MONTESQUIOU, Alfred, de, ‘Le crépuscule des hommes’.

Sortie : 2025, Chez : Robert Laffont – Pavillons.

C’est un récit romancé haletant qu’a écrit Alfred de Montesquiou, jeune journaliste-écrivain-documentariste (né en 1978) qui a reçu, notamment, le prix Albert Londres en 2012 pour sa couverture écrite de la guerre de Libye, et le prix Renaudot « essai » pour le présent ouvrage. Haletant, certainement, et pourtant tout le monde en connaît la fin avant même de l’avoir ouvert à la première page puisqu’il s’agit de raconter le procès du Tribunal militaire internationale (TMI) mis en place en 1945 après la capitulation allemande pour juger les grands dirigeants nazis, tout du moins ceux qui ont survécu à la guerre et qui ont pu être arrêtés par les troupes alliées.

Une volumineuse littérature, historique, juridique, politique (citée en bibliographie), a été écrite sur le sujet permettant à l’auteur du « Crépuscule des hommes » de bien documenter ce qu’il raconte des personnages de son livre qui sont tous réels. Tout tourne autour du photographe américain Ray D’Addario qui travaille pour l’armée américaine et est resté présent tout au long du procès à Nuremberg, la ville symbolique du système nazi dans laquelle les alliés avaient choisi d’ériger le tribunal dans le Palais de Justice qui, miraculeusement, avait plus au moins résisté aux bombardement massifs de la ville en 1945 et fut retapé par l’armée américaine pour l’occasion.

L’ampleur des crimes et la barbarie de leurs auteurs furent telles qu’il n’était pas besoin d’en rajouter, la « vraie vie » suffisant largement à nourrir le scénario. Montesquiou a simplement mit dans la bouche de ses personnages des mots et réflexions vraisemblables, souvent même ceux qu’ils ont eux-mêmes rapportés dans des livres et articles que nombre d’entre eux ont écrits pour graver dans le marbre leur action dans cet évènement multinational exceptionnel qui se voulait rédempteur.

Alors au fil de ce récit on voit défiler des intellectuels venus s’imprégner du procès (Elsa Triolet, Joseph Kessel, Dos Passos), on découvre les conflits d’égos entre les magistrats originaires des quatre nations alliées (Etats-Unis, Union Soviétique, Royaume-Uni et France), les amourettes liées autour du bar du Faber-Castell, réquisitionné à un noble allemand pour loger les journalistes, on croise les 22 prisonniers accusés de complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité et auxquels Ray aura accès dans leurs cellules pour prendre des photos historiques. Alors on revient sur l’emprise exercée par Göring sur les autres prisonniers allemands, la folie réelle ou simulée de Rudolph Hess, l’absence de Robert Ley qui s’est suicidé avant le procès pour éviter d’avoir à y rendre des comptes, la déstabilisation du procureur américain Robert Jackson après son interrogatoire raté de Göring, la montée en puissance du juge américain Biddle dont la femme est l’amante de Saint-John Perse et qui fraye à Nuremberg avec la journaliste de renom Rebecca West…

Mais surtout on voit les premières conséquences de la guerre froide entre le monde occidental et le monde soviétique, qui a débuté alors que l’encre de l’acte de reddition allemand n’est pas encore sèche. Les relations entre la délégation de juges envoyée par Moscou (et sous les ordres de Vychinski, le sanguinaire procureur des procès de Moscou des années 1930) et celles des anglo-saxons sont exécrables, celles entre les journalistes de ces deux bords s’apaisent souvent devant des bouteilles de vodka.

Montesquiou raconte la vie quotidienne des acteurs de ce procès, des magistrats aux traducteurs en passant par la presse, alors que d’anciens nazis rodent encore dans la ville en ruines. Il y a de l’exceptionnel celui des crimes jugés, mais aussi de la routine et de l’ennui dans ce procès qui a duré une année complète. Le souci de précision et de documentation des responsables de ce procès hors norme, pour des motifs pédagogiques, transforme le tribunal en une grosse bureaucratie qui ronronne sur elle-même avant d’arriver au verdict et à l’exécution des douze condamnés à mort par pendaison, pratiquée par un bourreau américain, volontaire pour cette tâche qu’il semble ne pas avoir réalisée dans les « règles de l’art ». Dernière « mauvaise action » nazie, Göring, scandalisé qu’on lui refuse d’être fusillé comme pour le militaire qu’il est, mais qu’il doive être pendu comme une vulgaire canaille, arrive à se fournir une capsule de cyanure et se suicide quelques heures avant l’heure prévue pour son exécution. Les corps des douze condamnés (11 exécutés plus 1 suicidé) seront ensuite incinérés dans les fours crématoires à peine refroidis du camp de concentration de Dachau dans la banlieue de Munich avant que leurs cendres ne soient rejetées dans une rivière locale à Garching. « Mission accomplie » prononça alors l’officier américain en charge de faire disparaître les cendres maudites !

Montesquiou retrace de façon passionnante cet épisode fondateur de la justice internationale, lui-même élément du nouvel ordre mondial qui a émergé après la seconde guerre mondiale et qui est sérieusement mis à mal depuis le début du XXIe siècle. Il n’est pas inutile d’y revenir pour réaliser ce que peuvent convenir des hommes et des nations faisant primer l’intérêt général sur les intérêts nationaux. De quoi rester un minimum optimistes en ces temps troublés !