Rock Fictions de Carole Épinette

Carole Épinette (http://www.karoll.fr/) est photographe, notamment de musiciens rocks. Elle publie dans ce livre certaines de ses photos en noir et blanc sur lesquelles elle a demandé à des connaissances d’écrire un texte. Ces rédacteurs improvisés ont ainsi livré leurs mots inspirés par les images. Ce peut-être un souvenir provoqué par une image (l’adolescence au temps des Cure « I’m running toward nothing, again and again and again… »), purement fictionnel (un écrivain raconte comment Francis Black des Pixies a bloqué son escalier durant 40 jours) ou juste nostalgique (une photo d’Anna Calvi et la mort d’un père).

C’est une touchante association de héros et d’inspiration. Après tout la musique la musique est aussi faite pour ça, Carole Épinette sait bien le rendre dans cet ouvrage.

A tribute to David Bowie – Haupstrasse The Berlin Years 1976 – 1978

1976, David Bowie s’installe à Berlin dans le quartier de Schönberg (Hauptstrasse 155) pour 3 ans. Il y composera et enregistrera une grande partie de la trilogie berlinoise, dont le sublime enchaînement Low-Heroes qui marqua la musique rock du XXème siècle. Il y produit également deux albums du renouveau artistique et humain de son ami Iggy Popp qui habitait alors avec lui.

Usé par les abus divers de sa vie passée à Los Angeles, Bowie est venu se ressourcer dans cette ville si créative à cette époque, et s’imprégner de l’art expressionniste qui le fascinait tant en ce lieu historique. Ce petit livre de photos paru en 2013 revisite les lieux fréquentés par Bowie (et souvent aussi Pop) ainsi que les artistes qui l’on inspiré. Emouvant !

MAUVIGNIER Laurent, ‘Des hommes’.

Sortie : 2009, Chez : Les Editions de Minuit « double » n°73.

« Des hommes » raconte le souvenir indicible de deux cousins, issus du même village, troufions en Algérie durant la même période, celle des horreurs de la décolonisation et de la guerre d’indépendance. L’un et l’autre ont vu et plus ou moins participé à des actions de répression de l’armée française contre les populations locales suite à des attaques des combattants du FLN particulièrement sauvages.

La première partie décrit la déchéance de Bernard qui erre entre alcool et abandon depuis son retour il y a 40 ans et qui mêle l’Algérie à ses difficultés familiales. La seconde nous ramène dans les djebels au sud d’Oran où se croisent des gamins français de toutes origines, croyances et convictions, à qui l’on demande de tenir un camp militaire avancé au milieu des caillasses et du vent brûlant. Tous on en commun le même double-questionnement : « mais que fait-on ici et à quand la quille pour sortir de cet enfer ? ».

Ceux qui survivront physiquement seront marqués à tout jamais par cette guerre absurde et perdue. Ce qu’il retrouve au retour n’est pas toujours flamboyant, des fiancées qui n’ont pas attendu, des familles qui n’imaginent pas à ce qu’ils ont vécu, des carrières à reconstruire, des études à abandonner… Comme d’autres, les deux cousins n’évacueront jamais vraiment le poids de leur participation en gardant le silence tout au long de ces années mais le traumatisme ressort après 40 ans…

Mauvigner écrit comme parlent ses personnages, des phrase saccadées, parfois pas terminées. Beaucoup de choses sont restées en pointillés après l’Algérie indépendante, et pour toute une génération.

CARTARESCU Mircea, ‘Solénoïde’.

Sortie : 2019, Chez : Les Editions du Noir et Blanc.

Un incroyable roman de Mircea Cartarescu dans lequel s’exprime le style exceptionnellement créatif de l’écrivain roumain, fait d’un vocabulaire extrêmement riche (on consulte son dictionnaire souvent et on pense à la difficulté qu’a du affronter la traductrice), d’un sens de l’observation aigüe et d’une profusion sans limite dans la description des faits et des personnages.

