de ce fait et, par la grâce de quelques ficelles juridiques, patron du groupe Canal+. Il va alors mettre un malin plaisir à transformer les médias de ce groupe en entreprises où le Café du Commerce est érigé en modèle et la vulgarité en mode de fonctionnement.

Il a commencé par démanteler le côté bobo de la chaîne Canal+ en supprimant son émission phare Les Guignols, il a poursuivi en recrutant Cyril Hanouna sur C8, Zemmour et Morandini sur CNews, chaîne d’information ex-I-Télé, relooké pour la circonstance, où officie un parterre de journalistes en préretraite, s’écoutant parler, ressassant le simplisme comme philosophie, la beaufitude comme stratégie, Mme Michu comme cible. La « ligne éditoriale » n’est pas même conservatrice, elle est juste « plouc ». Et c’est un franc succès d’audience, Bolloré triomphe.

Qu’est-ce qui peut pousser ce garçon à promouvoir ainsi l’abrutissement des masses ? Catholique traditionaliste, personne ne lui reproche ses idées conservatrices ni son sens de l’humour limité, mais que peut rapporter cet investissement dans la bêtise en termes de pouvoir, de fierté, de sous ? Pour choisir il faudrait au minimum le comparer avec un engagement dans l’intelligence avec les mêmes convictions conservatrices. Est-ce si compliqué que pousser vers la retraite quelques journalistes ventouses de plateaux de plus de 70 ans, faire un peu moins dans les slogans et un peu plus dans l’analyse ? Le Figaro est un média conservateur avec des journalistes et non des piliers de bistrot. Ils délivrent un journal de qualité avec un minimum d’exigence.

Merci Messieurs les capitaines d’industrie d’investir dans les médias pour vous substituer aux consommateurs qui ne veulent plus en payer le coût de l’information. De Libération au Figaro, chacun y retrouve ses petits mais quelques brebis galeuses parmi vous préfère investir dans la bêtise, ne serait-ce pas encore une illusion qui se paiera un jour collectivement ?

STEWART Michael, ‘Après Keynes’.

Sortie : 1970, Chez : Editions du Seuil.

Michael Stewart, économiste britannique, revient en 1970 sur les concept de Keynes, 35 ans après la publication de la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ». Ce livre analyse la situation économique britannique des année 1960 à la lumière de cette révolution keynésienne que fut la « Théorie générale ». L’un des éléments clés de cette théorie consiste à édicter qu’en cas de dépression économique l’Etat à intérêt à relancer la demande en baissant les impôts, en distribuant des subventions et en investissant pour soutenir les entreprises privées. De cette façon, le pouvoir d’achat injecté par la puissance publique va relancer la demande ce qui permettra d’atteindre un nouvel équilibre économique entre offre et demande tout en préservant la croissance globale de l’économie. L’application de ce principe permit d’éviter le chômage de masse dans les économies capitalistes durant les trente glorieuses.

Keynes a aussi compris et analysé les liens entre croissance économique, balances des paiements et liquidités internationale que Stewart explique de façon très pédagogique dans de courts chapitres. Evidemment, de nombreux autres phénomènes entrent en ligne de compte et les crises ont continué à secouer les économies modernes depuis des décennies, mais les bases de l’analyse keynésienne restent valables, même si certaines des solutions proposées sont devenues un peu datées.

Aujourd’hui, en pleine pandémie de coronavirus, les politiques de relance massive de la demande par la distribution tous azimuts d’argent public sont appliquées partout. Merci Keynes !

Une énième faillite d’Air France

Le pédégé d’Air France a annoncé ce week-end que la société qu’il dirige ne pourra pas rembourser le prêt « Covid » que les contribuables lui ont octroyé. Il y en aurait pour 7 milliards d’euros qu’il va falloir capitaliser et, sans doute, accompagner de nouveaux financements si l’on veut éviter la cessation des paiements de cette compagnie touchée de plein fouet par l’effondrement du transport aérien depuis le déclenchement de la pandémie planétaire du coronavirus.

