La Russie annexe des territoires ukrainiens

Le Kremlin a organisé ces jours derniers des référendums dans les quatre régions ukrainiennes frontalières, déjà partiellement occupées par l’armée de Moscou, pour proposer le rattachement de celles-ci à la Fédération de Russie. Ces régions sont pour l’instant objet de combats plutôt violents entre les belligérants russes et ukrainiens. Elles sont habitées par des Ukrainiens pro-russes et des Ukrainiens antirusses qui, dans leur grande majorité ont fui ces régions et n’ont pas voté. Le résultat a donc été un oui franc et massif en faveur du rattachement à la Russie. Aussitôt dit aussitôt fait, et aujourd’hui les textes « légaux » ont été signés en Russie pour étendre le territoire de la Fédération à ces quatre régions. Il reste à les faire approuver par le parlement dans les jours à venir, ce qui ne devrait pas poser de difficultés. Venus à Moscou, les quatre gouverneurs Ukrainiens pro-russes qui ont demandé cette annexion se réjouissent de la voir se réaliser.

Bien entendu tout ce processus est parfaitement contraire au droit international malgré un vague vernis de juridisme avec référendums et textes de lois. Mais les pays autoritaires n’utilisent ce concept de « droit international » que lorsqu’il est à leur avantage et se font un malin plaisir d’en trahir l’esprit tout en respectant la lettre. A cet égard l’annexion d’une partie d’un territoire étranger par la Russie finalisée aujourd’hui est un modèle du genre.

L’une des difficultés de ce conflit, quoi que l’on en dise, réside dans le fait qu’une partie des citoyens ukrainiens résidant dans ces régions est prorusse, soutient le rattachement de leurs régions à la Russie et la transformation de leur nationalité ukrainienne en nationalité russe. Nous sommes en présence d’une espèce de guerre civile avec interventions étrangères soutenant chacune leur camp. Les accords de Minsk (deux protocoles successifs signés en 2014 puis en 2015) n’ont jamais été appliqués par des signataires qui n’en n’avaient pas vraiment la volonté. Outre un cessez-le-feu, ils prévoyaient, notamment, un statut d’autonomie pour deux des régions ukrainiennes sécessionistes, celles de Donetsk et de Louhansk avec une décentralisation des pouvoirs. Ces accords proposaient une solution moyenne qui prenait en compte la mixité des habitants de ces zones : russe et ukrainienne, même si les territoires eux-mêmes étaient reconnus comme ukrainiens par le droit international. De tels accords ne pouvaient fonctionner que si les parties y adhéraient. Ce ne fut pas le cas et la guerre a été lancée par la Russie. La où il aurait fallu de l’intelligence et de la diplomatie, on a privilégié l’obstination et la brutalité. Le résultat se constate aujourd’hui dans les tranchées et un regain de nationalisme propice aux dérives de tous ordres.

Fondamentalement cette annexion ne change pas grand-chose sur le terrain où une armée ukrainienne motivée (et armée par l’Occident) s’affronte à une armée russe à l’efficacité plus modeste que prévue. En revanche cette décision éloigne un peu plus la possibilité d’une paix négociée et accroit donc les risques d’une d’extension de la guerre en cours. L’Allemagne nazie avait annexé la région tchécoslovaque des Sudètes en 1939 pour « libérer les Allemands des Sudètes de l’oppression tchécoslovaque » ; il a fallu une guerre mondiale et 60 millions de morts avant que la région annexée ne soit restituée à la Tchécoslovaquie.

La Russie continue à nuire avec l’Occident, elle le fait avec efficacité et délectation, mais les combats continuent et l’escalade s’aggrave.

La Russie mobilise pour reconstituer son armée en guerre contre l’Ukraine

Confrontée à de sérieux déboires militaires et à quelques milliers de morts en son sein, l’armée russe semble reculer dans son invasion de l’Ukraine. Pour reconstituer ses forces, le président russe a annoncé une mobilisation « partielle » de ses citoyens, limitée à ceux ayant des compétences militaires, bref, la réserve. Le chiffre de 300 000 nouveaux soldats est avancé mais cette mobilisation déclenche des vagues d’émigration de citoyens russes mobilisables qui s’enfuient pour se mettre à l’abri dans d’autres pays. Cela rappelle les flux de jeunes américains qui, dans les années 1970, fuyaient leur mobilisation, notamment au Canada voisin, pour éviter d’aller guerroyer au Vietnam.

Evidemment, cette mobilisation n’est pas excessivement populaire ni auprès des populations urbaines favorisées de Moscou et Saint-Pétersbourg qui ont les moyens de s’exiler pour fuir la conscription, ni auprès de populations des Républiques dites « périphériques » qui contribuent à constituer la « chair à canon » beaucoup plus que proportionnellement à leur nombre, comme les afro-américains et les latinos allaient plus faire la guerre du Vietnam sous la bannière étoilée que les WASP des universités de la côte Est.

Il n’en reste pas moins que la mobilisation, même partielle, est une étape de plus vers une guerre généralisée et ce n’est pas un bon signe.

Khieu Sampan, le dernier acte

Le tribunal spécial chargé de juger les Khmers rouges a confirmé en appel la condamnation de Khieu Sampan à une deuxième peine de prison à perpétuité, cette fois-ci pour génocide et crimes contre l’humanité (meurtres, mise en esclavage, mariages forcés, viols). La première condamnation reposait sur des crimes contre l’humanité commis lors de l’évacuation forcée de Phnom Penh. Agé aujourd’hui de 91 ans, il est probablement le dernier survivant de la caste maoïste qui a conduit le génocide au Cambodge de 1976 à 1979 qui a assassiné près de deux millions de citoyens.

Formé dans les universités françaises à la fin des années 1950, il était chez de l’Etat cambodgien durant les années « Khmers rouges ». Compagnon de route du Parti communiste français et des militants anticolonialistes, notamment Jacques Vergès qui le défendra lors de son premier procès au Cambodge, il a mis en pratique lorsqu’il était au pouvoir les concepts économiques qu’il avait soutenu dans sa thèse parisienne. Le résultat fut l’extermination de 20% de la population cambodgienne.

Lire aussi : Les Khmers rouges au tribunal de l’Histoire

La France, ancienne puissance coloniale du Cambodge, gérant ses propres contradictions dans cette histoire morbide, s’est impliquée dans le déroulement des procès. Son ambassade au Cambodge a publié un communiqué :

Condamnation de l’ancien dirigeant khmer rouge Khieu Samphân (22 septembre 2022)

Déclaration de la porte-parole du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères

La Chambre de la Cour suprême des Chambres extraordinaires au sein des Tribunaux cambodgiens a confirmé ce jour, en appel, la condamnation de l’ancien dirigeant khmer rouge Khieu Samphân à la réclusion criminelle à perpétuité pour génocide, crimes contre l’humanité et violations graves aux conventions de Genève.

La France salue cette décision. Elle soutient les Chambres extraordinaires depuis leur établissement en 2006. Les travaux de ces Chambres ont contribué à la consolidation de la paix et de l’État de droit au Cambodge, dans la continuité du processus ouvert par les accords de paix signés à Paris en 1991.

La décision prononcée ce jour, qui marque l’achèvement des travaux judiciaires des Chambres, constitue une étape majeure. À travers la préservation et la valorisation des archives des Chambres, les autorités cambodgiennes pourront favoriser la transmission de la mémoire du génocide à toutes les générations du peuple cambodgien. La France se tient prête à soutenir ces objectifs et rappelle son engagement déterminé en faveur de la justice et de la réconciliation.

Réunion du Groupe des amis des Chambres extraordinaires au sein des Tribunaux cambodgiens

La France, co-présidente avec le Japon du Groupe des amis des Chambres extraordinaires (CETC), a organisé le 21 septembre 2022 une réunion du Groupe en présence de M. Stephen D. Mathias, Sous-Secrétaire Général des Nations Unies aux Affaires Juridiques, de représentants de l’administration des CETC et du Gouvernement royal du Cambodge. Ils ont échangé sur les dernières activités du Tribunal khmer rouge, la situation budgétaire et la transition vers les fonctions résiduelles des CETC.

