LORIDAN-IVENS Marceline, ‘L’amour après’.

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Sortie : 2018, Chez : Le Livre de Poche 35277

Dans ce court récit écrit avec la journaliste Judith Perrignon, Marceline Loridan-Ivens, née Rozenberg, s’essaye à raconter si et comment l’amour est possible lorsqu’on est revenu d’Auswitz-Birkenau à 17 ans… Originaire d’une famille juive polonaise émigrée en France dans l’entre-deux guerres elle est capturée avec son père par la Gestapo en 1944. Elle revient seule et plonge alors dans le monde parisien qui veut surtout jeter un voile sur tout ce qui s’est passé.

Artiste en herbe, elle va fréquenter le petit monde intellectuel germanopratin qui est de tous les combats post-libération : la décolonisation d’Indochine et d’Algérie, l’impérialisme américain symbolisé par la guerre du Vietnam et les dictatures latino-américaines, le maoïsme, l’émancipation des masses ouvrières…, bref, des luttes que l’Histoire récente qualifiera de bonnes ou de moins bonnes. Avec Jean Rouch, Edgar Morin, Merleau-Ponty, elle se jette à son retour à corps perdu dans ce milieu foisonnant qui se préoccuppe peu de son passé.

Elle multiplie les aventures sans lendemain auxquelles elle met fin, de son fait, dans la fuite et le silence. Elle s’offre aux survivants comme à ceux qui ignore tout de ce passé morbide. Elle n’éprouve aucun plaisir physique, n’a plus de règles depuis des lustres, elle picore le présent pour découvrir ce qu’est la vie en dehors des camps. Elle noit sa tristesse dans la danse endiablée de la vie renaissante de Saint-Germain-des-Prés.

Elle se marie avec un jeune ingénieur en travaux publics travaillant dans les colonies. Moulte fois elle lui écrit qu’elle le rejoindra à Madagascar, elle ne le fera jamais toute entière tenue à Paris par sa soif de savoir et de culture. Ils divorceront en bons termes quelques années plus tard.

Et puis elle rencontre Joris Ivens, de trente ans son aîné, avec lequel elle parcours le monde pour, ensemble, réaliser des documentaires engagés. Avec lui et leurs engagements communs, « la jeune fille rejoint la survivante pour devenir une femme. » Elle retrouve le père qu’elle a perdu à Auswitz et deviendra un peu sa mère au cours de ses dernières années avant son décès en 1989.

« Il fallait que je plonge dans la noirceur de la planète, peut-être pour y diluer la mienne, peut-être parce que le danger, la mort, l’horizon barbelé faisaient de toute façon partie de moi. Joris m’a ouvert la tête, je ne demandais que ça. »

Toutes ces aventures sentimentales sont exhumées de sa mémoire au crépuscule de sa vie alors qu’elle retrouve une vieille valise de papiers qu’elle devait classer « un jour » et dans laquelle elle avait jeté pêle-mêle des lettres reçues et des brouillons de lettres sans doute jamais postées. Elle l’appelle la « Valise d’amour » et effeuille ces papiers jaunis qui sont signés des prénoms de ses aventures. Elle en a oublié certains depuis bien longtemps, elle évoque les autres comme un retour sur les étapes de sa vie « d’après ».

Amie de Simone Veil depuis Birkenau, elle prononce en 2018 son oraison funèbre au cimetière du Montparnasse : « Nous nous sommes rencontrés pour mourir ensemble. » Un soir dans un night-club de Tel-Aviv, alors qu’elle se remet d’une attaque qui l’a laissée quasi-aveugle, ce qui ne l’a pas empêché de fumer un petit joint, elle dans avec un juif libanais et lui dit :

« Alors ce numéro, je te le donne. Je n’ai pas d’enfants. Je vais mourir bientôt, mais je ne veux pas que cette histoire meure avec moi. Prends ce numéro [78750) et note-le sur ton bras [comme le pratiquent nombre d’enfants et petits-enfants de déportés] ».

Ce livre est le mode d’emploi de sa survie « d’après », décliné par Marceline. Touchant et émouvant il montre les deux faces de ce XXème sinistre et comment une gamine de 15 ans est remontée (à peu près) des profondeurs de l’abyme en se plongeant dans la création, l’engagement politico-artistique et, une forme d’amour qu’elle a pu rendre compatible avec son passé d’horreur.