Le risque de l’hubris

Alors que l’armée russe rencontre une franche résistance de l’armée ukrainienne dans sa tentative de mettre au pas ce « pays frère », voire affronte quelques défaites majeures comme l’abandon de son objectif de conquérir Kiev ou la destruction de son navire amiral « Moskva », l’Ukraine et ses soutiens occidentaux commencent à afficher des comportements un peu trop optimistes quand on voit la réalité militaire sur le terrain et la situation politique prévalant dans ces deux pays.

La guerre est sans doute loin d’être terminée et l’égo des dirigeants, voire le nationalisme exacerbé des deux populations, rendent pour le moment improbables toute négociation pour mettre fin à cette guerre et, dans le même temps, font que les deux parties refusent toute concession possible.

La raison devrait pousser les belligérants à tout faire pour négocier et convenir d’un cessez-le-feu dans les meilleurs délais, mais elle est pour l’instant hors de portée des parties qui préfèrent laisser parler les armes. L’Ukraine et ses soutiens occidentaux seraient bien avisés de ne pas trop parader derrière une évolution du conflit qui semble en leur faveur. Discrétion et modestie devraient guider leur attitude. L’action sans triomphalisme devraient guider leur politique en laissant l’hubris au vestiaire.

La Commission européenne a choisi

La représentation de la Commission européenne à Paris est installée face à l’assemblée nationale dans ce très bel immeuble arrondi qui fait l’angle du boulevard Saint-Germain et du Quai Anatole France. Son balcon du premier étage est pavoisé de drapeaux bleu européen frappés des douze étoiles jaunes. Le drapeau central, beaucoup plus grand que les autres est à double-faces : au recto les couleurs européennes, au verso les couleurs ukrainiennes.

On le sait, la Commission européenne est largement en faveur d’une adhésion de l’Ukraine le plus vite possible à l’Union européenne. D’une manière générale, la Commission a toujours promu les élargissements de l’Union. Comme un chef d’entreprise qui n’aime rien tant que voir grossir son business, la Commission qui exécute les décisions prises par les Etats mais avec une forte capacité d’influence, voire une totale indépendance pour les questions commerciales, accroit son pouvoir à chaque fois que de nouveaux pays entrent dans son périmètre. C’est humain.

Outre l’Ukraine, aujourd’hui la Serbie, l’Albanie et la Macédoine du Nord sont sur la liste des candidats ; la Géorgie et la Moldavie viennent de s’y inscrire dans la suite de Kiev. On imagine aisément ce que serait un Conseil européen avec ces 6 pays en plus des 27 préexistants : un capharnaüm indescriptible et ingérable dans lequel serait sans doute impossible tout décision politique, une espèce d’ONU à 33 pays, sans équivalent du Conseil de sécurité permettant à un petit groupe de pays privilégiés d’imposer leurs décisions aux autres.

Ce serait sans doute la fin de l’Europe politique telle que voulue par ses pères fondateurs, sans parler des pratiques mafieuses pratiquées dans ces pays candidats et sans doute pas en voie de disparition sur le court terme… L’invasion russe contre laquelle se bat courageusement aujourd’hui l’Ukraine lui vaudra sans doute son ticket d’entrée sans trop de discussions et, dans ces conditions, il sera difficile de le refuser aux 5 autres.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la Commission européenne qui décide d’accepter les candidats mais les Etats-membres. En France, la constitution stipule dans son article 88-5 que :

Tout projet de loi autorisant la ratification d’un traité relatif à l’adhésion d’un État à l’Union européenne est soumis au référendum par le Président de la République.

Toutefois, par le vote d’une motion adoptée en termes identiques par chaque assemblée à la majorité des trois cinquièmes, le Parlement peut autoriser l’adoption du projet de loi selon la procédure prévue au troisième alinéa de l’article 89.

https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur

Ce qui signifie que l’adhésion de l’Albanie ou de l’Ukraine devront être approuvées par un référendum, sauf si elle était approuvée dans les mêmes termes par le sénat et l’assemblée nationale à une majorité des 3/5. Compte tenu des conséquences prévisibles sur l’avenir de l’Union, il est peu probable qu’une telle majorité puisse être atteinte. Le référendum devrait en principe être inévitable si le texte constitutionnel n’est pas modifié et est appliqué. Voilà qui promet des débats animés.

