MONTHERLANT Henry, de, ‘Le chaos et la nuit’.

Sortie : 1963, Chez : Editions Gallimard.

Montherlant poursuit dans ce roman sa description minutieuse de personnages grognons et aigris. Le contexte ici est celui d’un républicain espagnol à la fin des années 1950, Célestino, exilé en France depuis 20 ans avec sa fille, qui ressasse sans cesse sa douleur de la défaite des siens contre la dictature de Franco, et qui revient sur ses méthodes « expéditives » mise en œuvre par la révolte républicaine qui était alors largement infiltrée par le communisme soviétique auquel croit toujours notre héros. A Paris il ne voit que des amis espagnols, exilés comme lui, et sa fille née en France qui essaye de l’accompagner pour atténuer l’amertume dans laquelle il se complait. Il y a du Céline dans le cynisme avec lequel il dépeint son environnement humain. Personne ne rencontre son indulgence, chacun n’est qu’accumulation de défauts et de travers, de petitesse et de pingrerie. C’en est réjouissant de noirceur.

Son monde parisien est celui du bistrot où il rencontre ses rares amis avant de se fâcher avec eux, à la terrasse duquel il reconstitue des guérillas urbaines imaginaires sur le modèle ce celles auxquelles il a participé en Espagne deux décennies plus tôt, mais aussi son domicile où il rédige des articles politiques, traduits par sa fille et difficilement publiables. Il est complètement enfermé dans son univers, politique et guerrier, à mille lieux de son environnement bien loin des affres de la guerre d’Espagne. Et puis l’opportunité d’un retour au pays se présente à l’occasion du décès de sa sœur. Il ne va pas la laisser passer et ce voyage va se terminer en apothéose après un ultime spectacle de corrida et un accès délirant de paranoïa qui se révèlera en partie justifié car la police politique de Franco a de la mémoire…

Montherlant fut lui-même très hispanophile et a participé à des courses taurines dans sa jeunesse. Sa description de la corrida dans les derniers chapitres du livre est stupéfiantes de réalisme, on sent la poussière, le sang et la sueur des arènes alors que le taureau est mis à mort. Il développe une passion pour ce combat qui n’est pas sans similitude avec celui mené par la résistance républicaine lors de la guerre civile, ou celui de Célestino contre un monde qui l’oppresse. L’arène de Madrid est métaphorique d’un monde à feu et à sang dont la fin est écrite : la victoire des tyrans. Et à la fin, le taureau est mort !

Un très beau roman, passionné, au style d’un autre siècle qui réconcilie avec la richesse de la langue française quand elle est bien maîtrisée par un homme de lettres, membre de l’Académie française.