Gerhart Richter est un peintre allemand né en 1932 à Dresde, ville qui fera partie de l’Allemagne « de l’Est » après la seconde guerre mondiale. Il n’était pas à Dresde lors des bombardements ravageurs par l’aviation alliée en 1945 mais il y assista de loin ce qui lui inspira des œuvres bien plus tard. Visionnaire, il fuit la République démocratique vers la République fédérale en 1961 avec sa femme alors que les forces prosoviétiques ont commencé la construction du mur « de Berlin » qui séparera l’Europe entre le monde communiste et le monde libéral jusqu’à sa chute en 1989. Un père recruté par la Wehrmacht et qui a fricoté avec les nazis, un oncle tué sur le front de l’ouest en France, une tante assassinée dans un hôpital psychiatrique, Richter traîne avec lui un lourd passif familial lié au passé guerrier de son pays qui l’aura sans doute aussi inspiré dans son œuvre, parmi bien d’autres sources.
La fondation Louis Vuitton présente sa carrière, toujours en cours, par décennies qui correspondent à peu près aux séquences qu’il consacre à un style. Il y a celle, figurative, des premières années, où il peint à partir de photographies de paysages ou et natures mortes, mais aussi des portraits, souvent ceux de sa famille, en utilisant la technique du flou qui laisse le spectateur devant un abyme de pistes pour l’interprétation des toiles. Puis la période dédiée à la « dépeinture » (années 1970) dont notamment une impressionnante série de 48 portraits en noir-et-blanc, un peu à la façon de photos du studio Harcourt (uniquement des hommes, où l’on retrouve notamment Einstein, Mahler, Kafka…), et des déclinaisons floutées de l’Annonciation de Titien.

C’est au cours de années 1980 qu’il se lance dans l’abstraction symbolisée entre autres par de gigantesques et impressionnants nuanciers sur lesquels sont déclinées à l’infini des palettes ou des tâches de couleurs, représentés sur différentes matières et dans un ordre aléatoire. Plus tard, à la fin des années 1980, une série troublante lui est inspirée par la mort des terroristes d’extrême gauche de la « Bande à Baader » en 1977 dont il peint les corps sans vie en nuances de gris, un peu à la façon sépia. Manifestement concerné par cette période sombre de l’histoire allemande il baptise l’une de ses toiles abstraites, mais très coloriée, « Gudrund » du prénom d’une des fondatrices de la « Fraction armée rouge » (nom officiel de la « Bande à Baader »).

Inspiré par des photos d’actualité, il peint l’attentat du World Trade Center de 2001, mais également les avions américains bombardant l’Allemagne de son enfance en 1945, moment traumatique pour l’Allemagne du XXe siècle, avant de revenir à l’abstraction avec la série des Strip, autre forme des nuanciers mais cette-fois-ci les couleurs sont représentées par de fines lignes horizontales, superposées sur des toiles de très grand formats, projetées par des imprimantes à jet d’encre conçues spécialement pour l’occasion.
Après une longue pause consacrée au dessin, à la conception d’un vitrail pour la cathédrale de Cologne, à l’emblème national pour décorer le Reichstag, et à sa famille, il revient vers la peinture et aborde enfin un sujet autour duquel il tournai depuis longtemps, celui de la Shoah, avec quatre tableaux peints sur les bases des rares photos qui ont pu sortir du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, qu’il reproduit avec un cadrage un peu différent et toujours sa marque de fabrique du flou-grisé.
Pour illustrer le thème de la « représentation de la réalité » qu’il a interrogé tout au long de sa vie d’artiste il conçoit des installations composées de surfaces vitrées ou de miroirs, peints ou translucides, empilées verticalement. Sa réflexion est que chacun a sa propre interprétation du réel qui est lui-même divers, la preuve en est donnée devant plusieurs plaques vitrées séparées chacune par quelques centimètres dans lesquelles se mirent les spectateurs pour découvrir leurs silhouettes floutées, dupliquées et un peu distordues. Il joue avec ces outils réfléchissants qui donnent une image différente de la réalité, du moins telle qu’on la conçoit.
Cette exposition donne à découvrir un créateur à l’œuvre immense, porté par des inspirations et des obsessions originales et un regard novateur sur son environnement. A 93 ans il est toujours actif depuis sa ville de Cologne.
Voir aussi : https://www.gerhard-richter.com/fr