Lire aussi : Une première victoire de la Russie
~~~~~~~~

Une guerre d’un autre âge

La guerre russe contre l’Ukraine (qualifiée officiellement d’« opération militaire spéciale ») se poursuit. L’armée russe semble avoir abandonné, au moins provisoirement l’idée d’occuper tout le pays et d’en changer le gouvernement élu, pour se concentrer sur la région du Donbass, frontalière de la Russie, à l’est de l’Ukraine, et déjà partiellement occupé depuis 2014.

A Moscou c’est toujours le même défilé de galonnés qui expliquent dans les médias que « l’opération spéciale » suit son cours selon les plans initiaux. Le président russe et son ministre des affaires étrangères continuent à évoquer la menace d’une guerre nucléaire contre l’Occident. La Russie ne semble pas gênée outre-mesure par les sanctions économiques prises par les pays occidentaux même s’il est probable que l’impact ne manquera pas d’être négatif à moyen terme. Pour autant que l’on sache, l’opinion russe n’est pas majoritairement opposée à cette guerre ni à la volonté de leur président à rendre à la Russie son statut de grande puissance.

L’Ukraine fait profil bas sur ses opérations militaires contre la Russie qui semblent être plutôt bien menées à l’aide d’importantes fournitures d’armes occidentales. Les images diffusées par les médias sont terrifiantes quant au niveau de destruction des villes qui ont été attaquées par Moscou. Marioupol en est le symbole où tous les immeubles civils semblent avoir été visés par des bombardements qui ont tout détruit. On se demande même ce que fera Moscou de cette ville si elle arrive à la garder dans son escarcelle : ses habitants ukrainiens l’ont en grande partie désertée, il n’y a plus ni infrastructures ni habitat possible pour le moment. Est-ce que la Russie la coloniserait en y faisant venir des Russes « de souche » et la reconstruirait ? Il est peu probable que l’Occident paye pour réhabiliter une ville ukrainienne qui resterait occupée par la Russie. Le cas de Marioupol n’est pas unique et d’autres villes ukrainiennes ont connu le même sort même si de façon moins extrême semble-t-il.

Cette guerre est un désastre humain, politique et financier. Elle relève d’un autre âge, du temps où l’Union soviétique envoyait l’Armée rouge reprendre le contrôle des « pays frères » communistes qui, déjà, cherchaient à prendre la tangente avec la doxa du Kremlin. Elle va laisser des traces pour des siècles. Les haines et les rancunes vont peser durablement, non seulement entre les deux belligérants, mais aussi entre la Russie et l’Occident. C’est le retour à l’atmosphère de la guerre froide avec des risques de confrontations directes probablement plus importants compte tenu des comportements plus irresponsables et populistes des dirigeants d’aujourd’hui.

L’après-guerre risque d’être aussi une période de confrontations ardues, mais sur le tapis vert ce qui généralement provoque moins de morts que la guerre « chaude ». La Russie s’est déjà éloignée du monde occidental et va vivre son destin, probablement asiatique. L’illusion d’une compatibilité de ce pays avec l’Europe a fait long feu. Il restera Chostakovitch et Tolstoï, et pour la réconciliation, on en reparle dans trois cents ans !

L’incroyable destruction du navire amiral russe en mer Noire

Touché le 13 avril, le navire amiral de la flotte russe « Moskva » a coulé le 14 avril. Officiellement la Russie a annoncé que par suite d’un incendie dans ce vieux croiseur, une explosion s’était produite qui avait provoqué la perte du bâtiment. L’Ukraine a discrètement affirmé qu’elle avait tiré deux missiles, de fabrication ex-soviétique, améliorés par l’industrie ukrainienne, sur la « Moskva », ce que les Etats-Unis ont ensuite confirmé.

Il n’a bien sûr pas été possible d’éviter la publication de photos de l’évènement qui n’a pas été démenti par Moscou. La capitale Russe avait d’abord annoncé que tous les marins avaient été évacués avant d’admettre qu’il y eut un mort et une vingtaine de disparus.

Les Ukrainiens remportent un certain nombre de succès militaires contre l’armée russe qui a revu ses buts de guerre en les limitant : renoncement au moins provisoire à conquérir et occuper tout le pays, et recentrage sur la partie Est de l’Ukraine, le Donbass, qui n’est toujours pas conquis à l’heure qu’il est. Personne ne donnait bien cher de la capacité de résistance de l’Ukraine face à Moscou et la surprise fut plutôt grande de voir le successeur de l’Armée rouge butter ainsi contre l’obstacle. Les avions et hélicoptères russes continuent à tomber et la maîtrise du ciel n’est pas acquise à Moscou. Le volume et la qualité des armements fournis par l’Occident montent en gamme de jour en jour. Il faut bien admettre que l’Ukraine résiste plutôt bien et fait preuve d’une discrétion plutôt avisée sur sa stratégie. C’est plutôt malin : aucun journaliste n’est admis par l’armée ukrainienne pour couvrir ses opérations, très peu de communication est faîte sur les succès militaires de Kiev, aucune information sur les armes reçues, pas plus sur la stratégie mise en œuvre. L’Ukraine déroule sa feuille de route et avance ses pions dans la discrétion et la modestie. L’Occident augmente sa participation indirecte au conflit et l’idée d’une défaite russe n’est plus complètement hors de propos, même si toujours improbable.

La guerre est encore loin d’être terminée et les destructions à haute intensité en Ukraine se poursuivent. Il faut l’arrêter et cela ne va pas être facile. Il faudra bien pour y arriver que les deux belligérants envisagent des concessions. Le référendum organisé par la Russie après sa reconquête de la Crimée, certes illégal au regard du droit international mais dont le résultat fut néanmoins instructif, a clairement montré que cette presqu’île souhaite très majoritairement rester russe. Qui peut d’ailleurs raisonnablement imaginer que la Crimée puisse revenir sous la tutelle de Kiev, mis à part quelques extrémistes ukrainiens ? L’acceptation du fait accompli russe sur la Crimée ne pourrait-il pas être un gage de bonne volonté de Kiev pour trouver un accord de paix ? Il vaut probablement mieux envisager des concessions, sans doute inévitables, lorsque l’on est en position de force plutôt que de se les faire imposer quand on est défait.

Une seule certitude : les contribuables européens vont devoir payer les centaines de milliards nécessaires pour reconstruire l’Ukraine et, probablement, l’Europe devra l’inclure dans son Union pour panser ses plaies provoquées par l’invasion russe. Inutile de préciser que les armes actuellement vendues à l’Ukraine ne seront très probablement jamais payées. Voici quelques raisons supplémentaires de mettre fin au plus vite au conflit.

Lire aussi : rehve.fr/2022/04/larmee-russe-a-ses-limites/
~~~~~~~~

L’armée russe a ses limites

Juin/Charlie Hebdo (02/03/2022)

Ce sera sans doute l’un des enseignements de cette guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine : la puissance militaire de l’ours russe n’est finalement peut-être pas si invincible qu’on pouvait le craindre. Hier soir, le navire amiral de la flotte russe en mer Noire, un croiseur lance-missiles datant de l’ère soviétique la « Moskva », a été coulé comme l’ont reconnu les autorités de Moscou qui expliquent cet évènement par un incendie qui aurait déclenché une explosion de munitions alors que les Ukrainiens disent avoir tiré deux missiles (de fabrication ex-soviétique) sur le navire. Les personnels du bord auraient pu être évacués et il n’y aurait pas de victimes.

Les experts semblent privilégier la seconde explication en ajoutant que ce croiseur était non seulement le bateau de commandement, donc avec une forte charge symbolique, mais assurait également la protection électronique de la flotte de la mer Noire, posant ainsi un problème au reste des bâtiments, d’autant plus que le détroit du Bosphore étant fermé par la Turquie au trafic des navires militaires, la Russie ne pourra pas faire venir un nouveau pour remplacer la « Moskva », à moins d’obtenir une dérogation d’Ankara, ou… de passer en force.

Evidemment la destruction de ce navire amiral ne provoque pas une immense peine côté occidental mais il vaut mieux cacher sa joie et ne pas enterrer trop rapidement la Russie qui dispose encore d’une très forte capacité de nuisance. Cela ne nous aide toujours pas beaucoup pour imaginer comment terminer cette guerre inutile et couteuse qui est plutôt en phase d’escalade que de décrue. Les coqs aux ergots acérés se battent sur leur tas de fumier, comme il est peu probable que l’un arrive à mettre l’autre définitivement à terre, nous en sommes toujours au même point : comment sortir de là ? Ah si, une chose a évolué significativement : le niveau des destructions en Ukraine du fait des bombardements et exactions russes suite auxquelles les contribuables occidentaux vont devoir payer la reconstruction et plus la guerre durera plus le coût sera considérable.