Une faillite d’Air France fait partie des événements récurrents de la vie des contribuables français qui ont dû mettre la main au porte-monnaie à plusieurs reprises pour sauver cette compagnie d’un désastre financier, le plus souvent pour mauvaise gestion des hauts-fonctionnaires nommés pour la diriger et de la rigidité d’une caste de pilotes ne voulant rien entendre pour rogner leur statut. L’Etat français a toujours estimé qu’il était de son devoir de maintenir en vie une société de transport aérien plus ou moins nationale dont il détient toujours 14% du capital, cette participation risquant donc de monter si le prêt de 7 milliards est capitalisé. Pour des raisons un peu obscures, mais toujours très couteuses, les contribuables ont souvent été mis à contribution pour renflouer Air France qu’une logique purement libérale aurait dû laisser tomber en faillite, c’est-à-dire rachetée par une autre compagnie (le « darwinisme social »).

L’Histoire se répète et il va encore falloir payer pour « sauver Air France ». Comme il est probable que le transport aérien ne va pas retrouver de sitôt les niveaux de trafic d’avant crise, il va donc bien falloir restructurer la compagnie française qui ne nous a pas habitués jusqu’ici à beaucoup de souplesse en la matière… Il va donc très probablement falloir encore payer dans les années à venir sans que personne n’ait encore vraiment répondu à la question : à quoi sert une participation publique dans le capital d’une compagnie aérienne ?

Trop MDR[1]

Une jolie histoire boursière se déroule en ce moment aux Etats-Unis d’Amérique : des traders-fraudeurs hébergés par des hedge funds de rencontre s’amusaient à spéculer à la baisse sur des valeurs sentimentalement importantes pour l’Amérique profonde, dont Gamestop (chaîne de magasins de jeux vidéo), des particuliers ont mené une action concertée pour acheter cette valeur dont le cours en bourse est remonté poussant les traders-fraudeurs dans de sérieuses pertes financières au point d’inquiéter les autorités boursières à l’idée que des hedge funds puissent trébucher, voire tomber, puisqu’ils ont dû racheter en catastrophe les titres qu’ils avaient vendus à terme pour limiter leurs pertes.

Comme on le sait, le boursicotage est un jeu à somme nulle : ce que perdent les traders-fraudeurs a été gagné par les particuliers. Dans le cas d’espèce, les particuliers en question voulaient en plus lutter contre cette mauvaise habitude des traders-fraudeurs jouant la perte des entreprises contre lesquelles ils spéculent. Ce procédé est légal et présenté par les hedge funds comme du darwinisme boursier permettant d’éliminer les plus faibles… On se souvient que lors de la crise financière de 2008, les autorités boursières allemandes avaient suspendu provisoirement cette possibilité de spéculation « à la baisse ». Il est donc possible d’y mettre fin si on le décide.

Le problème est aussi que « l’action concertée » est officiellement interdite en bourse. Tout le monde la pratique bien entendu, et d’abord les hedge funds mais ils le font plus discrètement que les particuliers de Gamestop qui la revendiquent comme moyen de lutte partisane. On ne sait pas encore comment se terminera cette jolie histoire outre les pertes financières déjà déboursées par certains fonds spéculatifs sur le sort desquels on ne versera pas beaucoup de larmes. Les particuliers ont enfreint la Loi et risquent de devoir en payer la conséquence pour avoir manipulé le marché. Ils ont en tout cas montré que quelques individus organisés peuvent aussi affronter et vaincre la spéculation. C’est la leçon intéressante de cette jolie histoire.

Lire aussi : « The Big Short » d’Adam McKay (2015) – Keep on rockin’ in the free world (rehve.fr)


[1] Mort de rire

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La politique du « quoi qu’il en coûte » va bien devoir s’arrêter un jour

Le sous-ministre chargé des comptes publics (Olivier Dussopt) a annoncé il y a quelques jours que la politique du « quoi qu’il en coûte » devrait prendre fin au cours de l’année 2021. Il reçoit aussitôt un déluge de critiques d’élus et de commentateurs de tous bords.

