The Warlocks – 2005/11/11 – Paris l’Elysée Montmartre

Le rock américain continue de défiler à Paris. Après Interpol, The Dandy Warhols et les Black Rebel Motorcycle Club, c’est au tour de The Warlocks qui nous présente la tendance musicale de Los Angeles.

Afin de cacher la misère d’un nombre restreint de spectateurs, un rideau noir coupe en deux la fosse de l’Elysée Montmartre. The Dead Combo, duo de guitaristes hallucinés + boîte à rythmes, et ASYL, un groupe punky de gamins de La Rochelle, assurent, plutôt bien, les première parties.

Et les Warlocks s’installent. Ils sont nombreux : deux batteurs, trois guitaristes et deux femmes à la basse et aux claviers. Bobby Hecksher aux yeux surlignés de noir, assure le leadership avec un air certain de Robert Smith. Des Cure il sera d’ailleurs question durant tout le concert tant la musique des californiens est baignée de l’ambiance étrange et sombre popularisées par les leaders de la cold wave des années 80. Accrochés à sa guitare, Hecksher déroule des riffs en boucle sur tonalité mineure, tandis que l’un de ses guitaristes joue des arabesques trafiquées. Il chante d’une voix étouffée et haut placée derrière la vitalité du son dégagée par sept instruments. Accrochés au psychédélisme et ses expériences lysergiques avec Timothy Leary, le groupe n’hésite pas à jouer des morceaux de plus de quinze minutes sur deux accords simplistes et lancinants. Mais il arrive aussi à faire danser son public sur les reprises de Phoenix et la maturité ravageuse de hits comme I shake the dope out ou Baby blue.

Un groupe méritant et parfois inspiré, une bonne idée pour un concert du vendredi soir !

The Dandy Warhols – 2005/10/27 – Paris l’Elysée Montmartre

Après avoir assuré la première partie de la tournée de David Bowie l’an passé, The Dandy Warhols sont de retour à Paris. Issus de la vague underground américaine qu’ils partagent avec les Brian Jonestown Massacre et autres Black Rebel Motorcycle Club, ils commencent à dépasser le succès d’estime qui était le leur et à vendre quelques disques. La récente sortie de l’excellent film-docu Dig sur leurs chemins de traverse d’une décennie avec les Brian Jonestown n’a fait que renforcer l’image créatrice post velvetienne de ce groupe de Portland. Au hasard des crédits de leurs disques on voit apparaître quelques pointures comme Tony Visconti, David Bowie ou Niles Rodgers.

Le concert de l’Elysée est complet depuis plusieurs semaines et notre quatuor fait un triomphe à son arrivée sur scène. Ils traînent leur allure de cow-boys tristes abonnés aux clubs enfumés sur les routes du monde rock. Courtney Taylor-Taylor est sur le devant de la scène accroché à sa guitare, accompagné d’un deuxième guitariste et d’un batteur, d’une percussionniste jouant la basse sur son clavier et d’un trompettiste intermittent.

Deux heures durant ils nous délivrent des riffs cinglants posés sur des mélodies entêtantes aux harmonies simples. C’est la musique de notre jungle urbaine, teintée du psychédélisme de la cote ouest. Ils ont compromis pour sortir de l’ornière des années dope mais le résultat est fulgurant et lorsque les tubes s’enchaînent il n’est plus besoin de s’interroger sur qui l’on a à faire : de vrais rockers usés sur le bitume des années et le bois des Fender.

Setlist : Godless, Bohemian Like You, Get Off, We Use To Be Friends, You Were The Last Hight… repris en choeur par une jeunesse à l’affût de certitudes : Cause I like you/ Yeah, I like you/ And I’m feelin so Bohemian like you/ Yeah, I like you/ Yeah, I like you/ And I feel wahoo, wooo.

The White Stripes – 2005/10/16 – Paris le Zénith

Une grande vague d’énergie brute a déferlé ce soir sur la scène rock parisienne, The White Stripes étaient en ville pour une flamboyante démonstration de leur talent. Toujours marketés « Noir, Rouge et Blanc » Jack et Meg Ryan ont rempli le Zénith parisien de fans enthousiastes et fébriles.

La scène magnifiquement décorée d’évocations hawaïennes sur teinture murale est un caravansérail d’instruments peints aux couleurs du groupe. Les musiciens entrent, Jack tout de noir vêtu sous une cape et chapeau haut-de-forme, Meg en T-shirt blanc et pantalon de cuir noir. Le premier joue une guitare rouge vif, la seconde frappe sur ses caisses blanches et rouges comme si sa vie en dépendait.

Et c’est un déchaînement de notes grasses sur rythmes haletants. Le volume est manifestement réglé au maximum, les fréquences soufflent telles une bourrasque sur les spectateurs incrédules. La virtuosité de Jack est proprement époustouflante, sa maîtrise du manche lui permet de remplir à lui seul le dôme du Zénith d’un vortex de sons démesurés.

La performance musicale est encore plus passionnante avec des compositions qui réussissent une percutante alchimie entre Blues et Rock. On y retrouve tout ce qui a fait l’influence de la musique noire sur le Rock mondial, re-mixé à l’aune de l’inspiration de ce duo de choc. Blanchie sous le harnais de ce rock « gros bras », l’âme black nous est resservie de façon éclatante par un groupe sang mêlé à l’inclassable feeling. Dans ces partitions démesurées, on retrouve la fumée des havanitos sous les arcades de la Nouvelle Orléans, le soleil qui écrase les champs de coton, les cris des poulets sacrifiés dont le sang coule sur le bitume surchauffé du grand Sud, le grincement des auvents sous les colonnades de maisons dévastées par le temps, la désespérance des éléments sous des tropiques qui souvent sont tristes… mais toujours il y eut le Blues pour accompagner ce naufrage et justifier l’essentiel : l’inspiration musicale éternelle engendrée par cette brûlante souffrance.

Les White Stripes recyclent cet esprit mi-ange mi-diable et nous emmènent au bout d’un chemin d’illusions. La modernité, l’inventivité et la virtuosité des White produisent une musique exceptionnelle dans une atmosphère de rêve. Le résultat est stupéfiant et place ce groupe, déjà, au-delà de la légende !

John Cale – 2005/10/06 – Paris le Café de la Dance

John Cale, héraut du Rock’n’Roll alternatif nous présente une rétrospective de ses créations au Café de la Danse, entouré d’un groupe de gamins qui ont l’âge de ses enfants et jouent comme des dieux. Après l’immense prestation de Lou Reed à Paris en avril dernier, voilà réunis à six mois d’intervalles les deux piliers de l’âme du Velvet Underground, groupe new-yorkais qui il y a trente ans, avec seulement cinq disques, a si considérablement influencé le Rock moderne jusqu’à nos jours, et mon propre parcours musical depuis toujours.

Le show commence avec le seul rappel de ce passé glorieux, Venus in Furs, Cale à l’alto électrique relance cette stridence de cordes lancinantes : Shiny, shiny, shiny boots of leather/ I am tired, I am weary/ I could sleep for a thousand years/ A thousand dreams taht would awake me/ Different colors made of tears, un vent d’émotion souffle sur les spectateurs.
Et d’enchaîner ensuite sur un pêle-mêle de morceaux choisis au hasard des trente années d’une carrière solo post-Velvet sur des chemins de traverse qui l’ont vu endosser les costumes d’inventeur multi-instrumentiste, de producteur (The Stogges, Patti Smith pour Horses, The Modern Lovers, Nico), de collaborateur à des projets musicaux originaux (Brian Eno, Kevin Ayers, Lou Reed encore pour le Song for Drella en hommage à Andy Wahrol), de compositeur d’opéra (en souvenir de Nico, l’amour foudroyé dont il ne s’est jamais remis). Mais bien plus fondamentalement, Cale est un Musicien écorché qui surfe sur l’émotion des notes, des textes et des sons. Ce concert parisien en est la preuve perpétuée.

Dans cette salle conviviale, je suis debout aux pieds de Cale et détaille le jeu de guitare précis et torturé du vieux professionnel aux cheveux blancs. Ses mains courent sur le manche avec habilité et automatisme, ainsi qu’une certaine lassitude. Ces doigts ont joué sur tellement de cordes, remonté des arpèges sur tant de notes d’ivoire noir et blanc, délivré combien de bonheur, inspiré nombre de musiciens amateurs, peuplé les ténèbres de si nombreuses personnes durant si longtemps. C’est le compagnon d’une génération. Je suis aux pieds d’une légende qui a porté haut l’étendard de l’expression musicale et poétique et j’en suis ému. Loin des expériences musicales avant-gardistes d’antan ou des sombres mélopées sur base d’harmonium jouées un temps dans des églises, John Cale nous délivre un rock-pop pur et énergique, comme un retour aux valeurs artistiques simples et dépouillées. L’audience, évidement conquise, en redemande.

