STEWART Michael, ‘Après Keynes’.

Sortie : 1970, Chez : Editions du Seuil.

Michael Stewart, économiste britannique, revient en 1970 sur les concept de Keynes, 35 ans après la publication de la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ». Ce livre analyse la situation économique britannique des année 1960 à la lumière de cette révolution keynésienne que fut la « Théorie générale ». L’un des éléments clés de cette théorie consiste à édicter qu’en cas de dépression économique l’Etat à intérêt à relancer la demande en baissant les impôts, en distribuant des subventions et en investissant pour soutenir les entreprises privées. De cette façon, le pouvoir d’achat injecté par la puissance publique va relancer la demande ce qui permettra d’atteindre un nouvel équilibre économique entre offre et demande tout en préservant la croissance globale de l’économie. L’application de ce principe permit d’éviter le chômage de masse dans les économies capitalistes durant les trente glorieuses.

Keynes a aussi compris et analysé les liens entre croissance économique, balances des paiements et liquidités internationale que Stewart explique de façon très pédagogique dans de courts chapitres. Evidemment, de nombreux autres phénomènes entrent en ligne de compte et les crises ont continué à secouer les économies modernes depuis des décennies, mais les bases de l’analyse keynésienne restent valables, même si certaines des solutions proposées sont devenues un peu datées.

Aujourd’hui, en pleine pandémie de coronavirus, les politiques de relance massive de la demande par la distribution tous azimuts d’argent public sont appliquées partout. Merci Keynes !

Une énième faillite d’Air France

Le pédégé d’Air France a annoncé ce week-end que la société qu’il dirige ne pourra pas rembourser le prêt « Covid » que les contribuables lui ont octroyé. Il y en aurait pour 7 milliards d’euros qu’il va falloir capitaliser et, sans doute, accompagner de nouveaux financements si l’on veut éviter la cessation des paiements de cette compagnie touchée de plein fouet par l’effondrement du transport aérien depuis le déclenchement de la pandémie planétaire du coronavirus.

Une faillite d’Air France fait partie des événements récurrents de la vie des contribuables français qui ont dû mettre la main au porte-monnaie à plusieurs reprises pour sauver cette compagnie d’un désastre financier, le plus souvent pour mauvaise gestion des hauts-fonctionnaires nommés pour la diriger et de la rigidité d’une caste de pilotes ne voulant rien entendre pour rogner leur statut. L’Etat français a toujours estimé qu’il était de son devoir de maintenir en vie une société de transport aérien plus ou moins nationale dont il détient toujours 14% du capital, cette participation risquant donc de monter si le prêt de 7 milliards est capitalisé. Pour des raisons un peu obscures, mais toujours très couteuses, les contribuables ont souvent été mis à contribution pour renflouer Air France qu’une logique purement libérale aurait dû laisser tomber en faillite, c’est-à-dire rachetée par une autre compagnie (le « darwinisme social »).

L’Histoire se répète et il va encore falloir payer pour « sauver Air France ». Comme il est probable que le transport aérien ne va pas retrouver de sitôt les niveaux de trafic d’avant crise, il va donc bien falloir restructurer la compagnie française qui ne nous a pas habitués jusqu’ici à beaucoup de souplesse en la matière… Il va donc très probablement falloir encore payer dans les années à venir sans que personne n’ait encore vraiment répondu à la question : à quoi sert une participation publique dans le capital d’une compagnie aérienne ?

Trop MDR[1]

Une jolie histoire boursière se déroule en ce moment aux Etats-Unis d’Amérique : des traders-fraudeurs hébergés par des hedge funds de rencontre s’amusaient à spéculer à la baisse sur des valeurs sentimentalement importantes pour l’Amérique profonde, dont Gamestop (chaîne de magasins de jeux vidéo), des particuliers ont mené une action concertée pour acheter cette valeur dont le cours en bourse est remonté poussant les traders-fraudeurs dans de sérieuses pertes financières au point d’inquiéter les autorités boursières à l’idée que des hedge funds puissent trébucher, voire tomber, puisqu’ils ont dû racheter en catastrophe les titres qu’ils avaient vendus à terme pour limiter leurs pertes.

Comme on le sait, le boursicotage est un jeu à somme nulle : ce que perdent les traders-fraudeurs a été gagné par les particuliers. Dans le cas d’espèce, les particuliers en question voulaient en plus lutter contre cette mauvaise habitude des traders-fraudeurs jouant la perte des entreprises contre lesquelles ils spéculent. Ce procédé est légal et présenté par les hedge funds comme du darwinisme boursier permettant d’éliminer les plus faibles… On se souvient que lors de la crise financière de 2008, les autorités boursières allemandes avaient suspendu provisoirement cette possibilité de spéculation « à la baisse ». Il est donc possible d’y mettre fin si on le décide.

Le problème est aussi que « l’action concertée » est officiellement interdite en bourse. Tout le monde la pratique bien entendu, et d’abord les hedge funds mais ils le font plus discrètement que les particuliers de Gamestop qui la revendiquent comme moyen de lutte partisane. On ne sait pas encore comment se terminera cette jolie histoire outre les pertes financières déjà déboursées par certains fonds spéculatifs sur le sort desquels on ne versera pas beaucoup de larmes. Les particuliers ont enfreint la Loi et risquent de devoir en payer la conséquence pour avoir manipulé le marché. Ils ont en tout cas montré que quelques individus organisés peuvent aussi affronter et vaincre la spéculation. C’est la leçon intéressante de cette jolie histoire.

Lire aussi : « The Big Short » d’Adam McKay (2015) – Keep on rockin’ in the free world (rehve.fr)


[1] Mort de rire

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La politique du « quoi qu’il en coûte » va bien devoir s’arrêter un jour

Le sous-ministre chargé des comptes publics (Olivier Dussopt) a annoncé il y a quelques jours que la politique du « quoi qu’il en coûte » devrait prendre fin au cours de l’année 2021. Il reçoit aussitôt un déluge de critiques d’élus et de commentateurs de tous bords.

Cette politique permet de financer l’ensemble des dépenses, en hausse sensible, générées par la pandémie alors que le pays est en très fort ralentissement économique du fait même de cette pandémie. Ce financement est assuré par la France en s’endettant alors qu’elle créé beaucoup moins de richesse que d’habitude. S’endetter quand l’économie est en berne est typiquement le genre de situation qui, par nature, a ses limites. Le dire, surtout de la part d’un dirigeant chargé des comptes publics, est une évidence.

Une autre évidence qu’il va bien falloir mettre sur la table est celle de l’augmentation des impôts qui va immanquablement arriver pour rembourser ces dettes en forte hausse. Car les français vont bien devoir payer un jour, si ce n’est pas via l’impôt, ce sera par l’inflation ou par des bulles financières, et ce sera probablement avec un peu des trois. Car la France, comme a son habitude, est le pays occidental qui dépense le plus d’argent public par citoyen face à cette pandémie, argent dont il va bien falloir commencer à envisager de réduire le robinet et, un jour, qu’il va bien falloir rembourser.

Plus de joujou pour le président

Certains réseaux dits « sociaux » ont supprimé purement et simplement les comptes personnels de Donald Trump à la suite de son appel à « marcher sur le Capitol », compris par ses fans comme « envahir le Capitole », qu’ils ont donc pris d’assaut ce 7 janvier provoquant cinq morts. C’est le cas notamment de Twitter et de Facebook, très utilisés par le président pour gouverner le pays durant son mandat qui se terminera ce 20 janvier.

Les défenseurs de la « liberté d’expression », même ceux qui sont opposés à ce président, s’émeuvent que la décision d’une entreprise privée puisse ainsi influencer sur le débat public. En réalité la liberté d’expression du président Trump n’est en rien bafouée. Il peut faire autant de conférences de presse qu’il le souhaite et la presse accréditée rendra compte de ses propos. Il peut communiquer via le site internet de la Maison-Blanche (The White House) et, s’il a vraiment besoin de continuer à utiliser un moyen de communication de type Twitter, n’importe quel gamin un peu geek peut lui créer un réseau avec trois serveurs, deux logiciels libres et une bonne liaison par fibre dans un grenier et il n’aura plus à passer sous les fourches caudines d’un réseau ou d’un hébergeur, et personne donc pour le censurer !

