La guerre en Ukraine : un échec collectif

Foltz/Charlie Hebdo (02/03/2022)

Alors que la guerre entre la Russie et l’Ukraine continue à faire rage et qu’aucune solution de cessez-le-feu ne semble poindre à l’horizon tant la détermination des belligérants est aussi forte que leur incapacité apparente à écraser l’autre pour obtenir sa reddition sans négociation, on mesure un peu mieux le cheminement qui a mené à ce désastre, qui semble un peu plus complexe que la présentation simpliste qui en est généralement faite d’un méchant, la Russie, attaquant le gentil, l’Ukraine.

On s’aperçoit aujourd’hui que les Etats-Unis d’Amérique et le Royaume-Uni ont été très impliqués depuis 2014 (année de l’annexion de la Crimée par la Russie) dans le réarmement et la formation des forces de sécurité ukrainiennes, ce qui explique d’ailleurs en partie la capacité de résistance plutôt inattendue de l’armée de Kiev face à l’invasion russe. Cette occidentalisation à marche forcée de l’Ukraine ajoutée aux mirages d’entrée dans l’OTAN et d’adhésion à l’Union européenne (UE) de ce pays frontalier, ancien membre de l’ex-Union soviétique ne pouvaient que troubler la Fédération de Russie alors en pleine nostalgie de sa puissance déchue.

On relève aussi que le « Protocole de Minsk » signés en 2014 sous les auspices de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), suivi des « Accords de Minsk II », n’a jamais été vraiment mis en œuvre par les parties. Ces accords prévoyaient notamment l’octroi d’un statut d’autonomie aux régions du Donbass et le retrait des forces militaires de ces zones.

La Russie n’étant pas un pays réputé pour la subtilité de ses interventions, sa phobie de l’encerclement par les forces occidentales s’est muée en déclenchement d’une guerre stupide qui se déroule beaucoup moins bien pour elle qu’anticipé. C’est d’ailleurs la seule « bonne nouvelle » de ce conflit, l’ours russe est toujours très agressif mais finalement peut-être pas aussi fort que ses rugissements veulent le laisser croire.

La géographie étant ce qu’elle est, il est probable que l’Ukraine restera voisine de la Russie pour longtemps. La politique étant ce qu’elle est, on voit mal la Russie évoluer à court terme vers un régime démocratique respectant le droit international et le bien des peuples. Il va donc falloir continuer à cohabiter entre voisins acariâtres, même une fois cette guerre terminée, et même si le Kremlin change ses dirigeants un jour ou l’autre. Cela crée des risques et des obligations qu’il faut bien prendre en compte pour une solution pacifique durable.

On peut continuer à vitupérer contre les agresseurs russes mais, mêmes vaincus ce qui est encore loin d’être le cas, ils seront toujours là et resteront peu sensibles aux sirènes de l’occidentalisation et de la démocratisation avant des générations et des générations. Ils seront toujours adeptes de réactions qui paraissent primaires mais qu’ils ne sauront s’empêcher de manifester, sans parler de la nostalgie d’un retour à une puissance passée.

Il faut bien tenir compte de cette situation, de ces différences d’appréciation qui peuvent se transformer en tirs de missile… Hélas pour elle, l’Ukraine est voisine de la Russie, ce qui ne lui laisse pas toute la liberté qu’elle souhaite pour définir son destin. Elle doit composer avec la force nuisible de ce voisin. C’est l’inégalité de la géographie. La France a dû cohabiter avec une Allemagne frontalière et agressive qui a déclenché trois guerres contre la France entre 1870 et 1939, dont deux sont devenues mondiales et ont déclenché une barbarie encore jamais vue sur la planète. Après des millions de morts, ces deux pays sont maintenant amis.

C’est frustrant pour une partie de la population ukrainienne urbanisée qui se verrait bien adopter le mode de vie de Paris ou Berlin le plus rapidement possible, ça l’est sans doute un peu moins pour d’autres parties de sa population dans les régions frontalières avec la Russie. Car ce sont bien des Ukrainiens qui revendiquent le rattachement à la Russie de leurs Républiques « indépendantes » et ce sont bien des Ukrainiens séparatistes qui entretiennent la rébellion contre Kiev depuis 2014. La Russie trouve aussi des Ukrainiens qui gèrent les zones contrôlées par l’armée russe, L’Ukraine n’a pas seulement à gérer à l’agression extérieure de la Russie dont elle est victime, mais elle a aussi à affronter une rébellion interne d’une partie de sa population. L’indépendance unilatérale des « Républiques de Donetsk et de Lougansk » n’a pas été prononcée uniquement par les Russes, mais bien par des Ukrainiens séparatistes. Lorsque la guerre se terminera, il faudra aussi prendre en compte cette volonté séparatiste d’une partie de la population ukrainienne. Il faudra d’ailleurs sans doute considérer cette volonté dès les discussions de sortie du conflit.

