Nan Golding, photographe américaine née en 1953 à Washington (72 ans), expose à Paris au Grand Palais et à la chapelle Saint-Louis de l’hôpital Pitié-Salpêtrière. Observatrice attentive de son époque, elle a fixé sur la pellicule les dérives qui ont ravagé son pays et son entourage, ainsi qu’elle-même, depuis les années 1970 : la drogue, le Sida, les addictions diverses, l’oppression des milieux queers, la prostitution, les violences conjugales. Ses photos, la plupart du temps prises de nuit, sont majoritairement des portraits, ceux de ses proches ou d’inconnus rencontrés dans des fêtes, des bars, la rue. Les portraiturés sont montrés sans pose ni artifices, affichant souvent la dégradation de leurs corps et laissant imaginer celle de leurs âmes. Il y a aussi des paysages urbains, souvent flous, et, parfois, l’image éclatante d’une fleur de magnolia sur fond de ciel bleu. L’exposition est organisée en six diaporamas, cinq sont diffusés sous de lourdes tentes noires montées dans le salon d’honneur du Grand Palais, le sixième étant projeté sous le dôme de la chapelle Saint-Louis à la Salpêtrière.

Ce dernier intitulé « Sisters, Saints, Sibyls, 2004-2022 », est particulièrement bouleversant en ce qu’il raconte le destin foudroyé de sa sœur Barbara, suicidée à l’âge de 18 ans après une longue errance dans des établissements psychiatriques et l’éducation ultra-rigide d’une mère dictatoriale. Les photos et de courtes vidéos sont diffusées sur trois grands écrans disposés sous le dôme de la chapelle. Les spectateurs sont placés sur une plate-forme qui domine le sol où est disposé un mannequin couché dans un lit, sans doute d’hôpital, avec en tête de lit un de ces panneaux de liège sur lequel sont punaisés des photos ou des feuilles de température, à côté d’une modeste table de nuit avec un téléphone. A gauche des écrans et en hauteur, un autre mannequin est disposé torse nu avec des marques de brulure, référence à l’histoire de Sainte Barbara narrée au début du diaporama. Elle remonte au IVe siècle alors que le père enferme sa fille Barbara dans une tour pour préserver sa virginité. Elle y rencontre Dieu à qui elle veut consacrer sa vie, refusant les prétendants que son père lui présente. Celui-ci finit par la décapiter mais Dieu la venge en faisant brûler ce père criminel…
Le diaporama narre la descente aux enfers de Barbara Goldin, un peu rebelle, ne souhaitant pas suivre la voie tracée par ses parents. Ses tendances lesbiennes ajoutent à la réaction dramatiquement excessive d’une mère moyenâgeuse. Lors d’une de ses hospitalisations en établissement psychiatrique une infirmière dira qu’il aurait mieux fallu interner Mme que Mlle. Goldin. A peu à la même époque de ces années 1950, la mère de Lou Reed, dotée également d’une « forte personnalité » faisait subir des campagnes d’électrochocs à son fils pour tenter de barrer ses tendances homosexuelles… Comme Nan Goldin, Lou Reed a survécu à ces sévices mais aussi à nombre d’addictions mortifères, et ils ont créé de très grandes œuvres basées sur cette dévastation.
Le déroulement des différentes étapes de la vie de Barbara est commenté par Nan, d’une voix monocorde, triste et se voulant neutre, sur des photos et courtes vidéos de famille sur lesquelles ont voit les deux sœurs et leur frère grandir dans une atmosphère que l’on dirait heureuse, autour des petits jardins gazonnés de pavillons tranquilles de la banlieue de Washington, jusqu’à ce que se profilent les premiers clichés de longs couloirs hospitaliers anonymes dans des bâtiments en briques rouges, puis, les rails sinistres sur lesquels s’est jeté Barbara au passage d’un train pour mettre fin à la torture psychique qui l’assaillait. Les dernières images s’étendent assez longuement sur le cimetière où une simple plaque scellée au sol marque sa présence, juste son nom, deux dates et la menora, chandelier à sept branches marquant la judéité de cette famille non pratiquante, perdue dans une immensité d’herbe verte. Nan s’attarde sur leurs parents en visite sur cette tombe avec leurs deux enfants survivants. Tout au long de leur vie elle continuera de les photographier, et même d’essayer de les faire parler.