Au-delà de ce psychodrame de peu d’intérêt, le monde est en train de découvrir la puissance de ces fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Microsoft et Amazon, et sans doute quelques autres). Grâce à leur phénoménale capacité d’innovation ces entreprises ont surfé sur l’économie libérale qui leur a permis de grossir et d’atteindre une situation de monopole. La théorie économique explique doctement qu’une entreprise qui atteint une taille de monopole ne joue plus avec les règles de la concurrence, écrase son secteur et perd ainsi sa capacité à innover. C’est la raison pour laquelle cette même théorie prévoit également des règles anti-trust pour rétablir le bon fonctionnement de la concurrence. L’exemple le plus marquant de cette politique fut le démantèlement du monopole des télécommunications d’AT&T (American Telephone & Telegraph) aux Etats-Unis dans les années 1970’.

En réalité, la censure que peuvent exercer les GAFAM et assimilés sur les réseaux dits « sociaux » qu’il contrôlent n’est qu’une toute petite partie émergée de l’iceberg et finalement de peu d’importance lorsqu’on voit le niveau « de caniveau » des messages qui y circulent. C’est un peu comme fermer le Café du Commerce du coin de la rue, la pensée survivra et s’en portera sans doute mieux. Limiter la diffusion de messages sur Twitter ce n’est pas nuire à la liberté d’expression, c’est au contraire rétablir l’exigence d’intelligence !

En revanche la capacité technologique des GAFAM à tracer nos vies numériques et en stocker tous les évènements est bien plus effrayante. L’économie libérale ferait sans doute bien de sérieusement réfléchir à l’opportunité de démanteler ces mastodontes du numérique, d’une part d’un point de vue sociétal, mais aussi afin de rétablir les conditions d’une saine concurrence présentée comme le Graal par la pensée économique capitaliste.

« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 5et6/6

Dans ces deux derniers épisodes du documentaire sur l’affaire Clearstream, on rentre dans l’incroyable implication de la politique intérieure française dans cette affaire grandguignolesque. Le repris de justice Lahoud ayant bien compris comment fonctionnait le cerveau torturé et complotiste du haut-fonctionnaire Gergorin, va l’alimenter avec ce qu’il attendait. Gergorin, ancien diplomate est toujours proche de Dominique Galouzeau de Villepin alors ministre des affaires étrangères, lui-même en guerre ouverte contre Nicolas Sarkozy alors ministre de l’intérieur, pour de basses histoires politiciennes de règlement de comptes sur fond de fidélité/trahison à l’égard du président de la République Chirac.

Alors, le repris de justice Lahoud introduit frauduleusement les noms de Sarkozy et de quelques autres sur les listings de comptes privés « non publiés » détenus par la société financière luxembourgeoise Clearstream, Gergorin devint fébrile et porta ces listings à Galouzeau de Villepin qui sans doute trépignait à l’idée de ce qu’il pourrait en faire avant, raisonnablement, de les transmettre à la justice, pour une enquête dans laquelle le juge Van Ruymbeke va ajouter des complications de procédure aboutissant à ce que le haut fonctionnaire Gergorin lui « transmette » ces listings via des lettres anonymes… On entre ici dans le côté burlesque de l’affaire où même ce juge expérimenté, notamment en charge de l’affaire des frégates de Taïwan, va lui aussi se faire embobiner par le repris de justice Lahoud et le Gergorin au cœur tendre !

Il sera finalement démontré assez facilement que les listings avaient été grossièrement falsifiés, sans doute par le repris de justice Lahoud, qui ne l’a jamais reconnu et tout ceci s’est terminé devant la justice et sur les plateaux télévisés :

  • Le repris de justice Imad Lahoud est de nouveau condamné définitivement à de la prison ferme pour dénonciation calomnieuse, faux et usage de faux (il est aujourd’hui à 53 ans professeur de mathématique)
  • Le haut-fonctionnaire au cœur tendre Jean-Louis Gergorin est condamné définitivement à de la prison ferme pour dénonciation calomnieuse, usage de faux, recel d’abus de confiance et vol (il est aujourd’hui à 74 ans chroniqueur-essayiste sur les sujets liés à la cybersécurité et on le voit régulièrement signer des chroniques publiées dans la presse quotidienne)
  • L’ex-ministre Dominique Gallouzeau de Villepin est relaxé des soupçons de non-dénonciation de listings truqués (il est aujourd’hui âgé de 67 ans et sévit dans des activités de conseil et de lobbying majoritairement en faveur de pays émergents)
  • Denis Robert, le journaliste qui avait initialement enquêté sur les mécanismes financiers de Clearstream avant d’être impliqué un peu malgré lui dans l’affaire du même nom et fait l’objet de multiples procédures menées par Clearstream pour diffamation, est blanchi de toute accusation
  • Le général Rondeau, « le maître espion français » aux petits pieds, révoqué par les services secrets et qui servit de petit télégraphiste pour distribuer les faux-listings est mis hors de cause dans l’affaire (il est décédé en 2017)

Ce documentaire très détaillé est mené à charge, sans doute à raison, contre les corneculs qui furent les vedettes de cette affaire, mais aussi contre « le système financier oppresseurs de citoyens » et c’est la que ses concepteurs prennent parti. En réalité, les chambres de compensation du type Clearstream sont des éléments nécessaires pour les activités financières désormais mondialisées et ont existé de tous temps. On ne peut évidement pas exclure que Clearstream, comme beaucoup d’autre banques à l’époque, ait procédé à du blanchiment d’argent et de l’escroquerie fiscale, plus ou moins couvert par des dirigeants peu scrupuleux. C’est ce que Denis Robert a voulu démontrer dans ses publications. La justice luxembourgeoise, sans doute assez peu pointilleuse sur le sujet à l’époque, ne l’a pas établi…

Le plus catastrophique dans cette lamentable histoire est de voir comment l’incompétence de hauts responsables français a pu les laisser se faire embobiner par la fratrie Lahoud, aussi rapidement et aussi complètement. Quelques jours après sa sortie de prison, Imad Lahoud était dans la salle à manger présidentielle d’EADS en présence de l’un de ses vice-présidents, Jean-Louis Gergorin, introduit par son frère Marwan. Quelques semaines plus tard il était recruté par les services secrets, sous couverture d’un contrat de travail avec EADS, sous l’égide d’un ex-membre de ces services qui en fut révoqué, le général Rondeau. Les bases de l’affaire Clearstream étaient jetées et tout ce petit monde va s’activer à brasser du vent et du complot durant des mois aux frais des contribuables (EADS est une société largement publique et les autres personnages sont des fonctionnaires), se laissant raconter toutes les sornettes possibles par un repris de justice, Imad Lahoud, au charme sans doute ravageur mais d’autant plus pernicieux qu’il s’adressait à des incompétents qui vont aller jusqu’à impliquer le monde politique qui n’a guère était plus perspicaces qu’eux tant les fausses informations diffusées les arrangeaient. Lahoud est longuement interviewé dans les six épisodes et raconte avec un petit sourire malicieux avec quelle facilité il a pu tromper ce petit monde de naïfs.

Reconnaissons néanmoins que les « vrais » services secrets après l’avoir recruté comme « correspondant » l’ont rapidement « débranché » compte tenu du non-respect de ses engagements à fournir de l’information au sujet des circuits financiers de la famille Ben Laden. La justice quant à elle, une fois saisie, a également facilement mis à jour la falsification des informations Lahoud et même déchargé le juge en charge qui était sortie du code de procédure pénale.