Cette politique permet de financer l’ensemble des dépenses, en hausse sensible, générées par la pandémie alors que le pays est en très fort ralentissement économique du fait même de cette pandémie. Ce financement est assuré par la France en s’endettant alors qu’elle créé beaucoup moins de richesse que d’habitude. S’endetter quand l’économie est en berne est typiquement le genre de situation qui, par nature, a ses limites. Le dire, surtout de la part d’un dirigeant chargé des comptes publics, est une évidence.

Une autre évidence qu’il va bien falloir mettre sur la table est celle de l’augmentation des impôts qui va immanquablement arriver pour rembourser ces dettes en forte hausse. Car les français vont bien devoir payer un jour, si ce n’est pas via l’impôt, ce sera par l’inflation ou par des bulles financières, et ce sera probablement avec un peu des trois. Car la France, comme a son habitude, est le pays occidental qui dépense le plus d’argent public par citoyen face à cette pandémie, argent dont il va bien falloir commencer à envisager de réduire le robinet et, un jour, qu’il va bien falloir rembourser.

Plus de joujou pour le président

Certains réseaux dits « sociaux » ont supprimé purement et simplement les comptes personnels de Donald Trump à la suite de son appel à « marcher sur le Capitol », compris par ses fans comme « envahir le Capitole », qu’ils ont donc pris d’assaut ce 7 janvier provoquant cinq morts. C’est le cas notamment de Twitter et de Facebook, très utilisés par le président pour gouverner le pays durant son mandat qui se terminera ce 20 janvier.

Les défenseurs de la « liberté d’expression », même ceux qui sont opposés à ce président, s’émeuvent que la décision d’une entreprise privée puisse ainsi influencer sur le débat public. En réalité la liberté d’expression du président Trump n’est en rien bafouée. Il peut faire autant de conférences de presse qu’il le souhaite et la presse accréditée rendra compte de ses propos. Il peut communiquer via le site internet de la Maison-Blanche (The White House) et, s’il a vraiment besoin de continuer à utiliser un moyen de communication de type Twitter, n’importe quel gamin un peu geek peut lui créer un réseau avec trois serveurs, deux logiciels libres et une bonne liaison par fibre dans un grenier et il n’aura plus à passer sous les fourches caudines d’un réseau ou d’un hébergeur, et personne donc pour le censurer !

Au-delà de ce psychodrame de peu d’intérêt, le monde est en train de découvrir la puissance de ces fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Microsoft et Amazon, et sans doute quelques autres). Grâce à leur phénoménale capacité d’innovation ces entreprises ont surfé sur l’économie libérale qui leur a permis de grossir et d’atteindre une situation de monopole. La théorie économique explique doctement qu’une entreprise qui atteint une taille de monopole ne joue plus avec les règles de la concurrence, écrase son secteur et perd ainsi sa capacité à innover. C’est la raison pour laquelle cette même théorie prévoit également des règles anti-trust pour rétablir le bon fonctionnement de la concurrence. L’exemple le plus marquant de cette politique fut le démantèlement du monopole des télécommunications d’AT&T (American Telephone & Telegraph) aux Etats-Unis dans les années 1970’.

En réalité, la censure que peuvent exercer les GAFAM et assimilés sur les réseaux dits « sociaux » qu’il contrôlent n’est qu’une toute petite partie émergée de l’iceberg et finalement de peu d’importance lorsqu’on voit le niveau « de caniveau » des messages qui y circulent. C’est un peu comme fermer le Café du Commerce du coin de la rue, la pensée survivra et s’en portera sans doute mieux. Limiter la diffusion de messages sur Twitter ce n’est pas nuire à la liberté d’expression, c’est au contraire rétablir l’exigence d’intelligence !

En revanche la capacité technologique des GAFAM à tracer nos vies numériques et en stocker tous les évènements est bien plus effrayante. L’économie libérale ferait sans doute bien de sérieusement réfléchir à l’opportunité de démanteler ces mastodontes du numérique, d’une part d’un point de vue sociétal, mais aussi afin de rétablir les conditions d’une saine concurrence présentée comme le Graal par la pensée économique capitaliste.

« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 5et6/6

Dans ces deux derniers épisodes du documentaire sur l’affaire Clearstream, on rentre dans l’incroyable implication de la politique intérieure française dans cette affaire grandguignolesque. Le repris de justice Lahoud ayant bien compris comment fonctionnait le cerveau torturé et complotiste du haut-fonctionnaire Gergorin, va l’alimenter avec ce qu’il attendait. Gergorin, ancien diplomate est toujours proche de Dominique Galouzeau de Villepin alors ministre des affaires étrangères, lui-même en guerre ouverte contre Nicolas Sarkozy alors ministre de l’intérieur, pour de basses histoires politiciennes de règlement de comptes sur fond de fidélité/trahison à l’égard du président de la République Chirac.

Alors, le repris de justice Lahoud introduit frauduleusement les noms de Sarkozy et de quelques autres sur les listings de comptes privés « non publiés » détenus par la société financière luxembourgeoise Clearstream, Gergorin devint fébrile et porta ces listings à Galouzeau de Villepin qui sans doute trépignait à l’idée de ce qu’il pourrait en faire avant, raisonnablement, de les transmettre à la justice, pour une enquête dans laquelle le juge Van Ruymbeke va ajouter des complications de procédure aboutissant à ce que le haut fonctionnaire Gergorin lui « transmette » ces listings via des lettres anonymes… On entre ici dans le côté burlesque de l’affaire où même ce juge expérimenté, notamment en charge de l’affaire des frégates de Taïwan, va lui aussi se faire embobiner par le repris de justice Lahoud et le Gergorin au cœur tendre !

Il sera finalement démontré assez facilement que les listings avaient été grossièrement falsifiés, sans doute par le repris de justice Lahoud, qui ne l’a jamais reconnu et tout ceci s’est terminé devant la justice et sur les plateaux télévisés :

  • Le repris de justice Imad Lahoud est de nouveau condamné définitivement à de la prison ferme pour dénonciation calomnieuse, faux et usage de faux (il est aujourd’hui à 53 ans professeur de mathématique)
  • Le haut-fonctionnaire au cœur tendre Jean-Louis Gergorin est condamné définitivement à de la prison ferme pour dénonciation calomnieuse, usage de faux, recel d’abus de confiance et vol (il est aujourd’hui à 74 ans chroniqueur-essayiste sur les sujets liés à la cybersécurité et on le voit régulièrement signer des chroniques publiées dans la presse quotidienne)
  • L’ex-ministre Dominique Gallouzeau de Villepin est relaxé des soupçons de non-dénonciation de listings truqués (il est aujourd’hui âgé de 67 ans et sévit dans des activités de conseil et de lobbying majoritairement en faveur de pays émergents)
  • Denis Robert, le journaliste qui avait initialement enquêté sur les mécanismes financiers de Clearstream avant d’être impliqué un peu malgré lui dans l’affaire du même nom et fait l’objet de multiples procédures menées par Clearstream pour diffamation, est blanchi de toute accusation
  • Le général Rondeau, « le maître espion français » aux petits pieds, révoqué par les services secrets et qui servit de petit télégraphiste pour distribuer les faux-listings est mis hors de cause dans l’affaire (il est décédé en 2017)

Ce documentaire très détaillé est mené à charge, sans doute à raison, contre les corneculs qui furent les vedettes de cette affaire, mais aussi contre « le système financier oppresseurs de citoyens » et c’est la que ses concepteurs prennent parti. En réalité, les chambres de compensation du type Clearstream sont des éléments nécessaires pour les activités financières désormais mondialisées et ont existé de tous temps. On ne peut évidement pas exclure que Clearstream, comme beaucoup d’autre banques à l’époque, ait procédé à du blanchiment d’argent et de l’escroquerie fiscale, plus ou moins couvert par des dirigeants peu scrupuleux. C’est ce que Denis Robert a voulu démontrer dans ses publications. La justice luxembourgeoise, sans doute assez peu pointilleuse sur le sujet à l’époque, ne l’a pas établi…