La réunion s’est tenue à la veille du prononcé de l’arrêt en appel dans l’affaire 002/02 contre Khieu Samphân, la dernière affaire pendante devant la Chambre de la Cour suprême des CETC. Le Groupe des Amis des CETC, pleinement engagé dans la lutte pour la justice et contre l’impunité, a rappelé son soutien et les efforts considérables déployés par de nombreuses parties prenantes depuis le début des activités des CETC en 2006. Il espère que l’importance et l’héritage des CETC seront transmis à la prochaine génération.

Dernière modification : 23/09/2022

https://kh.ambafrance.org/Condamnation-de-l-ancien-dirigeant-khmer-rouge-Khieu-Samphan-22-septembre-2022

Lire aussi : BIZOT François, ‘Le portail’.

Lire aussi : BIZOT François, ‘Le silence du bourreau’.

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Décès de Mikhaïl Gorbatchev

L’ancien et dernier président de l’Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022) est mort le 30 août dernier à Moscou. Alors que la Russie successeur de l’Union soviétique (URSS) est empêtrée au milieu d’une guerre contre l’Ukraine ce décès est passé plutôt inaperçu dans l’actualité brûlante de ce pays asiatique. Le pouvoir du Kremlin et la frange nationaliste russe qui le soutient considèrent le défunt comme le fossoyeur de l’URSS et de la puissance de Moscou.

En réalité la dislocation de l’URSS a plutôt été provoquée par le russe Boris Eltsine en 1991 qui déclara la souveraineté de la Russie, s’opposa au putsch des généraux russes conservateurs qui voulaient déposer Gorbatchev et interdit les activités du Parti communiste d’Union soviétique sur le territoire de la Fédération de Russie dont il a fait hisser le drapeau sur les bulbes du Kremlin pour remplacer le drapeau rouge orné de la faucille et du marteau chers à Lénine.

Qu’importe que ce soit l’un ou l’autre, l’URSS était à bout de souffle et aucun dirigeant sans doute n’aurait pu la maintenir en vie. L’effondrement était économique, politique et idéologique. L’idéal de la « dictature du prolétariat » avait sombré depuis longtemps dans l’esprit des soviétiques comme de leurs soutiens à l’étranger, l’évidence de la dictature totale exercée par le Parti était apparue à tous. Bref, la fin était proche.

On apprit par la suite que Gorbatchev avait vainement tenté d’obtenir une aide économique et financière des pays occidentaux pour essayer de sauver l’URSS du désastre. Le mur de Berlin était tombé, les pays d’Europe de l’Est, ex-satellites soviétiques se carapataient vers l’Ouest. Sa seule décision majeure fut de ne pas faire sortir l’Armée rouge de ses casernes pour tenter de maintenir l’URSS contre ses propres membres qui voulaient la détruire. L’aide occidentale fut refusée et n’aurait sans doute pas beaucoup changé le destin de ce conglomérat fictif de républiques soviétiques. Mis à part quelques nostalgiques, dont le Parti communiste soviétique, personne n’a vraiment semblé s’attrister à l’époque de cette fin peu glorieuse de l’URSS, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur.

Hélas, la Fédération de Russie fut ensuite livrée à la voracité d’oligarques qui en ont pillé les biens publics vendus à l’encan dans un processus de privatisation sauvage. L’ouverture démocratique fut bien vite refermée après l’ère Eltsine, le pays fut transformé en émirat pétrolier, négligeant son développement économique. L’Etat russe retourna progressivement à ses sirènes dictatoriales sous la botte d’une clique de dirigeants issus de ses services de sécurité qui réécrivent l’Histoire et s’éloignent de l’Occident.

Gorbatchev était le coupable tout désigné pour assumer la responsabilité de ces échecs. Le président Poutine fut désigné comme le seul sauveur capable de redonner à la Russie son lustre d’antan. Il n’est pas vraiment sûr qu’il emploie actuellement la bonne manière pour y parvenir !

La retraite de Russie ?

Alors que la guerre se poursuit entre la Russie et l’Ukraine, les forces de Kiev ont lancé une contre-offensive depuis quelques jours qui semble rencontrer un franc succès devant des forces russes à la dérive à tel point qu’une reconquête des territoires ukrainiens occupés semble maintenant concevable. Même les médias officiels et quelques dirigeants russes conviennent de l’échec de leurs troupes, évoquant à demi-mots des erreurs stratégiques de leur gouvernement. Il convient sans doute de ne pas se réjouir trop vite tant la Russie a des ressources et la volonté de nuire à l’Ukraine et à l’Occident mais elle ne s’avance pas depuis six mois que dure cette guerre vers une franche et nette victoire.

Evidemment, sans trop triompher publiquement, tout le monde se réjouit à l’Ouest de voir l’ours russe trébucher dans son invasion de l’Ukraine. Tout le monde se rassure en Occident de constater que l’armée russe supposée invincible et de haute technologie trébuche sur les rives du Dniepr. Tout le monde ne peut que constater que les armes occidentales fournies en masse à l’Ukraine sont plus dommageables que celles d’en face.

Localement le Kremlin est toujours soutenu par un fan-club d’ultranationalistes comme l’ancien président Medvedev très disert sur Telegram :

L’avenir est incertain, le président russe commençant à être mis en cause intérieurement va sans doute devoir réagir pour sauver son poste, voire sa tête. Sans doute l’invasion de l’Ukraine a été le pas de trop de la Russie après ses invasions « réussies » de la Transnistrie (1992), la Géorgie (2008), de la Syrie (2013), du Donbass et la Crimée (2014), sans doute la Russie a eu les yeux plus gros que le ventre en s’attaquant à son « frère » ukrainien.

La Russie n’a pas dit son dernier mot dans cette volonté de puissance et de nuisance qui l’anime depuis des siècles. On reste confondu de constater comment la décision d’un clan de quelques individus enfermés derrière les murs du Kremlin, étouffés par leurs égos, peut à ce point bouleverser durablement la situation du monde, dans son économie et sa géopolitique. Cela rappelle aussi a contrario, pour ceux qui en doutent, l’un des mérites des démocraties dont les institutions rendent improbables de telles folles et mortifères décisions.

A suivre…

La Russie et ses nouveaux amis

Biche / Charlie Hebdo (27/04/2022)

La Russie organise en ce moment un Forum économique oriental (Eastern Economic Forum) à Vladivostok dans l’extrême orient russe. Le président russe y accueille certains de ses partenaires comme le Myanmar (ex-Birmanie), l’Arménie, la Mongolie, la Chine, l’Inde, la Malaisie ou le Vietnam.

Le président Poutine a fait un discours d’accueil et est bien sûr revenu sur les effets de la guerre encours dont il fait porter la responsabilité à l’Occident :

I am referring to the Western sanctions frenzy and the open and aggressive attempts to force the Western mode of behaviour on other countries, to extinguish their sovereignty and to bend them to its will. In fact, there is nothing unusual in that: this policy has been pursued by the “collective West” for decades.

What I am saying is, many European countries today continue to act as colonisers, exactly as they have been doing in previous decades and centuries. Developing countries have simply been cheated yet again and continue to be cheated.

Russia is coping well with the economic, financial and technological aggression of the West. I am talking about a real aggression; there is no other word for it. Russia’s currency and financial market has stabilised, inflation is going down, as I have already mentioned, and the unemployment rate is at an all-time historical low of less than 4 percent. The assessments and forecasts of our economic performance, including by businesspeople, are more optimistic now than in early spring.

It is important for Russia that the economy of the Russian Far East grows together with Asia Pacific economies, that this region provide modern living conditions, boost people’s incomes and well-being, and that it create high-quality jobs and cost-effective production facilities.

Etc, etc, etc.

http://en.kremlin.ru/events/president/news/69299

M. Poutine décline ensuite longuement les réussites économiques de l’Asie, dont celles de la Russie, les difficultés que l’Occident est en train de s’infliger en soumettant la Russie à des sanctions et les avantages mutuels dont la Russie et l’Asie vont bénéficier en coopérant désormais ensemble. L’avenir dira si les nouveaux amis de Moscou investissent suffisamment pour remplacer les anciens que sont les occidentaux qui ont cessé tout investissement en Russie et même poussé nombre de leurs entreprises à y désinvestir en fermant leurs filiales locales.