Alors bien sûr, à l’issue de ce nouvel évènement de guerre révélant une petite faiblesse de Moscou, tout le monde se demande : et si la puissance nucléaire russe était finalement aussi un « ours de papier » ! C’est une hypothèse qu’il vaut mieux ne pas essayer de tester… C’est le principe même de la dissuasion : faites-vous peur mais ne touchez pas !

Une armée de forbans

Le retrait des troupes russes des alentours de Kiev, la capitale ukrainienne qu’elles n’ont renoncé semble-t-il à conquérir, dévoile des exactions commises par les occupants sur les populations civiles. Les commentateurs de tous bords s’emparent des grands mots : « crimes de guerre », « crime contre l’humanité » …, la propagande russe explique que les cadavres retrouvés sont le fait d’une mise en scène des autorités ukrainiennes. Le côté ukrainien réactive ses accusations de « génocide » …

Bref, l’émotion et la mauvaise foi submergent les parties et se déversent sur les plateaux télévisés. Le mieux est de laisser travailler les experts légistes qui vont mettre à jour et documenter ces exactions dont la responsabilité pourra certainement être clairement établie, sans doute assez rapidement. Les troupes russes sont une armée de forbans laissés à eux-mêmes et engagés dans une opération militaire douteuse, épaulés par des supplétifs tchéchènes et, probablement, syriens. Tout ce petit monde ne semble pas animé par des considérations humanitaires très développées ni par les contraintes légales du droit de la guerre alors il est probable que d’autres exactions seront commises par les troupes d’occupation, attisées par le discours de leurs dirigeants sur les « nazis drogués » qui dirigent à Kiev !

On ne sait pas combien de temps durera cette guerre sordide ni sur quelles bases elle se terminera, mais elle nous fait apprécier tous les jours les avantages de nos systèmes démocratiques d’Europe de l’Ouest face aux errements mortifères des régimes autoritaires. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle les oligarques russes (comme ukrainiens d’ailleurs) viennent amarrer leurs yachts clinquants à Nice plutôt que sur la mer Noire.

La Russie face aux conséquences de sa guerre

Biche/Charlie Hebdo (13/03/2022)

Les experts militaires de plateaux télévisés, officiers en retraite ou journalistes de champs de bataille sur petit écran, affirment unanimes que le Kremlin et son président élu sont surpris de ne pas avoir conquis l’Ukraine, « pays frère », en quelques jours grâce à leur puissante armée qui n’aurait pas été véritablement accueillie en « libératrice » de « l’oppression » du pouvoir ukrainien « génocidaire » dirigé par « une bande de nazis drogués ».

Ce que l’on peut savoir des faits diffusés par les propagandes respectives de l’Ukraine et de la Russie semble aller dans leur sens. Au-delà, les élucubrations de « spécialistes » de Café du commerce sont à prendre avec des pincettes tant la capacité de nuisance de la Russie éternelle est encore forte et dirigée contre l’Ukraine et l’Occident. Des images diffusées par Kiev montrent des chars russes détruits et laissés à l’abandon sur les bords des routes, un gros navire de transport militaire en flammes après avoir été atteint par un missile qui pourrait être ukrainien dans le port de Berdiansk (mer d’Azov) en principe contrôlé par les troupes russes, un dépôt de pétrole en feu sur le territoire russe suite à une attaque d’hélicoptères, et, depuis quelques jours, le retrait de l’armée russe des environs de Kiev, la capital jamais conquise par Moscou. Il apparaît que la Russie n’a pas réussi à acquérir la domination de l’espace aérien au-dessus de l’Ukraine malgré son armée de l’air bien dotée en avions de combat, que plusieurs de ses généraux ont été tués sur le front, que l’utilisation des fameux missiles « hypersoniques » n’a pas vraiment changé le cours des choses, que son armée est animée d’une motivation limitée, etc. etc.

Bref, si tout ceci se confirme, la nouvelle est appréciable, l’ours russe serait toujours aussi méchant mais peut-être pas aussi musclé qu’il semblait vouloir le faire croire. En tout cas, pas au point d’être capable d’asservir un pays souverain de grande dimension en quelques jours. L’aide militaire délivrée par l’Ouest et la Turquie à l’Ukraine apparaît quant à elle relativement efficace, comme quoi les démocraties « décadentes » selon le récit de Moscou ne sont pas encore complètement assoupies par le cholestérol et le « wokisme ». L’armée russe a annoncé se concentrer désormais sur l’Est de l’Ukraine, frontalier de son propre territoire, pour, sans doute, essayer d’y pérenniser et renforcer ses conquêtes.

L’Occident serait toutefois bien avisé d’avoir le triomphe modeste, la Russie n’a pas fini de nuire aux démocraties occidentales, ni à tous ses vassaux s’il leur prenait l’idée saugrenue de vouloir adopter un régime démocratique en renversant les satrapes qui les gouvernent. Et d’abord il va falloir payer pour reconstruire l’Ukraine une fois les hostilités terminées. Les destructions semblent importantes et nombre de villes ont été substantiellement dévastées par les bombardements russes. Il est peu probable que Moscou envisage de financer la reconstruction, tâche qui va donc probablement revenir aux contribuables occidentaux pour les décennies à venir.

L’urgence est maintenant de finir cette guerre. Des pourparlers directs se déroulent entre ces deux pays et chaque partie communique sur les progrès réalisés. Kiev vient même de préciser qu’une rencontre entre les deux présidents serait possible à court terme. Elle risque d’être intéressante bien qu’un peu réfrigérante…

Voyons les compromis qui seront entérinés. Quels qu’ils soient, la Russie risque d’être durablement éloignée de l’Occident qui se méfiera de Moscou pour encore quelques générations, au moins jusqu’à ce que les contribuables de l’Ouest aient finis de payer pour reconstruire ce que Moscou a cassé. Mais est-ce vraiment un problème ?

La Russie continue sa guerre contre l’Ukraine

Riss/Charlie Hebdo (03/03/2022)

La guerre bat son plein en Ukraine où les troupes russes grignotent centimètre après centimètre face à la défense militaire et civile ukrainienne. Certaines villes sont significativement détruites, il y aurait 10 millions d’Ukrainiens déplacés dont près de 3 millions réfugiés en dehors du pays. Le nombre des morts et blessés des deux côtés fait l’objet de propagande mais l’unité de compte est en milliers de victimes. La guerre insensée que les gens raisonnables pensaient impossible est à l’œuvre, menée par un clan de dirigeants sauvages soutenu par une partie de la population russe.