En réalité, cette lamentable affaire est plus une histoire de défaillance RH (ressources humaines) qu’autre chose. Les copinages franchouillards ont amené les groupes Lagardère puis EADS à embaucher un haut-fonctionnaire au cœur tendre pour un poste de vice-président « en chocolat » qui passa beaucoup de temps dans son bureau à comploter et envoyer des lettres anonymes, tâches qui ne figuraient manifestement dans la fiche de poste pour laquelle il était rémunéré. Il n’avait rien à faire dans cette fonction.

Le recrutement à sa sortie de prison de l’escroc Lahoud par EADS était également une erreur de casting qui n’aurait jamais dû se produire. La politisation de la gouvernance du groupe EADS a permis ce dysfonctionnement. Le maintien du général Rondeau dans les cabinets ministériels bien qu’il ait été révoqué par les services secrets est également difficilement compréhensible, à près de 70 ans à l’époque, et après de brillants états de services, il aurait été préférable pour la République qu’il goûte les joies d’une retraite paisible.

Bref, l’affaire Clearstream c’est trois pieds nickelés qui illustrèrent les dysfonctionnements de l’Etat dans le choix de certains de ses hauts responsables. Dès qu’elle arriva dans des mains professionnelles, celles de la justice, elle se révéla pour ce qu’elle était et la baudruche se dégonfla. Elle provoqua toutefois beaucoup d’agitation, de temps et d’énergie perdus, de soupçons infondés et le renforcement du sentiment populaire « on nous cache tout, on ne nous dit rien ». A ce titre, elle a affaibli la République.

Lire aussi : « Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 1/6
« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 2et3/6
« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 4/6

« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 4/6

Ce quatrième épisode de la saga Clearstream nous emmène sur les ventes d’armes françaises, notamment à Taïwan avec le désormais très fameux contrat dit des « frégates de Taïwan » mené par Thomson CSF, entreprise d’électronique de défense, nationalisée en 1981, et son patron Alain Gomez, dans les années 1990’. Ce contrat engage également d’autres fournisseurs comme la DCN (Direction des constructions navales, société publique) et Lagardère (missiles, groupe privé). Grand patron « de gauche », Gomez s’oppose en tout à Jean-Luc Lagardère, dont le groupe est également partie à ce contrat pour la partie des missiles devant équiper les navires de combat et dont les amitiés sont plutôt à droite. Le premier n’hésite pas à corrompre les acheteurs pour emporter les marchés, le second a plus de prévenance sur le principe. Dans le contrat taïwanais c’est Gomez qui va l’emporter et le montant exceptionnel de plus d’un demi-milliard d’euros est budgété pour les commissions à payer aux intermédiaires et aigrefins de tous genre qui rôdent autour de l’affaire d’une quinzaine de milliards au total. Le versement de commission est à l’époque légal. Ce qui l‘est beaucoup moins c’est le concept de rétrocommission qui apparaît à cette occasion, c’est-à-dire qu’une partie des commissions versées aux intermédiaires étrangers sont ensuite repayées en France à d’autres aigrefins. Il s’agit sans doute d’une nouvelle manière de financer les partis politiques qui n’ont plus la possibilité d’utiliser le système simpliste de la fausse facture utilisé durant des décennies mais la justice française ne parvint jamais à identifier qui encaissa ces rétrocommissions.

Et le lien avec Clearstream ? Eh bien il n’y en a pas sinon que le fonctionnaire Gergorin aimerait en voir un et que le repris de justice Lahoud (employé par le premier) va introduire le nom de Gomez dans les listings. Il n’en faut pas de plus pour rendre Gergorin définitivement fébrile à l’idée de pouvoir compromettre l’ennemi intime de son ex-patron déifié : Jean-Luc Lagardère, décédé depuis. Il va alors faire jouer tout son carnet d’adresses pour faire cheminer ses délires à travers ce qu’il lui reste de correspondants dans la haute administration et les ministères. Son employé, le voyou Lahoud, lui sert sur un plateau tout ce qu’il attend pour renforcer sa tactique de pied nickelé.

Lire aussi : « Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 1/6
« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 2et3/6

« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 2et3/6

Les épisodes 2 et 3 de l’affaire Clearstream font apparaître la Justice et le Parlement français qui, intéressés par les reportages du journaliste Denis Robert sur le fonctionnement de l’organisme de compensation bancaire Clearstream, vont mener informations judiciaires et commission d’enquête sur ce sujet techniquement complexe donc propice aux phantasmes des uns et des autres.  Chambre de compensation classique entre banques et établissements financiers, dont l’utilité a été renforcée dans le contexte de mondialisation financière, le journaliste soupçonne Clearstream d’abriter en plus des comptes d’entreprises et de particuliers « non publiés » permettant de procéder à des opérations frauduleuses et opaques.

Cela donnera lieu à « L’Appel de Genève » émis en 1996 par les grands juges européens anti-corruption (dont le français Renaud Van Ruymbeke) plus ou moins initié par Denis Robert et qui fera le sujet de l’un de ses livres « La justice ou le chaos ». Il est question de lutte contre les paradis fiscaux, les opérations financières opaques et autres dérives de la finance en voie de mondialisation qui aboutiront à l’apothéose de la crise financière des « subprimes » en 2008. Un rapport d’information parlementaire « sur les obstacles au contrôle et à la répression de la délinquance financière et du blanchiment des capitaux en Europe » est également publié par les députés socialiste Peillon et Montebourg qui semblent découvrir (avec une naïveté sans doute simulée) que les arcanes de la finance mondialisée peuvent aussi abriter de la fraude et du blanchiment… Ils entendent Denis Robert qui, entre temps, est l’objet de multiples procédures judiciaires initiées par Clearstream qui n’apprécie sans doute pas d’être mise en pleine lumière !

Le fil du documentaire quitte ensuite dans l’épisode 3 le cours ordinaire de Clearstream pour en venir au « complexe militaro-industriel » français. Le point d’entrée est Jean-Luc Lagardère, ingénieur flamboyant et visionnaire, qui est à l’origine du groupe portant son nom qui va réussir dans la production et la vente d’armes, et les médias, jusqu’à devenir l’un des actionnaires de référence du groupe européen EADS regroupant les activités aéronautiques (Airbus), militaires et spatiales de certains grands pays européens dont la France et l’Allemagne. C’est là qu’apparaît l’un des personnages clés de l’affaire : le fonctionnaire Jean-Louis Gergorin, ancien diplomate recyclé dans la vente d’armes, débauché du Quai d’Orsay par le groupe Lagardère puis recyclé chez EADS, et développant une espèce d’admiration amoureuse envers Jean-Luc Lagardère lequel va décéder en 2003 d’une infection nosocomiale à la suite d’une intervention chirurgicale bénigne à l’hôpital.

Il n’en faut pas plus à Gergorin pour théoriser l’assassinat de Lagardère. Dans le même temps le repris de justice Lahoud continue à vendre ses rêves aux services plus ou moins secrets de la République et à Gergorin qui l’emploie chez EADS ce qu’il veut entendre, il présente des listings de comptes tenus chez Clearstream obtenus par Denis Robert qui les avait lui-même reçus d’anciens employés de cette société dans le cadre de son enquête journalistique. Gergorin qui a priori n’est pas suremployé chez EADS monte des histoires abracadabrantesques sur ces comptes et les informations fantasmagoriques de Lahoud auxquelles il va donner une impulsion politique qui va déboucher sur l’une des plus incroyables affaires de la République.

Il reste encore trois épisodes…

Lire aussi : « Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 1/6

Bon plan

Une réforme politique est passée un peu inaperçue en 2020, celle de la réactivation d’un Haut-commissariat au Plan. Le dernier datait du premier gouvernement Mauroy en 1981 sous la présidence Mitterrand. Michel Rocard avait été nommé ministre d’État, ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire.

Le texte fondateur du présent Haut-commissariat stipule :

[qu’il est] chargé d’animer et de coordonner les travaux de planification et de réflexion prospective conduits pour le compte de l’Etat et d’éclairer les choix des pouvoirs publics au regard des enjeux démographiques, économiques, sociaux, environnementaux, sanitaires, technologiques et culturels.