La semaine prochaine une rencontre entre les présidents Russe et Chinois aura lieu dans le cadre d’un sommet de l’Organisation de coopération de Shangaï à Samarcande en Ouzbékistan. Moscou se détourne de l’Europe pour se tourner vers l’Est. C’est une page qui se tourne et sans doute pour longtemps. Personne ne sait bien aujourd’hui si ces nouvelles alliances seront bénéfiques. Elles auront au moins le mérite de la clarté : les démocraties libérales basées sur le droit d’un côté, les régimes autoritaires fondés sur un parti ou un dictateur de l’autre. Les dernières illusions d’un monde réconcilié et mondialisé post-guerre froide sont en train de tomber.

Désarmement industriel

Alice / Charlie Hebdo (06/07/2022)

La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine depuis le 24 février dernier divise le monde entre l’Occident qui se place plutôt du côté de l’Ukraine et le reste du monde qui soutient la Russie, même si c’est parfois du bout des lèvres. Le soutien occidental se traduit par des ventes d’armement importantes à Kiev (dont il est d’ailleurs probable qu’elles ne seront jamais payées par l’acheteur mais financées par les impôts des contribuables des pays vendeurs). Ces transferts d’équipements militaires semblent être efficaces sur le terrain où l’armée ukrainienne a bloqué le rouleau compresseur russe mais seraient en train d’atteindre leurs limites par… insuffisance de stocks !

Le citoyen néophyte constate que les armées occidentales semblent être à peu près équipées pour une guerre de « haute intensité » (une guerre totale en français dans le texte) de deux ou trois mois mais guère plus. L’armée russe disposerait toujours de stocks d’armes et de munitions datant de la période soviétique, certes moins sophistiquées que les armements occidentaux mais plus disponibles.

Les processus de production d’armes ont probablement été relancés en Occident et les budgets d’argent public nécessaires débloqués. Il est désormais plus que probable que la Russie va rester un ennemi de l’Occident pour des générations, sinon pour toujours, quelle que soit l’issue de sa guerre d’invasion en cours. Il va falloir réarmer, les industriels du secteur doivent déjà se frotter les mains, et les Français ne sont pas les moins bien placés. Simplement il va bien falloir arbitrer entre les dépenses publiques. Un pays comme la France ne pourra pas tout se payer : des jeux olympiques (par exemple) et refaire ses stocks d’armes. Il va falloir arbitrer dans les dépenses et la France n’est vraiment pas compétente dans ce jeu, le montant de ses dettes publiques est d’ailleurs là pour l’attester.

Espérons que les ogres russes ou leurs amis asiatiques ne vont pas attaquer l’Occident avant que celui-ci n’ait remis ses stocks au niveau nécessaire pour affronter ce nouveau péril !

On n’y comprend plus rien

Juin / Charlie Hebdo (02/09/2022)

On ne comprend plus grand-chose à l’imbroglio sur la centrale nucléaire ukrainienne de Zaporijjia. Depuis le déclenchement de la guerre de la Russie contre l’Ukraine, cette installation (la plus grande d’Europe) qui comporte six réacteurs électriques est occupée par l’armée Russe. Il semble que les techniciens qui la font fonctionner sont ukrainiens mais que des ingénieurs russes ont également été installés sur place. L’opérateur nucléaire ukrainien Energoatom continue à diffuser des communiqués sur le (mauvais) fonctionnement de la centrale qui serait sous contrôle russe… Bref, on ne sait plus bien qui a les commandes, ce qui n’est pas particulièrement rassurant s’agissant d’une centrale nucléaire.

Située au milieu d’une zone de combat, elle est l’objet de bombardements dont Kiev et Moscou se renvoient la paternité. On a du mal à comprendre qui tire sur qui compte tenu du fait qu’il y a des personnels (plusieurs milliers) à la fois russes et ukrainiens sur le site, et que tout accident nucléaire provoqué par cette guerre touchera en tout premier la Russie et l’Ukraine, modulo le sens du vent ! C’est juste de la géographie.

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) vient d’y envoyer une mission d’inspection conduite par son directeur général. Seule la télévision russe a été autorisée à médiatiser l’évènement. La délégation a été guidée par un responsable russe, et encadrée par des soldats, russes également. On voit sur les images des camions militaires russes, des bouts de missiles plantés dans des toits en béton, des trous dans les murs. Le chef de mission a pudiquement déclaré que « l’intégrité de la centrale avait été violée à plusieurs reprises ».

Des réacteurs sont branchés ou débranché du réseau électrique au hasard des bombardements dont on ignore exactement la provenance. L’alimentation électrique des réacteurs est importante car c’est elle qui, en premier niveau, assure le refroidissement du cœur des réacteurs sans laquelle ceux-ci risquent de fusionner (comme ce fut le cas à Three Mile Island [Etats-Unis en 1979], Tchernobyl [Union soviétique en 1986] et Fukushima [Japon en 2011]) et de rejeter des nuages radioactifs dans l’atmosphère.

Further underlining the fragile nuclear safety and security situation, there had been continued shelling of the site from 29 August up to the day before the Director General and his team arrived at the ZNPP. There was damage to the facility’s solid radioactive waste storage, the ventilation pipe of special building 1, and the ZNPP training building.

https://www.iaea.org/newscenter/pressreleases/update-97-iaea-director-general-statement-on-situation-in-ukraine

Voilà qui est encore moins rassurant…

Le combat idéologique de la Russie

Les réalités du champ de bataille de la guerre entre la Russie et l’Ukraine sont ce qu’elles sont et ne semblent pas aussi brillantes que ce à quoi s’attendait l’armée russe en franchissant la frontière pour « libérer » ses « frères » ukrainiens.

En revanche, sur le terrain du « softpower », la Russie démontre toujours témérité et efficacité. Depuis le début de la guerre, une dizaine d’oligarques (ceux qui se sont approprié l’outil industriel soviétique lors des privatisations de l’ère Eltsine) sont morts dans des conditions mystérieuses, parfois violentes et accompagnés de membres de leurs familles, parfois même en dehors de Russie. Des officiers supérieurs des services de sécurité auraient aussi disparu suite à leurs performances jugées insuffisantes au cours de cette guerre, sans parler des généraux russes tués eux sur le champ de bataille, en principe, par les forces ukrainiennes.

La disparition des oligarques semble relever plus de la restructuration de l’économie que de la guerre en Ukraine, mais l’occasion fait le larron et le pouvoir russe n’a pas laissé passer la situation de chaos provoquée par la guerre en cours pour régler ses propres comptes. L’assassinat récent de la fille d’un idéologue nationaliste dans l’explosion de son véhicule près de Moscou semble aussi relever de cette logique. Elle-même journaliste engagée dans la promotion des idées de son père, la victime aurait décidé au dernier moment de prendre la voiture paternelle, il n’est donc pas exclu que ce fût le père qui était visé et non sa fille.

Pus pernicieuse et potentiellement inextricable est la politique de russification et de déportation des populations appliquée dans les territoires ukrainiens « libérés » par l’armée russe. Aussitôt installée une administration prorusse dans ces zones, le rouble remplace la monnaie ukrainienne, idem avec les réseaux de téléphonie mobile et les chaînes de télévision. Les programmes et les manuels scolaires sont réécrits par la Russie et il est question que des référendums soient organisés de façon express pour rendre définitif le rattachement de ces territoires à la Russie, sur le modèle appliqué avec la Crimée en 2014.

La Russie a par ailleurs accueilli quelques millions de citoyens évacués des zones de guerre, y compris des enfants isolés. Ceux-ci sont présentés comme des « réfugiés » par Moscou mais qualifiés de « déportés » par Kiev. Evidemment, personne ne leur a demandé où ils souhaitaient se rendre. Pas sûr qu’ils aient choisi la Sibérie si on leur avait proposé la Pologne, mais la Russie présente ce flux d’Ukrainiens vers son territoire comme une opération humanitaire, même si cela rappelle furieusement les mouvements massifs de population pratiqués en Union soviétique pour une raison ou pour une autre.

Tout ceci va être difficile à défaire dans l’hypothèse où cette guerre se terminerait un jour. Moscou le sait bien et ne se gêne pas pour avancer ses pions et marquer « son territoire ». Après tout, en 1945, l’Occident avait bien dû entériner les territoires conquis par l’Armée rouge au jour du cessez-le-feu, et avait même dû en restituer quelques-uns à Staline dans le cadre de la reddition allemande. Il est vrai qu’à l’époque l’Union soviétique faisait partie des vainqueurs de la IIème guerre mondiale, mais il n’est pas encore écrit qu’elle soit vaincue dans son conflit contre l’Ukraine !