Les sanctions économiques de l’Occident contre Moscou produisent progressivement leurs effets, mais en tout cas pas au point de faire reculer le pouvoir russe qui se barricade dans sa tactique d’invasion et censure toute l’information non locale. Les oligarques font preuve d’inventivité pour empêcher le gel de leurs actifs clinquants imprudemment localisés en Occident. Le reste du monde affiche une prudente position de réserve en attendant sans doute de voir dans quelle direction tourne le vent.

On ne sait pas dans quelles conditions l’objectif de la Russie de neutraliser l’Ukraine « menée par une bande de nazis et de drogués » pourra être considéré comme atteint par Moscou. On imagine mal ce pays occuper durablement l’Ukraine, d’abord parce que l’hostilité des habitants semblent se renforcer de jour en jour, ensuite parce qu’il faudra payer pour reconstruire et on sait que la Russie est généralement assez réticente à financer ce genre de chose. Détruire, oui, reconstruire beaucoup moins, on préfère laisser ça à l’Occident… Et on n’imagine pas plus la Russie accepter d’arrêter le désastre sans pouvoir afficher une victoire, au moins partielle.

Mais c’est encore un raisonnement de gens raisonnables. Il va falloir que les diplomates fassent preuve d’inventivité pour trouver un accord de sortie de cette guerre honorable pour les deux parties, à moins qu’un cataclysme général soit déclenché et anéantisse les protagonistes et leurs voisins.

La Russie, l’Ukraine et l’Histoire

Les périodes de guerre sont assez peu propices aux analyses historiques subtiles, on le voit aujourd’hui avec les bagarres de communiqués en cours. La Russie annone depuis le début que l’un de ses buts de guerre est de « dénazifier » l’Ukraine, faisant ainsi allusion à l’attitude d’une partie de ce pays durant la deuxième guerre mondiale. En réalité le « grand frère » russe reproche aussi à l’Ukraine de s’être toujours opposée à l’Union soviétique. Face aux tentatives d’autonomie, voire d’indépendance, l’Armée rouge soviétique a toujours eut à batailler sévèrement en Ukraine pour la maintenir dans l’ordre bolchévique et s’opposer à toutes tentatives « d’ukrainisation ».

L’application forcenée de la collectivisation des terres par le pouvoir de Staline a déclenché de terribles famines au début des années 1930 qui ont provoqué entre 3 et 5 millions de morts en Ukraine. Lors des grandes purges staliniennes les Ukrainiens n’ont pas été les derniers à souffrir des exécutions et des déportations de masse qui ont touché encore quelques millions de citoyens supplémentaires à la fin des années 1930. Ça laisse des souvenirs…

Durant la seconde guerre mondiale, après la rupture du pacte germano-soviétique signé en 1939 par l’Allemagne et l’Union soviétique, Berlin envoie ses troupes vers Moscou, l’opération « Barbarossa », en traversant l’Ukraine. L’armée allemande est alors accueillie comme un sauveur libérant le pays de l’oppression stalinienne. Le fort antisémitisme régnant alors dans cette République, comme dans toute l’Europe centrale ainsi d’ailleurs qu’en France, va entraîner des collaborations nauséabondes entre les Nazis et des groupes locaux. Certains Ukrainiens qui ont été utilisés comme gardiens dans les camps de concentration allemands étaient réputés parmi les plus brutaux d’un personnel qui ne faisait généralement pas dans la poésie. Il y eut même une division SS « Galice » crée avec des volontaires ukrainiens. Les Russes ne sont pas en reste à ce sujet puisque l’un des héros de l’Armée rouge, soutien indéfectible à Staline dans les années 1930, le général Vlassov, qui s’illustra du côté soviétique durant la guerre civile mais aussi à l’occasion du siège de Léningrad où après avoir estimé que Staline avait abandonné l’armée qu’il dirigeait en rase campagne, capturé par les Allemands, il passa à l’ennemi et fonda « l’Armée russe de libération » qui aida la Wehrmacht à lutter contre l’Union soviétique. A la fin de la guerre, capturé par les alliés il fut remis à Moscou puis jugé, torturé et exécuté avec une dizaine de ses officiers supérieurs.

Evidemment, lors du reflux des Allemands, quand l’Armée rouge a retraversé l’Ukraine vers l’Ouest pour arriver à Berlin en 1945, les Russes se sont vengés de la collaboration germano-ukrainienne. Moscou et Kiev n’ont pas su mener une réconciliation comme l’ont fait en leur temps de Gaulle et Adenauer en France et en Allemagne, l’animosité actuelle entre la Russie et l’Ukraine s’explique aussi par cette histoire.

Dans un rapprochement osé, le président Poutine a même expliqué récemment avoir déclenché la mise au pas de l’Ukraine en février dernier pour ne pas renouveler les erreurs du pacte germano-soviétique.

1939, signature du pacte germano-soviétique à Moscou par Molotov, en présence de Staline (debout au fond)

Rappelons que ce pacte signé en 1939 entre les Allemands et les Soviétiques a permis, notamment, aux Nazis et aux Soviétiques de se partager la Pologne plus quelques autres territoires. Cette signature entre fascistes et bolchéviques a en tout cas fondé l’anticommunisme de plusieurs générations d’Européens. Poutine affirme que ce pacte était destiné à retarder l’agression allemande et permettre ainsi à l’armée soviétique de se renforcer car elle n’était pas encore prête à combattre efficacement en 1939, mais que ce fut un échec puisque durant les deux années que dura ce pacte, de nombreux territoires et des millions de personnes ont été perdus. Il ne veut pas renouveler cette « erreur » une deuxième fois et il lui a donc fallu envahir l’Ukraine avant qu’elle ne soit trop forte. C’est évidemment une interprétation toute personnelle de l’Histoire et il est plus probable que le pacte germano-soviétique, idéologiquement inattendu, n’était qu’un rapprochement entre dictateurs félons qui était fait pour durer.

Il reste certainement des groupes d’extrême droite à tendance pronazi en Ukraine comme il en existe dans tous les pays, y compris d’ailleurs en Russie ou en France, mais il ne semble pas que le pouvoir ukrainien soit significativement influencé par l’idéologie nazie.

