de BEAUVOIR Simone, ‘La longue marche – essai sur la Chine’.

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Sortie : 1957, Chez : NRF – Gallimard.

En 1955, Simone de Beauvoir (1908-1986) voyage en Chine avec un groupe d’intellectuels invités par le gouvernement révolutionnaire qui a pris le pouvoir au terme de la guerre civile chinoise (1927-1949) sous la direction de Mao Zedong (Mao-Tsé-Toung à l’époque). Elle a déjà publié en 1949 l’essai « Le deuxième sexe » qui a rencontré un succès mondial et fait de son auteure la figure de proue de la libération de la femme. Elle a reçu le prix Goncourt en 1954 pour « Les Mandarins ». Sa pensée est clairement de gauche et ses sentiments plutôt favorables à la Chine maoïste révolutionnaire qu’elle découvre lors de ce voyage « organisé » de six semaines.

Elle prend soin dans un prologue d’expliquer la totale liberté qui prévalut dans ce périple « encadré » : toutes les questions pouvaient être posées aux guides, toutes les visites pouvaient être demandées et obtenues, tous dialogues pouvaient être menés où que ce soit avec qui que ce soit, modulo bien entendu la nécessité de traduction et donc de traducteurs mis à disposition par les autorités.

Simone de Beauvoir décrit et analyse successivement la ville de Pékin en 1955, les paysans, la famille, l’industrie, la culture, la lutte défensive [pour l’unification du pays et le combat contre les capitalistes contre-révolutionnaires], le [célébration du] premier octobre, les villes de Chine avant de conclure. C’est un vaste tableau d’un immense pays bouleversé par les traditions, les guerres, les empereurs, l’idéologie, bref, par l’Histoire, et dont l’étape communiste en cours observée alors par Beauvoir ne manque pas de fasciner au plus haut point nombre d’intellectuels occidentaux.

Nous sommes en 1955, six ans après la fin de la guerre civile. La Chine est millénaire mais son unité est encore chancelante. Avec l’aide de l’Union soviétique, « pays frère », Mao et les siens vont tendre à transformer cet immense territoire, rongé par des siècles d’un environnement moyenâgeux où des seigneurs guerroyaient entre eux et contre les « barbares », avec une économie très majoritairement agricole et des paysans réduits à l’état de serfs. Le colonialisme occidental y fit des ravages à partir du XIXème siècle, prospérant notamment sur le commerce de l’opium importé d’Indes avec son cortège d’addictions et de banditisme. Le colonialisme japonais ne fut guère moins dévastateur en Mandchourie…

Bref, Mao prend les commandes d’un pays à reconstruire, ce qu’il va faire en appliquant les théories marxistes, revues et sinisées. Après la révolution bolchévique c’est une nouvelle expérience révolutionnaire mise en œuvre à grande échelle sur une population qui compte déjà 600 millions de personnes. En 1955, les dramatiques initiatives du « Grand bond en avant » (1958-1960) et de la « Révolution culturelle » (1966-1976) n’ont pas encore eu lieu et Beauvoir analyse la situation sous un jour plutôt favorable. Elle base son argumentation principalement sur le fait que « c’était bien pire avant » et que le collectivisme et la dictature du parti unique mis en œuvre à marche forcée ont amélioré la situation « des masses ». Elle a évidemment une vision un peu angélique des transformations du pays :

« C’est peut-être ce qu’il y a de plus émouvant en Chine : cette fraîcheur qui par moments donne à la vie humaine le lustre d’un ciel bien lavé. »

« La longue marche » – page 415

« Certes la Chine n’est pas un paradis ; il lui faut s’enrichir et se libéraliser ; mais si on considère avec impartialité d’où elle vient, où elle va, on constate qu’elle incarne un moment particulièrement émouvant de l’histoire : celui où l’homme s’arrache à son immanence pour conquérir l’humain. »

« La longue marche » – page 484 (dernier chapitre de la conclusion)

Le plus ironique dans cette enquête est que Beauvoir cite abondamment les slogans du parti communiste expliquant que la Chine se donnait alors 50 ans pour rattraper son retard et dépasser la réussite économique du capitalisme occidental. Eh bien, on peut dire en 2020 que cet objectif a été globalement atteint mais pas par les moyens imaginés alors par les penseurs de la gauche de l’époque. La dictature du parti (communiste) unique a persisté mais l’économie a été partiellement libéralisée. Le premier résultat de cet étrange cocktail a été de rétablir la puissance mondiale chinoise en ce début de XXIème siècle, laissant les penseurs libéraux plus ou moins ébahis devant cette autoritaire efficacité.

On ne saura jamais ce que Beauvoir et Sartre penseraient aujourd’hui de cette métamorphose inattendue, malgré les millions de morts légués par le maoïsme, en Chine et ailleurs ! L’Histoire risque encore de nous réserver bien des surprises qui pourront alimenter les réflexions des successeurs de ces deux intellectuels, qui se sont beaucoup trompés malgré la vigueur de leur pensée.