Malgré tout, le rideau de fer s’était ouvert cinquante ans plus tard et nombre des « pays frères » de l’Union soviétique en avaient profité pour renier aussitôt la protection ex-soviétique et rejoindre l’Occident. C’est d’ailleurs l’une des origines de la guerre en cours : comment empêcher les dernières républiques soviétiques qui n’ont pas déjà pactisé avec l’Occident de le faire ? L’ours russe utilise ses méthodes habituelles qui ne sont pas empreintes de beaucoup de subtilité et n’ont jamais produit de succès durable !

Gazprom n’aime plus la France

Le producteur de gaz russe aurait informé le distributeur français Engie de la coupure du robinet à compter de jeudi comme communiqué sur le réseau dit « social » Telegram :

Le motif affiché serait une dette française impayée. Il doit s’agir plutôt du refus de payer le gaz en rouble comme exigé par le russe depuis la guerre en Ukraine. Qu’importe, le Kremlin joue avec ses clients occidentaux sur le thème « je te tiens, tu me tiens par la barbichette, rira bien qui rira le dernier ». On ne sait pas encore qui dépend le plus de qui et qui rira le dernier. L’hiver qui approche devrait bientôt permettre de statuer sur cette question un peu existentielle.

La hausse des cours du gaz semble compenser la baisse des volumes mais il va bien arriver un jour ou si le robinet est coupé pour tout le monde il n’y aura plus de recettes. On entend dire que les flux de gaz et de pétrole qui ne sont plus vendus par Moscou à l’Ouest le serait désormais vers l’Est, mais on dit aussi que ces nouveaux acheteurs en profitent pour obtenir de sérieux rabais…

Une inquiétude certaine commence à diffuser en Europe sur la perspective de devoir baisser le chauffage en cas de pénurie, voire pire. Nous n’étions plus très habitués à ça. Après la moutarde, le gaz pourrait lui aussi être en rupture de stock à l’arrivée des frimas. On ne sait pas si la Russie peut encore gagner sa guerre contre l’Ukraine mais elle a en tout cas réussi à très sérieusement tournebouler l’Occident son ennemi en désorganisant le marché mondial de l’énergie, en mettant sa croissance économique en péril et en menaçant le confort de ses habitants. Quelle que soit l’issue du conflit, Moscou aura déjà atteint cet objectif ce que même l’Union Soviétique au plus fort de la guerre froide n’avait pas réussi.

Pendant ce temps, l’ancien président russe Medvedef, et ex-premier ministre du président Poutine, inonde les réseaux dits « sociaux » de messages narquois et infantiles, se moquant de la faiblesse occidentale et prévoyant l’effondrement de l’ennemi ukrainien. La traduction automatique du russe est un peu hasardeuse mais suffit à appréhender le ton du message :

On est loin de la Russie de Tolstoï…

La Turquie n’est pas contente

Lors d’une de ses déclarations faites en Algérie à l’occasion de sa visite « officielle et d’amitié » le président français a évoqué le fait que :

« Beaucoup de réseaux qui sont poussés en sous-main qui par la Turquie qui par la Russie et qui par la Chine, ont un ennemi la France. Et ils ont un agenda d’influence, néo-colonial et impérialiste. Il y a un ennemi simple c’est la France, ça met tout le monde d’accord »

Cet état de fait a déclenché l’ire de la Turquie qui n’aime pas qu’on lui rappelle son passé impérial qui était finalement assez proche du statut d’une puissance colonial. A son apogée au XVIIIème siècle l’empire ottoman, qui a duré six siècles, occupait toute la bande côtière du sud de la Méditerranée, de l’Egypte à l’Algérie, le Moyen-Orient (Palestine, Syrie, Irak, Iran) et une partie de l’Europe (Grèce, Bulgarie, pays balkaniques). L’échec du siège de Vienne l’empêcha d’aller plus loin en Europe. La philosophie de l’occupation ottomane était un peu différente du concept colonial français en Algérie, basé sur une colonisation de peuplement, mais la réalité était bien l’occupation de terres étrangères pour accroître le territoire de l’empire de la Sublime Porte.

Comme tous les empires, l’empire ottoman s’est délité, d’autant plus rapidement qu’il avait pris parti pour l’Allemagne lors de la 1ère guerre mondiale. Il a donc été démantelé. Comme tous les anciens empires gouvernés désormais par des régimes autoritaires et nationalistes, la Turquie d’aujourd’hui est nostalgique de son passé glorieux et cherche à rétablir son influence d’antan.

Le porte-parole du ministère turc des affaires étrangères a publié hier le communiqué suivant :

Il est extrêmement regrettable que le président français, Emmanuel Macron, ait fait des déclarations visant la Türkiye, ainsi que d’autres pays, lors de sa visite en Algérie.

Il est inacceptable que le président français Macron, ayant du mal à affronter son passé colonial en Afrique, notamment en Algérie, tente de s’en débarrasser en lançant des accusations contre d’autres pays, dont la Türkiye.

La Türkiye, qui prône l’amitié plutôt que l’hostilité, et qui figure parmi les partenaires stratégiques de l’Union africaine, développe jour après jour ses relations avec l’Algérie et d’autres pays du continent africain. Ces relations, fondées sur la confiance mutuelle et le principe du gagnant-gagnant, progressent dans le respect de la volonté des pays eux-mêmes.

Si la France est d’avis qu’il y a des réactions contre elle sur le continent africain, elle devrait chercher la source de ces réactions dans son propre passé colonial et dans ses efforts pour poursuivre encore ces pratiques à travers les méthodes différentes, et elle devrait essayer de les réparer. Le fait de prétendre que ces réactions sont causées par les activités des pays tiers, plutôt que d’affronter et de résoudre les problèmes liés à son propre passé, c’est non seulement un déni des faits sociologiques et de l’histoire, mais reflète également la mentalité déformée de certains hommes politiques.

Nous espérons que la France atteindra le plus rapidement possible la maturité nécessaire pour faire face à son propre passé colonial sans accuser d’autres pays, y compris le nôtre.

QR-23, 27 août 2022, Déclaration du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, l’ambassadeur Tanju Bilgiç, en réponse à une question concernant les déclarations du président français, Emmanuel Macron, visant notre pays

C’est un communiqué plutôt malin vu d’Ankara, assez facile à rédiger et qui a dû provoquer une grande satisfaction chez tous les dirigeants turcs. La presse des pays africains s’est empressée de largement diffuser des extraits de ce communiqué qui a certainement aussi enthousiasmé toutes les populations africaines. La France a tout contre elle dans cette affaire et va devoir boire le calice jusqu’à la lie comme prix à payer pour acheter du gaz à son ancien « département d’Algérie » !

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La guerre en Ukraine : un échec collectif

Foltz/Charlie Hebdo (02/03/2022)

Alors que la guerre entre la Russie et l’Ukraine continue à faire rage et qu’aucune solution de cessez-le-feu ne semble poindre à l’horizon tant la détermination des belligérants est aussi forte que leur incapacité apparente à écraser l’autre pour obtenir sa reddition sans négociation, on mesure un peu mieux le cheminement qui a mené à ce désastre, qui semble un peu plus complexe que la présentation simpliste qui en est généralement faite d’un méchant, la Russie, attaquant le gentil, l’Ukraine.

On s’aperçoit aujourd’hui que les Etats-Unis d’Amérique et le Royaume-Uni ont été très impliqués depuis 2014 (année de l’annexion de la Crimée par la Russie) dans le réarmement et la formation des forces de sécurité ukrainiennes, ce qui explique d’ailleurs en partie la capacité de résistance plutôt inattendue de l’armée de Kiev face à l’invasion russe. Cette occidentalisation à marche forcée de l’Ukraine ajoutée aux mirages d’entrée dans l’OTAN et d’adhésion à l’Union européenne (UE) de ce pays frontalier, ancien membre de l’ex-Union soviétique ne pouvaient que troubler la Fédération de Russie alors en pleine nostalgie de sa puissance déchue.