Si dans le cadre d’une autonomie bien gérée un processus référendaire sur le modèle de celui offert par la France à la Nouvelle-Calédonie (qui a duré des décennies) était mis en place il pourrait aboutir à une indépendance de ces régions du Donbass ou leur rattachement à la Russie d’une façon démocratique qui serait alors reconnue par la communauté internationale.

Lorsque le statut de cette guerre passera du chaud au froid, ce dernier risquant de durer encore quelques siècles, il faudra trouver un compromis avec le voisin russe (et son allié biélorusse) pour que chacun reste à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues. Même si la Russie était défaite, elle serait toujours là et toujours aussi nuisible et haineuse pour tout ce qui se trouve sur son flanc ouest. Les pistes envisagées par le président ukrainien au début du conflit d’une neutralité, à définir, de son pays et d’un étalement sur plusieurs décennies des négociations sur la Crimée reviendront sur la table un jour ou l’autre. Elles méritent d’être considérées, le retour sur des accords de Minsk remodelés aussi.

Ce sera long et douloureux, exigera des talents politiques et diplomatiques, non identifiés à ce stade, mais on peut penser que ce serait plus raisonnable et donc durable. Bref, faire parler l’intelligence plutôt que les canons !

Rien ne change véritablement

Raymond Aron le 11/10/1981 à Paris

Dans la neuvième leçon (sur 19) du cours « Démocratie et totalitarisme » donné à la Sorbonne durant l’année universitaire 1957-1958, le philosophe politique Raymond Aron (1905-1983) explique comment une opposition peut arriver au pouvoir en régime constitutionnel pluraliste (son terme pour désigner la démocratie). Il se réfère à la République de Weimar qui s’est terminée par la majorité donnée légalement par les électeurs au parti national-socialiste en 1933.

C’est ainsi que s’est terminée, de manière pour ainsi dire parfaite, l’exemple de corruption d’un régime constitutionnel pluraliste, les oppositions hostiles au régime acquérant une majorité, et le chef d’une des oppositions arrivant au pouvoir et liquidant, parfois semi-constitutionnel, le régime existant.

L’exemple a ses vertus d’enseignement. Il montre que, un régime que nous appelons démocratique, peut perdre le contact avec les masses populaires, il peut se faire que dans un régime où existe des libertés un très grand nombre de citoyens finissent en apparence par souhaiter la destruction de ces libertés, il peut se faire que le système des partis finisse par devenir étranger aux masses populaires, autrement dit ces régimes ne sont pas assurés de durer toujours par une grâce d’Etat, ces régimes de compétition de partis doivent assurer les fonctions collectives s’ils veulent conserver le contact et le soutien des masses populaires.

Cela-dit il ne faudrait pas tirer de l’exemple de la République de Weimar des leçons extrêmes, le fait est qu’une fois un régime de partis a finit par être détruit par le fait que ses ennemis sont devenus ensemble plus nombreux que ses partisans. Mais au bout du compte nous avons connu au moins une autre circonstance où cette même coalition des extrêmes aurait pu obtenir une majorité et où il a suffi, pour tromper ses espérances, dissiper ses illusions, ou détruire ses grandes ambitions d’une simple modification de la loi électorale qui décrétant que les partis du milieu avaient le droit de s’entendre et ainsi obtenir un peu plus de députés que la proportionnalité ne leur en donnait le droit, il a suffit de ce truc parlementaire et constitutionnel élémentaire pour substituer à une majorité de coalition d’ennemis une majorité de partisans…

Ce qui prouve que les régimes constitutionnels pluralistes ont des moyens de se défendre et ce ne sont pas d’ailleurs nécessairement les meilleurs de ces régimes qui se défendent le mieux !

Grandeur et décadence de la démocratie, le gouvernement français actuel qui ne dispose que d’une majorité relative au parlement ferait bien de méditer cette analyse.