Aujourd’hui, et quelle que soit l’issue de la guerre en cours, la Russie et l’Ukraine sont séparées pour longtemps. Et puis, le temps passera…

Il va falloir payer

Félix/Charlie Hebdo (26/01/2022)

La Russie a lancé sa guerre contre l’Ukraine avec des buts pas vraiment clairs. La conquête en cours amène à des milliers de morts (des deux côtés), des millions de réfugiés, des sièges de villes et des destructions significatives des infrastructures ukrainiennes, y compris des immeubles civils. Les bombardements ne sont pas massifs comme ceux pratiqués par la Russie en Tchétchénie ou en Syrie, les villes ne sont pas rasées, mais les dommages sont importants. Une fois les hostilités terminées il va falloir payer pour la reconstruction. Que la Russie soit perdante ou gagnante de cette guerre, il est peu probable qu’elle sera candidate pour financer la reconstruction de l’Ukraine. C’est sans doute à l’Europe et aux Etats-Unis d’Amérique que va échoir cette charge, des pays déjà surendettés après deux années de crise sanitaire.

Le mur de la dette occidentale est à peu près aussi vertigineux que l’incompréhension occidentale face aux agissements actuels de la Russie. Les conséquences financières des désordres mondiaux actuels risquent d’être aussi dévastatrices que la guerre actuelle, l’accumulation gigantesque des dépenses, d’abord sanitaires puis maintenant guerrières, sans recettes en face sinon la création monétaire va ébranler le système financier mondial. On voit mal comment la planète pourra éviter une sévère restructuration financière dans les mois à venir qui devrait se traduire, au mieux par une inflation sévère et durable, ou pire par des défauts de paiement publics et privés, et le cortège de faillites qui ira avec.

Une première victoire de la Russie

La guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine va être difficile à conclure, militairement comme diplomatiquement, mais Moscou engrange déjà une première victoire : la revue accélérée de la demande d’adhésion à l’Union européenne de l’Ukraine, de la Moldavie et de la Géorgie. L’UE est déjà très sérieusement bloquée dans son fonctionnement du fait de l’impossibilité de travailler en bonne entente à 27 pays aux niveaux de développement socio-économiques si différents, y ajouter les trois pays précités, plus évidement les pays balkaniques (Serbie, Albanie, Macédoine du nord, entre autres) qui frappent à la porte depuis plusieurs années, est la garantie du blocage complet des institutions politiques de l’UE.

Au mieux cette Europe se transformera en marché commun sans plus d’ambitions politiques, au pire elle tombera dans cet état de « mort cérébrale » dont le président Macron taxait récemment l’Alliance atlantique. Une telle perspective emportera l’agrément des empires actuels que sont la Russie, les Etats-Unis d’Amérique ou la Chine qui préfèrent évidemment avoir à traiter en direct avec l’Albanie, par exemple, plutôt qu’avec une entité politique établie et opérationnelle comme l’UE.

Sans doute la Russie aura du mal à sortir grand vainqueur de la confrontation en cours avec l’Ukraine, mais si l’un des effets de cette guerre slave est une paralysie durable de l’UE, Moscou devrait s’en réjouir. A partir du moment où le statut de candidat sera attribué à ces pays, il sera très difficile d’y revenir même si l’adhésion formelle prendre des années. Le cas de la Turquie est exemplaire ; sa « vocation à l’adhésion » a été reconnue dans le Traité de Rome et à l’heure qu’il est, bien que les négociations soient au point mort depuis plusieurs années, cette « vocation à l’adhésion » ne lui a toujours pas été juridiquement reprise. Il en ira de même pour l’Ukraine et les cinq autres pays de l’est dont il est question.

Ces adhésions ne sont pas techniquement ni financièrement souhaitables pour l’Union. L’attitude russe les rend malheureusement presque inévitables !

L’imposture du génocide

La guerre en cours entre la Russie et l’Ukraine donne lieu à l’utilisation abusive du terme de génocide porté par l’un contre l’autre et vice-versa.

L’article II de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide approuvée par l’assemblée générale de Nations unies du 09/12/1948 stipule :

Dans la présente Convention, le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) Meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.

https://www.ohchr.org/FR/ProfessionalInterest/Pages/CrimeOfGenocide.aspx

Depuis quelques années, dès que l’on déplore trois morts assassinés dans un village de brousse à l’autre bout du monde, les parties impliquées crient au « génocide ». C’est évidement incorrect et ne devrait pas tromper n’importe qui capable d’un minimum de réflexion.

Les Russes accusent les Ukrainiens d’être coupables de génocide dans les provinces russophiles du Donbass à l’est du pays et les Ukrainiens taxent les Russes de génocidaires depuis leur invasion de l’Ukraine. Ces accusations ne sont pas documentées et ressemblent plus à de la communication qu’à de l’information. Il y a la guerre entre ces deux nations. Cette guerre entre deux Etats souverains a une petite saveur de guerre civile tant les peuples sont proches. Il y a évidemment des règlements de comptes entre armées, entre milices, entre citoyens, il y a certainement des forbans des deux côtés mais il n’y a pas à ce stade de preuves flagrante de génocide en cours au sens de la définition de l’ONU.

La Russie ferme sur ses exigences

Juin/Charlie Hebdo (02/03/2022)

L’armée russe continue à avancer en Ukraine par l’est, le sud et le nord. 1,5 million d’Ukrainiens auraient quitté le pays par l’ouest et quelques millions seraient déplacés à l’intérieur du pays pour fuir les combats. Des « négociations » russo-ukrainiennes se déroulent mais a priori sans véritables avancées sinon la mise en place de couloirs d’évacuation humanitaire pour sortir les civils de zones de combat qui ne sont pas véritablement opérationnels. Le président russe maintient ses exigences pour envisager un cessez-le-feu :

  1. Reconnaissance de l’annexion de la Crimée
  2. Démilitarisation de l’Ukraine
  3. « Dénazification » du pays (signifiant probablement mise en place d’un gouvernement pro-russe)

La Russie veut reprendre le contrôle de l’Ukraine « pays frère » que le président russe considère comme une « création bolchévique » signifiant ainsi que ce pays n’a jamais eu d’existence historique et encore moins de profondeur politique.