Le plus catastrophique dans cette lamentable histoire est de voir comment l’incompétence de hauts responsables français a pu les laisser se faire embobiner par la fratrie Lahoud, aussi rapidement et aussi complètement. Quelques jours après sa sortie de prison, Imad Lahoud était dans la salle à manger présidentielle d’EADS en présence de l’un de ses vice-présidents, Jean-Louis Gergorin, introduit par son frère Marwan. Quelques semaines plus tard il était recruté par les services secrets, sous couverture d’un contrat de travail avec EADS, sous l’égide d’un ex-membre de ces services qui en fut révoqué, le général Rondeau. Les bases de l’affaire Clearstream étaient jetées et tout ce petit monde va s’activer à brasser du vent et du complot durant des mois aux frais des contribuables (EADS est une société largement publique et les autres personnages sont des fonctionnaires), se laissant raconter toutes les sornettes possibles par un repris de justice, Imad Lahoud, au charme sans doute ravageur mais d’autant plus pernicieux qu’il s’adressait à des incompétents qui vont aller jusqu’à impliquer le monde politique qui n’a guère était plus perspicaces qu’eux tant les fausses informations diffusées les arrangeaient. Lahoud est longuement interviewé dans les six épisodes et raconte avec un petit sourire malicieux avec quelle facilité il a pu tromper ce petit monde de naïfs.

Reconnaissons néanmoins que les « vrais » services secrets après l’avoir recruté comme « correspondant » l’ont rapidement « débranché » compte tenu du non-respect de ses engagements à fournir de l’information au sujet des circuits financiers de la famille Ben Laden. La justice quant à elle, une fois saisie, a également facilement mis à jour la falsification des informations Lahoud et même déchargé le juge en charge qui était sortie du code de procédure pénale.

En réalité, cette lamentable affaire est plus une histoire de défaillance RH (ressources humaines) qu’autre chose. Les copinages franchouillards ont amené les groupes Lagardère puis EADS à embaucher un haut-fonctionnaire au cœur tendre pour un poste de vice-président « en chocolat » qui passa beaucoup de temps dans son bureau à comploter et envoyer des lettres anonymes, tâches qui ne figuraient manifestement dans la fiche de poste pour laquelle il était rémunéré. Il n’avait rien à faire dans cette fonction.

Le recrutement à sa sortie de prison de l’escroc Lahoud par EADS était également une erreur de casting qui n’aurait jamais dû se produire. La politisation de la gouvernance du groupe EADS a permis ce dysfonctionnement. Le maintien du général Rondeau dans les cabinets ministériels bien qu’il ait été révoqué par les services secrets est également difficilement compréhensible, à près de 70 ans à l’époque, et après de brillants états de services, il aurait été préférable pour la République qu’il goûte les joies d’une retraite paisible.

Bref, l’affaire Clearstream c’est trois pieds nickelés qui illustrèrent les dysfonctionnements de l’Etat dans le choix de certains de ses hauts responsables. Dès qu’elle arriva dans des mains professionnelles, celles de la justice, elle se révéla pour ce qu’elle était et la baudruche se dégonfla. Elle provoqua toutefois beaucoup d’agitation, de temps et d’énergie perdus, de soupçons infondés et le renforcement du sentiment populaire « on nous cache tout, on ne nous dit rien ». A ce titre, elle a affaibli la République.

Lire aussi : « Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 1/6
« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 2et3/6
« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 4/6

« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 4/6

Ce quatrième épisode de la saga Clearstream nous emmène sur les ventes d’armes françaises, notamment à Taïwan avec le désormais très fameux contrat dit des « frégates de Taïwan » mené par Thomson CSF, entreprise d’électronique de défense, nationalisée en 1981, et son patron Alain Gomez, dans les années 1990’. Ce contrat engage également d’autres fournisseurs comme la DCN (Direction des constructions navales, société publique) et Lagardère (missiles, groupe privé). Grand patron « de gauche », Gomez s’oppose en tout à Jean-Luc Lagardère, dont le groupe est également partie à ce contrat pour la partie des missiles devant équiper les navires de combat et dont les amitiés sont plutôt à droite. Le premier n’hésite pas à corrompre les acheteurs pour emporter les marchés, le second a plus de prévenance sur le principe. Dans le contrat taïwanais c’est Gomez qui va l’emporter et le montant exceptionnel de plus d’un demi-milliard d’euros est budgété pour les commissions à payer aux intermédiaires et aigrefins de tous genre qui rôdent autour de l’affaire d’une quinzaine de milliards au total. Le versement de commission est à l’époque légal. Ce qui l‘est beaucoup moins c’est le concept de rétrocommission qui apparaît à cette occasion, c’est-à-dire qu’une partie des commissions versées aux intermédiaires étrangers sont ensuite repayées en France à d’autres aigrefins. Il s’agit sans doute d’une nouvelle manière de financer les partis politiques qui n’ont plus la possibilité d’utiliser le système simpliste de la fausse facture utilisé durant des décennies mais la justice française ne parvint jamais à identifier qui encaissa ces rétrocommissions.

Et le lien avec Clearstream ? Eh bien il n’y en a pas sinon que le fonctionnaire Gergorin aimerait en voir un et que le repris de justice Lahoud (employé par le premier) va introduire le nom de Gomez dans les listings. Il n’en faut pas de plus pour rendre Gergorin définitivement fébrile à l’idée de pouvoir compromettre l’ennemi intime de son ex-patron déifié : Jean-Luc Lagardère, décédé depuis. Il va alors faire jouer tout son carnet d’adresses pour faire cheminer ses délires à travers ce qu’il lui reste de correspondants dans la haute administration et les ministères. Son employé, le voyou Lahoud, lui sert sur un plateau tout ce qu’il attend pour renforcer sa tactique de pied nickelé.

Lire aussi : « Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 1/6
« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 2et3/6

« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 2et3/6

Les épisodes 2 et 3 de l’affaire Clearstream font apparaître la Justice et le Parlement français qui, intéressés par les reportages du journaliste Denis Robert sur le fonctionnement de l’organisme de compensation bancaire Clearstream, vont mener informations judiciaires et commission d’enquête sur ce sujet techniquement complexe donc propice aux phantasmes des uns et des autres.  Chambre de compensation classique entre banques et établissements financiers, dont l’utilité a été renforcée dans le contexte de mondialisation financière, le journaliste soupçonne Clearstream d’abriter en plus des comptes d’entreprises et de particuliers « non publiés » permettant de procéder à des opérations frauduleuses et opaques.

Cela donnera lieu à « L’Appel de Genève » émis en 1996 par les grands juges européens anti-corruption (dont le français Renaud Van Ruymbeke) plus ou moins initié par Denis Robert et qui fera le sujet de l’un de ses livres « La justice ou le chaos ». Il est question de lutte contre les paradis fiscaux, les opérations financières opaques et autres dérives de la finance en voie de mondialisation qui aboutiront à l’apothéose de la crise financière des « subprimes » en 2008. Un rapport d’information parlementaire « sur les obstacles au contrôle et à la répression de la délinquance financière et du blanchiment des capitaux en Europe » est également publié par les députés socialiste Peillon et Montebourg qui semblent découvrir (avec une naïveté sans doute simulée) que les arcanes de la finance mondialisée peuvent aussi abriter de la fraude et du blanchiment… Ils entendent Denis Robert qui, entre temps, est l’objet de multiples procédures judiciaires initiées par Clearstream qui n’apprécie sans doute pas d’être mise en pleine lumière !

Le fil du documentaire quitte ensuite dans l’épisode 3 le cours ordinaire de Clearstream pour en venir au « complexe militaro-industriel » français. Le point d’entrée est Jean-Luc Lagardère, ingénieur flamboyant et visionnaire, qui est à l’origine du groupe portant son nom qui va réussir dans la production et la vente d’armes, et les médias, jusqu’à devenir l’un des actionnaires de référence du groupe européen EADS regroupant les activités aéronautiques (Airbus), militaires et spatiales de certains grands pays européens dont la France et l’Allemagne. C’est là qu’apparaît l’un des personnages clés de l’affaire : le fonctionnaire Jean-Louis Gergorin, ancien diplomate recyclé dans la vente d’armes, débauché du Quai d’Orsay par le groupe Lagardère puis recyclé chez EADS, et développant une espèce d’admiration amoureuse envers Jean-Luc Lagardère lequel va décéder en 2003 d’une infection nosocomiale à la suite d’une intervention chirurgicale bénigne à l’hôpital.