Sans doute largement autobiographique, ce roman raconte la vie d’un jeune professeur de roumain, à la vocation d’écrivain rivée au corps, dans une école populaire de Bucarest aux temps où régnaient le communisme et son dictateur Ceausescu. La ville décrite comme le « musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose » est propice aux observations un peu glauques qu’affectionne Cartarescu qui narre par le menu détail à longueur de pages les observations qu’il fait de lui-même, de ses maux, de ses faiblesse. Cela tourne souvent autour de choses pas toujours très esthétiques : le cheminement des poux dans ses cheveux, ses passages à l’hôpital ou chez le dentiste, il est question d’organes malades, de boyaux verdâtres, d’excroissances humides… Il y a une manifeste autosatisfaction à insister sur ce qui ne va pas dans le corps, une fascination sans borne pour l’intérieur mystérieux de notre enveloppe corporelle, ce qui suinte, ce qui coule, ce qui est malade, ce qui provoque douleurs et interrogations… C’est un peu morbide sans être dramatique.

L’auteur ajoute une touche de science-fiction dans la vie que mène son héros dans Bucarest, entre l’école où il travaille, sa maison « en forme de navire » qui abrite un « solénoÏde » provoquant la lévitation de ses habitants lorsqu’il est activé, l’usine en ruines entre les deux endroits réunis par un tramway bringueballant. Il mélange les évènements ordinaires de la vie sans éclat d’un professeur de roumain qui fait ses courses, aime sa collègue de physique, partage sa fascination pour la mathématique avec son collègue en charge de cette discipline, et les phénomènes surnaturels qu’il observe au hasard de pérégrinations imaginaires, comme pour ensoleiller cette morne vie.

Le délire dans lequel s’enferme parfois le double romancé de l’auteur est dans l’air de l’époque d’une Roumanie où le satrape Ceausescu et son épouse guignolesque voulaient emmener le pays qu’ils dirigeaient, au-delà des réalités, vers un avenir radieux pour l’Homme communiste nouveau. Au bout d’un temps qui fut très long, le délire pour la Roumanie s’est heurté à la vraie vie et les Ceausescu ont été sommairement exécutés en 1989. Celui du héros, de son amoureuse Irina et de leur fille se termine dans la vision théâtrale de l’envol de la ville de Bucarest toute entière happée par les cieux d’un monde nouveau qui accueillera le bonheur des tourtereaux :  » Nous resterons là-bas pour toujours, à l’abri des terrifiantes étoiles ».

L’imagination débordante de l’auteur est fascinante mais parfois un peu longue, le roman faisant 800 pages… Le lecteur s’autorise à survoler les derniers chapitres car il faut bien en finir !

ELGEY Georgette, ‘Toutes fenêtres ouvertes’.

Georgette Elgey (1929-2019) a écrit en 1973 « La Fenêtre ouverte » qui raconte, 30 ans après, comment sa famille a été dénoncée à l’occupant allemand en 1942 par de « bons français » pour ses origines juives. Georgette avait 13 ans, grâce aux actions généreuses de personnes raisonnables, grâce aussi sans doute un peu à la providence, la jeune fille et sa proche famille furent préservées et survécurent jusqu’à la défaite allemande.

En 2017, au crépuscule de sa vie, elle publie « Toutes fenêtres ouvertes » qui raconte un autre combat mené par sa famille, celui du procès en paternité mené par sa mère contre Georges Lacour-Gayet dont elle tomba amoureuse, lui ayant 72 ans et elle 27. Il s’ensuivit l’arrivée de Georgette que son père refusa de reconnaître. Sa mère, Madeleine, soutenue par sa grand-mère Marthe, va lancer une action judiciaire pour forcer le vieil homme à reconnaître son « œuvre », utilisant même Georgette alors âgée de 4 ou 5 ans pour la lancer à la poursuite de son « père » à la sortie de son immeuble… Elles le font non seulement pour éviter à Madeleine, déjà mère d’une jeune fille issue d’un premier mari violent et cupide dont elle divorcera rapidement, de devoir élever seule sa deuxième fille, mais également par sens moral.