On relève aussi que le « Protocole de Minsk » signés en 2014 sous les auspices de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), suivi des « Accords de Minsk II », n’a jamais été vraiment mis en œuvre par les parties. Ces accords prévoyaient notamment l’octroi d’un statut d’autonomie aux régions du Donbass et le retrait des forces militaires de ces zones.

La Russie n’étant pas un pays réputé pour la subtilité de ses interventions, sa phobie de l’encerclement par les forces occidentales s’est muée en déclenchement d’une guerre stupide qui se déroule beaucoup moins bien pour elle qu’anticipé. C’est d’ailleurs la seule « bonne nouvelle » de ce conflit, l’ours russe est toujours très agressif mais finalement peut-être pas aussi fort que ses rugissements veulent le laisser croire.

La géographie étant ce qu’elle est, il est probable que l’Ukraine restera voisine de la Russie pour longtemps. La politique étant ce qu’elle est, on voit mal la Russie évoluer à court terme vers un régime démocratique respectant le droit international et le bien des peuples. Il va donc falloir continuer à cohabiter entre voisins acariâtres, même une fois cette guerre terminée, et même si le Kremlin change ses dirigeants un jour ou l’autre. Cela crée des risques et des obligations qu’il faut bien prendre en compte pour une solution pacifique durable.

On peut continuer à vitupérer contre les agresseurs russes mais, mêmes vaincus ce qui est encore loin d’être le cas, ils seront toujours là et resteront peu sensibles aux sirènes de l’occidentalisation et de la démocratisation avant des générations et des générations. Ils seront toujours adeptes de réactions qui paraissent primaires mais qu’ils ne sauront s’empêcher de manifester, sans parler de la nostalgie d’un retour à une puissance passée.

Il faut bien tenir compte de cette situation, de ces différences d’appréciation qui peuvent se transformer en tirs de missile… Hélas pour elle, l’Ukraine est voisine de la Russie, ce qui ne lui laisse pas toute la liberté qu’elle souhaite pour définir son destin. Elle doit composer avec la force nuisible de ce voisin. C’est l’inégalité de la géographie. La France a dû cohabiter avec une Allemagne frontalière et agressive qui a déclenché trois guerres contre la France entre 1870 et 1939, dont deux sont devenues mondiales et ont déclenché une barbarie encore jamais vue sur la planète. Après des millions de morts, ces deux pays sont maintenant amis.

C’est frustrant pour une partie de la population ukrainienne urbanisée qui se verrait bien adopter le mode de vie de Paris ou Berlin le plus rapidement possible, ça l’est sans doute un peu moins pour d’autres parties de sa population dans les régions frontalières avec la Russie. Car ce sont bien des Ukrainiens qui revendiquent le rattachement à la Russie de leurs Républiques « indépendantes » et ce sont bien des Ukrainiens séparatistes qui entretiennent la rébellion contre Kiev depuis 2014. La Russie trouve aussi des Ukrainiens qui gèrent les zones contrôlées par l’armée russe, L’Ukraine n’a pas seulement à gérer à l’agression extérieure de la Russie dont elle est victime, mais elle a aussi à affronter une rébellion interne d’une partie de sa population. L’indépendance unilatérale des « Républiques de Donetsk et de Lougansk » n’a pas été prononcée uniquement par les Russes, mais bien par des Ukrainiens séparatistes. Lorsque la guerre se terminera, il faudra aussi prendre en compte cette volonté séparatiste d’une partie de la population ukrainienne. Il faudra d’ailleurs sans doute considérer cette volonté dès les discussions de sortie du conflit.

Si dans le cadre d’une autonomie bien gérée un processus référendaire sur le modèle de celui offert par la France à la Nouvelle-Calédonie (qui a duré des décennies) était mis en place il pourrait aboutir à une indépendance de ces régions du Donbass ou leur rattachement à la Russie d’une façon démocratique qui serait alors reconnue par la communauté internationale.

Lorsque le statut de cette guerre passera du chaud au froid, ce dernier risquant de durer encore quelques siècles, il faudra trouver un compromis avec le voisin russe (et son allié biélorusse) pour que chacun reste à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues. Même si la Russie était défaite, elle serait toujours là et toujours aussi nuisible et haineuse pour tout ce qui se trouve sur son flanc ouest. Les pistes envisagées par le président ukrainien au début du conflit d’une neutralité, à définir, de son pays et d’un étalement sur plusieurs décennies des négociations sur la Crimée reviendront sur la table un jour ou l’autre. Elles méritent d’être considérées, le retour sur des accords de Minsk remodelés aussi.

Ce sera long et douloureux, exigera des talents politiques et diplomatiques, non identifiés à ce stade, mais on peut penser que ce serait plus raisonnable et donc durable. Bref, faire parler l’intelligence plutôt que les canons !

Afghanistan : les Talibans déroulent leur programme religieux

On a appris récemment la résidence à Kaboul du chef égyptien de l’organisation religieuse terroriste Al Qaida lorsque celui-ci a été tué par un drone américain début août, neutralisation qui a été revendiquée par le président américain. Il semble que le dirigeant islamiste ait été atteint par un tir de missile non explosif, pour éviter les dommages collatéraux, alors qu’il était sur son balcon. Il s’agit vraiment d’une opération « chirurgicale » au sens littéral du terme qui a sans doute nécessité des appuis au sol, collaborateurs locaux ou soldats américains ?

Après avoir hébergé Ben Laden qui a fomenté les attentats de World trade center de New-York en 2001, l’Afghanistan avait donc renoué ses liens avec l’organisation terroriste en contradiction des accords de Doha signés en 2020 avec les Etats-Unis sur l’évacuation des troupes étrangères du pays et qui prévoyaient que l’Afghanistan renonce à abriter le terrorisme sur son territoire :

The Islamic Emirate of Afghanistan which is not recognized by the United States as a state and is known as the Taliban will not allow any of its members, other individuals or groups, including al-Qa’ida, to use the soil of Afghanistan to threaten the security of the United States and its allies.

The Islamic Emirate of Afghanistan which is not recognized by the United States as a state and is known as the Taliban will send a clear message that those who pose a threat to the security of the United States and its allies have no place in Afghanistan, and will instruct members of the Islamic Emirate of Afghanistan which is not recognized by the United States as a state and is known as the Taliban not to cooperate with groups or individuals threatening the security of the United States and its allies.

Agreement for Bringing Peace to Afghanistan (between the Islamic Emirate of Afghanistan which is not recognized by the United States as a state and is known as the Taliban and the United States of America)

Dans le même temps et depuis la fin de l’évacuation des forces étrangères de Kaboul en août 2021 les autorités afghanes ont pris des mesures visant à remettre les femmes sous tutelle (retrait des écoles des filles de plus de 12 ans, imposition de la burqa grillagée pour les femmes dans la rue, limitation de déplacement des femmes seules), à instaurer une police religieuse chargée de faire respecter la « morale », promotion de la vertu et prévention du vice, bref, à rétablir la loi religieuse en Afghanistan.

Qui pouvait douter que le pouvoir taliban suivrait une telle pente après son retour aux commandes ? Seuls les naïfs ont cru que l’Afghanistan reviendrait sur la voie de l’occidentalisation. Les masques tombent et il n’en est rien. Les accords de Doha n’ont permis que l’évacuation des troupes étrangères du pays sans que les Talibans n’attaquent les soldats en train de se retirer. Rien de plus.

Le pays revient maintenant à ses croyances et ses convictions sans doute partagées par la majorité de sa population. Bien sûr, une petite frange de ses habitants qui ont humé le fumet de la liberté et de l’égalité hommes-femmes lorsque le pays était occupé par des forces occidentales, va devoir en rabattre sur ses ambitions et s’aligner sur la majorité qui n’est sans doute pas mécontente du pouvoir taliban. C’est jugé comme regrettable vu d’Europe, mais sans doute bénéfique vu du monde musulman oriental ! Pour le moment ce dernier a gagné la bataille.

Le Liban oublié

Le Liban fait de nouveau parler de lui après l’explosion dramatique qui s’est déroulée sur le port de Beyrouth en août 2020 qui avait fait plus de 200 morts, des milliers de blessés et provoqué la dévastation de la ville. Cet évènement avait aussi accéléré l’effondrement économique et financier du pays déjà bien engagé avant l’explosion. Aujourd’hui ce sont deux immenses silos à grains situés sur le port qui avaient été endommagés en 2020 et qui sont en train de s’effondrer.

