“Yuja Wang X David Hockney” au Lightroom de Londres (retransmit par Arte Concert)

C’est un très beau récital de la pianiste sino-américaine Yuja Wang qui est retransis par Arte Concert, issu de la rencontre de David Hockney avec cette pianiste d’exception, disponible jusqu’au 10/09/2026 (https://www.arte.tv/fr/videos/124390-000-A/yuja-wang-x-david-hockney/).

Il a été tourné au Lightroom de Londres dans le cadre d’une exposition « immersive » du peintre britannique. Ses peintures, choisies pour chaque pièce musicale, sont projetées sur les trois murs gigantesques de la salle d’exposition au milieu de laquelle trône le piano à queue noir. De courtes interviews de Yuja sont passées entre les morceaux, elle y explique notamment que le choix de la musique a été fait entre elle et Hockney et que ce dernier a même recommandé des compositeurs que ne connaissait pas la musicienne. Le choix des peintures, le plus souvent animées, a aussi été effectué par le duo puis soigneusement mis en scène par l’équipe de Lightroom afin d’être synchronisées sur le temps de chaque pièce. Le peintre était présent à ce récital enregistré en 2024.

Les deux artistes travaillent tous deux sur iPad, l’un pour produire ses paysages aux couleurs flamboyantes, la seconde pour lire ses musiques exaltantes qu’elle joue avec un brio qui n’a d’égal que le talent de son compère peintre. Cinquante ans séparent ces deux artistes unis par leur passion de décliner la beauté de la création humaine. Le résultat est fulgurant : une explosion de couleurs vives sur un déluge de notes romantiques.

Les doigts de Yuja voguent sur son clavier avec une incroyable dextérité, déclenchant la tempête comme l’apaisement, mais toujours dans la grâce. Elle accompagne la course de ses doigts sur l’ivoire de petits mouvements de tête saccadés, se mordant parfois les lèvres lorsque la partition s’enflamme (Prokofiev), comme si elle chantonnait en rythme des paroles, inaudibles des spectateurs, mais lui permettant, peut-être, un dialogue secret avec les compositeurs qu’elle interprète si magistralement.

A un moment elle rencontre un petit souci avec l’agrafe dorsale de sa robe aux reflets violets, une spectatrice se lève alors pour l’aider à la remettre

quand on est pianiste on est toujours seul, mais ici on a l’impression d’être enveloppé [par les projections] comme dans un nid douillet.

Le programme est une merveille : les « Jeux d’eau » de Maurice Ravel sont joués sur fonds verts des bois de Normandie qui se construisent avec la musique, parfois voilés d’un rideau animé de pluie ; des décors enrobent « Wasserclavier » de Luciano Berio ; l’« Etude n°6 » de Philip Glass, est jouée dans le noir, permettant de se concentrer sur cette musique minimaliste bouleversante, un sommet ; pour l’incroyable « Sonate pour piano n°7 Precipitato » de Prokoviev, une pièce nerveuse et saccadée, interprétée avec fureur, il n’y a pas de projection sur les murs mais les caméras d’Arte se concentrent sur le jeu des mains de l’artiste.

Debussy et son « Prévude n°5 : Bruyères » font redescendre la tension sur les projections des fameuses piscines et leurs feux d’artifice de bleus et de personnages mélancoliques, figés dans leur mélancolie ; s’en suit l’« Etude pour la main gauche » de Félix Blumenfeld toujours les décors piscines avec un intermède noir dans projection.

Je me sens très inspirée par ses peintures, en particulier celles des piscines [à qui elle a donné à toutes un surnom].
J’aimerais plus de couleurs dans les salles de concert où tout est sombre, pour améliorer l’ambiance de manière subliminale .

La « Sonate pour piano : fugue » de Samul Barbier est jouée sur fond de dessins naîfs aux couleurs acidulées ; l’« Elégie » de Rachmaninov est illustrée des célèbres images de canyon rouge qui sont progressivement zoomées (qui donnent le vertige à Yuja, toute menue au milieu de ces images gigantesques, qui explique devoir se concentrer sur son instrument pour ne pas chavirer) ; le choral de Bach « Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ » de Bach déroule sa mélodie mathématique sur un dessin fixe de vitrail, « serein et paisible » ; c’est la série des bouleaux normands, symbole de la vigueur du printemps, de joie et de légèreté de ces troncs troncs élancés vers le ciel bleu, à partir d’un parterre vert parsemé de fleurs bleues ; la « La Campanella » de Listz emporte le sourire épanouie de Yuja sur le refrain guilleret de la pièce ; enfin, « Danzon n°2 » d’Arturo Marquez, est illustré par des petits personnages transportant un pin’s affichant « End bossiness soon [les leçons de morale au poteau]» marquant l’agacement de David Hockney devant les interdictions permanentes dans lesquelles nous enferme la société moderne, notamment quand on voulait l’empêcher de fumer…

Ainsi se termine un récital d’exception sur le petit clin d’œil d’un artiste révolutionnaire et anticonformiste, manifestement validé par la jeune pianiste en mini-jupe et talons aiguilles.