Décret n° 2020-1101 du 1er septembre 2020 instituant un haut-commissaire au plan.

Le poste a été confié à François Bayrou (70 ans) « à titre gratuit ».

La simple évocation d’un « plan » fait généralement immédiatement défaillir les idéologues du libéralisme qui, en principe, font immédiatement référence à l’Union soviétique et à son « Gosplan » aux résultats mitigés. Pendant longtemps l’idée de planification était associée à la bureaucratie d’Etat, lourde et inutile, dictatoriale et invasive, inefficace et couteuse. Bref, un désastre à leurs yeux !

La mauvaise foi qui caractérisent ces vendeurs de libéralisme et ces chantres de l’économie privée les amenaient à passer sous le tapis le fait que les entreprises privées qu’ils déifiaient passent une bonne partie de leur temps à… planifier parce que la bourse le demande, parce que les banques veulent anticiper le futur de leurs emprunteurs, parce que les nécessités du management l’exigent, parce que les investissements engagent les entreprises pour des années, parce que tout simplement c’est une question de bon sens que d’essayer de prévoir l’avenir quand on y investit des ressources !

Aujourd’hui, en temps de pandémie, ces parangons de la liberté économique sont plutôt aux abonnés absents et ont ravalé leurs certitudes. Nos Etats, donc nous les contribuables, subventionnent l’économie et les entreprises privées à coups de dizaines de milliards d’euros et pas grand monde n’y trouve à redire ! La théorie est balayée par la réalité et l’économie privée est bien heureuse de se reposer sur les contribuables.

Alors, la réactivation d’un commissariat au plan n’est que bien peu de choses au regard des révisions déchirantes que doit mener la théorie libérale qui n’a pas fini d’avaler des couleuvres. Le célèbre slogan lancé par Ronald Reagan : « l’Etat n’est pas la solution mais le problème » atteint aujourd’hui ses limites. Il serait bon de s’en souvenir. Comme souvent la vraie vie économique demande modération et réflexion quand beaucoup ne savent nous servir qu’excès et idées toutes faites.

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Retour à la violence en Nouvelle Calédonie

Le nickel en Nouvelle Calédonie c’est un peu comme le pétrole en Ecosse : lorsque les cours sont élevés, l’idée d’indépendance est majoritaire, à l’inverse, lorsqu’ils baissent, on apprécie la dépendance à un Etat central qui compense les pertes de revenus… Il y a trois usines d’extraction du nickel dans ce territoire, celle du sud est détenue très majoritairement par le groupe brésilien Vale et à 10% par administrations locales. Elle exploite le nickel et le cobalt et elle est à vendre. Une négociation exclusive est en cours avec le consortium Prony Ressources composé notamment de l’actuel management et du personnel, mais aussi du groupe suisse Trafigura, spécialisé dans les matières premières, pour 25%.

Les partis indépendantistes s’opposent à cette vente, qui contrevient à leur objectif de contrôler les ressources minières locales, et le manifestent violemment depuis plusieurs semaines, s’en prenant directement à l’usine dans laquelle ils ont commis des dégâts importants, obligeant les forces de l’ordre à ouvrir le feu à balles réelles, sans toutefois faire de blessés. Comme les indépendantistes n’ont pas de solutions alternatives à proposer à cette vente qu’ils n’aiment pas, ils en appellent… à l’Etat français pour une nationalisation de l’usine du sud. On croit rêver !

En parallèle, le volet politique de l’indépendance calédonienne est au point mort et alors que les parties impliquées pour l’organisation du troisième référendum s’étaient coordonnés à peu près calmement en octobre dernier sous l’égide du ministre français de l’outre-mer, ils ne se parlent désormais plus et l’organisation du référendum qui doit se tenir au plus tard en octobre 2022 a du plomb dans l’aile. Une solution serait peut-être effectivement de nationaliser l’usine puis de la céder immédiatement aux partis indépendantistes pour l’euro symbolique afin qu’ils l’administrent selon leur bon vouloir. Ce serait évidement couteux pour les contribuables français mais cela montrerait la bonne volonté de la République pour accompagner ce territoire vers son indépendance méritée et attendue.

Lire aussi : La dépendance de la Nouvelle-Calédonie reste légèrement majoritaire à l’issue du référendum du 4 octobre

« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 1/6

Jean-Louis Gergorin

L’affaire Clearstream est le sujet de cette série documentaire en six épisodes. Ce scandale politique du début des années 2000 a impliqué, entre autres, les ministres Sarkozy et Galouzeau de Villepin ainsi que l’établissement financier Clearstream. Il a surtout été à l’origine de phantasmes sans fin, de Madame Michu au personnel politique, en passant par des journalistes, des hauts fonctionnaires et des aigrefins.

Ce premier épisode commence fort en posant la personnalité des exécutants de cette triste affaire, à commencer par Iman Lahoud et Jean-Louis Gergorin. Le premier est un repris de justice, ex-trader dans une banque américaine à Londres, qui, immédiatement à sa sortie de la prison de la Santé, va se faire recruter par les services secrets français avec une couverture fournie par EADS (prédécesseur d’Airbus, fabricant d’armes, d’avions et de spatial) en faisant valoir sa connaissance (hypothétique) des circuits financiers du groupe Ben Laden. Gergorin, ancien diplomate, plus ou moins en liaison avec le renseignement français, nommé vice-président d’EADS après être passé chez Matra (ancêtre du groupe Lagardère, fabricant d’armes), et qui consacre une partie de ses fonctions à grenouiller avec d’anciennes relations dans les services secrets. On ne sait pas s’il le fait de sa propre initiative ou s’il est investi d’une mission officieuse, toujours est-il qu’au lieu de faire le boulot pour lequel il est payé, il réseaute, grenouille, magouille et il va croire sans le moindre doute le galimatias servi par le repris de justice Lahoud dont le frère, Marwan, travaille sous ses ordres chez EADS. Bien sûr apparaît également dans ce tableau le général Rondeau, le « maître espion » français dont les carnets allaient devenir fameux.

On a du mal à croire que ces corneculs incompétents et haut placés aient pu à ce point mener les organisations régaliennes dans lesquelles ils exerçaient un pouvoir immérité dans les dérives que les épisodes suivants vont nous détailler. C’est un dysfonctionnement majeur de la République des copains et des coquins dont on espère qu’elle s’est depuis corrigée !

La fiction de l’internet « gratuit »

Dans leur grande mansuétude et leur infinie bonté les propriétaires de sites web vous proposent, parfois, de paramétrer les cookies qu’ils vont implanter dans votre ordinateur. La plupart de ceux-ci sont destinés à pister votre comportement de consommateur pour revendre ensuite ces données à des marchands. Il y a encore quelques années cette introduction subreptice de cookies était faîte sans en informer la propriétaire de l’ordinateur. Désormais il est proposé aux visiteurs de sites sur Internet de choisir d’accepter ou non cette invasion de cookies. Bien entendu, le choix de refuser est bien plus long à exprimer que celui de tout accepter.

Lorsque malgré tout le consommateur exprime son refus en cliquant sur une multitude de boutons « Refuser », les sites arrivent généralement à lui compliquer la vie en bloquant son accès à certains contenus ou en barrant la moitié de son écran par une annonce rendant le reste peu lisible.