C’est l’occasion de revenir sur l’échec quasi-total des tentatives françaises pour essayer de favoriser la réforme du pays malgré les déplacements très (trop) médiatiques du président Macron sur place qui a perdu là une bonne occasion de se taire et de rester discret. On se souvient qu’on l’avait vu déambuler sur le port en bras de chemises expliquer à la population que la France allait favoriser la rénovation politique du pays et l’aide directe à la population, sans passer par les intermédiaires habituels corrompus qui détournent plus qu’ils ne distribuent.

Deux ans plus tard il ne s’est pas passé grand-chose sinon les habituels blocages internes, politiques et confessionnels, empêchant l’enquête d’avancer. L’Etat est quasiment paralysé, l’inflation fait des ravages, la devise locale dévisse, la pauvreté de la population progresse, la corruption endémique est toujours là, la classe politique se protège, bref, le Liban continue sa route vers l’abîme.

Seule bonne nouvelle : les justices occidentales commencent à bouger légèrement au sujet des « biens mal acquis » de dirigeants libanais sur leurs territoires. En France on découvre avec effarement la fortune accumulée par l’inamovible chef de la banque centrale du Liban, Riad Salamé, et qui se chiffre en centaines de millions d’euros. Des saisies d’ampleur ont été réalisées sur des biens supposés appartenir à la famille Salamé et à certains de ses proches. Le garçon est pour le moment toujours en place à la tête de la banque centrale, expliquant que sa fortune est le fait d’investissements avisés…

Les tentatives de compromis entre les forces politiques et religieuses du pays échouent les unes après les autres. L’Iran agit comme en terrain conquis à travers la milice religieuse Hezbollah, Israël continue à surveiller le Liban comme le lait sur le feu et des millions de réfugiés syriens sont toujours sur place. Carlos Ghosn, franco-libano-brésilien, ex-pédégé de Renault-Nissan, fuyant la justice japonaise, est réfugié à Beyrouth mais même s’il est très riche, ses dépenses locales ne vont que faiblement participer au redressement de la balance des paiements libanaise. Pas plus que son comparse Ziad Takieddine, franco-libanais, fuyant la justice française dans l’affaire des financements des campagnes de Nicolas Sarkozy, qui s’affiche comme ruiné…

La « feuille de route » proposée par M. Macron en 2020 contenant un certain nombre de réformes n’a quasiment pas connu un début de commencement. Les objurgations lancées par le président à l’encontre de la classe politique libanaise lors de ses deux visites sur place en 2020 n’ont guère fait remuer les branches du cèdre libanais dont les racines sont profondément entremêlées avec les mauvaises habitudes de corruption, d’arrangements mafieux et de tentatives de compromis religieux.

Lire aussi : Le Liban a-t-il vraiment besoin d’un Macron en goguette ?

M. Macron se fait plus discret sur le sujet du Liban depuis un an. Il faut dire qu’il a perdu une bonne occasion de se taire en 2020. Bien sûr la France se devait d’essayer d’aider le Liban devant la nouvelle catastrophe endurée par ce pays, mais il aurait été plus approprié de le faire dans la discrétion. Entamer des procédures judiciaires, enfin, contre les biens mal acquis libanais en Europe, identifier les canaux civils par lequel faire transiter une aide humanitaire bienvenue plutôt que via un Etat défaillant, conditionner discrètement le sauvetage financier du Liban à des réformes politiques, mettre en branle la puissance européenne plutôt que le cavalier seul franchouillard… tout valait mieux pour aider ce pays méditerranéen plutôt que de venir agiter un petit drapeau bleu-blanc-rouge sur le port de Beyrouth en critiquant vertement la classe politique libanaise devant les médias.

N’importe quel connaisseur du monde arabe, et ils pullulent au Quai d’Orsay, aurait pu expliquer au président français que les grands effets de manche ne sont pas efficaces dans la région et qu’il vaut mieux agir avec froideur, détermination et discrétion si l’on veut atteindre ses objectifs, particulièrement lorsqu’ils viennent de l’ancienne puissance mandataire (coloniale). Mais une nouvelle fois on a privilégié esbroufe et publicité au détriment du fond et de l’efficacité.

Chine et Russie : les nouveaux bons amis

On se souvient que le président russe avait visité son homologue chinois à l’occasion des jeux olympiques organisés à Pékin en février dernier, deux semaines à peine avant le déclenchement de la guerre de la Russie contre l’Ukraine. La Russie ayant été exclue des compétitions internationales par suite du système de dopage institutionalisé ayant été mis à jour quelques temps auparavant, les athlètes russes présents se présentaient sous les couleurs olympiques, les drapeaux russes étant bannis des enceintes de ces jeux. Le président russe en a donc profité pour papoter de deux ou trois choses avec son hôte. Le résultat fut un communiqué commun, daté du 04/02/2022, de sept pages sur la nouvelle ère dans les relations internationales et du « développement durable mondial » qui a été alors diffusé et dont la relecture est particulièrement intéressante à l’aune de « l’opération militaire spéciale » engagée quelques jours plus tard par la Russie contre l’Ukraine.

On y lit comment ces deux puissances contestent la prééminence occidentale « représentant la minorité à l’échelle internationale », et particulièrement celle des Etats-Unis d’Amérique, tout en confirmant leur adhésion à l’ordre multilatéral mis en place après la seconde guerre mondiale.

Le chapitre I est consacré à la démocratie, « une valeur humaine universelle » mais les impétrants s’accordent sur le fait qu’il n’existe pas de modèle unique et que chaque pays doit suivre sa propre voie pour aboutir à la démocratie et au respect des droits de l’homme en fonction de « ses propres caractéristiques nationales, son histoire, sa culture… »

Dans un deuxième chapitre les deux dirigeants abordent les sujets de la coopération économique, scientifique, climatique dans des conditions « ouvertes, égales, équitables et non discriminatoires » en mentionnant les institutions multilatérales préexistantes (ONU, OMC…) mais aussi les organisations plus récentes centrées sur l’Asie qui sont évidemment plus dominées par les pays de la région, au premier rang desquels la Chine, que par l’Occident.

Le troisième chapitre est le plus intéressant car concernant la vision de la sécurité mondiale sur laquelle se rejoignent Chine et Russie :

Les parties réaffirment leur ferme soutien mutuel à la protection de leurs intérêts fondamentaux, de la souveraineté de l’État et de l’intégrité territoriale, et s’opposent à l’ingérence de forces extérieures dans leurs affaires intérieures.

Cette introduction ne manque pas d’ironie venant de Moscou qui se préparait à envahir l’Ukraine quelques jours plus tard mais marque une nouvelle fois la vision politique russe que l’Ukraine relève de ses propres « affaires intérieures ». Ce sentiment est donc également partagé par Pékin qui a grosso-mode le même sentiment vis-à-vis de Taïwan.

L’Alliance de l’Atlantique nord est explicitement citée comme « recourant à des pratiques de concurrence déloyale, en intensifiant les rivalités géopolitiques, en alimentant l’antagonisme et la confrontation, et en sapant gravement l’ordre de sécurité international et la stabilité stratégique mondiale ». Puis les différents accords multilatéraux (désarmements, nucléaires, biologiques…) sont passés en revue pour vanter leur utilité si ce n’était le rôle néfaste des Etats-Unis sur leur efficacité.

Le dernier et quatrième chapitre trace la voie de la fructueuse collaboration sino-russe à renforcer à l’avenir au profit de la planète entière, au besoin en réinterprétant l’Histoire :

Les parties ont l’intention de défendre fermement les résultats de la Seconde Guerre mondiale et l’ordre mondial existant d’après-guerre, de défendre l’autorité des Nations Unies et la justice dans les relations internationales, de résister aux tentatives de nier, de déformer et de falsifier l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Afin d’éviter que la tragédie de la guerre mondiale ne se reproduise, les parties condamneront fermement les actions visant à nier la responsabilité des atrocités commises par les agresseurs nazis, les envahisseurs militaristes et leurs complices, saliront et terniront l’honneur des pays victorieux.

