C’est à Landerneau, petite ville bretonne sur l’embouchure du fleuve Elorn se jetant dans le nord de la rade de Brest, qu’Edouard Leclerc (1926-2012) a créé sa première épicerie en 1949. Depuis, l’eau a coulé dans l’estuaire et le mouvement Leclerc est devenu l’une des plus grosses enseignes de distribution du pays, présidé aujourd’hui par Michel-Edouard, fils du fondateur et bon client des plateaux médiatiques. Ce dernier a créé en 2011 le fonds « Hélène et Edouard Leclerc », en hommage à ses parents, qu’il a installé sur le site de l’ancien couvent des Capucins – construit au XVIIe siècle – et sur lequel était implanté le premier hypermarché Leclerc jusqu’en 1986. C’est une exposition consacrée à Andy Warhol (1928-1987) qui est offerte aujourd’hui aux visiteurs bretons. L’intrusion de cet artiste américain sur les bords de l’Elorn est plutôt inattendue mais assurément bienvenue.
Les deux premières salles sont dédiées aux travaux de jeunesse, moins connus que les classiques sérigraphies aux couleurs criardes. Né en 1928 à Pittsburg sous le nom d’Andrew Warhola, de parents émigrés de l’actuelle Slovaquie, il américanise son nom et s’installe comme illustrateur publicitaire après des études de conception graphique. On découvre ici ses travaux de l’époque sous forme de papier à en-tête, logos, cartes de vœux et dessins divers. Il y a même l’auvent du maroquinier Flemming-Joffe dont il était chargé de « l’identité visuelle », peint à la main, accroché sur un mur.
Dès la seconde salle on reconnait, projetés sur un grand écran, les visages de Nico, puis de Lou Reed, buvant du Coca-Cola directement au goulot de l’iconique bouteille de cette marque. Le film est en noir et blanc, parfois surexposé, les impétrants tètent consciencieusement leur breuvage devant la caméra, sans un sourire. Le public ne s’attarde pas trop, ignorant probablement qui sont Nico et Lou, tout simplement les membres d’un des plus influents groupes de Rock américain des années 1960, le Velvet Underground, largement soutenu et promu par Andy Warhol à cette période. Ils ont l’air innocents et naïfs à l’écran bien que déjà junkies lorsqu’ils fréquentaient la Factory de Warhol, lieu extraordinaire et créatif où Andy et les siens ont fondé la culture underground à New York. Le public ignore sans doute également que Lou écrivit pour Nico l’une des plus belles chansons d’amour de l’histoire du Rock’n’Roll : Pale Blue Eyes.
Une autre installation vidéo donne à voir, projetée sur trois murs, les images toujours en noir-et-blanc d’Edie Sedwig, actrice, muse de Warhol et pilier de la Factory, à la blondeur froide et la beauté paralysante, morte précocement à 28 ans, dévastée par les addictions et les troubles mentaux ; Marisol, sculptrice venezuelo-américaine, actrice active du mouvement pop-art duquel les femmes étaient plutôt absentes ; Marcel Duchamp, peintre-plasticien et homme de lettres français naturalisé américain, dont l’approche artistique subversive a influencé le pop-art. Les images de ces trois personnages filmés par Andy sont rendues au ralenti, accentuant la fixité de ces portraits où chacun semble perdu dans ses fantômes.
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Les salles suivantes sont consacrées au plus classique de l’œuvre warholienne : les 32 toiles représentant les boîtes de soupe Campbell’s sont là, de même que les portraits légendaires de Saint-Laurent, Denis Hopper, Truman Capote, Maryline, Jackie Kennedy, l’Oncle Sam… et de lui-même. Grands formats aux couleurs surnaturelles, elles sont souvent déclinées en plusieurs versions avec chacune sa propre palette chromatique toujours éclatante. Le style est à la fois naïf et réaliste, tout est surinterprété et chacun s’approprie les personnages représentés.

Que ce soit pour des objets du quotidien ou des portraits de ses amis, le choix des couleurs de Warhol est toujours voyant, choquant, mais en rapport avec son regard ironique sur le monde. Il a influencé beaucoup de ses contemporains qui ont repris les mêmes codes-couleur, de Basquiat à Roy Lichtenstein, qui apparaissent dans l’exposition sous une forme ou une autre. Il y aussi des photos, Andy était un adepte du Polaroïd et a fixé sur la pellicule nombre de ses rencontres qui sont présentées : Debbie Harry, Grace Jones, Saint-Laurent, William Burroughs, Robert Mapplethorpe…
Il disait :
I’ve never met a person I couldn’t call a beauty.
Son hommage au mythe américain est souvent teinté d’humour, sinon d’amertume. Les célèbres toiles de Jackie Kennedy se réfèrent à l’assassinat de son président de mari, un traumatisme pour l’Amérique ; celle représentant une chaise électrique symbole ambigu de la peine de mort aux Etats-Unis ; même les boîtes de soupe Campbell’s marquent le désenchantement face au consumérisme de l’Amérique triomphante.
Mais il ajoutait :
America is really the Beautiful.
L’exposition Leclerc donne à voir ce regard partagé sur l’Amérique et ses personnages clé ainsi que les objets culte de la culture underground qu’Andy Warhol a toujours représentée avec son regard décalé et un très grand talent.