Lire aussi : https://rehve.fr/2022/02/a-lest-rien-de-nouveau-la-russie-naime-pas-loccident/
~~~~~~~~

Les réactions et sanctions occidentales ne semblent pas le faire démordre de ses demandes. Il continue à parler aux uns et aux autres : MM. Macron, Erdogan (Turquie), Bennett (Israël)… pour leur répéter la même chose. Les « experts » militaires de plateaux télévisés glosent sur les difficultés rencontrées par l’armée russe face à l’opposition de l’armée ukrainienne et de la défense civile. La Russie n’a pas encore pris de sanctions économiques contre l’Occident en réaction à celles dont elle est victime, le gaz continue à circuler dans les tuyaux de la Sibérie vers l’Europe qui peut ainsi se chauffer ce qui est plus confortable pour manifester son opposition à la guerre. Le président ukrainien continue à faire porter la responsabilité à l’Ouest des morts ukrainiens du fait de son refus de s’engager militairement contre la Russie. L’Alliance atlantique (OTAN) maintient effectivement son refus de confronter ses troupes directement avec celles de la Russie, puissance nucléaire.

Bref, la guerre continue et personne ne sait bien par quelles compromissions elle pourrait se terminer. Pourtant, les combats vont s’arrêter un jour, il y aura bien un compromis et l’Ukraine risque d’en être la victime.

Lire aussi : https://rehve.fr/2022/02/le-president-russe-et-lhistoire/
~~~~~~~~

Pour le moment c’est toujours Poutine qui a la plus grosse !

L’Ukraine en train « d’acheter » un droit d’entrée en Europe

Foltz/Charlie Hebdo (02/03/2022)

Avec pas mal d’habileté, mais aussi le sang de son peuple, le président ukrainien Volodymyr Zelensky est en train de gagner le droit d’entrée de son pays dans l’Union européenne (UE). Faisant preuve d’un courage certain en refusant les propositions d’exfiltration de certaines puissances occidentales, il marque ainsi la différence avec l’un de ses prédécesseurs Viktor Yanukovych qui s’était exilé en Russie 2014 pour fuir son pays en proie à la « révolution orange ».

Le président ukrainien toujours présent à Kiev diffuse plusieurs fois par jour des messages vidéo sur les réseaux dits « sociaux » et a même aujourd’hui réalisé une intervention devant le parlement européen dans laquelle il exhorte l’UE à entamer une procédure d’adhésion exceptionnelle pour son pays qu’il qualifie de « juste et possible ».

« Prouvez que vous êtes avec nous. Prouvez que vous ne nous laisserez pas tomber. Prouvez que vous êtes effectivement des Européens et alors la vie vaincra la mort et la lumière vaincra l’obscurité »

Il fait jouer la corde sensible avec relativement d’efficacité. Qui osera se prononcer aujourd’hui contre l’adhésion de l’Ukraine qui est sous les bombes russes, et alors que l’on a déjà accepté des pays comme la Croatie ou Chypre (occupée par la Turquie) ? En réalité : personne même si l’on sait bien que l’élargissement de l’Union à l’Ukraine à l’ensemble européen ne pourra que rendre un peu plus chaotique le fonctionnement de l’UE et nécessitera des budgets considérables à régler par les contribuables communautaires. De plus, la Russie ne l’acceptera pas plus que la Serbie n’admettra jamais « l’indépendance » du Kosovo… L’adhésion de l’Ukraine n’est pas dans l’intérêt raisonnable des pays déjà membres mais nous sommes sans doute déjà au-delà du raisonnable et probablement, à défaut de prendre les armes aux côtés de Kiev, l’Europe devra s’engager à quelque chose en faveur de ce pays qui ne doit respecter à ce stade que fort peu des critères économiques, sociaux, juridiques et politiques préalables à l’adhésion dans un contexte normal, et qui n’est pas près de les respecter dans leur entièreté.

Lorsque l’heure de la diplomatie reviendra l’UE sera peut-être sauvée par le gong car il faudra bien compromettre quelque chose avec Moscou ; probablement une certaine neutralité de l’Ukraine serait une demande minimum pour stopper le conflit. A moins que l’Occident n’ait l’intention de demander une reddition sans conditions ce qui n’est probablement ni techniquement faisable car il faudrait qu’il entre en guerre, ni politiquement souhaitable, souvenons-nous des effets délétères du Traité de Versailles. Dans tous les cas une adhésion de l’Ukraine à l’UE ou à l’OTAN, même dans une perspective lointaine sera toujours très mal vécue par la Russie, susceptible d’attiser le jusqu’auboutisme de Moscou, et très indigeste pour l’Occident.

Le risque nucléaire

Alors que le président russe rappelle régulièrement que son pays dispose de l’arme nucléaire et que si quelque pays que ce soit intervient dans le conflit en cours il devra affronter une réaction immédiate et d’une ampleur « jamais vue ». Le ministre français des affaires étrangères a répondu sur un plateau télévisé hier soir que l’OTAN était également une alliance nucléaire.

Ces échanges explicites font comprendre que l’option de l’arme nucléaire est sur la table. Evidemment on joue aussi à se faire peur mais cela fait longtemps qu’une telle hypothèse n’avait pas été aussi précisément évoquée en Europe. Une Russie « jusqu’auboutiste » pourrait-elle appuyer sur le bouton ? On ne sait pas mais on croit ceci possible.

On remarque que les invasions soviétiques chez les « pays frères » à Berlin-Est en 1953, à Budapest en 1956 ou Prague en 1968 n’avaient pas déclenché de guerre aussi totale que celle qui est en cours en Ukraine. Certes le sang avait coulé mais « l’ordre communiste » avait été rétabli semble-t-il avec moins de batailles, ou en tout cas des combats moins violents. Il faut dire qu’à ces époques une partie des populations et élites locales des pays envahis étaient favorables à l’arrivée du « grand frère » soviétique avec lequel elles partageaient l’idéologie communiste. Cela semble être beaucoup moins le cas aujourd’hui en Ukraine où la guerre déclenchée par Moscou a choqué et surpris nombre d’Ukrainiens tant leur histoire, leur culture et leur langue sont mélangées avec celles des Russes.

Quand la guerre actuelle entre la Russie et l’Ukraine s’atténuera et que l’heure de la diplomatie reviendra, l’Ukraine sera sans doute renforcée dans sa volonté de regarder vers l’Ouest et elle rejoindra le groupe des pays qui eurent à souffrir dans leur chair de l’Union soviétique puis de la Fédération de Russie et ne sera sans doute pas prête avant longtemps à regarder vers Moscou. Il est à craindre que la Russie n’occupe l’Ukraine où n’y installe des dirigeants à sa botte, ou, plus probablement, les deux lorsque l’intensité du conflit s’atténuera. La situation sera donc sans doute gelée pour quelques années mais le ressentiment des Ukrainiens contre les Russes risque de perdurer pour de longues années.

