Et revoilà Suzanne Vega parisienne après la sortie de Flying with Angels au mois de mai dernier. Sa présence en tournée parmi nous est aussi précieuse que ses chansons sont délicates et leur interprétation enchanteresse. Elle est accompagnée du fidèle guitariste irlandais Gerry Leonard et, pour cette tournée, d’une violoncelliste, Stephanie Wimers.
Suzanne porte un jean noir baggy, gilet et veste de smoking sur un chemisier noir à fines raies grises, collier d’or et boots en cuir souple, rouge à lèvres, cheveux longs blonds-roux et son traditionnel chapeau claque qu’elle déplie pour la première chanson, Marlene on the Wall, qu’elle pose ensuite sur une tablette à côté de sa tasse de thé avant de le rechausser à la fin du show pour Tom’s Diner. Cette coiffure lui donne un petit air troubadour en accord avec son statut de chanteuse folk.
Gerry porte un costume gris « déconstruit » que l’on dirait enfilé à l’envers, les coutures du pantalon et de la veste sont comme inversées et apparentes… Mèche orange sur cheveux gris, chemise blanche col relevé déboutonné avec une cravate ficelle de couleur violette, le garçon affiche sa singularité surtout par son très riche jeu de guitare capable d’accompagner David Bowie dans un style rock comme Suzanne dans ses compositions intimistes.
La violoncelliste est en jean noir, perfecto de même couleur, casquette gavroche d’où dégouline une longue mèche de cheveux noirs, elle joue un instrument qui semble en matière synthétique mais dont elle tire de tragiques mélopées qui se mêlent heureusement à la voix de Suzanne.
Les trois premiers morceaux nous plongent immédiatement dans l’atmosphère douce et mélancolique des années 1980-1990. A l’époque elle jouait ces chansons avec un groupe de rock, batterie-bass-guitare-claviers, et même des incursions dans l’électronique, certes point trop agressif, mais plus énergique que le format folk qu’elle a maintenant adopté depuis quelques décennies.
La quatrième chanson est une reprise de Françoise Hardy, Tous les garçons et les filles, qu’elle interprète en français en s’aidant d’un papier. Elle nous raconte qu’elle a déjeuné un jour avec la Française, « une personne très intense », qui lui demanda si elle n’avait jamais aimé quelqu’un « à en mourir ? ». Avec son humour discret et un petit sourire, Suzanne nous explique que les Américains ont peu l’habitude d’aborder ce genre de sujet… à déjeuner, et qu’elle a dû répondre quelque chose comme « let me think about it ». Plus tard Françoise Hardy dont on connait l’intérêt qu’elle portait à l’astrologie lui envoya son thème astral que Suzanne nous garantit avoir été 100% fiable. Elle ne chante que le premier couplet et nous promet la chanson complète pour la prochaine fois. Son apprentissage du français 20 minutes par jour depuis plusieurs années ne lui permettant pas pour le moment d’aller plus loin. Sourires dans la salle qui espère qu’elle ne perdra jamais cet accent américain si séduisant lorsqu’elle parle français.
Vient ensuite la découverte des chansons de Flying with Angels dont Speakers’ Corner en référence à ces prophètes qui racontent ce qui leur passe par la tête, debout sur une chaise, devant une assistance dense ou clairsemée, à Londres (Hyde Park) ou ailleurs. Elle dédie cette chanson à la liberté d’expression qui affronte quelques contraintes ces derniers temps, et pas seulement aux Etats-Unis…
All those full of wind and air
Who howl and rant and rave
Screaming out distorted facts
About the souls they save
Promising the miracles
And pocketing the cash
Pretending they have principles
Preaching only ash
Speakers’ corner, there it stands
In politics and song
When it’s time to tell your tale
Don’t wait too long
Bien sûr elle nous raconte à nouveau sa première amourette, à 18 ans au Royaume-Uni, que beaucoup connaissent déjà, mais enrichit cette fois l’histoire. Leur amour s’est fondé sur leur passion commune de Leonard Cohen et au moment de la séparation au bout des six semaines, elle offrit un poème à son amoureux, la chanson Gypsy, et il ne trouva rien d’autre à lui donner que… son bandana. Le premier rappel sur In Liverpool nous apprend qu’ils se sont revus, bien longtemps plus tard. Une histoire heureuse.
