Alors que la guerre d’Ukraine va bientôt célébrer son 4e anniversaire une frange d’intellectuels russes publient régulièrement des essais et réflexions qui prônent la poursuite assumée, voire l’approfondissement, de la politique actuelle basée sur un nationalisme exacerbé, une volonté de conquête territoriale et le phantasme de rétablir l’empire soviétique, politiquement et géographiquement.
L’interview donnée par Sergueï Karaganov en juin 2025 au site d’information Le Grand Continent va dans ce sens. M. Karaganov est qualifié « d’architecte de la géopolitique de Poutine » par le site. Plus factuellement il dirige un institut d’analyse en politique étrangère et de défense et participe à différents Think Tanks russes. Il est à l’origine d’une doctrine qui porte son nom et qui inspirerait le pouvoir actuel de Moscou.
On suppose que la traduction française de l’interview est correcte. Il y développe la théorie que la guerre d’Ukraine est économiquement bénéfique aux Etats-Unis qui chercheraient aussi à l’utiliser pour « écraser » la Russie et qui n’ont donc pas intérêt à y mettre fin. Il préconise donc l’option nucléaire :
La défaite totale de l’Ukraine — avec sa capitulation pure et simple qui pourrait avoir un effet domino sur l’Europe — reste notre objectif, mais elle sera extrêmement coûteuse, voire prohibitive, car elle conduirait à la mort de plusieurs milliers de nos meilleurs enfants, si elle n’était pas renforcée par un recours plus actif à la dissuasion nucléaire, ce que je préconise pour sortir de cette impasse.
Le penseur est bien obligé de reconnaître que Moscou n’arrive pas à conquérir l’Ukraine aves des moyens militaires conventionnels, pas plus qu’un élan populaire ne porte les Ukrainiens de l’ouest à une annexion par la Russie, d’où sa volonté de casser cette résistance, quoi qu’il en coûte.
L’idéologue détaille ainsi sa pensée sur la difficulté qu’il y aurait pour son pays à s’entendre avec les Etats-Unis ou avec l’Europe contre laquelle il marque encore plus d’agressivité que contre Washington :
Je suis affligé par la trajectoire qu’empruntent les pays européens et l’Union européenne.
À cause de la déchéance morale de ses élites, le projet européen est aujourd’hui dans l’impasse, après avoir atteint un certain apogée. La génération politique actuelle échoue sur tous les fronts et cherche son salut dans l’entretien d’une hostilité croissante, voire dans une préparation à la guerre contre la Russie, ce qui est proprement sidérant, une sorte de préparatif à un suicide rapide. Je pense que l’Europe collective est inévitablement amenée à se dissoudre. Il ne me semble pas qu’elle puisse tenir longtemps en tant qu’entité sans se désagréger.
…
Je rappelle que je suis un Européen russe, bien qu’eurasiatique. Mais cela ne retire rien au fait que l’Europe a été la source des principales calamités de l’humanité au cours de ces cinq derniers siècles.
Il renouvelle la position largement diffusée en Russie et dans le « Sud global » que l’Europe est la puissance hostile à la Russie, voir l’entité qui l’attaque. Il se félicite que la guerre d’Ukraine ait provoqué le départ des citoyens russes européanisés, corrompus par les valeurs occidentales, attirés par la déchéance morale des élites européenne et par « l’eurofascisme ». La Russie est ainsi purifiée de ces traîtres qui ne reviendront jamais plus à la mère patrie.
À la faveur de l’opération militaire, nous nous sommes débarrassés en un temps record d’une quantité considérable de personnes que je désigne comme de la « racaille ».
Les Etats-Unis qui souhaiteraient la poursuite de la guerre d’Ukraine par intérêt, l’Europe qui « a été le berceau des pires courants idéologiques, de guerres monstrueuses, de génocides de masse » et qui est en pleine déliquescence, l’Alliance atlantique (OTAN) qui est un cancer qui va « crever », l’arme nucléaire comme seule porte de sortie pour vaincre l’Ukraine, l’homme ne mâche pas ses mots et il n’est pas le seul.
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Il est difficile de mesurer l’audience de ces théories radicales en Russie mais il est probable qu’elles sont inspirantes au moins pour les stratèges du Kremlin qui les mettent en œuvre avec « enthousiasme » dans les frontières russe reconnues internationalement mais aussi dans les territoires occupés en Ukraine, en Moldavie ou en Géorgie. On ne sait pas bien non plus si ces idéologues pensent vraiment ce qu’ils affichent ou s’ils élaborent ce discours paranoïaque et victimaire uniquement pour justifier leur soif de conquêtes, leur besoin de vengeance par suite de l’humiliation subie lors de l’effondrement de l’Union soviétique au siècle dernier. Quel que soit l’hypothèse, la Russie est devenue un pays hostile à « l’Occident collectif », avec une forte capacité de nuisance et sans doute pour longtemps encore.
Cette guerre d’Ukraine a déjà bouleversé l’environnement géopolitique planétaire, et pas dans le sens du monde apaisé vers lequel l’Occident croyait avoir tracé une ligne droite depuis 1945. Personne ne sait bien quelle direction va prendre maintenant cette nouvelle route à l’heure où le système international, laborieusement construit depuis 80 ans, basé sur le droit et le consensus, au moins s’agissant d’un certain nombre de sujets communs (décolonisation, prévention des guerres, droits de l’homme, commerce, santé, réfugiés, culture, etc.) est en train de disparaître au profit d’un environnement sauvage et violent, où des camionneurs bas du front remplacent des diplômés de Harvard pour diriger les grandes puissances de ce monde. Les choses changent et bien malin qui peut prédire aujourd’hui si ce sera profitable ou non pour les générations futures, celles de nos enfants. Les « boomers » nés au cours des « trente glorieuses » craignent que non, mais les générations suivantes qui scrollent dans le métro des vidéos d’influenceuses à forte poitrine et faux-ongles extra-longs, résidant à Dubaï, ne sont pas forcément de cet avis. Sont-ils inquiets d’ailleurs ? Ils prennent progressivement les commandes du monde au fur et à mesure où les boomers le quittent. L’avenir dira ce qu’ils en feront.