Il n’en faut pas plus à Gergorin pour théoriser l’assassinat de Lagardère. Dans le même temps le repris de justice Lahoud continue à vendre ses rêves aux services plus ou moins secrets de la République et à Gergorin qui l’emploie chez EADS ce qu’il veut entendre, il présente des listings de comptes tenus chez Clearstream obtenus par Denis Robert qui les avait lui-même reçus d’anciens employés de cette société dans le cadre de son enquête journalistique. Gergorin qui a priori n’est pas suremployé chez EADS monte des histoires abracadabrantesques sur ces comptes et les informations fantasmagoriques de Lahoud auxquelles il va donner une impulsion politique qui va déboucher sur l’une des plus incroyables affaires de la République.

Il reste encore trois épisodes…

Lire aussi : « Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 1/6

Bon plan

Une réforme politique est passée un peu inaperçue en 2020, celle de la réactivation d’un Haut-commissariat au Plan. Le dernier datait du premier gouvernement Mauroy en 1981 sous la présidence Mitterrand. Michel Rocard avait été nommé ministre d’État, ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire.

Le texte fondateur du présent Haut-commissariat stipule :

[qu’il est] chargé d’animer et de coordonner les travaux de planification et de réflexion prospective conduits pour le compte de l’Etat et d’éclairer les choix des pouvoirs publics au regard des enjeux démographiques, économiques, sociaux, environnementaux, sanitaires, technologiques et culturels.

Décret n° 2020-1101 du 1er septembre 2020 instituant un haut-commissaire au plan.

Le poste a été confié à François Bayrou (70 ans) « à titre gratuit ».

La simple évocation d’un « plan » fait généralement immédiatement défaillir les idéologues du libéralisme qui, en principe, font immédiatement référence à l’Union soviétique et à son « Gosplan » aux résultats mitigés. Pendant longtemps l’idée de planification était associée à la bureaucratie d’Etat, lourde et inutile, dictatoriale et invasive, inefficace et couteuse. Bref, un désastre à leurs yeux !

La mauvaise foi qui caractérisent ces vendeurs de libéralisme et ces chantres de l’économie privée les amenaient à passer sous le tapis le fait que les entreprises privées qu’ils déifiaient passent une bonne partie de leur temps à… planifier parce que la bourse le demande, parce que les banques veulent anticiper le futur de leurs emprunteurs, parce que les nécessités du management l’exigent, parce que les investissements engagent les entreprises pour des années, parce que tout simplement c’est une question de bon sens que d’essayer de prévoir l’avenir quand on y investit des ressources !

Aujourd’hui, en temps de pandémie, ces parangons de la liberté économique sont plutôt aux abonnés absents et ont ravalé leurs certitudes. Nos Etats, donc nous les contribuables, subventionnent l’économie et les entreprises privées à coups de dizaines de milliards d’euros et pas grand monde n’y trouve à redire ! La théorie est balayée par la réalité et l’économie privée est bien heureuse de se reposer sur les contribuables.

Alors, la réactivation d’un commissariat au plan n’est que bien peu de choses au regard des révisions déchirantes que doit mener la théorie libérale qui n’a pas fini d’avaler des couleuvres. Le célèbre slogan lancé par Ronald Reagan : « l’Etat n’est pas la solution mais le problème » atteint aujourd’hui ses limites. Il serait bon de s’en souvenir. Comme souvent la vraie vie économique demande modération et réflexion quand beaucoup ne savent nous servir qu’excès et idées toutes faites.

