La marche des forbans vers l’inconnu

Le déclenchement de la guerre américano-israélienne de février 2026 contre l’Iran est politiquement comparable à l’invasion russe de l’Ukraine lancée en février 2022. Les deux sont le fait de régimes qui ont décidé que le concept de « droit international » ne s’appliquait plus à elles car bridant leur ambitions historiques et civilisatrices. Etats-Unis et Russie ont lancé leurs forces armées contre leurs ennemis en pensant qu’elles n’en feraient qu’une bouchée et que les régimes politiques gouvernant l’Ukraine comme l’Iran tomberaient comme des fruits mûrs en quelques semaines de combat.

L’ex-empire soviétique pensait que les citoyens ukrainiens accueilleraient les soldats de l’armée rouge comme des libérateurs venant les sortir des griffes du régime de « nazis drogués » qui les gouverne. Le nouvel empire américain s’attendait à ce que la population iranienne descende dans la rue pour achever le travail de déstabilisation déjà bien entamé par des campagnes de bombardement intenses. Dans les deux cas, jusqu’ici, la réalité ne s’est pas déroulée comme les plans le prévoyaient. Après plus de quatre années de guerre l’Ukraine se défend toujours avec vaillance et l’armée russe n’a que peu progressé au-delà de la province du Donbass depuis trois ans. En Iran, malgré les rodomontades du gouvernement américain et ses communiqués de victoire, le régime tient bon, les dirigeants assassinés ont été remplacés, l’armée religieuse continue à lancer missiles et drones à tout-va, bloque partiellement le détroit d’Ormuz créant ainsi une crise économique mondiale et, surtout, attaque les pays arabes du Golfe persique ruinant sans doute pour longtemps leur réputation de havre de paix particulièrement attractif pour les touristes blingblings du monde entier, les narco-trafiquants et le recyclage de capitaux de toutes origines.

Ce chaos guerrier aux forts relents post-coloniaux risque de laisser des traces durables dans la géopolitique mondiale, sans parler de la crise économique qui sourd sur la planète entière. Les pays agresseurs n’arrivent pas pour le moment à mettre fin aux guerres qu’ils ont initiées. Ils présentent l’un et l’autre des revendications pour le moment inacceptables par les pays agressés. Comme ceux-ci continuent de résister militairement contre vents et marées, ou, à tout le moins, d’être en mesure de déployer une capacité de nuisance certaine, ils ne sont pas acculés à signer leurs redditions comme le furent l’Allemagne ou le Japon en 1945. Alors ils continuent à faire valoir leurs « arguments » et leur volonté de survivre à coups de missiles ou de canons, et surtout à force de beaucoup d’ingéniosité, comme inspirés par le désespoir.

Evidement tout est relatif : vu de « l’Occident collectif » on préfèrerait que l’Ukraine s’en sorte et que l’Iran tombe. Ce serait une espèce de vengeance pour toutes les attaques subies en provenance de l’ex-empire soviétique depuis la révolution bolchevique de 1917, et d’Iran depuis la chute du Shah, plutôt prooccidental, en 1979. Mais du côté du « Sud global » c’est exactement la position inverse et on ne serait pas mécontent que les Etats-Unis avalent leur chapeau comme revanche contre « l’impérialisme occidental », dont ils furent les leaders depuis la fin de IIe guerre mondiale, comme gage d’un certain rééquilibrage géopolitique du monde du XXIe siècle.

Les grandes puissances émergentes, voire déjà significativement émergées, comme la Chine et l’Inde penchent nettement en faveur de ce rééquilibrage et le font savoir. Le plus édifiant dans cette affaire est que les deux forbans qui gouvernent aux destinées de la Russie et des Etats-Unis semblent creuser leurs propres tombes. Les années à venir diront si l’occident continuera vers ce déclin déjà maintes fois annoncé depuis cinquante ans, ou si un ultime sursaut lui permettra de repousser cette échéance.

Quoi qu’il en soit il est peu probable que tout revienne comme avant, un « avant » où le système international avait été bâti, par et pour l’URSS et les Etats-Unis, sur les ruines de l’Europe de 1945. Les deux guerres en cours, dont on ignore encore quand et comment elles se termineront, semblent avoir déjà sérieusement entamé le crédit de la Russie et des Etats-Unis. L’avenir à court terme dira si, en plus, elles ont affaibli ces deux Etats hégémoniques au profit des nouvelles puissance mondiales dominées par l’Inde et la Chine, plutôt avec brio, et où le concept de démocratie est relayé aux oubliettes.