Le journal Le Monde colle le message suivant sur votre écran, tant que vous n’avez pas accepté les cookies ou souscrit un abonnement :

Cette communication a au moins le mérite de la transparence. Oui, l’invasion de cookies commerciaux sur votre machine a une valeur marchande et permet au propriétaire du site d’en tirer des revenus, en l’occurrence, participer au financement de la rédaction du journal. Pour ceux qui avaient encore quelques doutes sur la fiction de la « gratuité du net »…

Restons calmes

A peine quelques laboratoires pharmaceutiques ont-ils annoncé de bons résultats médicaux sur leurs candidats vaccins que tout le monde, et d’abord les marchés financiers, respire et croit la crise terminée. Ces vaccins il va falloir maintenant les approuver, les produire, les payer, les transporter, les stocker et les injecter pour quelques milliards d’individus. On n’en a pas fini… sans parler d’éventuels effets secondaires qui ne manqueront pas d’apparaître, voire d’être fantasmés, ce qui promet d’animer encore longtemps les plateaux médiatiques de commentateurs mondains.

« The Big Short » d’Adam McKay (2015)

Un film passionnant pour expliquer la spéculation « à la baisse » menée par quelques aventuriers de la finance lors de la crise des subprimes de 2008 qui avaient eu la clairvoyance d’anticiper l’effondrement du marché de ces titres hypothécaires. Comme ils étaient spéculateurs, eh bien, ils ont spéculé et ont gagné beaucoup d’argent. C’est la base de la finance : un jeu à somme nulle, ce que perdent les uns est gagné par les autres, sauf lorsque tout s’effondre, ce qui aurait été le cas en 2008 si les contribuables privés n’étaient pas venus au secours des spéculateurs.

Les noms des vrais personnages sont repris par le scénario, les techniques utilisées sont détaillées (Credit Default Swap [CDS], Collateralized Debt Obligations [CDO], Mortage Backed Securities [MBS]…), mais il est mieux d’avoir un peu de culture financière pour tout suivre, et le déroulement haletant de cette incroyable explosion des marchés due à la rapacité sans limite d’une bande de forbans de la finance se croyant au-dessus de tout et de tous. Le plus extraordinaire dans cette affaire fut qu’ils furent sauvés par les contribuables car ils étaient « too big too fail », la chute de leurs établissements qui aurait été moralement justifiée aurait entraîné encore plus d’inconvénients économiques que leur sauvetage.

Certains des personnages du film affichent quelques états d’âme lorsqu’ils réalisent la manière dont ils s’enrichissent : spéculer à la baisse des titres hypothécaires (CDO) signifie que, si elle se réalise, des millions de petits propriétaires qui eux-mêmes spéculaient sur la hausse de leurs biens immobiliers vont être expropriés, voire ruinés. C’est ce qui s’est passé dans la vraie vie. La morale de l’histoire fut aussi qu’un monde basé uniquement sur la spéculation fait perdre la tête à ses acteurs qui renoncent à tout sens de la mesure, et même à l’intelligence. L’Etat américain n’a pas été non plus sans tâche dans cette histoire car en autorisant, voire favorisant, l’octroi de financements bancaires au « petit peuple » pour lui permettre ainsi de bénéficier de la hausse du marché immobilier, il donnait à ces citoyens un moyen d’arrondir leurs fins de mois sans y contribuer avec des fonds publics, jusqu’à ce que la hausse de l’immobilier s’inverse, ce qui ne devait pas manquer d’arriver, et arriva !

Il fallut une dizaine d’années pour que la planète financière et le marché immobilier récupère ses pertes. Il y eut quelques réformes des marchés financiers internationaux pour cantonner certains excès du monde financier, mais sans doute pas au point d’assainir un système qui porte en lui les germes de crises régulières. Heureusement les contribuables restent fidèles au rendez-vous pour absorber les débordements jusqu’à, peut-être, la super-crise qui fera tout exploser.

Lire aussi : Margin Call

AGHION Philippe au Collège de France, leçon donnée le 06/10/2020 : « Destruction créatrice et richesse des nations » 1/6

Covid et économie.

Chaire : Destruction créatrice et richesse des nations
Cours : Économie des institutions, de l’innovation et de la croissance

Le livre « Le Pouvoir de la Destruction Créatrice » (Philippe Aghion, Céline Antonin, Simon Bunel – 2020) va servir d’architecture à ce cours.

Il y a d’abord eu des modèles épidémiologiques d’Imperial College prévoyant des centaines de milliers de morts mais qui ne prenaient pas en compte les réactions de la société face à la menace (masques, gestes barrière, etc.) qui permirent de réduire les dégâts. Les épidémiologistes se sont alors mis à parler aux économistes qui savent prendre en compte les interactions, les effets des politiques, etc.

Le covid représente un choc d’offre et demande.

Le nombre de décès/jour augmente significativement à partir de début mars en Europe jusqu’à 4 000/j et suit aux Etats-Unis avec un mois de retard jusqu’à 2 600/j, puis la courbe redescend. Le pic n’a jamais atteint les premières prévisions épidémiologiques du fait des mesures qui ont été prises pour endiguer la contagion. Ce qui crée le choc économique ce ne sont pas les décès directement mais les mesures de confinement prises pour lutter contre les décès et la contamination.

On a mesuré la mobilité à partir de données Google de smartphones (Google mobility index) qui se sont effondrées de 70% en France et Italie, un peu moins en Allemagne et aux Etats-Unis. Si les gens se sont moins déplacés ils ont quand même utilisé le télétravail ou les transactions en ligne. On voit néanmoins dans les données de PIB trimestrielles une baisse aux T1 et T2 2020 de 10 à 20%, deux fois pire que la crise financière de 2008. Cela veut dire : vive le télétravail et vive le téléachat. Le PIB a moins baissé que la mobilité.

Comment minimiser le coût économique à court terme et remettre l’économie sur pieds ?

Le PIB a baissé à cause du choc d’offre : le confinement a obligé la fermeture de restaurants, hôtels, lignes aériennes… donc la production a automatiquement baissé (choc d’offre sur les secteurs directement affectés), le chômage a augmenté, l’incertitude également (on a peur de consommer) qui a un effet de demande qui va aussi baisser en affectant toute l’économie, y compris les secteurs non directement exposés.

Les mesures d’aide en France ont permis de limiter la baisse de consommation qui a été moins importante que la baisse du PIB, ces mesures ont été efficaces. Ce fut un mélange de politique fiscale et de politique monétaire.

Selon le modèle keynésien, à court terme c’est la demande qui détermine l’emploi et la production alors qu’à long terme il y a un ajustement de l’offre et la demande par les prix, c’est l’offre de production qui déterminerait la demande.

L’équilibre sur le marché des biens et services : Y [le PIB] = C(Y) [consommation, fonction croissante du PIB, « plus on produit, plus on épargne »] + I(r) [investissement, fonction décroissante du taux d’intérêt] + G [dépense publique]. Finalement, plus le taux d’intérêt est faible plus la production est élevée et vice versa.

C’est la Banque Centrale qui détermine le taux d’intérêt, et donc le niveau de production, à travers sa politique de vente/achat d’actifs financiers. Le Quantity Easing actuel fait que les banques centrales achètent tout et n’importe quoi, y compris de la dette privée… et font ainsi baisser les taux mais aux risques d’inflation et de bulles financières. La banque centrale détermine le taux ce qui fixe le niveau de production et donc l’emploi. C’est la politique monétaire.

Il y a ensuite la politique budgétaire : j’augmente G par exemple, je fais de la dépense publique. Si Y est constant c’est donc l’épargne qui va baisser, l’offre de capitaux (I) pour les entreprises va baisser et donc le r devrait augmenter mais il est fixé, donc c’est le Y (la production) qui augmente. En augmentant G, cela fait du revenu supplémentaire qui est dépensé donc la demande augmente et le niveau de production Y aussi ! Ce modèle à court terme ne différencie pas dans le G les dépenses de fonctionnement et d’investissement de l’Etat.

On a deux manières d’augmenter (ou baisser) le Y : politique budgétaire ou politique monétaire, ou les deux en même temps.

Les effets du confinement

Dans le secteur directement affecté par la covid on a forcé la décroissance du niveau de production Y en « fermant » l’économie. La production était à son niveau d’équilibre et on l’oblige à en sortir. Comme je réduis l’emploi dans le secteur affecté cela revient à réduire la demande dans le secteur non directement affecté, et donc sa production.