The Rolling Stones – 2005/08/21 – Boston Fenway Park

The Rolling Stones – The Biggest Band

Fenway Park – Boston – 21 août 2005
Stade de France – Paris – 28 juillet 2006

Waiting on a Friend à Roissy ce 20 août 2005 : embarquement sur le Boston express de 11 h, départ pour le concert inaugural de la nouvelle « dernière » tournée des Rolling Stones.

I’m just trying to make some sense/ Out of these girls go passing by/ The tales they tell of men/ I’m not waiting on a lady/ I’m just waiting on a friend!

Les baladeurs jouent en boucle dans l’avion les extraits du dernier disque, A Bigger Bang, chargés sur le web histoire de se mettre en jambes. Au delà de la « fascination du groupe pour la création de l’univers » mise en exergue dans le communiqué de presse, le fan avisé se doute que l’acception érotico-argotique du mot bang n’est pas étrangère au choix de ce titre. Ah ! l’ironie salace des vieux pirates…

Les lectures sont stoniennes bien sûr pour devancer l’ambiance : Rock & Folk livre une interview de Charlie qui parle de Françoise Hardy et des Stones qui doivent « continuer à énerver les gens », Manœuvre chronique le dernier disque à sortir le 6 septembre en lui collant les cinq stars du statut incontournable. Paris Match offre une interview de la fille Richards expliquant que malgré ses allures de dur, son père est un tendre qui lui a appris la vie dans le bon sens. Dans une plus ancienne interview il y a 2 ou 3  ans, à la question « et que diriez-vous à vos filles si elles se droguaient ? », Keith répondait « je leur dirais surtout d’en acheter de la bonne ! ben oui.. sinon, à quoi ça sert un père ? ». Les temps changent.

Nous sommes dans le bain.

Boston, 16 h : un douanier octroie joyeusement son coup de tampon après s’être enquis de la raison de notre séjour aux Etas-Unis : « The Rolling Stones show, of course » ! Le kiosque à la sortie nous délivre la presse locale pleine des rumeurs stoniennes sur le sound check de la veille au Fenway Park, plus interviews et photos de Mick et Keith. Les compères viennent de passer un mois de répétition à Toronto et ont débarqué à Boston où convergent des milliers de fans du monde entier pour cette nouvelle fête du rock. Le gang est dans la ville déjà à l’unisson du « plus grand groupe rock du monde ».

18 h, peu d’animation sur le Fenway Park pour guetter l’arrivée de la bande pour le sound check final. Nous planquons à l’entrée de service du stade mythique du base ball américain, temple des Red Sox. Une dizaine de gros bras black en costumes noirs mangent leur burgers sur le plateau d’un monstrueux camion de l’écurie Truck ‘n’ Roll. Tout ce petit monde mâche du chewing-gum sous les ordres du chef au look de Mickey Rourke accroché à son talkie-walkie. Une trentaine de fans font le pied de grue dans une ambiance sympathique. Le T-shirt qui fait fureur cette année affiche Keith Richards for President  et quand on voit la tête du Keith imprimé sur coton on se dit que l’Amérique aurait été plus détendue avec lui à la maison Blanche.

Des vans noirs aux vitres fumés se succèdent mais pas de vedette à l’horizon, seule la fiancée de Mick, L’Wren Scott, créditée du titre de « costume designer and stylist to Mick Jagger » pour la tournée passera par cette entrée. Une grande bringue new-yorkaise de 30 ans de moins que lui, probablement trop sophistiquée pour emporter l’agrément des fans. Le bruit a couru que certains proches, voire des membres du groupe, l’avaient surnommée Yoko Ono, mais le porte parole officiel de Mick s’est fendu après quelques semaines de tournée d’un communiqué démentant formellement ces rumeurs et affirmant qu’elle était appréciée de tous.

Quand soudain retentissent les décibels de Miss You, tube planétaire de 1978, dans les rues qui bordent le Fenway Park :

I have been haunted in my sleep/ You’ve been the star in all my dreams/ Lord, I miss you,…

Damned ! Les Stones sont passés par une autre entrée ! Le quartier vibre, les badauds sont éberlués, les fans dansent dans la rue …Girl, I miss you… Les langues se délient. Le bitume se fissure. Une joyeuse surprise irradie les passants. …Girl, I miss you…

Les notes des Stones ont atteint le centre ville et la jeunesse bostonienne débarque aux abords du Park. Concert volé, instants partagés dans la ferveur du Game One, le bar des Red Sox, le check se poursuit pour le pus grand plaisir de nos oreilles : et se termine sur Sympathy for the Devil. Les Stones ont l’air prêts pour la fête de demain. Nous y seront.

Dès les derniers Ouh Ouh… du Devil, le ballet des vans noirs ramène tout ce beau monde dans les hôtels de la ville. Darryl et Lisa passent par la porte officielle, les autres font faux bond et doivent utiliser une sortie de service et des véhicules plus discrets.

Décalqués par le décalage horaire, les bières du Game One et les riffs de Keith, les fans européens vont se coucher. Demain sera un autre jour d’anthologie !

Au grand matin, la tête impériale de Mick s’étale à l’infini dans le couloir de l’hôtel en première page du Boston Globe aimablement déposé devant chaque porte de chambre.

La préparation psychologique au show démarre sous des litres de café. La journée inaugurale est donc marquée du signe des Stones. Ce n’est d’ailleurs pas difficile tant la ville parade aux couleurs du groupe. La presse continue d’en faire ses unes : Charlie était hier soir dans un club de jazz de Cambridge, les Stones ont une loge à l’Avalon, célèbre boîte bostonienne pour les pré-concerts. Les fans ont investi la place et affichent sur leTresspass trail leurs T-shirts aux couleurs langoureuses de quarante années de tournée. Les galeries d’art de Newberry Str. ont ressorti les portraits de Mick peints par Wahrol (50 000 USD premier prix, à la portée seulement des vieux fans enrichis…). Ron Wood, que l’on dit désalcoolisé, expose ses toiles dans l’une d’elles. Discussions de ci de là avec les fans dans les rues et l’on se dirige doucement vers le Fenway pour la cérémonie.

Une dernière pose saucisse pépéroni à l’entrée du stade, juste le temps de voir Charlie, seul dans un taxi blanc précédé de deux motards américains de légende, entrer par la porte des artistes. Une manif anti Schwarzenegger devant les boutiques rassemble quelques péquins avec leurs affiches cartonnées « No Sympathy for Arnold ». Schwarzy serait alentour, louant à prix d’or des places dans sa loge pour financer une prochaine campagne. Des avions publicitaires traînent de longues banderoles aux couleurs des Stones dans le ciel bleu et pur de Boston.

La scène est gigantesque, inspirée à Mick par les répétitions de Shakespeare de sa fille qu’il a aidée à faire un exposé sur le théâtre élisabéthain et a appris qu’il y avait à l’époque des spectateurs on stage… Le résultat est surprenant, plus proche de rampes de parking superposées que des loges de théâtre. Un concours SMS lancé le matin a permis de sélectionner quelques dizaines de fans qui assisteront au show accoudés à ces improbables balustrades dominant la scène. Les rampes convergent de chaque coté de la scène vers un écran aux dimensions colossales.

Les Black Eyes Peas assurent la première partie et débarquent sur la scène comme un gang de boxeurs pressés d’en découdre. Une chanteuse blonde au milieu d’un combo black dégorge un rap plutôt agréable à l’oreille avant d’abandonner le champ libre aux derniers roadies préparant l’arrivée des héros du jour.

Le stadium en plein air est « non smoking », les français fument bien entendu et nos voisins américains quémandent des cigarettes avec le doux plaisir de violer la loi…

L’excitation monte en même temps que la nuit tombe. La bande son (approuvée par Mick et Keith) débite un rock assourdi. On tend l’oreille pour reconnaître Should I Stay or Should I Go du Clash puis les White Stripes… coupés dans leur élan par les lumières qui s’éteignent et 36 000 fans qui hurlent leur joie de voir démarrer, là, sous leurs yeux, la 31ème tournée mondiale des Rolling Stones : The Bigger Bang Tour. D’un seul élan, 36 000 sièges se retrouvent piétinés par 72 000 pieds pour permettre à un même nombre d’yeux de découvrir une nouvelle aube se lever sur le monde éternel des Stones et de leurs fans.

L’écran géant diffuse un entremêlement de planètes qui voguent à travers l’éther comme des étoiles filantes : les bases de l’évangile selon Sir Mick sont posées, l’Histoire de l’humanité est rebootée, le Monde recommence. Un double-bang explose au milieu des flammes dans la nuit bostonienne et les Rolling Stones déboulent sur scène accrochés aux riffs de Start Me Up.

