CHOW CHING Lie, ‘Le palanquin des larmes’.

Le récit de l’incroyable vie de Chow Ching Lie, née en 1936 à Shanghai dans la Chine des seigneurs de guerre et du trafic d’opium. Elle vécut la Chine féodale du début du XXème siècle, la guerre sino-japonaise, la guerre civile entre les soldats de Mao et ceux de Tchang Kaï-chek, l’instauration du régime communiste, les persécutions à l’encontre des « droitistes » auxquels sa famille et sa belle-famille furent assimilés.

Elle raconte aussi les traditions locales contre lesquelles aucune rébellion ne vainc. Fiancée à 13 ans contre sa volonté, mariée à 14, elle finira par abdiquer devant la pression des familles et même par éprouver un peu d’affection pour ce mari malade qui décèdera relativement jeune en 1962, lui laissant deux enfants. Elle alternera par la suite entre Hong-Kong où sont exilés ses beaux-parents, et Shanghai où est restée sa famille.

Elevée dans la tradition chinoise mais sur un mode plutôt occidental, elle découvre le piano très jeune et le travaille avec passion au point d’être repérée par les autorités communistes qui, à cette époque, en acceptent encore la pratique. En 1965, poussée par une amie premier violon de l’orchestre symphonique de Hong-Kong, elle rejoint l’école de Marguerite Long à Paris pour parfaire sa formation de soliste. En 1968 elle part chercher ses enfants et la famille s’installe définitivement en France où elle a entamé une carrière de pianiste professionnelle.

Ce récit recueilli par Georges Walter est frappant par sa description de la Chine pré-maoïste où s’affrontent un monde capitaliste sauvage avec des traditions ancestrales qui placent la femme plus bas que terre. Lie raconte toute la hargne qui fut la sienne pour s’opposer à son sort de gamine « vendue » à 13 ans malgré le niveau d’éducation relativement élevé de sa famille. Le palanquin fleuri est l’espèce de chaise à porteurs empruntée par la fiancée pour rejoindre la demeure de son futur mari. Pour Lie, ce sera le « palanquin des larmes ». Elle reconnaît à Mao d’avoir cherché à faire évoluer le sort de la femme chinoise parmi les premières mesures prises après sa victoire contre Tchang Kaï-chek.

Avec Lie on plonge au cœur de la vie à Shanghai où cohabitent la plus extrême richesse avec la misère et la maladie, où les affairistes ne sont jamais très éloignés des gangs, où le pouvoir traite avec les comptoirs occidentaux pour se répartir les richesses d’un pays colonisé. C’est un mélange de « Tintin et le lotus bleu » et des récits hallucinés de Lucien Bodard sur son enfance dans le Sichuan où son père était consul de France. L’instauration de la République populaire de Chine en 1949, sous l’égide de Mao Tsé-toung, mettra un terme à l’ouverture de la Chine. Les étrangers retournés chez eux, le pays se recentrera sur lui-même et vivra au rythmes des illusions et des chimères d’une féroce dictature. Relativement préservée pour elle-même et ses enfants, Lie verra des membres de sa famille restés à Shanghai subir arrestations et camps de travail pour affronter la rééducation réservée aux « droitistes ». Même loin de son pays natal, elle garda pour toujours l’amour de ses racines, cherchant sans doute à ne conserver que les bonnes traditions dans ses souvenirs, elle qui vécut de l’intérieur les gigantesques et tragiques soubresauts de la Chine au cours du XXème siècle.

La retraite et la fin

A la question récurrente « es-tu heureux de cette cessation d’activité ? » je réponds de façon tout aussi récurrente « oui, c’est un grand luxe de pouvoir ainsi profiter de temps libre, mais c’est tout de même un peu le début de la fin ! ». Et à chaque fois je reçois une volée d’exclamations sur le thème « mais non, c’est une nouvelle vie qui débute, des projets enthousiasmants à développer, et bla-bla-bla… ».

C’est sans doute la manifestation de l’angoisse de la mort qui empêche même de l’évoquer alors que c’est une vérité statistique incontestable. L’excellent rapport Libault sur le Grand Age (mars 2019) énonce bien ce qui nous attend dès son préambule :

C’est de la statistique bien sûr, mais permet de relativiser le « c’est une nouvelle vie qui débute, des projets enthousiasmants à développer, et bla-bla-bla… » ! Et ce qui ne nous empêchera pas de profiter de ces instants de liberté qui nous sont offerts par nos démocraties, qui savent encore pour le moment, faire jouer une certaine solidarité nationale pour financer l’inactivité des anciens.