La réponse macroéconomique

Dans le secteur affecté il ne sert à rien d’augmenter G puisqu’il est interdit de produire davantage du fait du confinement. En revanche la politique budgétaire va essayer d’atténuer le choc de demande du secteur non affecté.

La politique monétaire d’achats d’actifs financiers fait encore baisser le taux d’intérêt et permet aussi de compenser en partie la baisse de la production.

L’action conjuguée des gouvernements et des banques centrales a été positive.

De la théorie à la réalité

Politique budgétaire : subventions aux employés et aux entreprises, délais paiement impôts, prêts bancaires garantis par les Etats. Politique monétaire : quantity easing de la FED et la BCE.

Cette combinaison explique que la consommation a beaucoup moins baissé que l’activité (PIB). Mais ce modèle général cache les inégalités et le problème du soutien aveugle qui empêchera les restructurations (certaines activités vont disparaître : destruction créatrice). Comment protéger et permettre la réallocation vers de nouvelles activités ?

Comment repenser notre modèle économique et social à plus long terme ?

Le covid est un révélateur de déficiences plus profondes et préexistantes.

Chaînes de valeur

Contraste France-Allemagne sur le nombre de décès de beaucoup inférieur à l’est du Rhin : pourquoi y avait-il plus de respirateurs, de masques, de tests en Allemagne ? Cela révèle des problèmes industriels qui ont empêché la France de faire rapidement du testing à grande échelle. De ce fait le confinement en France a été beaucoup plus dur et impactant sur la baisse du PIB français.

On a regardé dans les statistiques de la commission européenne les données concernant les produits « anti-covid » : composants pharmaceutiques, instruments (respirateurs…), équipements de protection (masques, gants…). Au début des année 2000 la France et l’Allemagne étaient comparables en matière d’importations et d’exportations de ces biens. Aujourd’hui, la France a légèrement augmenté son niveau d’import/export de ces produits quand l’Allemagne l’a explosé. Cela veut dire que l’Allemagne n’a pas fait de protectionnisme (ses importations ont aussi beaucoup augmenté) mais elle a fait de l’innovation. En 2019 les allemands présentaient un surplus des exports sur les imports de 20 milliards d’euros sur les produits « anti-covid » quand la France était en très léger excédent. Les importations françaises viennent d’ailleurs surtout d’Allemagne, des Pays-Bas et de Belgique, un peu moins de Chine et des Etats-Unis.

Dans le secteur pharmaceutique France-Allemagne, la production domestique de la France stagne et celle de l’Allemagne progresse, alors que les avoirs français à l’étranger grimpent quand ceux de l’Allemagne sont stables. Cela signifie que la France a beaucoup plus délocalisé que l’Allemagne.

A la demande du gouvernement français nous avons élargi cette étude à l’ensemble des industries « critiques » et avons analysé les dépôts de brevets (enregistrés à la fois aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, donc des brevet significatifs). Dans le domaine pharmaceutique et médical la France était bonne au milieu des années 1990’ et s’est détériorée par rapport aux meilleurs depuis pour aboutir aujourd’hui loin de la « frontière technologique ». Dans l’énergie nucléaire la France était et reste dans le peloton de tête. Pour les véhicules du futur la France est proche de la frontière technologique mais en dégradation depuis la décennie 2000. Dans l’aérospatiale, très bon classement de la France et stabilité de celui-ci. Electroniques, résultats mitigés. Isolation thermique la France se maintient proche de la frontière technologique. Idem pour les machines agricoles et conception informatique de composants industriels.

Maintenant que la France a de nouveau un commissaire au plan, elle va pouvoir se relancer dans la définition d’une nouvelle politique industrielle active pour endiguer la désindustrialisation dans les filières stratégiques, par création de nouvelles entreprises, nouvelles activités, non pas en fermant des usines en Chine…

On montre aussi, et nous y reviendrons, que plus on automatise et plus baisse les coûts de production et améliore la productivité. L’augmentation conséquente des marchés (effet taille) compense les pertes d’emploi (effet de substitution) dues à cette robotisation. L’utilisation renforcée de l’intelligence artificielle et des technologies de l’information est un moyen beaucoup plus efficace pour la croissance que de jouer sur les droits de douanes supposés protéger un marché. Plus on automatise et mieux on maîtrise les chaînes de valeur, et en même temps on crée de l’emploi.

Le modèle social

Le début de la réflexion sur quel type de capitalisme :

  • Le modèle américain présente peu de chômage mais un risque de pauvreté accru lors des crises et une couverture santé limitée (US cut throat capitalism)
  • Le modèle allemand : chômage et risque de pauvreté faible, couverture santé pleine
  • Le modèle européen : chômage élevé, risque de pauvreté faible, couverture santé pleine

La crise du covid illustre parfaitement ces modèles. On a regardé les conséquences sur le chômage, le taux de pauvreté et la couverture santé en appliquant aux prévisions de chômage du FMI les taux de pauvreté de de couverture santé constaté dans le passé. On constate en 2020 une explosion du chômage et des pertes de couverture santé quand en Allemagne le chômage augmente légèrement et tout le monde conserve sa couverture santé. Les comparaisons sont à peu près similaires entre les Etats-Unis et les autres pays européens. On a des résultats similaires quand on mesure le risque de pauvreté avec l’évolution du chômage, Etats-Unis versus pays européens.

La covid montre l’importance d’avoir des filets de sécurité en cas de crise et permet de se positionner sur savoir si nous voulons un modèle américain ou pas. Les opposants à l’Obamacare vont peut-être revoir leur position une fois que sera fait le bilan social du covid aux Etats-Unis !

Innovation

Quand on regarde les statistiques de dépôt de brevet par habitant on constate que les Etats-Unis sont les meilleurs mais qu’un pays comme la Suède est juste derrière, or la Suède a un modèle social mais a mené des réformes structurelles importantes dans les années 1990’ expliquant cette bonne performance. Les Etats-Unis ont un écosystème de l’innovation très performant que nous sommes très très loin d’atteindre en Europe, ce qui explique leur 1er rang en matière de brevets. Ils sont défaillants en matière de modèle social mais ils sont très bons pour la culture de l’innovation. Le défi est de garder la protection et d’améliorer l’innovation comme l’ont fait les pays scandinaves dans les années 1990’.

Société civile et confiance

Il faut le marché (sans marché, pas d’innovation, l’URSS n’a pas su transformer sa recherche fondamentale en innovation sauf dans les domaines militaire et spatial où elle était en concurrence avec les Etats-Unis), il faut l’Etat pour assurer les risques macroéconomiques (exemple du covid actuel), investir et protéger les citoyens comme les firmes, redistribuer. Il faut aussi la société civile (réciprocité, normes sociales, altruisme…) qui s’assure que la séparation des pouvoirs soit effective, que l’exécutif ne truste pas tout le pouvoir ni réalise de collusion entre l’Etat et le marché. Dans le cas du covid il a fallu un Etat pour confiner, pour l’imposer au besoin par coercition. Mais dans certains pays la société civile a complété l’action de l’Etat expliquant les meilleurs résultats de certains pays (Allemagne, Suède par exemple).

Des analyses statistiques montrent également la corrélation entre le niveau de défiance de la société civile à l’encontre de l’Etat, les compagnies… et le niveau des réglementations existantes. En France par exemple, on constate une grande défiance mais toujours plus de normes : on déteste l’Etat mais on demande toujours plus de règles. La covid nous fait constater qu’en France on s’est trop reposé sur l’Etat sans suffisamment prendre en compte la société civile. C’est un défi pour la France de modifier cette répartition des pouvoirs et des responsabilités.