Après avoir retrouvé dans une cave une vieille malle emplie de documents familiaux Georgette s’attelle à reconstituer ce que fut la vie de sa mère, et plus généralement de sa famille, avant et après sa naissance. Il s’agit bien sûr de l’amour irraisonné de Madeleine, étudiante en histoire, pour son maître de près de 40 années plus âgé qu’elle, il s’agit surtout de la folle témérité de cette femme pour un combat (judiciairement perdu) afin que sa fille porte le nom de son géniteur, il s’agit aussi de la vie d’une famille de la grande bourgeoisie, familière des dirigeants politiques, des intellectuels et des artistes de son époque. La lâcheté d’un homme et le drame de la guerre vont venir bouleverser cette famille et servir de fil conducteur à cet ouvrage écrit alors que Georgette est devenue elle aussi une historienne reconnue auteure d’une histoire de la IVème République en six volumes qui fait encore autorité. Elle sera journaliste, éditrice, conseillère technique du président François Mitterrand, entre autres fonctions.

Ce combat d’une vie menée par sa mère, qui se poursuivit contre les enfants de Georges qui ne voulaient pas entendre parler de mêler leur nom à celui d’une famille aux origines juives, force le respect mais laisse songeur tant son résultat aurait été hasardeux, même si la Justice avait penché en faveur de Madeleine et Georgette. Il est des situations où la lutte et l’action, même motivées par l’amour, restent sans force face à la lâcheté. Il sera clôturé par Georgette qui, à 70 ans, sera contactée par un petit neveu de sa famille paternelle avec laquelle elle renouera de façon apaisée.

Ce livre est un vibrant hommage à ses mère et grand-mère, femmes d’honneur et de volonté. Il leur est d’ailleurs dédicacé.

« La fenêtre ouverte » est ajoutée à la fin du volume pour ceux qui ne l’auraient pas lu.

Alicia Gallienne lue au théâtre de l’Athénée

Alicia Gallienne est morte à 20 ans d’une maladie de sang génétique en 1990 après avoir écrit furieusement des centaines de poèmes, jamais publiés, au cours des quatre dernières années de sa vie. Cousine de l’acteur de la Comédie française Guillaume Gallienne, ce dernier se décida 30 ans plus tard à tenter d’exaucer le vœu d’Alicia qui disait : « j’écris pour être lue ! », avec l’aide d’une éditrice de la collection Gallimard « Blanche » consacrée à la poésie, par ailleurs marraine du printemps de poètes 2020. Le livre est sorti en février de cette année et, ce soir, Guillaume Gallienne et Marina Hands font une lecture d’un choix de ses poèmes une heure durant, entrecoupée d’intermèdes musicaux violon/piano joués par Renaud Capuçon et Guillaume Bellom.

C’est la soirée d’ouverture du Printemps des poètes, sur le thème du courage en cette année 2020. Qu’aurait-elle pu rêver de mieux pour un premier contact avec le public ? Hantée par l’urgence de la maladie (son frère Eric est décédé du même mal lorsqu’elle avait 7 ans), l’atmosphère est forcément tragique mais les mots sont habités par la vie, ceux d’une post-adolescente encore si jeune mais si attentive à ce qui l’entoure, la noirceur du monde comme la puissance des sentiments. On ressort de cette lecture bouleversés mais irradiés par l’énergie créatrice et communicative de cette auteure, et, surtout, tellement heureux qu’elle put enfin être publiée.

Sur sa pierre tombale du cimetière du Montparnasse, non loin de celle de Charles Baudelaire, est écrit : « (…) Mon âme saura s’évader et se rendre (…). » 

Jack Lang, 80 ans, accroché à son rocher

Jack Lang, 80 ans, les cheveux noirs de teinture (sauf le bout de ses pattes où il laisse apparaître un peu de blanc…), ex-ministre socialiste, ex-député parachuté dans différentes circonscriptions, ex-conseiller municipal, toujours-beau-parleur maniéré, fidèle de la mémoire de François Mitterrand, chef de l’Institut du monde arabe (IMA) depuis déjà six ans sur la proposition de sa nomination par François Hollande, est renouvelé pour trois années à la tête de l’IMA. Le chef de cette institution est désigné par son conseil d’administration, où siègent nombre de représentants de pays arabes, sur proposition française.