Dans le documentaire « Toute la beauté et le sang versé » consacré à Nan Goldin, on la voit filmer ses parents au crépuscule de leur existence, et sa mère, questionnée par Nan sur le suicide de Barbara oppose une citation de Conrad comme toute réponse :
C’est une drôle de chose que la vie, ce mystérieux arrangement d’une logique sans merci pour un dessein futile.
Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres)
Le plus qu’on puisse en espérer, c’est quelque connaissance de soi-même -qui vient trop tard- une moisson de regrets inextinguibles.
laissant transpercer l’émotion d’une mère que sa rigidité et ses principes lui interdisent d’exprimer par des mots ou des gestes.
La bande son est d’époque, aussi grave que les mots de Nan : Jefferson Airplane, Leonard Cohen, Jonny Cash, Marianne Faithfull, Nick Cave. En discutant avec un médiateur de l’exposition de Saint-Louis, on apprend que Nan est venue pour le vernissage et pour s’assurer que l’accrochage était conforme à ses demandes. Elle tenait à l’environnement offert par cette chapelle où elle avait déjà présenté ce même diaporama en 2004, au cœur de l’hôpital où Charcot créa un grand service de neurologie dans les années 1860 qui évolua progressivement vers la psychiatrie, inspirant Freud pour bâtir sa théorie psychanalytique. Plus récemment dans les années 1980, la Salpêtrière fut également un centre important pour la recherche et le traitement du Sida. Bref, un lieu qui parle à Nan Goldin !
Les diaporamas présentés au Grand Palais sont bâtis sur les mêmes base de photos de l’existence underground mouvementée de Nan et des siens, que l’on dirait souvent prises au hasard mais qui forment un ensemble décapant d’une vie destructrice dont bien peu survécurent. Certaines de ces photos se retrouvent dans plusieurs diaporamas et donc dans des contextes différents mais elles font sens tant le sujet surplombant l’ensemble de ces clichés est celui des corps se débattant dans les souffrances de vies en apparence dissolues sujettes en réalité à d’insondables souffrances d’êtres qui en ont perdu le contrôle. Les diaporamas et leurs bandes-son ont continué d’évoluer au cours des années ayant suivi leurs créations.
The Ballad of Sexual Dependency, 1981-2022

Les 700 photos montrent l’environnement amical de Nan dans lequel elle évoluait à cette époque : des bars, des chambres à coucher en désordre, des personnages outrageusement maquillés, sexualisés, des consommations diverses, mais aussi des rires au milieu de tout ce désespoir de personnages à la dérive inspirés par une espèce de chaleur triste, qui ne les a pas empêchés de se consumer. Bien sûr, le Velvet Underground et sa chanteuse iconique Nico occupent une place de choix dans la bande son.
The Other Side, 1992-2021
« The Other side » est le nom d’un bar de Boston fréquenté par les « trans » dont Nan est tombée amoureuse et a partagé et photographié la vie durant plusieurs années (elle-même affirmant sa bisexualité). Elle a très tôt pris fait et cause pour cette communauté qui était très marginalisée et réprimée au début des années 1970 lorsqu’elle commença à s’intéresser à celle-ci.
Memory Lost, 2019-2021
Consacré à la drogue et ses ravages, que Nan eut aussi à affronter personnellement, ce diaporama est éprouvant à regarder a posteriori quand on sait que la plupart des personnages filmés sont morts de ce fléau. Rares sont ceux qui ont su suffisamment le contrôler pour survivre. Nan Goldin fait partie de ceux-ci. On a envie de croire que c’est le fait de sa personnalité plutôt que du hasard, mais l’histoire ne le dit pas. Les messages qu’elle enregistrait à l’époque sur son répondeur téléphonique et qui sont restitués ici ont souvent trait à la drogue, sa consommation, sa livraison, son manque.
Sirens, 2019-2020
Avec Sirens on évolue à nouveau dans le monde de la drogue, mais dans son aspect euphorique, et à partir d’extraits de films qui ne sont pas de Goldin. La recherche de jouissance physique et psychique dans la drogue est plus ou moins justifié par les consommateurs, l’échec à trouver ces plaisirs est aussi abordé. L’une des personnes enregistrées explique que prendre sa dose c’est se retrouver « dans les bras de Maman »… Encore la mère !
Stendhal Syndrome, 2024

Goldin qui a vécut à Paris raconte ici ses éblouissements à l’occasion de visites au musée du Louvre. Elle met en regard des images des chefs d’œuvre classiques (sculptures ou peintures) avec les portraits de ses amis pour illustrer la continuité de la beauté au travers du temps. Le « syndrome de Stendhal » a été décrit par l’écrivain lui-même comme un ensemble de troubles psychosomatiques générés par la contemplation d’œuvres d’art sublimes. Nan illustre ici ses images par les références lues aux mythes de Cupidon, Narcisse, Diane et d’autres.
Le visiteur sort ébloui et assommé par tant de photographies illustrant la noirceur du monde, sans trop d’espoir sinon le… désespoir que Nan Goldin a mis pour accompagner et tracer ces parcours glauques d’une époque et d’une géographie dissolues. Comme Lou Reed elle a transcendé ce désespoir pour en faire une œuvre qui fait date et qui vaut déjà pour son témoignage de ces existences solitaires et perdues. Portraitiste dans l’âme elle a dressé le miroir d’une génération occidentale dépassée par tous ses traumatismes, de la guerre du Vietnam aux paradis artificiels, de sexualités excessives aux maladies nouvelles… une génération en quête d’absolu, dévastée par ses désillusions et ses faiblesses, et qui n’a pas réussi à trouver la sérénité ni le bonheur que leurs parents ont souvent voulu leur inculquer de force.
I can scarcely move,
Or draw my breath.Let me, let me,
Klaus Nomi – The Cold Song (sur un air de Purcell)
Let me, let me,
Freeze again…
Let me, let me,
Freeze again to death!