La propension à la guerre de différents régimes politiques selon Aron

Raymond Aron le 11/10/1981 à Paris

Dans la neuvième leçon (sur 19) du cours « Démocratie et totalitarisme » donné à la Sorbonne durant l’année universitaire 1957-1958, le philosophe politique Raymond Aron (1905-1983) explique la liaison entre la guerre de conquête et le régime politique des Etats.

Entre 1933 et 1939 les régimes constitutionnels pluralistes [les démocraties] paraissaient absolument décadents parce qu’ils avaient en face d’eux des régimes dirigés par des hommes dont la façon de penser et le style d’action étaient essentiellement différents du style de pensée et de la méthode d’action des dirigeants parlementaires. Un dirigeant parlementaire croit au compromis, et de manière générale n’aime pas la violence, le chef d’un parti monopolistique croit en la violence et méprise les compromis. Les chefs des régimes fascistes pensaient que la guerre est l’état normal des collectivités et que la conquête est la fin normale de toutes les collectivités vivantes…

Or, incontestablement les régimes pluralistes au XXème siècle sont mal adaptés à la conquête, et même jusqu’à un certain point à la préparation de la guerre.

Au bout du compte, les régimes que nous étudions [pluralistes] au XIXème siècle ont conquis de grands empires, ajoutons qu’ils les ont perdus au XXème… Ces régimes sont de plus en plus dépourvus des moyens idéologiques de justifier leurs empires et ils ne possèdent ni la capacité de violence ni la capacité d’hypocrisie pour maintenir en permanence une politique contraire à leurs idées.

On a ici la parfaite description de l’impossibilité du dialogue entre les dirigeants d’un parti monopolistique en poste au Kremlin et les pays occidentaux qui soutiennent l’Ukraine dans la guerre de conquête que lui a déclarée la Russie. La conquête reste un objectif de la Russie pour étendre ou reconstituer son Empire quand les démocraties occidentales se réfèrent à l’Etat de droit et à « l’intangibilité » des frontières, et donc au compromis pour ne pas déroger à ces principes. C’est un dialogue de sourds dans lequel la partie attaquante mise sur l’usure attendue des démocraties soutenant la partie attaquée. Le gagnant sera celui qui aura le plus de patience dans ce conflit délétère.

Les tentatives de compromis ont échoué lorsque l’Occident a plus ou moins laissé faire les invasions de la Géorgie, de la Crimée ou la réduction sanglante de la réduction tchétchène par le Kremlin. Elles n’ont pas empêché de nouvelles guerres de conquête comme celle en cours contre l’Ukraine. L’histoire de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne en 1939 puis par l’Union soviétique en 1968 n’ont pas donné lieu à réactions militaires immédiates des « régimes constitutionnels pluralistes », elles ont néanmoins emmené les pays et régimes agresseurs vers leur défaite en liguant les démocraties contre ces envahisseurs.

L’histoire dira si la Russie aura fait le pas de trop ce 24 février en envahissant militairement l’Ukraine !

Les risques du compromis selon Raymond Aron

Raymond Aron le 11/10/1981 à Paris

Dans la quatrième leçon (sur 19) du cours « Démocratie et totalitarisme » donné à la Sorbonne durant l’année universitaire 1957-1958, le philosophe politique Raymond Aron (1905-1983) explique le sens du compromis nécessaire en régime pluraliste moderne où cohabitent plusieurs partis. Outre le respect des règles et des lois, la notion de compromis est un principe clé du bon fonctionnement de la démocratie : « accepter le compromis est accepter la légitimé partielle des arguments des autres et essayer de trouver une solution qui ne soit agressive pour personne ».

Malgré tout il y a des domaines où le compromis « est une catastrophe » comme dans le domaine de la politique étrangère où il faut choisir entre deux voies, chacune comportant des avantages et des inconvénients, mais si le choix se porte sur la politique intermédiaire « on ne divise pas les risques par deux, normalement on les multiplie par deux ou tout au moins on collectionne les inconvénients des deux politiques possibles ».

Lorsque l’Italie de Mussolini a voulu faire la conquête de l’Ethiopie [en 1935]… la France et ses alliés avaient le choix entre laissez-faire Mussolini ou l’empêcher par l’usage de moyens militaires… En démocratie on n’aime pas prendre des risques d’opérations militaires, ce qui est d’ailleurs légitime à bien des égards, mais on ne peut pas non plus en politique extérieure atteindre des résultats sans prendre de risques.