Les bras nous en tombent devant une telle sclérose de cette institution. N’était-il pas possible de renouveler la gouvernance de ce musée plutôt que de désigner à sa tête pour la troisième fois une personnalité âgée qui certes n’a pas démérité mais que l’on aimerait voir prendre sa retraite désormais et laisser sa place aux générations suivantes. A quoi peut donc bien servir un Jack Lang à la tête de l’IMA ? Comment la France macroniste surfant sur le changement et la nouveauté a-t-elle pu proposer une telle candidature ? Sans doute parce que la bataille des courtisans en lice pour ce maroquin attisait tant de convoitises que le pouvoir a préféré opter pour l’immobilisme plutôt que de décider pour le changement. Comment l’intéressé ne réalise-t-il pas de lui-même l’incongruité de ce renouvellement ?

Madonna – 2020/02/27 – Paris le Grand Rex

Après 2h30 de retard sur l’horaire annoncé sur les billets, une bande préenregistrée est diffusée dans le Grand Rex par laquelle la voix de la Madone annonce le début du show et se conclue que un mystérieux : « Don’t forget: nothing of this is real! » et la star apparut au milieu d’un groupe de filles blondes toutes grimées à l’identique en espions façon guerre froide pour chanter Vogue. S’en est suivi un concert presque sans musiciens mais avec des danseurs et la voix toujours superbe de Madonna.

Le décor se compose de deux escaliers qui sont montés et démontés comme des Lego pour composer les scènes de chaque chanson. Des décors qui accueillent les bellâtres-danseurs de la bande à Madonna et où l’américaine évolue avec aisance. A 61 ans elle a un peu perdu de son énergie, elle est très (trop) bavarde, peut-être pour reprendre son souffle, mais elle chante toujours magnifiquement, parfois accompagnée par un groupe de femmes capverdiennes. Pour les prochaines tournées, il faudra peut-être revoir le format et, pourquoi ne pas revenir à un format plus classique musiciens-chanteuse pour réinterpréter avec plus de simplicité le fantastique catalogue de cette artiste originale ?

« Le lac aux oies sauvages » de Diao Yinan

Un film chinois, polar-noir, qui se déroule de nuit dans les bas quartiers de quelque province chinoise déshéritée où un chef de gang et une prostituée fuient la police, la seconde aidant le premier qui a tué un flic par accident. On erre dans ce monde interlope, éclairé par des néons où des bandes de voyous tiennent le pavé. Tout est sale et repoussant, personne ne rit, l’atmosphère est lourde et humide, la mort est au bout du chemin visqueux.

Les seules images de jour sont éclatantes et ensoleillées, ce sont celles du « lacs aux oies sauvages », un lac où se retrouvent des prostitués et leurs clients. L’homme se sachant condamné veut orchestrer sa dénonciation par cette prostituée afin qu’elle perçoive la récompense et la reverse à sa femme et son fils. Ils réussiront.

Bien loin des images habituelles de la Chine triomphante ce film noir donne à voir l’envers du décor qui existe aussi très certainement. Des voyous, des putes et la police, la recette parfaite d’un polar glaçant à la lumière des néons.

« Histoire d’un regard » de Mariana Otero

Gilles Caron était un reporter-photographe auteur de quelques photos iconiques des conflits des années 60/70, disparu mystérieusement au Cambodge en 1970, probablement happé par le conflit, pris dans un accrochage ou enlevé par les Khmers rouges. On n’a jamais retrouvé son corps ni arrêté d’explication définitive sur sa mort.

Son parcours fut météoritique et il marqua l’histoire française de photojournalisme durant les quelques années où il exerça ce métier. Ses reportages les plus célèbres concernèrent les émeutes de mai 68 à Paris (une photo de Cohn-Bendit souriant face à un CRS), la guerre des six jours en Israël (une photo de Dayan au mur des lamentations que son armée vient de conquérir), les guerres civiles au Biafra et en Irlande du nord, la guerre du Vietnam bien sûr, Prague 1968. Il choisit bien ses sujets avec toujours un temps d’avance sur ses collègues et un œil affuté pour les scènes frappantes. Il a fait la guerre d’Algérie dans les parachutistes ce qui l’a sans doute rendu familier avec les terrains militaires et aidé à cadrer des photos

La réalisatrice reconstitue la vie professionnelle de Gilles Caron à travers des milliers de planches contacts. Ses commentaires pour illustrer ce voyage ne sont pas inoubliables, qu’importe, ce sont les images qui comptent et celles-ci qui ont marqué leur époque sont bonnes à voir et à revoir.

