Yasmine Hamdan – 2026/03/18 – Paris le Trianon

La troublante Yasmine Hamdan revient au Trianon pour présenter son troisième album solo : « I Remember I Forget بنسى وبتذكر » paru en 2025, près de quinze ans après la sortie du premier. Artiste libanaise née en 1976 en pleine guerre civile elle réside aujourd’hui à Paris après avoir vécu dans différents pays avec sa famille pour fuir les guerres du Proche-Orient, celle du Liban, mais aussi l’invasion irakienne du Koweit, en 1990, où elle était installée avec les siens. Après être revenue au Liban en 1990 elle crée le groupe Soapkills, avec un compatriote beyrouthin, un duo original trip-hop définitivement décalé dans l’environnement local et qui a lancé sa carrière de compositrice dans l’environnement traumatique de ce pays.

Lorsque les lumières s’éteignent, le fond de la scène apparaît couvert d’une tenture noire sur laquelle ont été découpées des ouvertures aux formes aléatoires et qui reçoivent la lumière comme des fenêtres ouvertes sur l’extérieur. Yasmina est entourée ce soir d’un groupe de trois musiciens (guitare, batterie/percussions, clavier). Le jeu de scène est très sobre, elle est habillée d’un jean baggy noir et d’un haut vaporeux de même couleur laissant apparaître un triangle de peau sur l’une de ses hanches. Elle porte toujours une lourde et longue chevelure noire et se lance de temps à autres dans de discrets mais langoureux déhanchements sur les parties instrumentales de sa musique. Ses mains parfois accompagnent son chant en se crispant autour du micro lorsque sa voix se déchire dans des mélopées orientales.

Elle chante devant deux pieds de micro, dont l’un traite sa voix, tapote à l’occasion sur un petit clavier. Toutes ses chansons sont chantées en arabe ; avare de ses paroles elle dira seulement deux mots (en français) sur le lancement d’Al Jamilat, un long poème de Mahmoud Darwish qu’elle a mis en musique, pour s’inquiéter de savoir combien de Libanais et de Palestiniens sont présents ce soir. Ils sont nombreux bien sûr !

Elle n’évoque à aucun moment les nouvelles guerres qui s’abattent sur le Proche-Orient mais on sent que ces nouvelles dévastations la hantent. Sur la vidéo de la chanson « I Remember I Forget » disponible sur son site web, on voit un dessin animé façon années 1980 où une jeune femme court droit devant elle à travers les ruines d’une ville qui pourrait être Beyrouth. Puis sa course saccadée se déroule devant un mur qui pourrait être celui séparant Israël des territoires colonisés, elle est poursuivie par le globe terrestre en feu qui roule dans sa direction. Sur le mur sont inscrit divers slogans et photos faisant référence à l’occupation, l’exil, la décolonisation, la violence… Et si on oubliait où l’on se trouve, des peintures murales nous le rappellent : ambulance à croix rouge, armes, barbelés… pendant que défilent les paroles en arabe peintes en rouge sur le mur (et traduites en anglais dans les sous-titres) :

I remember to forget
It’s foul from within
I remember to forget
Murder, is normal
Distortion, is normal
Fiascos, normal
Looting, is normal
Manipulation, is normal
Intimidation, is normal
Normal
Hysteria, is normal
Despair, is normal
Normal

I remember and forget
I remember to forget

Et puis la jeune femme animée aux cheveux violets reprend sa course sur l’écran dans des champs de Tournesol survolés par des B52.

C’est toute la dévastation vécue par cette région depuis des décennies. Les symboles sont naïfs et désespérés mais ce sont ceux qui inspirent la création de Yasmine Hamdan qui vire à un Trip-Hop orientalisé, inspiré par les Massive Attack et Portishead qu’elle écoutait dans sa jeunesse. Elle a retenu l’esprit sombre de cette musique urbaine répétitive, inventée à Bristol par les descendants d’esclaves dont cette ville britannique fut l’un des centres de la traite occidentale, et l’a accommodée avec les arabesques musicales et vocales propres à l’Orient.

La nostalgie c’est aussi une histoire de famille alors sa sœur vient l‘accompagner sur la scène pour une chanson et un ami musicien vient jouer de la cithare sur une autre.

Le concert se termine sur un très beau et apaisé « Beirut », simplement accompagné au piano sur un tempo lent, et d’un synthétiseur au son aérien joué par le guitariste. Ce morceau, chanté tristement, ressemble presqu’à une comptine chantonnée par une grand-mère pour endormir sa petite-fille. Il exsude toute la nostalgie de Yasmina Hamdan à l’égard de sa ville de naissance et des regrets face aux catastrophes qui s’y succèdent. C’est le chant de l’exil.

Beirut
Arak drinking
Card playing
Racehorse cheering
Pigeon hunting
The essence of Beirut
Seduction crowd
Cruising around
Fooling about
This is all there is on the minds
Of the citizens of Beirut

Beirut

Ainsi se termine ce très beau concert d’une artiste à l’écriture poétique inspirée qui réussit une fusion subtile entre les mondes musicaux de l’Occident et de l’Orient.

Setlist : Reminiscence/ Hon/ Shmaali/ Al Jamilat/ Hal/ Vows/ Mor/ Shadia/ Abyss/ Assi/ The Beautiful Losers/ I Remember I Forget

Encore : Balad/ Beirut

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