La politique choisie a consisté à imposer des sanctions mais des sanctions suffisamment inefficaces pour qu’il n’exista aucun risque de réplique militaire par l’Italie. La conséquence prévisible et inflexible fut que l’Italie fut suffisamment irritée par les sanctions pour glisser du côté de l’Axe [Allemagne-Japon] et ne fut pas suffisamment gênée dans ses entreprises pour être obligée de s’arrêter. Cela c’est l’exemple du mauvais compromis.

Comme souvent Raymond Aron fut un visionnaire analytique et réfléchi sur le monde qui l’entourait dont nombre d’aspects sont toujours d’actualité. Rapportés à la guerre actuelle déclenchée par la Russie contre l’Ukraine, ses commentaires sur le compromis sont toujours frappants d’actualité.

Lire aussi : Aron Raymond, ‘L’opium des intellectuels’.
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Les époques changent, les maladies restent

Alors que l’on célèbre plus ou moins les 40 années des « années SIDA », un virus sexuellement transmissible qui n’a jamais été vaincu mais que l’on sait désormais traiter, on peut voir les changements de comportement de nos sociétés face à la maladie en comparant les réactions aujourd’hui face du SARS-CoV2 (le virus donnant la Covid19) versus le SIDA. Ce dernier aurait fait 20 millions de morts sur la planète depuis son apparition contre 5 à 6 millions à ce jour pour le SARS-CoV2. Si l’on se base sur les pures statistiques on peut déduire via une règle de trois au prorata temporis que le Sars-CoV2 est plus mortifère que la SIDA : 2 millions de morts par an depuis 2019 pour le premier, un demi-million de morts par an depuis 1981 pour le SIDA.

Ce qui est remarquable c’est que face au SIDA qui a beaucoup touché les homosexuels, on a vu cette communauté se battre, parfois violemment, contre les autorités sanitaires, les laboratoires pharmaceutiques, bref, les institutions, pour les forcer à reconnaître cette maladie et à investir pour accélérer la recherche afin de trouver une parade. C’était certes une minorité agissante, mais elle se démenait pour contrer cette maladie qui faisait des ravages. On ne sait d’ailleurs pas bien si ces actions ont accéléré ou non la mise au point des traitements qui permettent aujourd’hui aux malades du SIDA de vivre, mais ce mouvement était pro-science et se battait pour des traitements et la mise en place d’une politique de prévention.

Aujourd’hui, en ces temps de nouvelle pandémie du fait du SARS-CoV2, les minorités agissantes combattent pour nier la gravité de la maladie, son mode de diffusion et les vaccins qui ont été très rapidement mis au point pour en limiter les effets avec succès.

Arguant de la liberté de chacun de se faire vacciner ou non, ces parangons du déni défilent sur les plateaux télévisés pour défendre leurs positions et brailler contre les « dictatures sanitaires » qui se mettent en place dans nombre de pays où la vaccination est rendue plus ou moins obligatoire. Quelques têtes de gondoles comme l’ex-président américain Trump, l’actuel président brésilien Bolsonaro, et bien d’autres, en France notamment les trublions piliers de talk-show-café-du-commerce sur les chaînes « d’information en continu », des syndicalistes dans les DOM-TOM, etc… remuent les doutes des citoyens en contestant systématiquement tous les éléments de la politique mise en œuvre en France.

Le plus remarquable est que nombre d’entre eux ont attrapé… la Covid19 sous sa forme légère, certes, dont MM. Trump et Bolsonaro, et qu’ils en tirent argument pour renforcer leur conviction qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure de cette maladie. A cet égard, les journalistes Yvan Rioufol et Charlotte d’Ornellas, non vaccinés et récemment contaminés, qui œuvrent sur les réseaux télévisés appartenant à l’homme d’affaires français conservateur Vincent Bolloré, assènent que leur retour rapide à une bonne santé est bien la preuve que la généralisation du vaccin n’est pas nécessaire en admettant toutefois qu’il peut être utile pour certaines couches à risque de la population

Ils sont a priori peu écoutés ni suivis puisqu’en France près de 90% des citoyens sont vaccinés, mais leur activisme est symptomatique d’un changement d’époque. Nous nous débattons aujourd’hui dans des problèmes de riches où nos populations ont le luxe de pouvoir tout contester, y compris la science, leur protection sanitaire et le personnel qui les gouverne après avoir été élus.

