Sortie : 1968, Chez : Editions du Seuil.
En 2021 le prix Goncourt fut attribué à Mohamed Sarr, écrivain sénégalais de langue française, résidant en France, pour son roman « La plus secrète mémoire des hommes » qui s’inspirait de la vraie vie de Yambo Ouologuem (1940-2017), écrivain malien qui lui aussi fit des études en France et écrivit dans la langue de Molière. « Le devoir de violence », publié en 1968, est le premier roman et grand œuvre de Ouologuem qui remporta le prix Renaudot la même année.
Dans un style débridé et foisonnant il retrace des siècles de violence sur le continent africain, symbolisé par un pays fictif, le Nakem, dirigé par la dynastie des Saïfs. En suivant l’arbre généalogique de cette famille puissante on parcourt des siècles de la comédie du pouvoir sur le continent où se mêlent l’esclavage, les traites arabe comme atlantique, les guerres, la lutte contre l’administration coloniale mais aussi la compromission avec elle lorsque les intérêts des Saïfs le commandent, les ruses, les crimes, la marchandisation des humains et la perversion des âmes. L’influence religieuse sur l’action des hommes, présentée comme plutôt néfaste, n’est jamais loin. Le sexe comme aiguillon des comportements humains est abordé de manière relativement crue pour l’époque dans la littérature africaine.
Le style est mordant et ironique, toutes les communautés en prennent pour leur grade, rien n’est épargné à personne, des représentants de Dieu aux plus modestes serfs de la brousse, en passant par les administrateurs coloniaux et les roitelets locaux. C’est la narration d’un monde où la violence est instaurée en mode de fonctionnement et en instrument privilégié de la conquête. La ruse permet de largement combler l’impuissance. Le plus faible n’est pas celui qu’on croit, c’est la seule morale de cette histoire tellement actuelle. Un roman vraiment réjouissant.
Ce livre innovant de Yambo Ouologuem suscita quelques polémiques lors de sa publication : accusations de plagiat de Graham Greene et André Schwartz-Bart, mais, surtout, contestation de la vision assez peu politiquement correcte de l’Afrique dont la plupart des pays venaient d’acquérir leur indépendance. Malgré son prix Renaudot, dépité, Ouologuem est retourné au Mali à la fin des années 1970 où il se réfugiera dans le silence jusqu’à sa mort en 2017.