Devendra Banhart – 2020/02/05 – Paris salle Pleyel

Les Inrocks

Découverte de Devendra Banhart en concert à la salle Pleyel ce soir : un musicien américano-vénézuélien d’un genre folk-psychédélique, étrange et original. Une voix profonde de crooner, un look de bel hidalgo, un jeu de guitare délicat, un chant en espagnol ou en anglais et des compositions alternant entre le folk pur et dépouillé et un rock latinos sautillant.

Une révélationà approfondir !

DRIEU LA ROCHELLE Pierre, ‘Gilles’.

Sortie : 1939, Chez : Editions Gallimard / Le Livre de Poche 831-832

C’est le roman majeur de Drieu la Rochelle, écrivain tant critiqué pour ses faits de collaboration durant la IIème guerre mondiale, qui s’est donné la mort en mars 1945 plutôt que d’avoir à rendre des comptes à la Justice devant laquelle il était convoqué.

Les pérégrinations du héros sont en grande partie autobiographiques et certains des personnages sont inspirés de personnes réelles : Aragon est Galant, André Breton est Caël et Drieu est Gilles. Revenu blessé de la première guerre mondiale, Gilles erre dans les salons de la bonne société parisienne à la recherche de réconfort féminin (également susceptible de l’entretenir) et d’engagement politique sans vraiment savoir de quel côté pencher, entre communisme et fascisme. Il promène sa morgue désabusée dans un Paris qui n’a jamais cessé ses activités mondaines durant la Grande guerre, ignorant plus ou moins que ses enfants se faisaient massacrer à quelques centaines de kilomètres plus à l’est.

Alors une fois terminée cette guerre mortifère, ceux qui l’ont vécue se noient dans l’oubli du foisonnement festif et intellectuel du moment dans la capitale. Gilles se marie et divorce une fois, accompagne la mort par cancer de sa deuxième épouse, multiplie les maîtresses, abandonne toutes ses femmes, comprend qu’il n’aime pas l’amour, s’essaye à la politique mais le cœur n’y est pas. Entre nihilisme et désœuvrement cette petite bande de parisiens trop gâtés et, pour certains, dévastés par la guerre, mène sa barque dans un monde bourgeois et superficiel, sans véritables émotions.

Dans l’épilogue du roman, Gille crapahute en Espagne au temps de la guerre civile. On comprend qu’il est du côté des « blancs » de Franco, contre les rouges, sans doute plus l’effet du hasard que de ses véritables convictions. Commencé dans les tranchées de Verdun le roman se termine 500 pages plus tard dans celles de la guerre civile d’Espagne. Gilles revient à la guerre qui fut finalement la seule situation qui l’a véritablement motivé et animé.

Le style de Drieu est riche et brillant, décrivant merveilleusement ce que l’on sait de la France de l’entre-deux guerres qui annonçait déjà le renoncement intellectuel des années 30 puis le désastre militaire de 1940 avant les années sombres de l’occupation allemande qui engendra dans doute plus de lâcheté que d’héroïsme… Drieu la Rochelle fut l’un des symboles marquants de cette époque. Il rêva avec le socialisme, compromit avec les surréalistes et le mouvement Dada, pêcha avec le fascisme et se perdit dans la collaboration. A la libération ses amis Aragon et Malraux (que Drieu avait protégés durant l’occupation), notamment, tentent de l’aider. Il refuse l’exil, il préfère la mort.

« …il avait cédé aux avances de Berthe. Il lui donnait son dernier feu. Une conscience désespérée ne l’empêchait pas de paraître encore passionné. En fait, il l’était plus que jamais, d’une passion détachée et sans espoir. De nouveau jaloux, anxieux, tendre, férocement, follement lubrique. L’arbre de la science et l’arbre de la vie ne faisaient plus qu’un seul arbre d’orage, éperdument secoué par un tourbillon final ; il engloutissait dans ses racines, semblait-il, tout ce qui restait de suc dans les parages. »

Au sujet de Berthe l’ultime conquête de Gilles

En 2012 ses œuvres sont publiées dans la bibliothèque de la Pléiade. L’écrivain eut ses faiblesses qu’il eut le courage de solder par le suicide. L’œuvre mérite de ne pas être oubliée.

de BALZAC Honoré, ‘Modeste Mignon’.