A la seconde, 36 000 fans chavirent, oublient la vraie vie et reprennent en cœur avec Mick

If you start me up/ If you start me up I’ll never stop/ You make a grown man cryyyyyyyyyyyy…/ If you start me up…

Jagger est habillé T-shirt noir à paillettes sur pantalon bleu sombre, coiffé d’un chapeau et d’une espèce de gilet queue de pie couleur argenté. Richards déjà un genou à terre à torturer sa guitare de ses gros doigts bagouzés, accumulent veste et chemise informes avec d’improbables locks bigoudants sur ses cheveux longs coiffés d’un passe montagne.

Le couvre-chef de Mick vole dans le stade comme dans un pick off géant quand démarre You Got Me Rocking bientôt suivi de Shattered. Mick a déjà parcouru trois fois le chemin de scène d’un bout à l’autre, offrant ses fameux déhanchements à faire défaillir une none intégriste. Il a aussi pris le temps de caresser son audience dans le sens du poil en félicitant « Boston, the champion’s town ». Asséné du haut de la scène qui domine le strike des Red Sox, un tel slogan ne peut pas faire de mal.

La set list est attrayante. On n’est pas dans une tournée de promotion alors le nouveau disque, A Bigger Bang, n’est pas au centre de ce concert. On est dans un show de tous les bonheurs alors c’est la discographie complète des Stones qui sera parcourue sur un train d’enfer, de Satisfaction en 1965 à Rough Jutice pas même encore dans les bacs. Ce sont les incroyables étapes du parcours agité de ce groupe mythique, passé des feus de l’enfer à ceux de la gloire, guidé par une seule étoile, celle de la musique, même si la comète dollar a essaimé dans sa queue tourbillonnante de bien utiles billets verdâtres.

Plusieurs centaines de chansons n’ont pas asséché une inspiration bluesy, reconnaissable entre toutes. Plusieurs milliers de concerts à travers le monde depuis 40 ans n’ont pas fatigué l’enthousiasme de la bande. Des tournées toujours plus démesurées n’ont pas lassé nos quatre capitaines tenant bon la barre du plus gigantesque show de l’histoire du rock. De la drogue, de la musique, des fâcheries, de la musique, des réconciliations, de la musique, la mort des amis, de la musique, comme ingrédients très solubles dans le plus fabuleux cocktail musical qui soit.

Les shows des Rolling Stones  rassemblent aujourd’hui le meilleur de la technique dans les domaines de l’éclairage, de la vidéo, de la scénographie et, bien sûr, du son. Tout ce fatras techno au service de quatre lascars et de leurs fidèles comparses musiciens. Tous s’amusent comme larrons en foire. Il faut voir Keith plaquer ses accords en souriant dans la fumée de sa cigarette. Il faut se souvenir de Lisa vocalisant sur Night Time is The Right Time, une très belle reprise de Ray Charles. Il faut admirer Mick, habillé tout en rouge tel un cosaque du Don, chantant ce merveilleux blues Back on My Hand sur sa slide guitare. Il faut entendre les coups de sourd assénés par Charlie sur ses caisses pour accompagner la rythmique de Darryl. Pas une fausse note, au propre et au figuré, juste les Rolling Stones qui s’en donnent à cœur joie pour une audience bien sûr conquise.

Tout ceci manque parfois un peu de légèreté, la lourdeur grasse de certains riffs comme les évocations d’une langue pernicieuse en perpétuelles et scabreuses contorsions sur écran géant… Mais nous sommes sur scène avec les Stones, pas dans un salon de thé avec Sa Majesté la Reine, alors ne lésinons pas !

Comme c’est de tradition, une partie du show se déroule au milieu du stade sur la B-stage dont tout le monde se demande quelle forme elle revêtira cette année. C’est le secret le mieux gardé de la tournée. Après le set de Keith, c’est tout un pan de la scène principale qui se déplace vers le centre du stade tel un paquebot majestueux avec Mick en figure de proue. C’est Di Caprio et Windslet sur leTitanic fendant les vagues de l’atlantique en route vers leur futur. Le groupe nous déroule une réjouissante version de Miss You qui enflamme un peu plus les foules : Oooh oooh oooh oooh oooh oooh oooh/ I’ve been holding out so long/ I’ve been sleeping all alone/ Lord I miss you… avant que ne retentisse le légendaire riff de Satisfaction, chanson éternelle interprétée de main de maître par un Mick déchaîné.

Honky Tonk Women marque le retour du Titanic à son port d’attache car les Stones savent inverser l’Histoire, éviter les écueils et continuer à nous faire rêver. Le show se poursuite sur le même rythme et passe en revue tous les classiques attendus et se termine en rappel sur It’s Only Rock ‘n Roll. Les héros nous quittent sous un feu d’artifice après un dernier salut de la bande des quatre.

De retour dans son avion transatlantique le chroniqueur ébouriffé et déjà nostalgique lit le premier tome des mémoires de Bob Dylan, le seul géant de la planète Rock dont l’ampleur des compositions égale celle de Mick et Keith : How does it feel/ With no direction home/ Like a complete unknown/ Like a rolling stone?

Un an plus tard, après une gigantesque tournée américaine et asiatique, un concert rassemblant un million de personnes sur les plages de Rio, un premier show en Chine à Shanghai après l’annulation en 2003 de celui de Pékin pour cause de SRAS, et une chute de cocotier mondialement médiatisée pour Keith, les Rolling Stones sont de retour en Europe et à Paris ce 28 juillet 2006 au Stade de France avec Razorlight en première partie.

Même intro, même ferveur, même Big Bang ! Cette fois-ci on démarre sur Jumping Jack Flash enchaîné avec It’s Only Rock’n Roll. Les riffs endiablés chassent les nuages menaçants et raniment le cœur des juilletistes collés à Paris loin des plages. La set list nous offre un émouvant retour en arrière avec As Tears Go By (1965), Paint It Black (1966), Midnight Rambler (1969) et le lot habituel des Miss You, Brown Sugar, Start Me Up, Honky Tonk Women. C’est notre vie qui défile à nouveau dans nos synapses en même temps que les lignes de la liste, 40 années de Rock comme autant d’étapes de nos mémoires musicales, Paint It Black… I wanna see the sun, blotted out from the sky/ I wanna see it painted, painted, painted, painted black … nous étions au lycée.

Mick chante à corps perdu comme si sa survie en dépendait. Sa performance vocale est éblouissante, sa  voix se bonifie avec le temps avec une incroyable régularité ; jusqu’où ira-t-il ? Il danse sur les charbons ardents tel un lutin démoniaque sur un fil de glace tendu à travers le cosmos.

Keith remporte un franc succès avec son « It’s good to be here, it’s good to be anywhere… » servi avec constance à chaque concert. Et puis il rappelle l’anniversaire de Mick : 63 ans ce 26 juillet 2006. Un spectateur malicieux agite un cocotier gonflable sous son nez pendant qu’il interprète This Place is Empty de sa voix décavée mais si familière.

Cette fois-ci encore, la B-stage a traversé le stade comme un tapis volant avec Charlie le poussah entouré de ses trois califes grimaçants. Cette fois-ci encore les spectateurs éberlués ont vu arriver au milieu d’eux Mick et les siens, déchaînés et adulés, pendant qu’une immense langue bleutée se gonflait sur la scène principale

De retour au fond du stade, Mick grimé en diablotin rouge interprète Sympathy For The Devil pendant que la langue redevenue rouge sur l’écran vidéo se divise en deux appendices fourchus et vibrionnants : Pleased to meet you hope you guess my name/ But what’s puzzling you is the nature of my game/ Ooouh, ooouh/ Ooouh, ooouh…

Satisfaction et feu d’artifice en final, le rideau tombe sur Paris !

Au-delà de la bande son de la génération des baby-boomers, les Rolling Stones ont créé à travers les années l’indéfectible fidélité d’une armée de grognards acquis à leur cause et pour toujours reconnaissants de ces notes et de cette joie fulgurante, chaque fois renouvelées lorsque ces vieux amis montent sur scène :

I’m just trying to make some sense/ Out of these girls go passing by/ The tales they tell of men/ I’m not waiting on a lady/ I’m just waiting on a friend!

Ce soir encore en voyant nos quatre pirates saluer le Stade de France dans leurs tenues chamarrées, la clope au bec, 80 000 personnes, les tympans résonnant de l’écho de Satisfaction, ont eu, comme à chaque fois, le sentiment d’avoir été invitées à une fête privée au cours de laquelle nos hôtes n’ont ménagé ni leurs talents ni leur bagou ni leur bonne humeur pour partager une inoubliable soirée bien loin de la planète Terre.