Conclusions

La covid est un révélateur :

  • Sur les chaînes de valeur, les pays qui exportaient très peu de produits anti-covid ont d’avantage souffert sur les plans sanitaire et économique. Faut-il simplement stocker des masques, par exemple, où intégrer ces produits dans une politique industrielle ? Faut-il des réformes horizontales ou verticales pour pousser l’innovation ? Du protectionnisme ou de l’investissement ? etc.
  • Le modèle social, peut-on rendre le capitalisme plus « douillet » sans qu’il ne soit moins innovant ?
  • Comment la France peut-elle donner un rôle plus important à la société civile (dialogue social, décentralisation, système électif proportionnel…) ?

AGHION Philippe au Collège de France, leçon inaugurale donnée le 01/10/2015 : « Les énigmes de la croissance »

Les énigmes de la croissance de la chaire Économie des institutions, de l’innovation et de la croissance

Une théorie schumpétérienne

Philippe Aghion développe une théorie schumpétérienne de la croissance économique basée sur la modélisation et l’empirisme. Les théories de la croissance existantes se sont révélées insatisfaisantes aux niveaux théorique comme empirique. La théorie néoclassique dominante était basée sur l’accumulation du capital : la production se fait avec du capital et c’est la croissance la croissance du stock de capital qui fait croître le PIB. C’est l’épargne venant de la production qui fait que le capital s’accumule, le reste de l’épargne non accumulée en capital partant en consommation. Ce modèle est censé produire une croissance durable même sans innovation (cas URSS par exemple).

Mais au bout d’un moment les rendements de l’accumulation de capital décroissent, la production permet d’accumuler de moins en moins. C’est le progrès technique qui va permettre de relancer la machine. Cependant cela ne permet pas d’expliquer pourquoi certains pays croissent plus vite que d’autres, ni pourquoi certains ne croissent plus.

En 1987 Aghion élabore un modèle de croissance avec Peter Howitt, également « schumpétérien » basé sur les principes suivants :

  • La croissance de long terme résulte de l’innovation
  • L’innovation résulte d’investissement (R&D, incitations économiques, …)        
  • Destruction créatrice : le nouveau remplace l’ancien

Ce modèle a été confronté à l’évidence empirique. La concurrence nuirait à l’innovation disent les innovateurs pour garder leurs rentes alors que l’on constate le contraire dans les chiffres. On a dialogué avec les empiristes et on s’est aperçu que les firmes innovantes ne partaient pas toutes de 0, mais qu’elles étaient souvent déjà innovantes. Donc je fais déjà des profits, la concurrence arrive, ampute mes profits et me pousse donc à innover pour faire d’autres profits qui vont plus que compenser ceux que je perds par ailleurs. J’innove pour échapper à la concurrence (escape competition) car je suis une firme « à la frontière technologique », celles qui en sont loin cessent d’innover quand la concurrence réduit leurs profits. On a concilié les empiristes avec la théorie !

Les énigmes de la croissance

Le « paradoxe argentin » 

  • De 1870 à 1930, l’Argentine présente un PIB/habitant stable à 40% du PIB/h états-uniens, ce qui signifie qu’elle croît au même rythme que les Etats-Unis.
  • A partir fin années 30, il y a une rupture de tendance et un décrochage par rapport au PIB/h américain. C’est à cette époque que l’Argentine a mis en place une politique de substitution aux importations qui a entraîné une baisse concurrence des pays étrangers. L’Argentine n’a pas su passer d’une économie du rattrapage à une économie de l’innovation comme celle des Etats-Unis. C’est grosso-modo le même diagnostique pour le Japon et France.            

Innovation, inégalités, et mobilité sociale

On constate une augmentation rapide des inégalités sociales depuis les années 80. Les inégalités mesurées par la part du Top 1% de la population d’un pays dans le revenu national augmentent parallèlement au nombre de brevets par habitants. L’innovation fait augmenter les marges et donc les revenus du Top 1% qui ne croit pas uniquement du fait de la spéculation et de la rente foncière, mais aussi par l’innovation. Celle-ci qui génère de la croissance mais les rentes de l’innovation sont temporaires du fait concurrence.

La destruction créatrice : le nouveau remplace l’ancien, favorise la mobilité sociale comme on le voit en examinant les indicateurs de cette mobilité entre la Californie, Etat innovant, et l’Alabama, qui ne l’est pas. La croissance par l’innovation fait fonctionner l’ascenseur social.

L’indicateur « gini » mesure l’inégalité pour la population au sens large, et non plus simplement le Top 1% versus 99%. Il est démontré que le « gini » reste stable avec l’innovation. Donc, certes on augmente le Top 1% mais l’inégalité générale est stable. C’est l’exemple de la Suède qui a mené des réformes structurelles, dont fiscales, majeures dans les années 1980-90 lui permettant d’assurer sa croissance.

Nous ne nous opposons pas à l’innovation au seul prétexte qu’elle augmente le Top 1% car elle génère de la croissance, de mobilité sociale tout en assurant la stabilité du « gini ». Il faut donc une fiscalité qui différencie les inégalités dues à l’innovation des autres : Steve Jobs (grande fortune générée par sa capacité d’innovateur) vs. Carlos Slim (grande fortune générée par sa rente monopolistique des télécom au Mexique).

Le débat sur la « stagnation séculaire »

Après les crises américaines de 1929 puis de 2008 nombres d’économistes ont prédit une « stagnation séculaire » post-crise. Les économistes schumpétériens pensent le contraire car l’innovation dans les technologies de l’information a amélioré la façon de produire des idées (interactions plus élevées dans la recherche) et la mondialisation a augmenté les effets potentiels de l’innovation (on gagnera plus d’argent avec le marché Monde).

Mais alors pourquoi la croissance de l’innovation ne s’accompagne plus d’une croissance de la productivité ? En fait c’est plutôt un problème de mesure des effets de l’innovation. Dans les Etats où il y a beaucoup de création destructrice comme les Etats-Unis, on aurait un impact négatif du nombre de brevets sur la productivité ! C’est en réalité un problème de mesure sur lequel nous menons actuellement des recherches. On ne sait pas mesurer les effets de l’innovation. Nous sommes confiants sur la possibilité de contrer le concept de « stagnation séculaire ».

L’Europe croît moins vite que les Etats-Unis car n’a pas fait les réformes structurelles nécessaires. La Suède les a faites dans les années 90’ et sa productivité s’est nettement améliorée, le Japon c’est l’inverse.

Penser les politiques de croissance

Philippe Aghion s’intéresse en tant que chercheur à ces politiques économiques quand certains de ses prédécesseurs s’en éloignent.

  • Les politiques peuvent être utilisées par le chercheur comme instrument pour identifier un effet causal qu’il cherche à mettre en évidence.
  • Influence du chercheur sur la politique éco. On peut casser les fausses idées ou structurer la pensée économique. Une politique industrielle colbertiste des « champions nationaux » biaise la concurrence et entrave la destruction créatrice et l’entrée de nouvelles firmes innovantes. Il vaut mieux soutenir horizontalement l’éducation, les PME innovantes… que de subventionner des secteurs industriels. En fait il faut être au centre, entre les deux pour la politique industrielle : on peut aider un secteur industriel mais d’une façon à favoriser la concurrence et non maintenir les rentes en place.
  • Débat en cas de crise entre relance keynésienne et réduction impôts/puissance publique. Synthèse : il faut des réformes structurelles plus politique économique proactive qui aura plus d’effets dans un environnement modernisé.

Next

La fantastique amélioration de l’accès aux données (ex. les nouvelles informations concernant la fiscalité individuelle) permet une recherche encore plus ciblée mais il ne faut pas laisser tomber la macroéconomie pour compléter les études empiriques comme celles d’Esther Duflot. Il faut maintenir le lien entre la macro et la micro.

Conclusion : ne craignions pas la nouveauté, l’innovation, etc. Cet enseignement au Collège de France et nos recherches en cours vont y contribuer.