Avec Chambermaid on reconnait les accords de la chanson de Bob Dylan I want You dont elle s’est inspirée pour raconter l’histoire de la servante d’un « grand homme » qu’elle vénère et qui affirme n’avoir jamais rien volé, sauf… un baiser. Dans la vraie vie Suzanne nous explique qu’elle a rencontré Dylan une fois pour échanger sur cette chanson et que le grand homme lui a délivré un baiser lorsqu’ils se sont quittés, demandant à la revoir, ce qui ne s’est jamais produit à ce jour. Chambermaid jongle entre la fiction et la réalité, l’admiration et le désir, Dylan et Vega :
I’m the great man’s chambermaid
I’ve seen where his hallowed head is laid
I revere the places he has stayed
And clean crumbs from his typewriter
He is good to me
There’s nothing he doesn’t see
And he knows where l’d like to be
But it doesn’t matter
Mmm hmm
You want to know, did I ever steal?
He never leaves anything out that’s real
I took nothing he would miss
But only once I stole a kiss
Le concert se termine sur l’enchaînement Luka et Tom’s Diner. La salle est aux anges, l’artiste salue ses musiciens et disparaît dans les coulisses avant de revenir pour deux rappels dont le premier commencé sur la reprise du légendaire Walk on the Wild Side de Lou Reed dont elle chante les grossièretés qu’elle contient avec douceur et élégance. Ces deux poètes new-yorkais sont frères de sang, la vision féminine de Suzanne vient adoucir la dureté urbaine de Lou, mais tous deux sont ô combien représentatifs de la musique que New York a su inspirer à ses artistes. En reprenant Walk on the Wild Side la première s’incline devant l’œuvre immense du premier :
Holly came from Miami, F-L-A
Hitchhiked her way across the U.S.A.
Plucked her eyebrows on the way
Shaved her legs and then he was a sheShe says, « Hey babe, take a walk on the wild side »
Said, « Hey honey, take a walk on the wild side »
L’admirable Rosemary clôt définitivement cette soirée de charme avec cette ancienne chanson des années 1990 sur une passion et le désir de rester dans le souvenir de l’autre :
Live at duo Music Exchange in Japan 2005
And all I know of you
Is in my memory
And all I ask is you
Remember me
A 66 ans l’Américaine affiche toujours la même élégance surannée dans sa musique, ses mots et sa présence sur scène. Sa vision du monde et des relations humaines est empreinte d’un humour apaisé et distant. Elle interprète ses créations de façon linéaire, pas de grands envols, juste la constance de la beauté. Sa voix brumeuse n’a guère varié depuis son premier album en 1985, dépouillée, pleine de douceur et de l’assurance que lui procurent 40 ans de route sur les scènes du monde et une dizaine d’albums.
Elle nous raconte simplement nos vies et nos sentiments, disséqués par son œil bienveillant et acéré, mais restitués avec toute la grâce qui émane de cette très belle artiste.
Une soirée avec Suzanne Vega, c’est un véritable délice !

Set list
Marlene on the Wall/ 99.9 F°/ Caramel/ Tous les garçons et les filles (Françoise Hardy cover) (1st verse only)/ Gypsy/ The Queen and the Soldier/ Flying with Angels/ Speakers’ Corner/ Chambermaid/ Left of Center/ I Never Wear White/ Some Journey/ Luka/Tom’s Diner
Encore : Walk on the Wild Side (Lou Reed cover)/ In Liverpool
Encore 2 : Galway/ Rosemary
Warmup
Marie Sarah : chanteuse métisse d’origine camerounaise, coiffure afro, sorte de Tina Turner rajeunie, accompagnée par un guitariste synchronisé avec des enregistrements de batterie et de claviers. Un duo sympathique soul/blues qui termine son set sur une reprise d’Amy Winehouse.