Alors bonne route à vous les Rolling Stones et à la prochaine : Waiting on friends…

 

Set list Paris 28 juillet 2006

1.     Jumping Jack Flash

2.    It’s Only Rock’n Roll

3.    Oh No Not You Again

4.    She’s So Cold

5.    Tumbling Dice

6.    As Tears Go By

7.    Streets Of Love

8.    Midnight Rambler

9.    Night Time Is The Right Time — Introductions

10.  This Place Is Empty (Keith)

11.  Before They Make Me Run (Keith)

12.  Miss You (to B-stage)

13.  Rough Justice (B-stage)

14.  Start Me Up (B-stage)

15.  Honky Tonk Women (to main stage)

16.  Sympathy For The Devil

17.  Paint It Black

18.  Brown Sugar

19.  You Can’t Always Get What You Want (encore)

20. Satisfaction (encore)

Set list Boston 21 août 2005

1. Start Me Up

2. You Got Me Rocking

3. Shattered

4. Tumbling Dice

5. Rough Justice

6. Back Of My Hand

7. Beast Of Burden

8. She’s So Cold

9. Heartbreaker

10. Night Time Is The Right Time— Introductions

11. The Worst (Keith)

12. Infamy (Keith)

13. Miss You (to B-stage)

14. Oh No, Not You Again (B-stage)

15. Satisfaction (B-stage)

16. Honky Tonk Women (to main stage)

17. Out Of Control

18. Sympathy For The Devil

19. Jumping Jack Flash

20. Brown Sugar

21. You Can’t Always Get What You Want (encore)

22. It’s Only Rock’n Roll (encore)

 

 

 

Aimee Mann – 2005/07/08 – Paris la Cigale


Aimee Mann, l’une des plus intéressantes song writers américaines du moment nous reçoit à La Cigale au milieu de son Forgotten Arm tour pour nous narrer l’étrange et triste histoire de John et Caroline, personnages du concept-album éponyme de sa tournée.

John est un vétéran du Vietnam, devenu boxeur, en proie à la drogue. Un looser dont Caroline est folle amoureuse. Ils chargent leurs tourments dans une vieille Cadillac et parcourent l’Amérique en traînant leur dépression au hasard des motels vers le Mexique. Elle dessine son homme avec une ancre tatouée sur l’épaule. Il trace un oiseau qui ne pourra pas survivre dans sa cage. Et elle comprend que cette histoire va lui briser le cœur. Mais la seule chose qu’elle saura faire c’est ouvrir la porte. Il n’arrive à rien, même plus à se désintoxiquer, mais parfois des moments de tendresse illuminent leur route désespérée jusqu’au knock out.

Très grande, très blonde, très fragile, Aimee Mann joue de la guitare en nous déroulant les étapes d’une fuite américaine. On se croirait dans un film de Wim Wenders, un sombre naufrage à la recherche de nos illusions. Entourée d’un groupe solide elle nous conte cette histoire avec une grande douceur et la ponctue d’extraits de ses disques précédents qui déjà abordaient ses obsessions d’addiction. Elle est dans la tradition du folk-rock américain, mélancolique et puissant, dont la monotonie des rythmes appuie encore la révélation du déroulement de vies ordinaires.

Une artiste exquise, un concert émouvant dont on ressort complètement sous le charme.

Suzanne Vega – 2005/06/19 – Paris la Cigale

Suzanne Vega chanteuse new-yorkaise décalée, mi folk mi rock, nous déroule un show du plus extrême dépouillement, seule avec un bassiste, sur la scène intimiste de La Cigale. Fragile et délicate, elle nous enchante de ses compositions douces-amères depuis Solitude Standing sorti en 1987 et son célèbre Town’s Dinner, créé  a capella et repris en version dance sur rythmes syncopés.

A l’écart des chemins de violence qu’inspire généralement sa ville natale, elle fait dans la douceur. Chevelure rousse et yeux bleus, elle ne quitte pas sa guitare électro-acoustique dont elle joue, debout, avec naturel et allant. Une voix troublante, brumeuse, détachée du monde. Elle maîtrise cet ensemble à cordes à la perfection.

Suzanne poursuit un chemin solitaire pour son plaisir et le notre. Pas de nouveau disque récent, Songs in Red and Gray date de 2001, mais simplement le bonheur de jouer en public et de présenter sa poésie et ses mélodies, un peu de douceur dans un monde musical de chocs :

If language were liquid/ It would be rushing in/ Instead here we are/ In a silent more eloquent/ Than any word could ever be/ Words are too solid…

Le concert attendrissant d’une post-adolescente romantique suivant le fil de ses rêves, mettant à jour l’harmonie de la vie ordinaire. Comme la verseuse de lait de  Town’s Diner elle observe de derrière la vitre les passagers du vent. Et justement elle termine son set sur cette jolie contine :

Oh, this rain/ It will continue/ Throught the morning/ As I’m listening/ To the bells/ Of the cathedral/ I’m am thinking/ Of your voice…

 

Joe Jackson & Todd Rungren – 2005/06/15 – Paris le Bataclan

Joe Jackson est de retour, sans réelle nouveauté, mais juste pour le fun. Pour l’occasion, des sièges sont disposés sur le parterre du Bataclan et un piano à queue sur la scène. Joe apparaît seul, avec sa bouille de clown triste, vêtu d’une redingote mauve et nous rejoue son répertoire avec une virtuosité jamais démentie. L’air mutin, ingénu et so british, il nous replonge dans ces années 80 que nous avons tant aimées. Grand compositeur, grand mélodiste, grand pianiste, il s’amuse et nous réjouis de ce flashback pour Grand Piano. Mais on regrette un peu le temps du Joe Jackson Band où ces mêmes morceaux étaient joués avec l’énergie rock insufflée par une rythmique de légende.

Joe a emmené avec lui sur la route des salles européennes Todd Rungren, rocker et producteur américain, qui a marqué l’imaginaire contestataire états-unien. Les campus  pro-Vietnam démocratique ont résonné de ses chansons au hasard des manifestations anti-Nixon. Il nous en ressert quelques unes à la guitare électroacoustique, vêtu d’une veste bariolée digne des 70’s à San Francisco, évoquant sans doute peu de choses aux quadras parisiens venus fêter Joe Jackson.

Tout ce petit monde revient pour le rappel avec Ethan, quatuor à cordes déjanté ayant assuré la première partie, pour une dernière reprise jacksonienne et la clôture d’une soirée légère.

The Musical Box – 2005/05/18 – Paris l’Olympia

Un grand frisson ce soir lorsque Musical Box, groupe canadien a entamé sur la scène de l’Olympia, trente ans plus tard, l’histoire démoniaque de Rael : And the lambbbbb… lies down… on Broooooadway et nous revivons l’époque fulgurante du Genesis de nos 20 ans.

Dernier opéra de l’époque Genesis de Peter Gabriel, The Lamb Lies Down on Brodway a marqué l’ultime création de ce quintet britannique, héraut du rock progressiste qui a force d’imagination foisonnante et de créativité débordante a uni sur scène rock et théâtre en une synthèse musicale et lyrique exceptionnelle, marquant toute une génération dont les représentants, aujourd’hui quasi-quinqua, se bousculent dans le music-hall parisien pour y découvrir, ébahis, la re-création en l’état de cet opéra rock de 1974. Le décor, la mise en scène, le son, les projections de diapositives, les instruments, les masques et costumes, jusqu’au mimiques des musiciens grimés avec perruques pour singer leurs modèles dans une troublante similitude, tout est conforme à l’original, à commencer bien sûr par le chanteur, physiquement le portrait de Gabriel, qui chante avec la même voix légèrement éraillée, en reprenant sa gestuelle saccadée.

Les ingénieurs du son ont restitué les « Enossification » bricolées à l’origine par un Brian Eno en délicatesse avec Roxy Music, et toutes les ficelles techniques mises en œuvre à l’époque pour créer ce son si particulier de The Lamb…

Alors avec quel plaisir nous nous sommes laissés glisser une nouvelle fois sur les pas de Rael. Mon voisin qui était déjà au show d’hier en tremble de joie et moi, je ne boude pas mon plaisir, en revisitant ce disque si passionnément vénéré.