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Retour à la violence en Nouvelle Calédonie

Le nickel en Nouvelle Calédonie c’est un peu comme le pétrole en Ecosse : lorsque les cours sont élevés, l’idée d’indépendance est majoritaire, à l’inverse, lorsqu’ils baissent, on apprécie la dépendance à un Etat central qui compense les pertes de revenus… Il y a trois usines d’extraction du nickel dans ce territoire, celle du sud est détenue très majoritairement par le groupe brésilien Vale et à 10% par administrations locales. Elle exploite le nickel et le cobalt et elle est à vendre. Une négociation exclusive est en cours avec le consortium Prony Ressources composé notamment de l’actuel management et du personnel, mais aussi du groupe suisse Trafigura, spécialisé dans les matières premières, pour 25%.

Les partis indépendantistes s’opposent à cette vente, qui contrevient à leur objectif de contrôler les ressources minières locales, et le manifestent violemment depuis plusieurs semaines, s’en prenant directement à l’usine dans laquelle ils ont commis des dégâts importants, obligeant les forces de l’ordre à ouvrir le feu à balles réelles, sans toutefois faire de blessés. Comme les indépendantistes n’ont pas de solutions alternatives à proposer à cette vente qu’ils n’aiment pas, ils en appellent… à l’Etat français pour une nationalisation de l’usine du sud. On croit rêver !

En parallèle, le volet politique de l’indépendance calédonienne est au point mort et alors que les parties impliquées pour l’organisation du troisième référendum s’étaient coordonnés à peu près calmement en octobre dernier sous l’égide du ministre français de l’outre-mer, ils ne se parlent désormais plus et l’organisation du référendum qui doit se tenir au plus tard en octobre 2022 a du plomb dans l’aile. Une solution serait peut-être effectivement de nationaliser l’usine puis de la céder immédiatement aux partis indépendantistes pour l’euro symbolique afin qu’ils l’administrent selon leur bon vouloir. Ce serait évidement couteux pour les contribuables français mais cela montrerait la bonne volonté de la République pour accompagner ce territoire vers son indépendance méritée et attendue.

Lire aussi : La dépendance de la Nouvelle-Calédonie reste légèrement majoritaire à l’issue du référendum du 4 octobre

« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 1/6

Jean-Louis Gergorin

L’affaire Clearstream est le sujet de cette série documentaire en six épisodes. Ce scandale politique du début des années 2000 a impliqué, entre autres, les ministres Sarkozy et Galouzeau de Villepin ainsi que l’établissement financier Clearstream. Il a surtout été à l’origine de phantasmes sans fin, de Madame Michu au personnel politique, en passant par des journalistes, des hauts fonctionnaires et des aigrefins.

Ce premier épisode commence fort en posant la personnalité des exécutants de cette triste affaire, à commencer par Iman Lahoud et Jean-Louis Gergorin. Le premier est un repris de justice, ex-trader dans une banque américaine à Londres, qui, immédiatement à sa sortie de la prison de la Santé, va se faire recruter par les services secrets français avec une couverture fournie par EADS (prédécesseur d’Airbus, fabricant d’armes, d’avions et de spatial) en faisant valoir sa connaissance (hypothétique) des circuits financiers du groupe Ben Laden. Gergorin, ancien diplomate, plus ou moins en liaison avec le renseignement français, nommé vice-président d’EADS après être passé chez Matra (ancêtre du groupe Lagardère, fabricant d’armes), et qui consacre une partie de ses fonctions à grenouiller avec d’anciennes relations dans les services secrets. On ne sait pas s’il le fait de sa propre initiative ou s’il est investi d’une mission officieuse, toujours est-il qu’au lieu de faire le boulot pour lequel il est payé, il réseaute, grenouille, magouille et il va croire sans le moindre doute le galimatias servi par le repris de justice Lahoud dont le frère, Marwan, travaille sous ses ordres chez EADS. Bien sûr apparaît également dans ce tableau le général Rondeau, le « maître espion » français dont les carnets allaient devenir fameux.

On a du mal à croire que ces corneculs incompétents et haut placés aient pu à ce point mener les organisations régaliennes dans lesquelles ils exerçaient un pouvoir immérité dans les dérives que les épisodes suivants vont nous détailler. C’est un dysfonctionnement majeur de la République des copains et des coquins dont on espère qu’elle s’est depuis corrigée !