Comment pourrait-il en être autrement dans un pays qui préfère utiliser les impôts de ses contribuables pour organiser des jeux olympiques plutôt que de financer sa recherche fondamentale laissée à la générosité des citoyens participant au téléthon, une République qui octroie des légions d’honneur à des fouteballeurs, des affairistes ou des satrapes de circonstance, une nation où le compte Twitter de Cyril Hanouna a près de 6 millions d’abonnés… C’est tout le symbole d’une décadence librement consentie par une population en voie d’abrutissement général. Peut-être l’aboutissement final de toute démocratie…

La démocratie et le marketing

Les Etats-Unis d’Amérique ont organisé les 9 et 10 décembre un « sommet pour la démocratie » qui réunissait une centaine de pays invités à deux jours de vidéo-conférence. Il n’en est pas sorti grand-chose sinon le rappel de grands principes et quelques déclarations de circonstance. Il faut certes les rappeler mais sans grand espoir de convaincre, d’autant plus que contrairement à ce qu’a déclaré le président américain il n’est pas complètement acquis que tous les citoyens du monde considèrent la primauté de la démocratie sur les autres formes de régimes socio-politiques.

Autocracies can never extinguish the ember of liberty that burns in the hearts of people around the world, in every portion of the world.

Joe Biden
https://www.whitehouse.gov/briefing-room/speeches-remarks/2021/12/10/remarks-by-president-biden-at-the-summit-for-democracy-closing-session/

Evidement la réunion concernait plutôt les pays démocratiques, bien que certains des invités aient une conception plutôt particulière de la démocratie (le Pakistan, l’Inde… notamment) mais ni la Russie ni la Chine n’étaient de la partie. On aurait pu croire que ces deux pays allaient s’en réjouir tant ils condamnent le concept de démocratie à longueur de déclarations publiques, déversant tout leur mépris sur ce système qualifié de décadent et moribond. Eh bien c’est l’inverse qui se produit et Moscou comme Pékin se plaignent de n’avoir point été invités et le font savoir.

Le compte Twitter de l’ambassade de Chine en France publie la déclaration officielle du porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois et le texte mérite la lecture. L’attaque commence dès l’introduction :

Les États-Unis ont récemment tenu un prétendu « Sommet pour la démocratie » par lequel ils créent le clivage idéologique, utilisent la démocratie comme un instrument et une arme, pratiquent l’anti-démocratie sous le couvert de la démocratie, incitent à la division et à la confrontation, détournent l’attention de leurs problèmes intérieurs, préservent leur hégémonie dans le monde et sapent le système international centré sur les Nations Unies et l’ordre international fondé sur le droit international. Ces actes vont à contre-courant de l’histoire et sont largement rejetés par la communauté internationale.

Ambassade de Chine en France sur Twitter : « Déclaration du porte-parole du Ministère des Affaires étrangères  au sujet du « Sommet pour la démocratie » tenu par les États-Unis https://t.co/M5yYE6WsJQ » / Twitter

La suite n’est qu’une longue litanie sur les mérites de la « démocratie populaire » telle que celle mise en œuvre par la Chine quand la démocratie à l’américaine serait devenue « une ‘arme de destruction massive’ utilisée par les États-Unis pour s’ingérer dans les affaires des autres pays. »

Toutes ces envolées lyriques ne présentent plus guère d’intérêt dans le monde d’aujourd’hui. Il est d’ailleurs peu probable que beaucoup de citoyens de la planète lisent ces communiqués idéologiques dignes de la guerre froide. Ce sont des batailles de diplomates dont les résultats ne sortent guère des chancelleries.

Est-il nécessaire de céder à la dictature de la communication sur le sujet de la démocratie ? Ne vaudrait-il pas mieux agir plutôt que communiquer ? Les démocraties occidentales n’ont guère besoin de vanter leur système d’organisation politique, il est ce qu’il est, et plutôt plébiscité si l’on en juge les flux d’immigration importants qui se dirigent plutôt vers l’Occident que vers la Chine ou la Russie… Les démocraties seraient bien avisées de s’occuper d’elles-mêmes, d’améliorer leurs propres modes de fonctionnement, plutôt que de vouloir mondialiser ceux-ci avec des campagnes marketing comme celle de ce sommet américain. Accueillons et aidons les pays qui souhaitent rejoindre le camp démocratique mais nul besoin d’en faire la publicité auprès d’Etats qui n’en veulent pas.