And the lamb lies down on Broadway,/ Early morning Manhattan/ Ocean winds blow on land…./ They say the lights are always bright on Broadway./ They say there’s always magic in the air. Sorti d’un midnight show Rael bondit sur le pavé de New York au petit matin, sous les assauts du vent venant d’un ciel bas et noir, croise Lenny Bruce et Howard Hugues aux coins des blocks. Rael court dans un monde irréel où les murs s’éloignent à mesure qu’il les atteint, la poussière l’enveloppe, il ne voit plus, ne sent plus et la seule chose qu’il entend encore est l’eau qui s’écoule, alors il s’endort. Puis se réveille dans une cage de stalactites et stalagmites où il reconnaît son frère John, une larme de sang coulant sur ses joues, il l’appelle au secours mais John disparaît. Prisonnier d’une cellule sur Brooklyn The only sound is water drops Rael hurle pour sortir de cette cave/cage insensée, garder son self-control pour survivre dans son âme, distorsion/obsession et l’orgue décline sa folie sur In The Cage quand dans un effort surhumain Rael s’expulse de sa prison pour se retrouver dans la chambre aux 32 portes dont une seule s’ouvre sur la sortie. Une vieille femme aveugle se propose de le guider et malgré son interrogation What’s the use of a guide if you got nowhere to go? Il suit Lilywhite Lilith dans un tunnel d’obscurité vers la lumière tout en frôlant son héros Death au hasard des roches froides qui forment ce tunnel. Il se retrouve dans une piscine naturelle d’eau rose où nagent des créatures reptiliennes à têtes de femmes, The Lamia of the pool, qui l’invitent à goûter la douceur de l’eau. Elles sont si belles que Rael cède à leur invite et entre dans l’eau. Les Lamia envoûtantes le caressent puis commencent à le grignoter. Mais à peine ont-elles croqué quelques bouchées de Rael qu’elles meurent en criant We all have loved you Rael. Alors, voyant flotter les corps des Lamia sur l’eau, il les dévore à son tour pour retrouver son intégrité corporelle. Il ressort par la porte par laquelle il est entré et se retrouve dans un ghetto dont les membres à l’allure monstrueuse sont tous issus de la même tragédie romantique vécue avec les Lamia qui se régénèrent après chaque aventure. Ces monstres sont condamnés à satisfaire l’appétit sans fin de leurs sens, hérité de la tragédie des Lamia. Et Rael y reconnaît son frère John. Une seule voie de salut, le Doktor Dyper qui reçoit Rael et John, et leur propose comme unique remède : la castration, Dock the Dick! Mais comme le résultat de l’opération était placé dans un tube jaune, soudain, un corbeau noir surgit de nulle part s’empare du précieux chargement et s’envole au loin. Rael hurle à l’aide mais son frère l’abandonne une nouvelle fois alors qu’il s’enfuit à la poursuite du mystérieux corbeau noir pour finalement apercevoir à la sortie d’un sombre tunnel l’oiseau fatal jeter le tube dans l’eau bouillonnante d’un rapide. Il court le long de la gorge du fleuve en furie, regarde par une fenêtre qui s’ouvre sur le ciel et y reconnaît les rues de chez lui, Is this the way out from the endless scene?/ Or just an entrance to another dream?/ And the Light dies down on Broadway, puis entendant un cri de détresse, reconnaît Brother John se débattant plus bas dans le flots. Rael doit choisir entre la fenêtre sur la liberté et son frère qui se meurt. Alors il plonge secourir John. Après l’avoir sorti des rapides et reposé sur la rive, il regarde son visage et y reconnaît sa propre face !

Et au crépuscule de cette odyssée fantastique narrée avec la puissance musicale de Genesis et la folie des mots de Gabriel, son sosie réapparaît sur scène vêtu d’un improbable vêtement de martien boursouflé. Il se gonfle des bourses monstrueuses à l’air comprimé avant d’entamer l’hymne final It dédié à la puissance du sexe sur un emballement mélodique ultime It is here, it is now/ It is Real, it is Rael.

En rappel, The Musical Box jouera le titre éponyme The Musical Box extrait d’un autre monument des Genesis : Nursery Crime et nous laissera pantois, redescendre doucement des nuages psychadélo-progressistes sur lesquels ces mélodies nous ont ramenés. C’est la musique d’une époque dont l’incroyable créativité a traversé les années sans trop de rides.

Interpol – 2005/04/21 – Paris le Zénith

Interpol est de retour à Paris, au Zénith, après un concert à l’Elysée Montmartre en novembre, raccourci pour cause de malaise du batteur. Le quatuor new-yorkais fait salle comble, et le mérite après la sortie de son remarquable deuxième disque : Antics.

L’ambiance sur scène est crépusculaire, à l’image de la musique, les éclairages venant de derrière le groupe font baigner celui-ci dans une lumière en contre-jour dans laquelle les musiciens se déplacent comme des fantômes. A chaque intermède la salle est replongée dans une obscurité totale où l’on sent que ces quatre là aiment se ressourcer. Bien habillés, ils jouent avec application une musique sombre et urbaine.

Paul Banks, chanteur/guitariste reste collé derrière son micro pour scander ses textes d’une voix sépulcrale. Daniel Kessler, fondateur du groupe, superbe guitariste amène sa touche de légèreté dans cette atmosphère blafarde ; il danse et bouge connecté sur l’infini. La rythmique est obsédante, menée par le bassiste Carlos Denger, tout de noir vêtu, grimé en Nosferatu filiforme

La pureté du son, les arpèges mineurs, les rythmes puissants, nous délivrent une ambiance poignante. On sent des influences post-punk : Joy Division, The Cure, Echo & The Bunnymen… Ce groupe nous emmène voyager au fil d’un Temps qui n’est pas toujours celui qu’on espère : Time is a like broken watch/And make money like Fred Astaire/…/We sail today/Tears are drowning in the wake of your life/There’s nothing like this built today/You’ll never see a finer ship in your life (Take you on a Cruise).

Interpol, un groupe abouti et sincère qui évite le macabre gothique et transforme en musique de qualité sa vision de la vie, sombre mais créatrice.

Mark Knopfler – 2005/04/19 – Paris Bercy

Mark Knopfler est à Bercy pour un concert complet, multi générations où tout le monde se presse sans doute plus pour revoir l’ex-héros des Dire Straits que le récent compositeur de ballades solos. Il présente son 4ème disque solo Shangri-La. Ecrit et enregistré en Californie, il en restitue la mollesse langoureuse et surannée des feux de bois au coucher de soleil sur une plage du Pacifique…

Le groupe est accompagné de deux claviéristes et de l’ancien batteur de Dire Straits, dont les reprises égrènent ce concert. Knopfler nous insuffle alors un peu de son énergie d’antan lorsqu’il assure les guitares de Sultan of Swing mais ces tubes éculés ont tout de même passablement vieilli ! Et lorsqu’il s’assoit sur une chaise pour jouer ses dernières compositions bluesy, on se verrait mieux au New Morning plutôt qu’à Bercy, temple peu propice aux manifestations d’intimisme.

Knopfler n’en reste pas moins un guitariste d’exception, au toucher si particulier ; un chanteur remarquable à la voix grave et l’articulation si personnelle, reconnaissable entre mille. Ces remarquables qualités furent exprimées ce soir dans une salle qui ne correspond plus à l’atmosphère musicale d’une inspiration, par ailleurs en petite forme.

Lou Reed – 2005/04/18 – Paris le Grand Rex

Hey Lou ! Te revoilà à Paris, vieux Frère. On s’y est croisé souvent tout au long de ma carrière d’homme normal que tu as ponctuée de mots exceptionnels. Te revoilà avec un groupe intense et une violoncelliste aux longs cheveux.

Tu as l’air de bien te porter Lou. Tes rides se creusent et accentuent ta morgue apparente mais tu continues à écrire des choses si bouleversantes. Tu pourrais changer de tailleur mais tu t’en fous, et puis ce n’est pas grave puisque tu caches tout ce fatras derrière les guitares auxquelles tu t’accroches depuis 35 ans.

Hey Lou ! Tu n’imagines pas combien ta musique a ponctué ma route. A la différence de Jenny dans Rock ’n’ Roll je n’ai pas découvert le rock sur une station de New York mais à l’écoute du Velvet Underground. Je n’avais que 10 ans quand le premier VU est sorti mais j’ai rattrapé mon retard et il a meublé mes tourments post-adolescents. Pale blue Eyes et Femme Fatale ont accompagné mes nuits nostalgiques à l’inspiration stérile. Je n’ai pas su écrire I’ll be your Mirror/ …Let me be your eyes/ A hand to your darkness/ So you won’t be afraid, et je n’avais personne à qui l’offrir, alors j’ai écouté Nico chanter ces vers en boucle pendant les heures sombres.

Tu as quitté ensuite tout ce beau monde : Andy, John Cale, Nico, pour t’enfoncer vers la mort et sortir Rock’n Roll Animal. A l’époque on pensait que tu ne passerais pas l’hiver. Ah, ce disque de légende ! Quelle fulgurance, quelle référence ! Les solos de Steve Hunter ont marqué à jamais les déambulations de Jack et Sweet Jane. Ce microsillon à la couverture si obscure m’a suivi tellement longtemps que je n’ai pas encore osé racheter le CD. Mais je vais bientôt le faire Lou car c’est une pièce essentielle de notre passé.