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Ce long communiqué marque la conscience revenue à ces deux pays de leur puissance économique et militaire (pour la Chine) ou d’une forte capacité de nuisance (pour la Russie) afin de se pousser du col pour revenir au sommet du pouvoir sur le monde après près de 70 ans de domination occidentale. C’est de bonne guerre, si l’on ose dire, mais l’Occident n’a sans doute pas dit son dernier mot. En revanche, il confirme leur ferme intention de refuser le chemin vers la démocratie tel que proposé dans l’architecture de la planète post-1945.

Malgré quelques rodomontades pro-démocratiques de circonstance en introduction du texte, Moscou et Pékin posent leur ferme volonté de maintenir les méthodes autoritaires de gouvernance de leurs peuples telles que pratiquées actuellement. Et les peuples seront probablement les juges de paix dans cette histoire. S’ils continuent à se satisfaire de cette gouvernance comme cela semble être le cas aujourd’hui, il n’y a guère de raison d’imaginer une évolution à court ou moyen terme et cette « nouvelle ère des relations internationales » restera conflictuelle du type de la « guerre froide », que les plus optimistes ont cru terminée après la fin de l’Union soviétique, mais en plus intense compte tenu du rééquilibrage des puissances en faveur des pays autoritaires. C’est l’hypothèse la plus probable pour les années à venir. Le gagnant n’est pas désigné d’avance, un dérapage militaire n’est pas exclu !

La Turquie fait plier la Finlande et la Suède

Jamais à l’abri d’une ambiguïté, la Turquie, membre de l’OTAN, s’est opposée à la candidature de la Suède et de la Finlande pour entrer dans cette alliance militaire occidentale. Ces deux pays nordiques, traditionnellement « neutres » depuis des décennies, ont pris peur devant les ambitions impériales de leur voisin russe qui s’expriment actuellement par l’invasion de l’Ukraine. En réalité, la neutralité de ces deux pays semblait plutôt formelle tant ils étaient clairement du côté du monde occidental, y compris militairement.

La guerre d’invasion de l’Ukraine par l’armée russe déclenchée le 24 février va accélérer l’officialisation du rapprochement de la Suède et la Finlande avec l’OTAN susceptible de mieux les défendre en cas d’invasion de la Russie, comme ils ont déjà eu à en souffrir dans le passé. Seul obstacle, comme souvent : Ankara, au motif que ces pays accueillent des opposants kurdes. La Turquie a donc marqué sa mauvaise humeur afin d’obtenir un accord des deux pays candidats sur l’extradition de réfugiés turcs d’origine turcs qualifiés de « terroristes » par le pouvoir turc.

La Finlande et la Suède ont donc signé cet accord avec Ankara tout en précisant que leurs lois respectives seront respectées. Soit, il est probable qu’à l’avenir les réfugiés turcs d’origine kurdes iront chercher refuge ailleurs qu’en Finlande ou en Suède. C’était le prix à payer pour leur adhésion à l’OTAN qui est maintenant acquise.

Une nouvelle fois la Turquie marque sa différence et utilise sa forte capacité de nuisance pour forcer ses partenaires. On se demande comment ce pays asiatique a pu être intégré dans une alliance militaire de pays « atlantique », mais c’était au temps de la guerre froide et à une époque où la Turquie semblait plus attirée par l’Occident que par le monde soviétique, il fallait la confirmer dans ce choix. Les choses ont bien changé, la Turquie a envahi et occupe Chypre, un pays membre de l’Union européenne, islamise son fonctionnement interne, utilise ses nombreuses diasporas en Europe pour faire jouer un softpower contre les Etats, saisit toutes les occasions pour nuire à l’Occident, insulter ses dirigeants, menacer certains pays et systématiquement contester ses politiques. Les plus optimistes pensent qu’il vaut mieux avoir la Turquie dans l’OTAN où elle serait moins nuisible, qu’à l’extérieur où elle tomberait dans les bras de la Chine ou la Russie. L’histoire dira si l’optimisme à l’égard de la coopération avec la Turquie qui oblige l’Occident à avaler nombre de couleuvres aura été une attitude réaliste.

Lire aussi : La Turquie s’oppose, comme souvent
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Publié le
Catégorisé comme Turquie

Le Kremlin toujours malin

Alice / Charlie Hebdo (29/05/2019)

Avec pas mal de perversité et une plutôt bonne efficacité le Kremlin mène sa guerre contre l’Ukraine, non seulement sur le terrain mais en utilisant le soft power à sa main, en troublant le jeu occidental.

Alors que l’Occident se demandait s’il fallait utiliser « l’arme du gaz » pour ralentir ou stopper ses achats d’hydrocarbures à Moscou, c’est en fait la Russie qui prend la décision de fermer progressivement le robinet vers l’Europe, l’augmentation considérable des prix compensant largement l’éventuelle baisse des volumes. Le Kremlin observe avec un sourire en coin l’affolement des gouvernements occidentaux devant l’inflation sur les produits énergétiques, désorganisant la stabilité sociale dans ces pays.

La décision de la Russie d’exiger le paiement des ventes de pétrole et de gaz russes dans leur devise locale, le rouble, et non plus en euros ou en dollars, est techniquement très avisée et a permis le maintien de la valeur du rouble, de façon un peu superficielle certes mais qui offre à Moscou l’occasion de triompher. La gouverneure de la banque centrale russe semble avoir été de bons conseils et la politique monétaire de crise mise en place très rapidement après le début du conflit a permis d’éviter une crise financière pour ce pays par ailleurs peu endetté et à la balance des paiements largement excédentaire, guerre ou pas guerre.

La Russie explique que les difficultés sur le marché des céréales sont liées aux sanctions occidentales ce que nombre de pays émergents sont tout à fait disposés à croire. Des popes orthodoxes russes bénissent les avions et les missiles avant qu’ils ne fassent feu sur l’Ukraine. Des images de militaires tchétchènes barbus expliquant en territoire occupé que si M. Poutine le leur demande ils iront jusqu’à Berlin, ponctuant leurs sorties tonitruantes de cris de gloire à Allah. Quant à la télévision officielle russe, ses analyses auraient fait pâlir d’envie la Pravda de l’époque soviétique. Cerise sur le gâteau, différents dirigeants russes font valoir d’autres revendications territoriales, notamment sur l’Alaska américain, des villes dans les pays baltes, etc.

Dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie, le Rouble est mis en place pour remplacer la devise ukrainienne, les réseaux de téléphonie mobile russes remplacent leurs homologues ukrainiens, la nationalité russe est octroyée sans vergogne aux citoyens restés sur place dont une partie semble plutôt russophile, la piste du référendum est envisagée pour russifier définitivement ces territoires. Une stratégie similaire avait été mise en place en 2014 lors de l’annexion de la Crimée. A défaut de victoire militaire majeure sur le terrain, la Russie utilise tous les moyens à sa disposition pour rendre définitive les conquêtes déjà réalisées

Quelle que soit l’issue de la guerre, on voit mal aujourd’hui comment on pourrait revenir en arrière sur cet état de fait à moins que l’Occident ne rentre en guerre totale contre la Russie, hypothèse peu probable. Nous rentrons dans un nouveau genre de guerre froide dont ne connaît pas encore bien les conditions. Ce qui semble très probable est que la fâcherie avec la Russie va durer longtemps et que l’un des enjeux sera la lutte entre les régimes démocratiques et les régimes autoritaires. C’était déjà un peu le cas lors de la première guerre froide contre l’Union soviétique de la seconde moitié du XXème siècle, mais à l’époque la puissance économique se trouvait sans conteste du côté des démocraties ce qui n’est plus vraiment le cas aujourd’hui où elle est désormais partagée. Le vainqueur de ce nouveau combat n’est pas désigné d’avance.

On assiste également à l’effondrement d’une des thèses défendues par l’Occident qui voulait que le développement économique, la mondialisation du commerce, poussent les pays de la planète à s’entendre et à s’unir. Cela n’a pas été le cas en ce début de XXIème siècle où la puissance économique acquise par des pays comme la Chine ou la Russie a été utilisée pour remettre en cause l’ordre établi au profit de l’Occident après la deuxième guerre mondiale. Le monde rentre dans l’inconnu et bouleverse ses fondamentaux, en commençant par le réarmement des démocraties pour rattraper le retard pris à l’égard du monde autoritaire. L’heure des révisions déchirantes a sonné, dans l’incertitude !

