Sortie : 2025, Chez : Stocks.
Crédit photo d’entête : Par Mariap201 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=70462522;
Kaouther Adimi est une écrivaine, née en 1986 à Alger, vivant actuellement en France. Cédant à une mode artistique un peu « mondaine », elle passe une nuit dans un musée, l’Institut du monde arabe (IMA) en l’occurrence dans le cadre d’une exposition consacrée à la peintre algérienne Baya (1931-1998). Ce moment nocturne lui a permis de formaliser le récit « La Joie ennemie » qui tourne autour de l’Algérie au travers la vie de Baya, orpheline à 10 ans, et la sienne, deux existences à deux générations d’écart, percutées par la violence, celle de la colonisation, de la guerre de décolonisation pour la première, et celle, plus contemporaine, de la guerre religieuse qui a ensanglanté la décennie 1990 en Algérie pour l’écrivaine. Ce livre entremêle la vie de de ces deux artistes dont le talent a pu émerger malgré des circonstances tragiques.
Le père de Kaouther a signé un contrat avec l’armée algérienne pour financer des études qu’il suit en France à Grenoble, avec sa famille, de 1990 à 1994, avant de revenir en Algérie, au cœur de la « décennie noire », par sens du devoir, pour défendre son pays en pleine guerre civile provoquée par le Front islamique du salut (FIS). La famille se retrouve alors en plein chaos : les cadavres de soldats à leur arrivée à l’aéroport, un faux barrage islamique qui leur aurait réservé le pire si le statut militaire du père avait été identifié, les attentats et les assassinats qui peuplent ces années barbares et religieuses. Ses parents, aimants, tentent de préserver les enfants du pire, les remettent à la langue arabe pour qu’ils paraissent « normaux » à l’école ». Une époque où il faut se méfier de tout et de tous, même des voisins. Même surprotégés les enfants absorbent et intériorisent quand même une bonne partie de la violence de l’atmosphère.
Relativement insouciants Kaouther et ses frères ne comprennent pas tout ce qui se passe. Devenue lectrice insatiable lorsqu’elle était en France, la jeune fille n’a plus le même accès à la lecture alors elle se met à écrire ses sentiments et des histoires sur ses cahiers d’écolière. Elle somatise la terreur ambiante et est prise de violents maux de ventre qui la poursuivent encore aujourd’hui. Quand le feu de la guerre civile s’apaise un peu, elle suit des études de lettres à la faculté d’Alger avant de venir s’installer en France en continuant à voyager fréquemment vers l’Algérie où sont restés ses parents et une partie de son âme.
Alors que l’écrivaine médite durant cette nuit au musée, solitaire dans le pays qui a colonisé le sien, face aux tableaux de Baya qui, elle aussi, a connu cette guerre religieuse à la fin de sa vie, c’est tout un passé trouble qui envahit son cœur et sa mémoire. Quarante ans auparavant, grâce à l’aide d’artistes français dans l’Algérie coloniale, au soutien d’Albert Camus et à la compréhension de son juge des tutelles qui acceptât qu’elle voyage seule en France, elle, Baya, une jeune femme musulmane, peintre autodidacte, à la fin les années 1940, part exposer en France où elle rencontre Camus, Picasso, Braque… La voyant évoluer au milieu de ce petit monde artistique qui reconnaît et admire son art naïf et coloré, Camus la qualifie de « princesse au milieu des barbares ».
Sous la plume d’Adimi, Baya et elle-même symbolisent la création comme voie de survie lorsque tout s’écroule autour de soi et que les sentiments les plus bestiaux s’emparent de leur environnement : guerre, comportements moyenâgeux, colonisation, dérives étatiques dictatoriales, etc. Alors qu’elle interroge son père, bien plus tard, sur la raison de leur retour à Alger en 1994 en pleine guerre civile, il lui répond :
Je vous offre un pays. Ici, personne, jamais, ne vous dira que vous n’êtes pas chez vous. Bon sang, je t’ai offert tout un pays.
Il n’est pas sûr que cette prophétie ait été vraiment réalisée, mais on sent toujours l’auteure du récit déchirée au milieu de ces deux pays entre lesquels elle n’a pas su vraiment choisir. La lumière d’Alger continue d’inonder son cœur en la ramenant vers l’enfance et ses origines, mais la raison, et son talent, lui dictent de rester en France. Baya, elle, n’a quitté son pays que pour de courts voyages artistiques, ce qui semble renforcer l’admiration que lui porte Kaouther qui, elle, est partie. Dans les deux cas ces artistes ont du s’exiler à un moment ou un autre pour que leur art puisse émerger.

Après les ravages de la colonisation, et de la guerre qui s’ensuivit pour aboutir à l’indépendance en 1962, l’Algérie s’est donnée à un régime militarisé qui n’a pas vraiment réussi a la placer sur la voie du développement ni sur celle de la démocratie. Pire, la guerre religieuse des années 1990 a achevé de traumatiser une population dont toutes les familles ont eu à souffrir d’une façon ou d’une autre. Les artistes ont été une cible privilégiée pour le terrorisme islamique, beaucoup sont morts, d’autres se sont exilés. La famille Adimi a zigzagué entre ces contraires, un père militaire et patriote, une mère et ses enfants qui ne demandent qu’à vire apaisés. Heureusement la carrière littéraire de Kaouther a éclos plus tard, et elle est venue la réaliser en France dans un environnement sans doute plus propice à l’épanouissement culturel.
A 40 ans, Kaouther Adimi est une digne représentante de cette génération de créateurs algériens qui a côtoyé le pire mais apporte, à sa façon, sa pierre pour une tentative de réconciliation, ne serait-ce qu’en racontant avec émotion le parcours de sa famille plongée dans les évènements terribles. Car au bout de ces années de sang, des années 1960 comme des années 1990, les Etats concernés n’ont pas toujours voulu dévoiler la vérité sur ces périodes sauvages, ajoutant à la frustration de ceux qui les ont vécues. Baya comme Mme. Adimi, chacune à leur façon, parlent de leur pays et de ce qui s’y est produit avec une grande sensibilité. Elles font ainsi acte de bravoure et de vérité !