Mon histoire, elle a aussi été jalonnée par Transformer, Berlin et Coney Island baby. Ces trois joyaux ils sont avec moi pour toujours. J’ai marché des heures dans les rues New York, guettant ton ombre, en écoutant She’s my Best Friend sur mon walkman. Et lorsque j’étais épuisé, j’allais griller des cigarettes au bar du Chelsea Hotel à la recherche des Chelsea Girls disparues pour toujours.

Tu sais Lou, Perfect Day, c’est devenu la référence du bonheur dans mon univers. Chaque fois que je passe au Jardin des Plantes je vais pour Feed the animals in the zoo/ And then later a movie too and then home/ …Just a perfect day !

Alors, ce soir au Grand Rex, Lou, je me suis souvenu de tout ça. Lorsque tu nous a dit que Vanishing Act était la chanson préférée de ton dernier disque, j’ai écouté religieusement It must be nice to disappear/ To have a vanishing act/ To always looking forward/ And never looking back et j’ai pensé que tout allait bien mieux, pour tout le monde, que lorsque tu ânonnais I’m gonna try to nullify my life sur Heroin il y trente ans !

Et ce soir, Lou, tu nous a joué beaucoup de récentes compositions pour rappeler à ceux qui l’aurait oublié que tu continues à créer avec autant de d’excitation que par le passé : Guardian Angel (…who often saved my life), Halloween Parade, Mad, Ecstasy, et bien d’autres interprétées avec cette voix chevrotante mais assurée qui débite les poèmes de notre urbanité sclérosante, les vers inspirés par New York et le coté sombre de sa force, car toujours tu reviens sur la rue de New York où les déchets cohabitent avec la plus incroyable créativité. Sur ce tas de fumier, Lou, toi et les tiens, vous avez déposé les diamants désespérés de la culture de notre XX° siècle et c’est inoubliable.

Hey Lou ! Tu es revenu une dernière fois ce soir pour nous servir Perfect Day. Ah le cello Lou, ce cello déhirant est venu comme une larme salée, coulant sur une fontaine de glace. Just a Perfect Day !

Merci Lou, tu es un mythe vivant maintenant. Je serai là pour la prochaine et en attendant nous continuons derrière toi à marcher sur le coté sauvage de la Route.

Willy DeVille -2005/04/17 – Paris le Bataclan

Willy DeVille toujours fidèle à la France s’arrête un soir au bataclan. Il arrive claudiquant sur une canne noire à pommeau d’argent, habillé d’un costume en daim noir de desperado mexicain, chemise blanche à jabot et longue chevelure indienne retenue par une broche. Comme lui, les membres du groupe sont assis sur des tabourets, y compris deux pulpeuses choristes noires. Pas farouche, affichant une américanité rebelle, il nous régale de ses rythmes hispanisants et brûlants, allumant des Marlboro et décapsulant des canettes de bière à la chaîne.

L’actualité est son dernier disque Crow Jane Alley. Mais il nous rappelle aussi à ses anciennes compositions. Le style est inchangé, définitivement mixé peau blanche/peau rouge ! L’inspiration est latinos.

De son accent du Sud traînant il nous fait voyager au cœur de l’été moite et torride de la Louisiane. Avec lui, on se retrouve sous les arcades d’une rue dans la nuit de la Nouvelle Orléans, John Lee Hooker jouant du blues dans l’arrière salle, à regarder passer des filles fières dans la fumée s’échappant négligemment d’un fume-cigarette She got style, she got taste/ She’s got long long legs/ She got savoir faire. Il a la voix rocailleuse et puissante des flots boueux du Mississippi charriant des crues gigantesques. Il a le ton nasillard et aussi aigu que son profil aux joues creuses, taillé à la serpe. Son jeu de guitare est un plaisir lorsqu’il surenchérit sur le guitariste du groupe. Ces deux là s’amusent avec un brio de vieux professionnels, une facilité de complices de la première heure.

Ses textes nous parlent de femmes She got flamme in her blood, fire on her breath, du Sud et de son Bacon fat, mais aussi parfois de la nostalgie des amours perdus et de l’histoire trouble d’une Spanish Stroll.

Le concert est ponctué de reprises tirées de son monde musical, tellement bien arrangées à l’aune de son inspiration personnelle et qu’on les dirait composées par lui. On y trouve de vieux classiques du blues mais aussi le Slave to Love de Bryan Ferry, et bien sûr Hey Joe de Billy Roberts popularisé par Jimmy Hendrix joué en rappel :

Hey Joe, I heard that you shot your woman down/ Yes I did, ‘cos I caught her messin ’round/ Well I’m going down South/ Way down to Mexico/ Where there ain’t no hangman/ Gonna put no noose around me.

Et Willy est reparti en faisant tournoyer sa canne et justifiant une fois encore la joyeuse fidélité que lui vouent ses fans parisiens.

Soulwax – 2005/02/21 – Paris l’Elysée Montmartre

SoulWax est de retour à Paris après sa prestation au Festival des Inrock, avortée pour cause de couvre feu. Ils sont précédés d’une honorable première partie : Whitey qui sonne dur et hargneux.

Fondé par les frères Dewaele, les SoulWax, groupe de cinq musiciens belges, vedettes de la soirée, arrivent ensuite, tous de noir vêtus, sur fond de décor crypto-ska (à moins d’une réminiscence de Parallel Lines de Blondie ?), lignes noires et blanches verticales.

Guitares et machines synthétiseurs composent la base de cette musique de DJs qui mixe le rock et l’électro. Le son est fort et les rythmes brutaux. Le chanteur dégoise dans un micro à l’ancienne, style Elvis. Désertant par moment leurs guitares et micros cette équipée sauvage de musiciens déjantés se penche sur ses ordinateurs, tournant boutons et agitant curseurs, nous délivrant du Kraftwerk revisité transe.

Avec les Radio4 et autres The Killers, cette nouvelle vague de gamins fringants et pressés reviennent à une punk attitude modernisée du meilleur effet. A suivre de près.

Radio 4 – 2005/02/16 – Paris le Trabendo

Une petite foule passionnée d’habitués se presse ce soir au Trabendo pour de nouvelles découvertes rock. La programmation de cette annexe du Zénith se fait pointue pour le plus grand bonheur des parisiens qui assistent dans une ambiance bar-boîte à la présentation des groupes de demain.

Nadj démarre le show par une demi-heure rafraîchissante. Une jeune néo-punkette grenobloise emmène un trio de choc qui ne mesure pas son énergie pour nous servir de courts morceaux plaqués de riffs vengeurs. C’est carré, charmeur et concis. Trois musiciens de circonstance se font plaisir en nous présentant leur création et en rêvant de gloire future. Je laisse 10 euros au comptoir pour repartir avec le disque de Nadj

Les cinq new-yorkais de Radio4 prennent la suite. Proprets, ils cachent bien leur jeu lorsque démarrent la lourde bass du chanteur-leader qui nous révèle un musique urbaine et saccadée. Un percussionniste placé sur le devant de la scène enrichit la classique batterie d’une touche exotique tirant parfois sur l’hystérique. Un guitariste funky sur le fil du rasoir assène des riffs électriques, grimaçants et coupants. Un clavier joue les utilités en trifouillant dans des machines au son techno. C’est une réincarnation des Talking Heads, moderne et attirante comme la formation de leurs glorieux aînés, peut-être pas encore aussi machiavélique.

La musique file à toute allure sur les rails d’une dance-punk originale et évidente. La salle s’en donne à cœur joie et goûte une félicité sans partage. Après un premier rappel, les musiciens, cédant aux hourras, reviennent sans instrument pour expliquer qu’ils ont joué toutes les chansons qu’ils connaissaient. On ne aurait bien réécouté une ou deux. Rideau !

Kasabian – 2005/01/27 – Paris le Trabendo

Kasabian, le groupe dont on parle est en tournée à Paris. C’est le Trabendo qui accueille cette joyeuse bande de va-nu-pieds de 25 ans, chevelus et barbus, à l’humour crypto lycéen : Kasabian est le nom de la petite amie de Charles Manson…

Dans cette petite salle au plafond bas plane l’atmosphère garage rock qui sied excellemment à ce groupe vainqueur assurant ici la promotion de son premier et unique disque. A la découverte du rock nouveau, on se prend à se souvenir de la Factory si créatrice sous l’ombre tutélaire d’Andy.

La musique de Kasabian est tendue, servie par un light show stroboscopique ajoutant à l’urgence de ce rock. La rythmique prééminente emmène l’ensemble dans une logique résolument moderne, pleine de joyeuse énergie. Les musiciens se relaient aux claviers pour produire quelques arabesques sonores synthétisantes qui viennent briser l’axe évident suivis par les guitares.

La voix grave du chanteur-compositeur Sergio Pizzorno déclenche l’hystérie de jeunes girls qui grimpent sur la scène pour déposer de bruyants smack sur ses joues mal rasées, débordant les body-guards qui ne savent plus où donner de la tête.