Sortie : 1844, Edition : Le club français du livre – 1954.

Le roman fait partie de la « Comédie Humaine », partie « Etudes de mœurs au XIXe siècle/ Scènes de la vie privée ». Ecrit en 1844 au retour de Balzac d’un séjour à Saint-Pétersbourg chez sa bonne amie la comtesse polonaise Hanska à qui il est dédié :

« … à toi, qui es encore la Beauté, cet ouvrage où ton amour et ta fantaisie, ta foi, ton expérience, ta douleur, ton espoir et tes rêves sont comme les chaînes qui soutiennent une trame moins brillante que la poésie gardée dans ton âme, et dont l’expression quand elle anime ta physionomie est, pour qui t’admire, ce que sont pour les savants les caractères d’un langage perdu. »

De Balzac

Situé en 1929 sous le règne de Charles X, c’est l’histoire d’une jeune femme, Modeste Mignon, fille d’un marchand du Havre aux fortunes diverses, elle cherche l’amour sous la stricte surveillance de sa famille. Elle croira l’avoir trouvé mais sera victime d’une escroquerie sur l’identité de l’élu. Une fois dévoilée la tentative de substitution d’identité, son père décidera d’organiser un concours à la loyale entre les trois prétendants, reçus au Havre, y compris l’escroc, pour laisser à Modeste la liberté de choisir celui qu’elle veut véritablement épouser.

Balzac nous plonge alors dans ce ballet de personnages et de sentiments. Il y a l’amoureuse transie mais aussi manipulatrice à ses heures, les trois prétendants : le poète, son secrétaire et le noble, le notaire et son clerc bossu, le père revenu de Chine, sa femme inquiète, la belle-mère aveugle… On croise les anciens soldats de Napoléon, la bourgeoisie satisfaite autant que la noblesse survivante.

Tout ceci se passe il y a deux siècles, les manières sont empesées, les rituels sont affectés mais les mœurs et les sentiments sont éternels, et tellement bien racontés par Balzac que ce roman est autant un livre d’Histoire qu’un traité de psychologie.

Et puis quel style littéraire ! Le problème avec la Comédie humaine (90 ouvrages) est qu’il en reste juste 89 à découvrir si l’on veut vraiment faire le tour de cette œuvre gigantesque.

NIMIER Roger, ‘Les enfants tristes’.

Sortie : 1951, Chez : Editions Gallimard / Le Livre de Poche 1332-1333

Roger Nimier (1925-1962) est un écrivain précoce post-deuxième guerre mondiale, critique littéraire, scénariste de cinéma (notamment pour Louis Malle), éditeur courageux, il défend les œuvres de Céline, Maurras, Brasillach, Morand à une époque où ils étaient condamnés par tous…

« Les enfants tristes » est son troisième roman publié en 1951 qui raconte les déambulations d’un jeune homme issu de la bourgeoisie, qui grandit avec son époque de l’entre-deux guerres aux années 50′. Olivier Malentraide traîne sa morgue à travers une société dont il voudrait s’extraire par ses qualités d’écrivain. La guerre de 39/45 lui offre l’occasion de bouleverser l’ordinaire de sa vie et l’ennui de son existence dont il reprendra le cours ordinaire à son retour à une vie civile, voire civilisée, partagée entre la séduction des femmes dans les salons et les émotions littéraires intérieures. Il y a sans doute beaucoup de l’auteur dans ce personnage.

Nimier développe le style des écrivains de cette époque : précis et un peu désabusé , inutile mais plutôt brillant.

« Les amitiés ne sont jamais que des rencontres de fantômes. Chacun n’est qu’un enfant solitaire qui tient, à dix ans de distance, les ficelles d’une marionnette brillante. Ces pantins peuvent se saluer, s’embrasser, croire que tout est arrivé. Inutile. Rien n’a beaucoup changé. On est seul. »

Il refuse manifestement l’utilisation des anglicismes et parle de : foutebôle, coquetelle, fleurt, poulover, piceupe… Son roman est ponctué d’accidents de voiture et d’avion. Il décède le 28 septembre 1962 au volant de son Aston-Martin. Une fin très… Nimier. Sa fille Marie a repris le flambeau littéraire et écrit des romans, des scénarii et des chansons.

