« Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli

Ce film de Xavier Giannoli revient sur la douloureuse époque des années 1930 jusqu’à la fin de la IIe guerre mondiale, durant laquelle le journaliste et patron de presse français Jean Luchaire (1901-1946) et son ami allemand Otto Abetz (1903-1958), amateur d’art et admirateur de la littérature française, qui fut ambassadeur de l’Allemagne nazie en France durant toute la guerre, passèrent de l’idéalisme à l’ignominie, entraînant dans leur chute la fille de Jean, Corinne. Le titre de ce long métrage fait référence au recueil éponyme de poèmes de Victor-Hugo, publié en 1840, un ensemble alternant entre la beauté et la tristesse, l’amour et la mort. Une histoire somme toute banale illustrée par un scénario qui ne l’est pas.

Dans l’entre-deux guerres mondiales, Luchaire et Abetz affichent un relatif idéalisme sur l’amitié franco-allemande basé sur le « plus jamais ça », cri du cœur des survivants des massacres de la guerre de 1914-1918. Relatif seulement car Abetz est déjà proche du régime national-socialiste qui monte en Allemagne.

Et puis la guerre arrive, la France est occupée par l’armée allemande, Abetz est nommé ambassadeur à Paris où il retrouve son ami Luchaire. Les premiers mois ils semblent se préoccuper d’aider la presse et les intellectuels français à survivre dans cette atmosphère guerrière, puis assez rapidement le Français va céder au chant des sirènes de la collaboration : marché noir, fêtes somptuaires, petits services demandés à l’Allemand pour les copains et les coquins, compromissions diverses pour faire survivre son journal dont le rédacteur en chef est ouvertement antisémite. De son côté, l’Allemand qui est membre du parti nazi applique les instructions qu’il reçoit de Berlin et participe au durcissement de l’occupation, notamment en facilitant la déportation des juifs vers les camps de la mort.

Corinne est actrice et, elle aussi, se laisse dériver dans le maelstrom de la collaboration pour continuer à travailler mais aussi pour profiter de tous ces petits plaisirs plutôt rares en temps de guerre : alcool, drogues, soirées à l’ambassade d’Allemagne rue de Lille sous les bannières nazies…

Jean et Corinne sont tous deux atteints de la tuberculose, une maladie dont on mourrait beaucoup à l’époque où le vaccin n’existait pas encore. Peut-être cette perspective mortifère explique aussi pourquoi ils ont glissé si facilement dans un présent de corruption morale sans avenir ?

Les choses se terminent mal : l’Allemagne perd la guerre, Jean Luchaire est fusillé, Corinne, de plus en plus malade, est condamnée à 10 ans d’indignité nationale. Au début du film on la découvre essayer de survivre dans Paris avec la fille qu’elle eut avec un aviateur autrichien de la Luftwaffe. Otta Abetz sera jugé, condamné, amnistié avant de décéder dans un banal accident de voiture.

Seule lumière d’humanité dans cette atmosphère délétère, le réalisateur juif-ukrainien (dont la famille a été exterminée dans les camps allemands) qui avait fait débuter Corinne dans ses premiers films, et qui ayant survécu à la guerre, revient la voir à Paris après la libération, prendre de ses nouvelles et lui proposer un nouveau film à tourner en Italie, elle mourra avant que ne débute ce projet.

Ce film est perturbant. Il a d’ailleurs créé des débats, nous sommes en France où la polémique est érigée en mode de fonctionnement… Les personnages principaux ont réellement existé. Certains politiques et historiens contemporains se sont emparés du sujet pour attribuer les dérives collaborationnistes de l’époque à la droite ou à la gauche, c’est selon. Ces disputes 80 ans après les faits n’ont guère d’importance. Elles révèlent que personne n’est très à l’aise avec le fait historique des errements, parfois criminels, de la collaboration avec l’occupant, qui a été le fait de citoyens français, parfois idéologisés, souvent juste attirés par le lucre.

Le réalisateur s’est entouré d’historiens pour cadrer les personnages principaux du film, Corinne et Jean Luchaire, et Otto Abetz, tout en ajoutant quelques scènes fictionnelles qui ne changent pas la façon dont ils sont présentés : des arrivistes oubliant l’honneur et la morale au profit de leurs petits intérêts personnels. Même si leur cheminement vers la dépravation est progressif, l’aboutissement est sans appel. Evidemment, à la sortie de la séance le spectateur mal à l’aise ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce qu’il aurait fait dans une situation pareille.

Résister en temps de guerre (ou de dictature) c’est une affaire intime de courage. Bien malin celui qui peut affirmer avec certitude si, en ces circonstances, il en aurait fait suffisamment preuve pour risquer sa vie et défendre la patrie. L’histoire a montré que nombre de ceux qui ont résisté ne furent pas forcément ceux que l’on attendait, et vice-versa.

Une chose est sûre : lorsque son pays est occupé par un voisin, mieux vaut éviter d’aller parader dans des réceptions fastueuses de l’ambassade ennemie. Il n’est pas recommandé non plus de faire des affaires avec l’occupant. Dans tous les cas il faut s’attendre à devoir rendre des comptes une fois l’occupation terminée, car le plus souvent elle se termine un jour. Jean Luchaire est sans doute conscient des risques pris mais son attrait pour la corruption le rend lâche. Sa fille Corinne se laisse aller à le suivre sans trop réfléchir, par manque de personnalité, par admiration pour son père et aussi par facilité. Suiviste, elle est la plus à plaindre dans cette histoire et la tuberculose va la tuer bien plus sûrement que ses juges, ce qui bien sûr ne l’exonère de rien.

Le film de Giannoli montre la chute abyssale du père et de la fille dans la trahison de la collaboration, au cœur du mal. Dans une interview au journal Le Monde le réalisateur déclare :

Mon obsession était de ne pas faire de contresens en m’autorisant les torsions historiques qu’impose un film. Je n’avais pas le droit de faire des contrevérités historiques, et je mets au défi n’importe qui d’en relever une dans mon film. Ceux qui ont relevé ce qu’ils croient être des erreurs connaissent l’histoire de la période, de Vichy, dans le meilleur des cas, mais pas précisément celle de Jean Luchaire, de sa fille ou d’Abetz.

A travers lui [Jean Luchaire], je ne fais pas le portrait de « la » collaboration. Je n’aurais jamais eu cette prétention. Je traite un caractère individuel et singulier de collaborationniste. … Reste que nous savons que le chaos de la collaboration est complexe, et que des gens venant d’horizons différents se sont compromis.

Le Monde – 18/04/2026

L’objectif est atteint, la méthode est efficace, le film est mordant.

Lors de son procès à la fin du film, le procureur assène à Jean Luchaire, patron de presse :

Les mots des salauds arment le bras des imbéciles !

Une parfaite épitaphe pour cette période comme pour ce film intéressant. Oui, souvent lâcheté et bêtise se mêlent pour aboutir à la dévastation.

NB : Le film est très long : 3h15. De (trop) nombreuses scènes montrent les Luchaire tirer sur leurs cigarettes ou expectorer des crachats sanglants fruits de leur phtisie, provoquant ainsi l’écœurement des spectateurs. Le réalisateur aurait pu en économiser quelques-unes ce qui aurait permis de réduire la durée de la séance sans occulter le fait que Jean a transmis sa tuberculose à sa fille Corinne.