Puisqu’il est de bon ton de faire référence à Primal Scream, n’hésitons pas à confirmer. Avec Kasabian, Radio4, The Strokes et quelques autres, c’est le rock du 21ème siècle qui balbutie pour trouver ses marques. Rien de fondamental mais simplement des gamins de notre temps, avides de musique, qui nous développent une vitalité audacieuse et enthousiasmante.

Beautiful Losers

Le chroniqueur visionne une émission d’Arte de 1997 : Beautiful Losers, ou les pérégrinations vitales de Willy De Ville, Marianne Faithfull et Leonard Cohen, troubadours désespérés, transformés en créateurs inspirés par les affres de la drogue. C’est une ballade triste mais sereine dans les années 60′ qui ont engendré parmi les plus belles pages du Rock’n Roll.

Tout ce petit monde, désormais à l’abri du besoin mais sans ostentation, se penche avec une nostalgie analytique sur un passé fondateur de la musique qui a bercé plusieurs générations depuis. Un passé de désastre et de fracture qui a trouvé son aboutissement dans une création artistique apaisée pour ces survivants quinquas.

A leur écoute on ressent du soulagement d’être présents pour raconter. Il n’y a plus d’amertume face à leur révolte défaite. La poésie a comblé le vide et la perte, la musique a stoppé les artistes au bord du gouffre. L’art a vaincu la déchirure, finalement ! Il a sauvé l’essentiel !
Les voix de notre trio sont doucement troublantes, des voix décavées, usées par l’alcool et la nicotine, extraites des profondeurs de la souffrance qui n’est jamais loin. La légèreté des années 60s a fondu dans leurs expériences tragiques. Leur quête constante pour transcender les peurs de notre siècle s’est libérée dans une énergie revigorante bien qu’un soupçon désabusée, forgée au cœur d’une solitude créatrice qui a pris le pas sur la vie communautaire d’antan.

On sent des artistes matures, en paix avec eux-mêmes, simplement en lutte avec le processus d’écriture et de composition si exigeant, ne voulant rendre des comptes qu’à leur public et à leurs muses. Qu’il en soit ainsi pour encore de longues années !

Festival les Inrocks – 2004/11/09 – Paris l’Elysée Montmartre

C’est la finale du Festival des Inrockuptibles ce mardi soir à l’Elysée Montmartre. Quatre groupes au programme à partir de 18h pour terminer avant la deadline incontournable à 23h pour cause de couvre-feu urbain.

Nouvelle Vague ouvre le feu et nous sert la quasi intégralité de son disque qui caracole en tête des ventes. Deux gamines sucrées qui susurrent les standards punks de l’époque de leurs parents, accompagnées du guitariste arrangeur (qui, lui, a du hanter les concerts du Clash) et d’un clavier. Robe-noire-collants-verts, robe-blanche-bottes-crèmes, elles sont douces sur Love Will Tear Us Apart (Joy Division), langoureuses sur Making Plans For Nigel (XTC), rythmiques sur Just Cant Get Enough (Depeche Mode), émouvantes sur This Is Not A Love Song (PIL), polissonnes sur Too Drunk To Fuck (Dead Kennedys), décidées sur Guns Of Brixton (The Clash), originales sur le bonus de la soirée Ever Fall In Love des Buzzckoks. Quelle merveilleuse idée que ce disque de reprises qui coule comme un filet d’eau fraîche dans une gorge assoiffée. On a envie de leur refourguer tout notre catalogue de classiques pour qu’elles les ré-assaisonnent à leur sauce toute en rondeurs et bossa-nova. Sucrées-salées, aigres-douces, Camille et Mélanie s’en donnent à cœur joie sous la baguette inspirée de leur producteur et nous collent la joie au cœur lorsqu’elles s’arrosent en finale sous un déluge de bière.

Estelle prend la suite et installe son combo black pour un set soul-hip-hop. Huit garnements venus de Londres rappouillent sur les ziggouillis d’un DJ en casquette à l’envers. Ca reste globalement mélodique et ponctué de messages peace & love délivrés par Estelle affublée d’un turban de mama sénégalaise. Pas inoubliable !

LCD Soundsystem entre ensuite en piste et on parle un autre langage avec ce gang dur et hargneux venu de New York. Retour sur une électronique urbaine en noir et blanc. C’est fort et violent, définitivement dance et agrémenté de ritournelles à la New Order jouées par une petite asiatique cachée derrière des fils et ses machines, fondue dans une incroyable rythmique soulignée à l’occasion par deux bass. James Murphy, leader-chanteur, est immense à la tête d’un show incendiaire mené sans respiration. Le rideau noir retombe sur un set de braises, la température de l’Elysée est sérieusement montée sur le mercure du beat. Pour ceux qui en redemande, on retrouve LCD aux cotés de The Rapture et d’autres sur la récente compilation mijotée par DFA, le nouveau label hype lancé par EMI et… Murphy.

Tout le monde est en retard et lorsque que les Soul Wax, groupe phare de cette soirée, entrent en scène, ils n’ont que 20 minutes avant l’extinction des feux. Juste de quoi faire saliver l’assemblée et monter le plaisir. La scène s’ouvre sur un ensemble de lignes verticales noires et blanches et nos flamands tous de noir vêtu qui alternent entre leurs instruments à manches et à cordes, et des boîtes à électronique qui font couler la lave. On a juste le temps de se forger l’image d’un groupe inspiré de Kraftwerk mâtiné de Devo déchaînant le feu hypnotique du 21e siècle sur nos esprits dérangés, et Soul Wax plie bagage sous les huées des festivaliers frustrés par ce coitus interomptus affichant des doigts d’honneur à un parterre de VIP branchouilles dégustant des coupes de champ à la balustrade de l’Elysée Montmartre. Les Inrokuptibles, bon prince et incorruptibles, annonceront le lendemain un nouveau concert de Soul Wax en janvier, gratuit pour les rescapés qui auront conservé leur souche de billet. Il y a une morale, même au royaume de la dance.

Festival Rock en Seine – 2004/08/28 – Paris Parc de Saint-Cloud

Pour la deuxième année consécutive, un politicard quadra, ex-rocker-soixante-huitard-PSU œuvre en faveur de l’organisation d’un festival de rock aux portes de Paris. Elu chef de la région Ile de France il oublie les lambris de la République en se replongeant dans l’univers de ses jeunes années. L’embonpoint gagné grâce aux cuisines des ministères du VIIe arrondissement n’a pas entamé le bon goût de l’impétrant, la programmation de ce festival reste excellente. Nous nous en félicitons !

Il a plu ce week-end et les flaques de boue donnent un petit air Woodstock au parc, pas désagréable. La jeunesse en jean et piercing passe des stands de merguez aux deux scènes mises en place au pied des collines boisées. Les White Stripes ont fait flamber Saint-Cloud hier. Ce soir samedi de lourds nuages noirs survolent le festival quand Archive entre sur la petite scène à 20h30. Avec un nouveau disque Noise ce groupe britannique continue sa route trip hop et un relatif succès d’estime. Trois claviers, deux guitares et une rythmique pour une musique pesante et triste à qui le live donne une touche de réalité. C’est du Massiv Attack mâtiné de The Cure et on aime ça. Une Nouvelle Vague réinventée à la sauce bionique et glaçante. Les morceaux sont construits sur une intro lente peuplée de stances vocales tragiques et nappes de claviers amers. Le climat est sombre et propice à la montée de tension. Les guitares entrent dans le jeu et transforment une mélodie horizontale en une déchirure verticale où les riffs métalliques ouvrent la route vers l’apocalypse et l’électronique est supplantée par les cordes au service de la violence. Les textes parlent d’amours diaboliques et d’ivresses désespérées, de larmes et de fuites. Les harmonies en mode mineur bousculent la voix élastique d’un chanteur-guitariste qui n’est qu’un élément de ce groupe à l’unité percutante qui nous aura ravi une bonne heure durant.

Certains spectateurs désertent avant la fin du show pour ne pas rater le début de celui de Muse sur la scène principale. Pour ceux-ci et pour les autres qui en redemandent, Archive sera de retour à Paris le 1er décembre à L’Elysée Montmartre.

Le temps d’enjamber quelques flaques de boue et on arrive au milieu de l’extravagante prestation de Muse emmenée par un Matthew Bellamy multi instrumentiste de génie et chanteur virtuose. La scène est immense, comme l’autorisent ces festivals de plein air, et notre trio de choc l’occupe pleinement. Un anonyme n°4 apporte un peu de renfort à la prestation live en pianotant quelques touches et complétant les chœurs.

