SNYDER Timothy, ‘Terres de sang – L’Europe entre Hitler et Staline’.

Sortie : 2010, Chez : Editions Gallimard.

Timothy Snyder est un historien américain né en 1969 spécialiste de l’Europe centrale et orientale, ainsi que de l’Holocauste. Dans ce livre de 700 pages il mène un rapprochement entre l’histoire et la géographie, plus exactement un territoire composé, en gros, de la Pologne (dont les frontières ont été mouvantes durant le XXe siècle), des pays Baltes, de l’Ukraine et de la Biélorussie durant la période 1930-1945. Ces régions ont affronté les effets de toutes les barbaries que l’Europe a été capable d’engendrer durant ces années terribles : purges staliniennes, déportations vers les goulags soviétiques, pogroms antisémites, plans de colonisation et d’extermination nazis, famines et expulsions de populations, affamement des prisonniers de guerre soviétiques dans les camps allemands, revanches communistes après la défaite allemande, déplacements massifs de populations dans tous les sens avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, etc. Snyder évalue le résultat de ces massacres successifs à 14 millions de morts civils hors des victimes militaires directement liées à la guerre, ni ceux victimes de l’holocauste. C’est pourquoi il a baptisé ces territoires, comme son livre : « Terres de sang ».

L’auteur évoque dans l’ordre chronologique les tueries de masse ordonnées par les pouvoirs allemand comme par soviétique, qui se sont abattues sur ces populations durant une période de temps finalement assez courte, 15 ans, de 1930 à 1945. L’histoire commence avec les purges initiées par le régime stalinien lors de la Grande Terreur contre les citoyens soviétiques, puis les Ukrainiens volontairement affamés par la politique de collectivisation de l’agriculture, puis les Polonais exécutés par les forces allemandes et soviétiques qui s’étaient partagé la Pologne entre 1939 et 1941, puis les citoyens soviétiques (majoritairement russes, polonais et biélorusse) affamés par les Allemands après la rupture du pacte germano-soviétique, puis les millions de juifs exterminés par la nazis et enfin les représailles allemandes en Biélorussie et à Varsovie. Ce total de 14 millions de citoyens tués lors de ces massacres de masse est vertigineux, à l’image des pouvoirs qui les ont commandités et exécutés au cœur de la « vieille Europe » !

Timothy Snyder détaille avec minutie les décisions politiques allemandes et soviétiques qui furent à l’origine de tout ces malheurs, sans affect mais avec rigueur. Il accompagne le lecteur dans sa découverte de l’indicible qui a germé dans les cerveaux pervers de dirigeants hystériques submergés par les effets mortifères de ces idéologies nées sur le sol du continent européen.

L’Ukraine joua à son corps défendant un rôle central dans cette histoire de sang. « Purgée, affamée, collectivisée et terrorisée », Staline a soumis cette République qui nourrissait l’Union soviétique et faisait tampon avec l’Occident. Hitler l’a vu ensuite comme son grenier pouvant nourrir la « Grande Allemagne » et les territoires qu’elle avait conquis sur son flanc est. Alors lorsque les Soviétiques ont reculé en Ukraine devant l’avancée des Allemands en 1942, les populations locales ont pu croire que l’oppresseur nazi serait moins terrible que le soviétique. Mal leur en a pris, et quand les Allemands ont à leur tour reculé devant l’armée rouge après la bataille de Stalingrad les Soviétiques se sont vengés des Ukrainiens…

Snyder relève aussi l’ironie de cette histoire sauvage de conquêtes lorsque l’Allemagne antisémite est devenue le premier pays juif d’Europe avec sa conquête des territoires à l’est (Pologne, Biélorussie, pays Baltes, Hongrie, Russie occidentale) et des nombreuses populations juives qui y résidaient. Près de 5 millions de juifs passèrent sous la coupe de l’Allemagne qui envisagea différentes possibilités de déportation de ces populations, vers Madagascar notamment, avant de décider la « solution finale » pour éliminer ceux qu’elle avait conquis. Autre effet pervers, alors que la jeunesse allemande est mobilisée par l’armée sur le front de l’Est, la bureaucratie allemande rapatrie des populations slaves pour travailler à son économie de guerre. Les soldats allemands tuent des Slaves considérés comme des « sous-hommes » afin de pouvoir importer des millions d’autres « sous-hommes » qui « faisaient en Allemagne le travail que les Allemands auraient fait, s’ils n’étaient pas occupés là-bas à tuer des « sous-hommes » ».

La Pologne fut le pays le plus martyrisé de cette période ayant souffert à plusieurs reprises des totalitarismes soviétique, puis nazi, puis de nouveau soviétique, avec l’insoutenable point d’orgue de l’insurrection de Varsovie en octobre 1944 lorsque l’Armée rouge attendit le long de la Vistule que les forces allemandes réduisent la rébellion afin d’éviter d’avoir à le faire elle-même sur la route de Berlin.

Ces évènements tragiques ont durablement marqué ces « terres de sang » et permettent de mieux comprendre des positions prises aujourd’hui par la Pologne, l’Ukraine ou la Russie dans un contexte de nouveau guerrier et conquérant. Cette politique de massacres de masse est qualifiée par l’auteur de « coproduction des Soviétiques et des nazis » illustrée par le plan « Molotov-Ribbentrop » de 1939. Ils furent le fruit d’idéologies qui ont emporté la raison et les lumières, justifié l’ignominie. L’Europe, la vieille Europe, patrie de Bach et Pascal, la Grande Russie qui a engendré Chostakovitch et Tolstoï, se sont réunies dans ces barbaries du XXe siècle et ne s’en sont jamais remises. C’est tout simplement une histoire terrifiante !

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