« Pour Sama » de Waad Al-Kateab & Edward Watts

Waad Al-Kateab est une jeune étudiante syrienne installée à Alep pour y suivre des études d’économie après avoir renoncé à une carrière de journaliste, métier trop dangereux dans une dictature. De 2011 à 2016 elle filme d’abord le soulèvement étudiant lors de « la révolution », puis les combats et la reprise de la ville par le régime et ses alliés, russes notamment. Durant la guerre elle publie ses chroniques sur Youtube qui sont suivies dans le monde entier. Réinstallée au Royaume-Uni après la reddition de la ville elle les monte avec le documentariste Edward Watts pour un faire un film qui reçoit différents prix et un accueil enthousiaste de toute la profession.

A travers son quotidien, de plus en plus difficile, elle retranscrit le drame du siège de la ville, vécu de l’intérieur, car après l’enthousiasme de la rébellion étudiante voulant mettre à bas la famille Assad qui tient le pays d’une main de fer depuis 1970, la dure réalité de la guerre civile urbaine lui succède. Waad tombe amoureuse et se marie avec Hamza un médecin qui anime un hôpital dans les quartiers assiégés. C’est surtout depuis cet hôpital que l’on suit les évènements. Ils ont une petite fille, Sama, qui apparaît dans ce chaos ; le film lui est dédié car Waad a voulu lui expliquer pourquoi et pour quels idéaux ses parents sont restés au cœur de la tourmente, au risque de leurs vies. Le scénario alterne entre les images paisibles de Sama souriant dans la chambre qu’elle occupe avec ses parents, le bruit du canon au loin, et les images terribles de blessés qui arrivent en masse à l’hôpital. Jeune maman, Waad insiste sur le sort des enfants civils montrant des moments poignants de gamins morts ou gravement blessés. Le spectateur a souvent le cœur au bord des lèvres et les yeux humides devant une telle boucherie.

Les forces du régime ont pris l’habitude de bombarder les hôpitaux pour décourager la population et la pousser à fuir les quartiers rebelles. Hamza devra réinstaller son hôpital dans un autre endroit après sa destruction. Entre deux opérations chirurgicales il commente lui aussi les évènements via WhatsApp sur les chaînes d’information du monde entier assistant impuissant au siège d’Alep. Progressivement tous les quartiers tombent et, lorsque les chars du régime sont dans la rue du dernier hôpital du dernier quartier non soumis, les forces russes transmettent un message aux derniers assiégés par l’intermédiaire de l’ONU leur proposant la reddition et l’évacuation de la ville par les civils et les milices vers la province d’Idleb[1]. La mort dans l’âme, Waad (qui est de nouveau enceinte), Sama et Hamza évacuent leur quartier en janvier 2017 dans d’interminables convois, sans être interceptés lors des contrôles alors que leurs visages sont déjà très connus pour avoir tenu le monde informé au jour le jour de la bataille d’Alep. Les images de la ville rappellent celles de Stalingrad !

Le film ne fait pas de politique même si sa réalisatrice est clairement dans le camp anti-régime. Il ne parle pas des improbables coalitions montées d’un côté comme de l’autre, des massacres initiés de toutes parts. Il y a tout le Moyen-Orient et la Russie actifs sur le front (la coalition occidentale anti-Etat islamique n’est pas à l’œuvre dans cette ville) : le régime Assad, l’Iran, le Liban, la Turquie, les Emirats arabes, les milices des groupes l’Etat islamique et Al-Qaïda et bien d’autres… Les alliances se font et se défont, tout le monde tire sur tout monde avec des armes plus ou moins sophistiquées, plus ou moins hétéroclites… et les civils trinquent. La ville est détruite à 40%. C’est le propre d’une guerre civile, hélas ! Tout n’est pas sans doute pas fini, il faudra reconstruire, les civils évacués ont juré de revenir un jour, la réconciliation est impossible ; la famille Assad et son armée vont probablement geler la situation à défaut de pouvoir la faire évoluer. La dictature ne peut que refermer le couvercle sur la marmite bouillonnante. La démocratie est un leurre pour le moment. On reparlera de la Syrie pour encore plusieurs générations.

Après « Eau Argentée » sorti en 2014 sur le siège d’Homs « Pour Sama » suit le même principe : témoigner de la barbarie humaine. Des documentaires qui dérangent.