Le Kremlin malin

Foltz/Charlie Hebdo (02/03/2022)

Alors que la guerre russe contre l’Ukraine est appelée à durer plus que prévu lorsqu’elle a été déclenchée le 28/02/2022, les conséquences économiques du conflit sont planétaires et avaient elles-aussi été largement sous-estimées par les commentateurs. On s’aperçoit notamment que la Russie et l’Ukraine sont parmi les plus gros exportateurs de céréales. Les sanctions économiques occidentales prises contre la Russie excluent les produits agricoles mais, néanmoins, leurs effets collatéraux pénalisent les flux commerciaux de ces produits. L’Ukraine quant à elle exporte la grande majorité de ses céréales destinées aux pays tiers à partir de la mer Noire qui est sous blocus de la marine russe et en partie minée par les deux belligérants.

L’armée russe détruit consciencieusement les infrastructures ukrainiennes pour pénaliser le transport des grains et même des dépôts où est stockée une partie de la récolte ukrainienne de l’an passé. On ignore ce que sera la récolte de cette année compte tenu des conditions actuelles. Et même si celle-ci pouvait être récoltée, on ne saurait pas où la stocker puisque les entrepôts sont soit pleins, soit détruits.

De ce fait, les cours des céréales explosent. A court terme, les pays importateurs s’émeuvent et les pays exportateurs se réjouissent ; à plus long terme l’inquiétude est grande que cette situation ne déclenche des famines et des troubles politiques dans nombre de pays en développement. L’Afrique est l’un des continents qui dépend le plus de ces importations en provenance de Russie et d’Ukraine, le président de l’Union africaine s’est donc déplacé à Moscou pour y rencontrer le président Poutine qui lui a affirmé que la Russie ferait tout pour assurer les exportations fluides vers l’Afrique si… l’Occident levait une partie des sanctions prises contre ce pays, le message subliminal étant que c’est l’Occident qui est responsable des troubles actuels sur le marché des céréales, en aucun cas la Russie qui a déclenché cette « opération militaire spéciale pour préserver les intérêts populations russophiles de l’Ukraine victimes d’un génocide »… Ce retournement de responsabilités au profit du pays envahisseur ne manque pas de sel

Les dirigeants russes mentent comme ils respirent, c’est de bonne guerre, si l’on ose dire, et ce n’est pas nouveau. Les contre-vérités sont assénées sans vergogne dans un pays où la presse est muselée, donc plus c’est gros plus cela passe d’autant plus que la moitié de la planète est toute prête à entendre ce discours antioccidental.

L’Occident n’est pas en reste non plus en termes de propagande même si exercée avec un peu plus de subtilité. Les services secrets de plateaux télévisés annoncent sans relâche que le président russe est en phase finale d’un cancer ou que des coups d’Etat ont été fomentés contre lui. A ce jour, il est toujours au Kremlin, ne semble pas vraiment handicapé par la maladie et continue à diriger d’une main de fer une guerre dévastatrice en Ukraine où des villes entières sont détruites.

Si les exportations et la production de céréales continuent à être freinées depuis les deux pays en conflit et que la famine rode dans les pays pauvres cela va être un jeu du « je te tiens par la barbichette » entre la Russie et l’Occident sur qui lâchera le premier. Compte tenu du peu de cas que fait Moscou des peuples tiers et du sentiment de culpabilité qui ronge l’Europe occidentale, si elle y est acculée il est probable que celle-ci n’opte pour un allègement des sanctions plutôt que de voir la famine se développer au Sud.

Dans tous les cas, la meilleure façon d’avancer est de mettre un terme à cette guerre dévastatrice sur la base d’une négociation et d’un traité qui devra forcément entériner des concessions des deux parties. La seule alternative serait que l’Ukraine écrase la Russie jusqu’à obtenir une reddition sans condition, ou vice-versa. Cette hypothèse nécessiterait une guerre mondiale et, probablement, l’apocalypse nucléaire. Elle n’est donc pas souhaitable, même si l’Ukraine doit céder quelques régions à la Russie qui les aura conquises par la force.

Une guerre dévastatrice

Félix/Charlie Hebdo (26/01/2022)

Après plus de trois mois de la guerre initiée par la Russie contre l’Ukraine la réalité de ce conflit apparaît comme celle d’une guerre d’un autre siècle. Les reportages montrent des villes dévastées rappelant les images de Dresde ou de Berlin en 1945. La guerre éclair de frappes chirurgicales s’est transformée en une guerre d’artillerie et de tranchées où l’assaillant noie l’Ukraine sous un tapis de bombes pour casser les infrastructures et briser le moral des Ukrainiens. Rien ne leur est épargné, des écoles, des gares, des hôpitaux ont été bombardés ; des crimes ont été commis dans les villes occupées (viols, exécution de civils, mises en scène de prisonniers…). Les troupes ukrainiennes sont également accusées d’avoir commis certaines exactions, bien qu’en nombre plus réduit.

Bref, le voile est tombé, sur le mythe d’une guerre éclair qui aurait provoqué l’effondrement rapide de l’Ukraine. Les prévisionnistes de tous bords qui ont déjà été surpris de voir la Russie franchir le Rubicon le 24 février en lançant ses troupes à l’assaut de l’Ukraine, sont encore plus ébahis de constater la résilience de la Russie face aux sanctions occidentales et sa capacité à détruire son « pays-frère » sans vergogne et sans remords, sûre de son bon droit impérial, avec pour objectif de le mettre au pas.

Les conséquences économiques sont déjà sensibles dans le reste de la planète, les impacts politiques à terme risquent d’être significatifs pour des générations en opposant L’Est et l’Ouest. Le pire n’est pas exclu, conflit nucléaire ou crise économique mondiale mortifère. Pour l’instant c’est l’Ukraine qui en fait surtout les frais. La décision russe du Kremlin ce 24 février va rester dans l’histoire comme génératrice d’un cataclysme qui va faire pour encore longtemps un sujet d’études pour les politistes et les écoles de sciences politiques.

La Turquie s’oppose, comme souvent

La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine génère quelques états d’âme pour la Turquie, membre de l’alliance militaire de l’Atlantique Ouest (OTAN) qui a pris fait et cause pour Kiev dans ce conflit. Inquiets des poussées impérialistes de Moscou, la Finlande et la Suède, pays européens traditionnellement neutres viennent de présenter officiellement leur candidature pour devenir membre de l’OTAN et bénéficier ainsi de la protection de cette alliance si la Russie venait à les menacer. L’unanimité des pays déjà membres est requise pour toute nouvelle adhésion et, bien entendu, la Turquie fait entendre sa voix discordante. Il reproche à ces deux pays d’accueillir des opposants turcs sur leurs territoires, notamment kurdes, ce qui est vrai

La chartre de l’OTAN prévoit les conditions d’accession à l’alliance mais également les modalités de sortie d’un pays-membres, cela pourrait intéresser la Turquie :

Article 13

Après que le Traité aura été en vigueur pendant vingt ans, toute partie pourra mettre fin au Traité en ce qui la concerne un an après avoir avisé de sa dénonciation le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique, qui informera les gouvernements des autres parties du dépôt de chaque instrument de dénonciation.

https://www.nato.int/cps/fr/natolive/official_texts_17120.htm

Cependant il n’est pas prévu de modalités d’expulsion d’un pays. Pour le moment Ankara bloque l’adhésion de la Suède et la Finlande à l’OTAN et risque de faire monter les enchères. Rappelons par ailleurs que la Turquie continue d’occuper illégalement une partie d’un Etat-membre de l’Union européenne : Chypre.

Au-delà, il n’est pas sûr que l’entrée dans l’Alliance atlantique de ces deux pays, jusqu’ici neutres, dont l’un frontalier de la Russie, soit une bonne affaire, pour eux comme pour nous. Evidemment, ils ont peur alors ils se croient plus en sécurité en intégrant l’OTAN, ce qui est peut-être vrai. Souhaitons juste ne jamais à avoir à vérifier ce sentiment. L’extension de l’Alliance si elle se réalise ne va pas manquer de renforcer le sentiment d’encerclement de la Russie par l’Occident et donc ses éventuelles réactions guerrières. La Finlande et la Suède font partie du cercle de nos vrais amis, peut-être aurait-il été possible de leur octroyer les garanties de sécurité qu’ils demandent sans les faire adhérer à l’Alliance ?

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