Ça se tend chez Veolia

L’offre publique d’achat de Veolia sur Suez devient un peu poussive, les municipalités françaises bénéficiant des services de ces deux géants de la gestion de l’eau et de l’environnement commencent à s’inquiéter un peu du manque de concurrence qui pourrait résulter de leur fusion. La cession prévue dans l’opération des activités françaises de Suez à un fonds d’investissement, justement pour éviter que le nouvel ensemble ne se trouve en situation de monopole ne semble pas tellement calmer les collectivités locales clientes…

Eh oui Monsieur Veolia, il va falloir augmenter un peu le prix de l’offre pour calmer les consciences. Les pleines pages de publicité que vous publiez dans les journaux pour rassurer les salariés de Suez ne vont pas suffire :

Madame, Monsieur, vous qui êtes salariés de Suez,
Je souhaite toujours agir en transparence et c’est la raison pour laquelle, avant même la réalisation des différentes étapes nécessaires, je souhaite m’adresser à vous directement car vous êtes naturellement concernés par le projet historique de rapprochement entre Suez et Veolia que nous souhaitons bâtir.
…bla-bla-bla…bla-bla-bla…
Madame, Monsieur, ces engagements sont sans précédent et sans équivalent dans des opérations comme celle que je propose. Parce que sans vous, ce projet n’aurait aucun sens.
En définitive, vous n’avez rien à perdre dans ce projet, et, ensemble nous avons tout à y gagner.

Antoine FrérotPédégé de Veolia

Il s’agit de la logorrhée de circonstance lorsqu’un groupe veut prendre le contrôle d’un autre. Les pédégés n’arrivent pas à s’empêcher de pondre de telles tribunes qui ne trompent personne et n’engagent que ceux qui y croient. La vérité est que Suez a peut-être « tout à y gagner » mais va perdre son indépendance, son pouvoir et voir son top-management très probablement de faire débarquer avec moulte dédommagements et retraites chapeaux. Le petit peuple suivra le mouvement et ne sera probablement pas trop maltraité si les affaires sont bonnes, nous sommes en France après-tout et la protection des salariés n’est pas un vain mot. Les salariés des filiales à l’étranger risquent de n’être pas aussi préservés

Veolia a déjà annoncé revoir son offre à la hausse avant l’échéance du 30 septembre. Quant aux résultats de cette potentielle fusion, personne n’est vraiment en mesure de véritablement les anticiper. Avec quelques milliards de plus l’affaire devrait donc se conclure…

Lire aussi : Le capitalisme hexagonal s’agite

Bla-bla marketing

Le chroniqueur consommateur se fait fourguer par Le Printemps un drap housse en « Percale lavée », qualifié de « Décontracté chic » et relevé comme « Froissé naturel ». La vendeuse insiste sur l’exceptionnel confort apporté par cette matière. La créativité du marketing est sans bornes…
Au moins le produit est-il fabriqué en Europe (au Portugal) et non au Bangladesh, ce qui se sent dans le prix de 55 EUR car il doit s’agir sans doute d’un textile dit à « haute valeur ajoutée ». Avec, peut-être, du coton produit en Europe, l’Espagne et la Grèce étant pays producteurs ?
Après quelques nuits dans cette literie de jouvence le chroniqueur n’a évidemment ressenti aucune amélioration de confort de ce « froissé naturel » à 55 euros.
Ainsi vont le business et les gogos !

Mauvaises affaires au CAC 40

La firme LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy), mastodonte du CAC 40 spécialisée dans les produits de luxe et l’éphémère, avait annoncé en novembre 2019 le lancement d’une OPA (offre publique d’achat) contre le bijoutier américain Tiffany pour 16 milliards de dollars. C’était avant la crise sanitaire mondiale et la dévastation économique et financière qui s’en suivit a sérieusement réduit la valeur du bijoutier. LVMH cherche donc à se sortir de son offre de 16 milliards… C’est humain, mais en face les actionnaires de Tiffany ne souhaitent pas voir leur échapper le montant promis. C’est une affaire de gros sous qui va se régler devant la justice du Delaware. Cet Etat américain étant un paradis fiscal il n’est pas très sûr qu’il arbitre contre les intérêts d’une entreprise étatsunienne…

LVMH argue de la mauvaise gestion de Tiffany durant la crise pour revoir son offre. C’est le bal des faux-jetons : pourquoi payer 16 milliards quelque chose qui n’en vaut plus que la moitié ? Bien évidement la position de l’acheteur est opposée à celle du vendeur. Chacun utilise arguties et postures pour défendre ses intérêts. Les cabinets d’avocats vont adorer ce conflit. Que la justice passe !

Le capitalisme hexagonal s’agite

Veolia, grosse multinationale de la « gestion optimisée des ressources » comme l’indique son site web, ce qui signifie de façon plus concrète la gestion de l’eau, des déchets et de l’énergie, ex-Compagnie générale des Eaux, impliquée dans les années 70-80 dans de multiples scandales de financements politiques, lance une offre de rachat à 15,50 euros l’action, en plusieurs étapes, de son concurrent Suez, ex-compagnie coloniale crée à l’origine au XIXème siècle pour exploiter le juteux Canal de Suez, reclassée depuis dans la production de « … solutions innovantes pour accompagner [les] clients dans le passage d’un modèle linéaire qui surconsomme les ressources à une économie circulaire qui les recycle et les valorise. (SIC)», tout un programme…

Aussitôt se déchaînent les « banques conseils » prestant leurs conseils à prix d’or pendant que les gros cigares du CAC 40 salivent à l’avance devant ce combat de coqs sur un tas de fumier sentant bon les synergies, les honoraires et les règlements de comptes. C’est bien sûr le bal des faux-c… qui rivalisent en faux-jettoneries et en slogans de circonstance. Qu’on en juge :

 « L’urgence écologique est plus forte que jamais, face à l’état des ressources naturelles et au dérèglement climatique. La pression grandissante de l’opinion publique, le Green Deal européen et les plans de relance qui s’annoncent dans de nombreux pays font de l’ambition écologique une nécessité. Ce projet nous permettra de compléter les solutions que nous fournissons aux acteurs publics et privés afin de leur donner les moyens de réduire durablement leur impact environnemental. Cette opportunité historique permettra de construire le grand champion mondial français de la transformation écologique, tout en accélérant le développement international et en renforçant la capacité d’innovation du nouvel ensemble. Ce projet s’inscrit dans une approche amicale, tant nous partageons avec Suez les mêmes métiers, la même culture et les mêmes valeurs. »

Pédégé de Veolia

Ou :

« Le Conseil d’Administration de SUEZ considère l’approche hostile de Veolia incompatible avec l’intérêt de la société et de ses parties prenantes. Il confirme le caractère fortement créateur de valeur du plan stratégique de SUEZ en tant que société indépendante. »

Conseil d’administration de Suez

Un gros zizi veut s’emparer d’un plus petit, c’est le darwinisme capitaliste vieux comme le monde. Le petit risque de perdre et d’être dévoré, ce sont les risques du métier. Dans sa grande clairvoyance, Monsieur le Marché va arbitrer et choisir. Sans doute les 15,50 euros par action vont être augmentés, certainement quelques postes d’administrateurs Veolia vont être redistribués, des retraites chapeaux seront augmentées. Ah oui, on pourrait appeler le nouvel ensemble « Veolia-Suez » durant quelques années pour préserver les susceptibilités de certains et dans quelques années le « Suez » passera à la trappe des oubliés du CAC 40.

Malgré les affirmations péremptoires de l’attaquant, il y aura bien entendu des pertes d’emploi du nouvel ensemble. L’Etat sera « attentif » aux aspects sociaux de l’absorption du petit par le gros, exigera quelques engagements qui seront vite oubliés et la transaction devrait se faire, mais pour plus cher. Quand on voit le passé des deux belligérants on ne peut que sourire devant leur façon de se présenter comme « lavant plus blanc que blanc » pour le bien des consommateurs et de la planète…

Au niveau économique personne ne peut véritablement anticiper ce qu’il résulterait de cette opération si elle se faisait. Il y aurait moins de concurrence dans le secteur, mais plus de puissance dans les mains du survivant. Affaire à suivre !

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