Quant à la Russie elle s’est sans doute mise au ban de la société occidentale pour encore plus longtemps. Elle se retournera vers l’Asie d’où l’on n’aurait jamais dû la sortir. Le monde est en train de remplacer l’opposition capitalisme/socialisme de la guerre froide par une compétition démocraties/dictatures, qui recouvre plus ou moins la répartition géographie Occident/Asie, la première zone intégrant également quelques pays asiatiques comme le Japon, l’Australie. Le gagnant de ce nouveau conflit n’est pas écrit d’avance

Cette nouvelle guerre idéologique était plutôt du genre tiède mais Moscou vient de marquer qu’elle peut aussi se réchauffer comme moyen de force pour éviter la « contagion démocratique », pour le moment sans déclencher de l’option nucléaire.

Rusé et retors, le président russe met la main sur le Donbass

Félix/Charlie Hebdo (26/01/2022)

Après avoir menacé sans vergogne l’Occident d’envahir l’Ukraine coupable de tendresse envers l’Ouest, massé des troupes considérables à sa frontière avec ce pays, baladé et menti effrontément à tous les représentants occidentaux passés à Moscou pour essayer de régler le litige diplomatiquement (dont le président français), la Russie vient de reconnaître « l’indépendance » de deux Républiques autoproclamées de l’est de l’Ukraine, habitées par une majorité russophile et russophone, en guérilla depuis 2014 contre le pouvoir central de Kiev. Dans la foulée des accords de coopération et de défense ont été signés entre la Russie et ces deux territoires, autorisant l’entrée des « troupes de paix » russes ce qui fut aussitôt fait. On ne connait d’ailleurs pas exactement les « frontières » reconnues par Moscou, celles des deux Républiques autoproclamées ne correspondant pas exactement à celles de la région du Donbass !

L’Occident vocifère sur tous les tons mais se retrouve devant le fait accompli en préparant quelques sanctions économiques après avoir bien expliqué qu’il n’y aurait pas d’engagements militaires contre la Russie sur le thème « personne chez nous ne veut mourir pour l’Ukraine ». Le message n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd !

Le résultat des courses est que la Russie est bien rentrée en Ukraine sans formellement entrer en guerre mais en envoyant des « soldats pour la paix » censés aider leurs nouveaux amis de Donbass. C’est bien joué. Les habitants de cette région devraient majoritairement accueillir les Russes à bras ouverts alors qui va s’inquiéter pour eux ? Après la Transitrie créée contre la Moldavie en 1992, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud crée en 2014 contre la Géorgie puis la Crimée annexée par la Russie la même année, c’est chaque fois plus ou moins la même méthode par création par les rebelles sécessionnistes locaux de républiques autoproclamées, où résident de fortes communautés russes ou d’origine russe, qui déclarent leur indépendance puis sont reconnues par Moscou et quelques-uns de ses affidés. Une fois ces indépendances reconnues par la Russie le pays d’où ces territoires ont été arrachés n’ose plus vraiment essayer de les récupérer par peur de se heurter à Moscou. C’est ce qui se passe en Géorgie, en Transnitrie et, probablement, à partir d’aujourd’hui dans le Donbass.

Lire aussi : https://rehve.fr/2022/02/a-lest-rien-de-nouveau-la-russie-naime-pas-loccident/

Après son intervention pour aider à rétablir l’ordre au Kazakhstan l’an passé, Moscou continue à rétablir des Etats tampons autour de ses frontières, bref remettre sur pieds une sorte d’Union soviétique du XXIème siècle. Le problème insoluble pour la Russie est que la majorité des anciennes Républiques soviétiques qui ont goûté aux charmes de l’Ouest après l’effondrement de l’URSS, la Pologne, les pays Baltes, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie… ne souhaitent pas, mais vraiment pas, revenir vers le passé. Toute la ruse et la mauvaise foi des négociateurs russes n’arrivent pas à inverser ce sentiment et c’est là leur problème insoluble à ce stade.

Evidemment, si l’Ukraine restait amie avec la Russie et ne regardait pas vers l’Occident avec les yeux de Chimène ce serait plus simple pour tout le monde, et surtout pour l’Ouest. Faire adhérer l’Ukraine à l’Union européenne comme le président ukrainien l’exige actuellement serait tout simplement un cauchemar bureaucratique, une charge budgétaire sans précédent pour les contribuables communautaires et une source de conflits sans fin. Et sans doute un échec in fine. Ainsi vont les relations internationales, la Russie est entrée en Ukraine et il est peu probable que personne ne l’en chasse avant longtemps même s’il y aura certainement de nouvelles étapes à affronter.

L’Ukraine en faillite

Vous souvenez-vous de Mikheil Saakachvili ? Il était un citoyen géorgien, plus ou moins américanisé, ayant quitté le cabinet d’avocats dans lequel il travaillait aux Etats-Unis pour revenir dans son pays après la dissolution de l’ex-URSS. Il y occupa des postes ministériels avant d’être élu président de la République. Le nouveau président est pro-occidental et veut faire adhérer son pays à l’Union européenne et à l’Otan. Jusqu’ici rien de bien dramatique ni original.

Les choses se corsent lorsque le garçon en 2008 se met en tête de récupérer l’Ossétie du Sud, une province caucasienne rebelle plutôt pro-Russie et en tout cas anti-Géorgie. Saakachvili envoie l’armée géorgienne tenter de réduire la rébellion largement soutenue par la Russie. Il s’en suit ce qui devait arriver et en dix jours l’armée russe réduit les forces géorgiennes puis reconnaît l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie qui de fait sont quasiment annexées par Moscou.

L’absence totale de sens politique de Saakachvili frappe la planète entière. Il espérait peut-être que l’Otan entre en guerre contre la Russie pour défendre deux confettis caucasiens plutôt contre leur gré.

Ça c’est la passé. Retourné aux Etats-Unis après avoir perdu l’élection présidentielle de 2013, l’Ukraine vient de lui attribuer la nationalité ukrainienne pour le nommer gouverneur d’une province de ca pays. On croit rêver devant une telle incompétence politique. Les masques tombent sur la réalité des objectifs du pouvoir actuel à Kiev. Quel besoin y-avait-il d’aller chercher un citoyen géorgien, honni de Moscou, pour l’engager à gérer une province ukrainienne ? Ce n’est sans doute pas son talent mais plutôt la volonté de titiller la Russie, érigée en mode de gouvernement.