La pleine lune s’est levée sur Saint-Cloud et ajoute son éclairage trouble à une musique qui ne l’est pas moins. Le souffle des Muse est porté par un son à la hauteur de l’évènement, vaste et puissant. On retrouve dans les compositions les envolées symphoniques qui ont fait les beaux jours du rock progressiste mais les temps ont changé et il ne s’agit plus de planer même si le rêve est de mise. L’électricité trépidante rythme l’inspiration dramatique de cette musique urgente venue d’ailleurs.

Le light-show est violent, les stroboscopes alternent avec les images spatiales aux couleurs crues projetées sur un écran découpé en tranches verticales. Les pupilles des spectateurs explosent sous les flashes et leurs tympans peinent à suivre les décibels. C’est un monde d’excès sensoriels au sein duquel on se sent bien.

Bellamy passe des guitares aux claviers avec la même maestria et une emphase redoutable pour créer une musique d’espace, de volume et de géométrie avec au centre de ce nouvel univers, sa voix à la voilure gigantesque qui emporte tout sur son passage. Cette voix est le quatrième instrument du trio, soleil autour duquel tournent les autres. Qu’il susurre ou qu’il tonne, dans les graves ou les aigus, Bellamy semble connecté avec une autre galaxie. Quand sa voix élégiaque s’élève, il parcourt de nouveaux territoires en nous donnant un redoutable aperçu des horizons qui sont les siens.

Muse est le groupe de trois albums dont les plus grands tubes seront joués ce soir, avec une préférence pour ceux extraits du dernier : Absolution. Après un rappel unique, Bellamy se jette dans les caisses de la batterie laissant une scène sens dessus dessous et un désordre identique dans l’âme des spectateurs qui tentent de reprendre leurs esprits:

Sing for absolution / I will be singing / And falling from grace / Our wrongs / Remain unrectified / And our souls / Won’t be exumed.

Et l’impératif d’absolution révélé par un trio rebelle s’élève vers les immeubles huppés qui bordent le parc de Saint-Cloud…

Muse, c’est l’histoire de trois copains d’enfance anglais qui ont créé leur premier groupe à 13 ans et qui voguent depuis aux altitudes stratosphériques d’un rock baroque et unique qu’ils ont su inspirer. Le tout est un peu clinquant, mais c’est la Loi du genre.

A l’année prochaine pour le troisième festival Rock en Seine !

Patti Smith – 2004/07/08 – Paris le Bataclan

Lady Trampin’

Il est quelques valeurs inamovibles qui ponctuent notre vie ordinaire pour nous rappeler au sacré ; Patti Smith et ses inspirations sont de celles-ci. Le Bataclan était rempli pour deux soirées de ce mois de juillet d’un auditoire en quête d’élévation spirituelle et de nostalgie. Les spectateurs, conquis d’avance, furent comblés par la prestation fulgurante de la Mother Courage du Rock !

A l’occasion de la sortie de son dernier opus, le très remarquable Trampin’, Patti a repris la route accompagnée du fidèle Lenny Kaye aux guitares, et de son groupe. Lorsque que s’éteignent les lumières, un tournesol sur l’épaule, elle nous (ré)-apparaît inchangée, cheveux longs, jeans délavé, T-shirt aux couleurs de la paix, veste noire sur chemise blanche et démarre par Trampin’, un Negro spiritual des années 30, chanté a cappella, évoquant les déambulations terriennes vers le paradis Try’n-a make heaven my home… Nous en sommes tous là !

Les choses sérieuses débutent ensuite sur Jubilee et les guitares lourdes accompagnant cette pérégrination sur le questionnement de la vie : People don’t be shy / Weave the birth of harmony / With children’s happy cries / Hand in hand / We’re dancing around / In a freedom ring.

Un écran en fond de scène diffuse les images inspirant notre vestale poétesse. On y voit défiler les photos de sa mère sur Mother Rose et ce long hommage à celle qui lui a donné la vie : Roses shall divine / Holy mother / …  / She felt our tears / Heard our sighs / And turned to gold / Before our eyes / She rose into the light.

Tous les morceaux de Trampin’ seront joués, parfois entrecoupés de longues déclamations poétiques sur fond de murs sonores construits par les guitares exprimant tous les sentiments, de la terreur nucléaire à la douceur d’un amour de printemps. Patti déclame ce que la vie devrait être : Come on move where dreams increase / Where every man is a masterpiece (Stride of the Mind).

Patti clame ses admirations et ses illusions. Le Peuple doit exiger puisqu’il est le Nombre : Awake from your slumber / And get ’em with the numbers /  Long live revolution (Gandhi).

Patti disperse sur nos têtes embrumées les pétales de roses de la tolérance et de la non-violence. C’est beau et inutile, mais ça réchauffe nos cœurs cirrhosés par trop de cynisme : And the golden flowers / Of the young girls / Well they dropped all around / They dropped like candy / And people cried / Gandhi Gandhi / Awake little man / Awake from your slumber (Gandhi).

Patti susurre ses tendresses à l’oreille de sa fille qui l’accompagne au piano sur son disque : Come my one, look at the world / Bird beast butterfly / Girls sing notes of heaven / Birds lift them up to the sky / Spring is departing (Cartwheels).

Patti hurle ses furies et ses révoltes en reprenant un Because the Night d’anthologie qui rejoint People have the Power, tubes planétaires des 80’s, joués pour une assemblée déjà baignée dans la chaleur torride de la Foi.

Patti à la voix cassée rend hommage à ses inspirateurs, Blake (My Blakean Years), King, Gandhi et bien sur Rimbaud et sa célèbre photo en jeune premier, nœud blanc à la manche, qui à dix sept ans avait terminé son œuvre diabolique et partait sur une Route incertaine. Avec quarante années de plus, Patti emprunte toujours les mêmes voies. Celle, notamment, de la fidélité qui marque son œuvre. Fidélité aux idées, aux amis (Lizzy Mercier-Descloux, l’ange décédé début 2004 à qui hommage est rendu au cours de la soirée), à ses musiciens, ses dévots, ses rythmes, ses poètes. Fidélité comme guide de sa vie à une époque de zapping systématisé.

Ultime référence à l’urgence de la révolte, Patti présente Radio Baghdad avec une longue introduction qu’elle joue à la clarinette (hommage, encore, à Fred « Sonic » Smith, son professeur en la matière et le père de ses enfants, précocement disparu). Les images de Nabuchodonosor alternent avec la fabuleuse architecture des mosquées de Baghdad : You sent your lights / Your bombs / You sent them down on our city / Shock and awe / Like some crazy t.v. show / They’re robbing the cradle of civilization. L’écran diffuse les images des révoltés anti-guerre de Washington. Patti en nouveau Saladin à l’assaut des croisés continue à déclamer, debout sur une cité de cendres : Drop Bush, not bombs.

On se souvient de Patti Smith en première partie de REM à Bercy en 1999. On l’avait crue apaisée sur la voie de la méditation comme substitut à la révolte. On l’a retrouvée ce soir, debout, tenant fermement l’étendard de la contestation, souquant vigoureusement sur un océan de braise avec ceux qui continuent à se battre envers et contre toutes les violences. Elle n’a pas abdiqué, elle continue d’écrire en suivant son chemin, traçant derrière elle l’inépuisable sillon de ceux qui se tiennent debout.

Les mains ouvertes vers les spectateurs en un geste subtil, tel le Christ montrant ses blessures à ses apôtres. Elle s’offre à tous, indifférente aux quolibets, elle donne son cœur, sa vérité, son combat. Elle donne sa vie à la lutte ! Une vie de passion, une vie de musique, une vie d’engagement. Une Vie vraie !

Ce soir j’ai pleuré des larmes amères en écoutant Patti Smith fiévreuse sur la scène du Bataclan. Comme toujours, cette artiste honnête sait faire remonter du plus profond de nous-mêmes des émotions ordinaires recluses par les conventions, cachées par les habitudes. Au gré des mots et des hymnes elle met à jour nos blessures et nos remords, elle met à vif la somme de nos compromissions avec le système. Elle est restée debout à scander We are the People quand nous avons pactisé avec le renoncement et oublié nos principes. Notre vie dévastée apparaît encore plus absurde et inutile à l’écoute de People have the Power, chanté le poing levé. Toujours elle parie sur l’Homme quand nous avons abdiqué pour la possession.

Ce soir j’ai pleuré des larmes de nostalgie, hanté par un passé carbonisé. Il y a 25 ans tout était possible lorsque Patti nous emmenait sur les cavalcades sauvages de Horses. Aujourd’hui tout est vain et je suis seul sur un glacis de sentiments dévoyés, un permafrost d’idées abandonnées en chemin vers nulle part.

Ce soir j’ai pleuré des larmes de bonheur lorsque Patti est revenue chanter Gloria, épuisée mais heureuse d’avoir, comme toujours, convaincu.