En clair, organisons des « sommets pour la démocratie » s’il y a un besoin en la matière mais nul besoin de publier des communiqués fumeux, laissons les opposants et les contradicteurs s’opposer et contredire, « les chiens aboient et la caravane passe ! ». Pas besoin de leur donner les cordes pour nous battre.

Le point Godwin et les gaulois brailleurs

Avez-vous remarqué qu’en France un citoyen qui respecte plus ou moins les règles est plutôt l’exception au milieu d’un peuple qui met un point d’honneur à traverser en dehors des clous ou à ne pas porter son masque sanitaire dans les zones où celui-ci est obligatoire. Il faut de tout pour faire un monde et ce n’est pas bien grave si des gens traversent dans les clous pendant que d’autres traversent en dehors, même si l’on peut penser que la première solution est meilleure pour la santé. De toute façon, le piéton qui se fait écraser en dehors des clous sera soigné et financièrement pris en charge par la communauté des cotisants de la même façon que celui qui se fait écraser sur les clous, le coût de la transgression est donc nul. C’est plus confortable ainsi !

Ce qui est aussi caractéristique de cette population française de gaulois brailleurs c’est que celui qui traverse en dehors des clous a tendance à rapidement railler celui qui traverse sur les clous, taxé de psychorigidité, d’être aveuglé par son sens de la discipline et autres joyeusetés du même ordre. Ce dernier se croît parfois obligé de se justifier mais à peine aura-t-il avancé l’éventuel intérêt général de la Loi primant sur les intérêts personnels qu’il se fait agonir de sarcasmes et d’ironie sur son comportement moutonnier qui est forcément condamnable. La charge de la preuve est inversée, c’est celui qui respecte les règles qui doit s’expliquer devant celui qui y déroge.

Si la discussion se prolonge elle atteint son « point Godwin » et celui qui s’écarte des règles pose à celui qui les respecte la question : « mais pendant l’occupation allemande de la France entre 1940 et 1944 de quel côté te serais-tu situé ? » en ajoutant que les lois anti-juives du régime Pétain « ont été légalement adoptées par le Parlement français » … Bien sûr le contrevenant laisse entendre que respecter la Loi en 2021 fait potentiellement de vous un « collaborateur des nazis ». C’est un peu désagréable à entendre mais c’est la confirmation de la « loi de Godwin » qui veut que :

[elle] repose sur l’hypothèse selon laquelle une discussion qui dure peut amener à remplacer des arguments par des analogies extrêmes. L’exemple le plus courant consiste à comparer le thème de la discussion avec une opinion nazie ou à traiter son interlocuteur de nazi.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_de_Godwin

En France, les petits arrangements avec les lois et les règles sont considérés comme chics et romantiques. Ils marquent le côté rebelle de leurs auteurs qui se sentent ainsi des Danton de circonstance, des Rimbaud de quartier, des Jean Moulin d’opérette. Cela rassure à peu de frais ; en ne respectant pas les règles on se croit à l’écart des sentiers battus, au-dessus de la masse, mais on est bien content de bénéficier de ces règles lorsqu’elle vous protège.

Dans des situations dramatiques comme l’occupation de la France par les Allemands, bien malin qui peut prévoir qui d’entre nous sera résistant et qui sera collabo. Les actuels contrevenants-chics se rassurent en se disant que le fait qu’ils refusent de traverser dans les clous, leur comportement « rebelle » d’aujourd’hui, sans véritable risque, les classerait bien entendu dans le camp des résistants à l’oppression. Rien n’est évidemment écrit d’avance et le mieux est de faire preuve de modestie en la matière.

Les régimes autoritaires investissent les organisations multilatérales

Après l’élection d’un citoyen des Emirats Arabes Unis à la tête de l’organisme international de la police « Interpol » on constate la poursuite de la prise de pouvoir des pays autoritaires dans les organisations multilatérales. Avec leur montée en puissance économique et politique des pays comme la Russie ou la Chine, tout en critiquant le principe même du multilatéralisme contraire à leur concept de « souveraineté nationale », savent néanmoins qu’il s’y trouve tout de même un peu de pouvoir et, certainement, beaucoup de capacité de nuisance à l’encontre des démocraties occidentales « décadentes ».