L’Ukraine est en faillite financière et politique depuis plusieurs années, très majoritairement à cause de l’incompétence de ses dirigeants qui ont mené ce grand pays à la ruine. Il va falloir payer l’addition qui est déjà présentée à son Peuple et qui le sera bientôt à l’Occident. On ne peut pas dire que la nomination de Saakachvili soit un signe d’amélioration…

Que ce soit la Géorgie, l’Ukraine ou quelques autres candidats à l’adhésion à l’Union européenne, ces pays n’en n’ont pas le niveau de maturité suffisant. Il faut le leur dire clairement. Imagine-t-on ce qui se serait passé si la Géorgie avait fait partie de l’Otan en 2008, ou l’Ukraine en 2012 ? La solidarité militaire de cette alliance aurait dû en principe jouer et l’Occident partir en guerre contre Moscou pour régler des querelles internes propres à ces pays mal gouvernés…

Le désastre continue en Ukraine

Un accord de cessez-le-feu a été signé entre le pouvoir ukrainien et ses rebelles pro-russes de l’est du pays, sous l’égide des dirigeants allemand, français et russe. Il entérine une autonomie des régions de l’est du pays, globalement pro-russes. Cela ne semble pas illégitime et en tout cas proche de ce que l’on peut savoir de la volonté majoritaire de ces populations. Evidemment il aurait été préférable d’aboutir à cette autonomie par la voie des urnes, comme cela est fait progressivement pour la Nouvelle-Calédonie et la France, par exemple. Mais nous sommes en terre slave et la violence a primé. Après plus de 5 000 morts, l’essentiel est maintenant de mettre en place ce divorce à l’amiable sans trop d’à-coups.

Plus malin, ces accords font peser tout le financement des territoires autonomes de l’est ukrainien sur le gouvernement central de Kiev. Pour revenir à notre exemple des colonies françaises du Pacifique, ce n’est pas non plus complètement anormal. La réussite d’une autonomie, voire d’une indépendance, réside en partie dans le financement du processus.

Le problème avec l’Ukraine est que l’Etat est en faillite donc le financement de ces accords va peser sur les contribuables européens pour longtemps encore. D’où sans doute la volonté frénétique du pouvoir en place à Kiev d’adhérer à l’Union européenne. En fait le pays veut être adopté par son banquier.

Il va falloir payer pour la faillite de l’Ukraine

La guerre entre les séparatistes est-ukrainiens, soutenus par une Russie impériale, contre les ouest-ukrainiens à qui l’Union européenne laisse espérer une adhésion, un jour, s’aggrave. Des milliers de morts depuis le déclenchement de la rébellion sur la tristement célèbre place Maïdan. La scission entre Est et Ouest de ce pays sulfureux semble désormais consommée, il va falloir l’entériner avec la mise en place d’une fédération ou de quelque chose qui y ressemble. Les soudards pro-russes sont probablement aussi légitimes à réclamer leur autonomie que les forbans pro-occidentaux.

Il faut maintenant faire taire les armes et surtout financer la colossale faillite financière de ce pays qu’il faudra bien aider sous peine d’effondrement mortifère. La Russie elle-même sous sanctions financières va également y laisser quelques plumes économiques et les républicains américains extrémistes ne rêvent que de relancer la guerre froide en livrant des armes offensives à Kiev, armes létales qui ont un risque sur deux de se retourner un jour, qui pourrait être proche, contre des forces de l’OTAN.

Il va falloir que chacun y mette du sien, y compris que l’Occident accepte que le concept russe de zone d’influence s’applique de façon intelligent à ses pays frontaliers : Géorgie, Ukraine, et autres.

Et puis ensuite les contribuables européens passeront à la caisse plus sereinement. Vous avez aimé Athènes ? Vous allez adorer Kiev !

L’Ukraine en faillite

L’Ukraine a voté une loi instaurant son renoncement au statut de « non aligné ». Les spécialistes expliquent qu’il s’agit en fait d’une demande d’adhésion à la coalition militaire occidentale de l’OTAN. Le pouvoir ukrainien sait la faiblesse occidentale et la difficulté de ces organisations multilatérales à dire « non » alors il présente ses candidatures à tout ce qui peut l’éloigner de la Russie.

Il n’y a pas besoin de réfléchir bien longtemps pour se rendre compte que l’Ukraine n’est pas prête à adhérer à quoi que ce soit, ni en termes politiques et démocratiques, encore moins en termes économiques et militaires. Elle n’y a d’ailleurs sans doute pas vraiment intérêt. Serait-elle utile à l’Union européenne ou à l’Otan ? Bien sûr que non, elle y serait un poids très lourd et qui plus est, un casus-belli avec la Russie. Est-ce que les peuples européens souhaitent intégrer l’Ukraine en leur sein ? Il suffirait de leur demander pour savoir mais leur réponse négative ne fait pas beaucoup de doute. Alors pourquoi faire comme si de rien n’était et laisser ce pays emprunter les chemins de l’adhésion à l’Union et à l’Otan ? C’est la faiblesse des diplomaties qui ne savent pas refuser, c’est aussi sans doute ce qu’on appelle le déficit démocratique de l’Europe qui accessoirement fait prospérer les partis extrémistes.

Faut-il aider l’Ukraine à se sortir du bourbier économique et politique dans laquelle la gouvernance de ses élites l’a plongée ? Bien sûr que oui et d’ailleurs le contribuable européen a déjà commencé à payer pour la faillite de ce pays aux abois. Nous allons continuer bien que l’addition sera évidemment très lourde compte tenu de la gabegie qui tient lieu de politique à Kiev depuis la chute du mur de Berlin. Mais il n’est pas nécessaire de faire adhérer pour aider.
Que ce soit l’Union européenne ou l’OTAN, on trouvera forcément des pays voulant accueillir l’Ukraine dans ces organisations, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, et qui pousseront les autres à accepter. En France, l’article 88-5 de la constitution soumet à référendum tout traité relatif à l’adhésion d’un pays à l’Union européenne ce qui veut dire que si les électeurs français votent contre l’adhésion de l’Ukraine le moment venu celle-ci ne pourrait pas avoir lieu puisqu’elle relève de l’unanimité des pays membres. Il risque d’y avoir un casse-tête juridique de premier ordre que la créativité des eurocrates aura du mal à résoudre et qui d’ailleurs de produira déjà avec les cas de la Serbie, de l’Albanie, du Kosovo et autres pays balkaniques sur les rangs de l’adhésion à l’Union. Il va être intéressant de suivre les contorsions politiques des dirigeants européens pour expliquer l’intérêt politique qu’il y a à faire adhérer l’Albanie à l’Union européenne…