Les occidentaux ont systématiquement trusté les places de direction Les occidentaux ont systématiquement trusté les places de direction dans ces organisations internationales tout au long de la seconde moitié du XXème siècle, en y parrainant des politiques d’ingérence dans les politiques nationales des pays que l’on qualifiait à l’époque de « sous-développés » et qui le plus souvent étaient aussi d’obédience communiste. Le retour des pays occidentaux vers le nationalisme les a aussi poussés à négliger ces organismes internationaux dans lesquels ils se sont parfois retrouvés en minorité. C’est ainsi que les Etats-Unis d’Amérique du président Trump ont quitté nombre de ces organisations, ou cessé d’y verser leurs cotisations, les poussant à réduire leurs programmes d’opérations.

La nature aillant horreur du vide, les pays autoritaires s’engouffrent dans les brèches ouvertes au cœur du pouvoir multinational et se font un malin plaisir de titiller les occidentaux avec leurs propres principes. C’est ainsi que l’Europe s’est fait rappeler à l’ordre par la Russie et la Biélorussie pour son « non-respect des droits de l’homme » dans l’affaire des migrants voulant franchir la frontière entre la Biélorussie et la Pologne ou les pays Baltes… En 2015 on avait vu l’Arabie Saoudite désignée à la tête d’une commission du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies ! Aujourd’hui la Turquie donne des leçons de « droit de l’hommisme » au Conseil de l’Europe (en charge des droits de l’homme dans l’Europe géographique) dont elle fait partie, etc. etc.

Pris à leur propre piège les pays occidentaux n’ont que des arguments légaux à opposer à des pays qui n’en n’ont cure, mais utilisent les règles démocratiques pour se faire élire à la tête de ces organismes. Il n’est pas possible de les exclure car pour ça il faut avoir la majorité, il n’est quasiment plus possible de les convaincre de rejoindre les principes démocratiques qu’ils exècrent alors certains pays occidentaux quittent ces organisations.

A l’inverse, dans les organismes multilatéraux financiers que sont la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International (issus des accords de Bretton-Woods, post-deuxième guerre mondiale), les occidentaux majoritaires au capital de ces institutions disposent de minorités de blocage permettant d’y garder le pouvoir. Alors la Chine en 2015 a dupliqué une partie du système de Bretton-Woods en créant la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) et a même réussi à entraîner au capital quelques pays européens dont la France…

A New-York, lorsqu’on visite la salle de l’assemblée générale, à côté du vitrail de Chagall, on ressent la singularité de ce lieu unique sur la planète où tous les pays se croisent dans les couloirs, se parlent dans les assemblées. Malgré tout, le système multilatéral post-deuxième guerre mondiale a vécu. Il plaisait aux pays occidentaux tant qu’ils le dominaient. La roue tourne, ils ne sont plus seuls, il faut partager le pouvoir et la puissance. Alors on continue à se parler aux Nations-Unies mais le rééquilibrage du pouvoir rend les conditions plus difficiles pour l’Occident qui veut imposer ses conceptions démocratiques au reste du monde qui, pour une grande part n’en veut pas. Sans aucun doute faut-il continuer à se parler mais peut-être en rabaisser quelque peu sur l’universalisme des droits de l’homme et des principes démocratiques en dehors du monde occidental…

Un discours important du président américain Obama

Le discours de Barak Obama au Caire, une pensée de haute volée adressée aux musulmans du Monde et non restreint aux seuls arabes, rappelant les liens historiques entre les Etats-Unis d’Amérique et les peuples musulmans. Il rencontre un franc succès en mentionnant « le premier Américain musulman qui a été élu au Congrès a fait le serment de défendre notre Constitution sur le Coran que l’un de nos Pères fondateurs, Thomas Jefferson, conservait dans sa bibliothèque personnelle. » ou « …le Maroc qui fut le premier pays à reconnaître mon pays. »

Il aborde avec sérénité et sans langue de bois les causes actuelles de conflits entre les peuples musulmans et l’Occident : l’Afghanistan, l’Irak, l’impasse israélo-palestinienne, l’Iran. Il parle de la démocratie qui n’est probablement pas le seul système politique défendable (aucun système de gouvernement ne peut ou ne devrait être imposé par un pays à un autre) mais que tout système devrait refléter la volonté du peuple. Il aborde la liberté de religion et les droits des femmes.

Tout ceci n’est que mots affichés devant un public trié sur le volet, mais il faut au moins les mots pour guider l’action. Ils sont prononcés par cet homme :

« Tout ceci n’est pas simple. Il est plus facile de se lancer dans une guerre que de faire la paix. Il est plus facile de blâmer autrui que de s’examiner soi-même ; il est plus facile de voir ce qui nous distingue, plutôt que ce que nous avons en commun. Mais il faut choisir le bon chemin, et non le plus facile. Il y a une règle essentielle qui sous-tend toutes les religions : celle de traiter les autres comme nous aimerions être traités. Cette vérité transcende les nations et les peuples. C’est une croyance qui n’est pas nouvelle, qui n’est ni noire ni blanche ni basanée, qui n’est ni chrétienne ni musulmane ni juive. C’est une foi qui a animé le berceau de la civilisation et qui bat encore dans le cœur de milliards d’êtres humains. C’est la foi dans autrui et c’est ce qui m’a mené ici aujourd’hui. »

Conférence de Durban sur « des manifestations contemporaines du racisme, de la discrimination raciale, de la xénophobie et de l’intolérance »

Finalement, après quelques effets de tribune convenus et prévisibles, la déclaration finale de la conférence d’examen de la mise en œuvre et de la déclaration et du programme d’action de Durban sur les droits de l’Homme est un texte correct qui paraît équilibré. Quelques extraits :

11. Réaffirme que la démocratie et une gouvernance transparente, responsable, soumise à l’obligation de rendre des comptes et participative aux échelons national, régional et international, prenant en compte les besoins et les aspirations de la population, sont essentielles pour prévenir, combattre et éliminer effectivement le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée;

12. Déplore la recrudescence mondiale et le nombre des cas d’intolérance et de violences raciales ou religieuses, notamment d’islamophobie, d’antisémitisme, de christianophobie et d’antiarabisme, se manifestant en particulier à l’égard de personnes par des stéréotypes désobligeants et une stigmatisation fondés sur leur religion ou conviction, et, à ce propos, exhorte tous les États Membres des Nations Unies à appliquer le paragraphe 150 de la Déclaration et du Programme d’action de Durban;

13. Réaffirme que toute apologie de la haine nationale, raciale ou religieuse incitant à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence doit être interdite par la loi, réaffirme en outre que toute propagation d’idées reposant sur la notion de supériorité raciale ou sur la haine, l’incitation à la discrimination ainsi que les actes de violence ou l’incitation à commettre de tels actes doivent être érigées en infractions tombant sous le coup de la loi, conformément aux obligations des États, et que ces interdictions sont compatibles avec la liberté d’opinion et d’expression;

62. Rappelle que l’esclavage et la traite des esclaves, en particulier la traite transatlantique, l’apartheid, le colonialisme et le génocide ne doivent jamais être oubliés et, à cet égard, se félicite des mesures prises pour honorer la mémoire des victimes;

86. Exprime sa préoccupation face à la persistance de la discrimination contre les femmes et les filles fondée sur la race et de la discrimination raciale, de la xénophobie et de l’intolérance à leur égard et souligne combien il est urgent de lutter contre une telle discrimination en donnant la priorité à l’élaboration d’une approche systématique et cohérente en ce qui concerne l’identification, l’évaluation, la surveillance et l’élimination de cette discrimination à l’égard des filles et des femmes, conformément à la Déclaration et au Programme d’action de Durban;

129. Invite la Fédération Internationale de Football Association à adopter, à l’occasion de la coupe du monde de football qui se tiendra en Afrique du Sud en 2010, un thème frappant les esprits sur le non-racisme dans le football et prie la Haut-Commissaire aux droits de l’homme, en sa qualité de Secrétaire générale de la Conférence d’examen de Durban, de porter cette invitation à l’attention de la Fédération et la question du racisme dans le sport à l’attention d’autres organismes sportifs internationaux intéressés;

Il y a même un couplet sur le racisme dans le fouteballe, ce qui n’est sans doute pas inutile.

Bien sûr tout ceci n’est qu’un texte, mais ce sont au moins des objectifs communs signés par la communauté internationale, toutes tendances confondues. C’est bien d’avoir pu le faire.