[1] Où se déroulent actuellement des combats pour la reprise de cette région par les forces pro-régime.

CHOW CHING Lie, ‘Concerto du fleuve jaune’,

Sortie : 1979, Chez : Robert Laffont – Opera Mundi & J’AI LU 1202.

La suite du « Palanquin des Larmes« , Chow Ching Lie quitte Hong Kong, ses deux enfants et sa famille pour venir suivre les cours de piano de l’Académie Marguerite Long à Paris. Munie de peu de moyens, elle n’évite pas de se faire happer par des gens plus ou moins fréquentables de la communauté chinoise locale. Elle va même se remarier avec l’un d’eux par dépit (?) ce qui provoque le rejet de sa famille chinoise car très contraire aux traditions locales s’agissant d’une veuve.

Une fois primée (1er prix) par l’Académie Long, il faut bien vivre et chercher à devenir indépendante d’un mari dictateur alors elle se lance dans le commerce d’objets chinois importés pour, enfin, pouvoir accueillir ses deux enfants avec elle à Paris.

Quelques voyages en Chine en pleine révolution culturelle maoïste lui font comprendre qu’une partie de sa famille a eut à souffrir de son fait puisqu’elle était considérée par les gardes rouges comme une social-traître à la solde des capitalistes…

Et puis la musique la reprendra et elle se lance dans le projet de monter le Concerto du fleuve jaune au théâtre des Champs Elysées avec un orchestre, ce qu’elle fera le 01/12/1973 avec dans l’assistance, une délégation de l’ambassade de Chine populaire.
Ce deuxième épisode de la vie de cette chinoise recyclée en Europe est un peu moins intéressant que le Palanquin des Larmes car finalement son combat pour la survie à Paris est moins exceptionnel que celui de sa jeunesse à l’époque de la Grande Marche, question d’environnement sans doute. Elle a d’ailleurs moins de choses à raconter et dérive régulièrement vers la narration de longues légendes chinoises. Qu’importe, son parcours reste incroyable et ses sentiments à l’égard de son pays natal mitigés. Profondément chinoise et boudhiste, elle porte un jugement indécis sur le maoïsme qui, au-delà de ses dérives autoritaires qu’elle n’a pas vécues en direct, a sorti son pays du moyen-âge. Le Concerto du fleuve jaune est d’ailleurs une œuvre écrite par Shi Shin Haï durant la révolution culturelle plus ou moins à la gloire de celle-ci. Elle se serait réinstallée à Shanghai a ville natale où vivent ses deux enfants qui ont fait leurs études entre Londres et Paris. Quel parcours !

La maison de Balzac à Paris 16ème

Sur cette table Honoré de Balzac a écrit et corrigé toute la Comédie Humaine de 1840 à 1847. Il est installé dans une petite pièce modeste d’une maison de Passy (rue Raynouard) qui a l’époque était un village éloigné de Paris. Durant cette période, Balzac a loué un appartement de la maison de service d’un hôtel particulier qui a été détruit depuis. Le musée occupe cette dépendance et retrace l’atmosphère dans laquelle l’auteur a composé son œuvre majeure. Une exposition temporaire de Grandville est présentée en ce moment. Ce dessinateur-caricaturiste, proche de Balzac, a illustré certaines de ses créations. Il a surtout croqué la société que Balzac décrivait dans sa littérature. Les deux firent la paire pour nous laisser une fascinante plongée dans le mitan de ce XIXème siècle.

Cette petite table de travail sur laquelle furent écrites tant de grandes choses est émouvante. Ce musée parisien nous rappelle le parcours du grand écrivain. Il vaut le déplacement !

Bryan Ferry

« Leonard de Vinci – 1452-1519 » au Louvre

Artiste-novateur au génie reconnu et vénéré, Léonard de Vinci est exposé au Louvre, cinq siècles après son décès, via une rétrospective de quelques tableaux (mais le peintre n’en a produit qu’une quinzaine) et, surtout, de beaucoup de dessins ou d’esquisses détaillant les étapes du processus créatif du peintre. On y voit le galbe d’un pied ou la courbe d’une épaule reproduits à l’infini sur des dessins avant d’aboutir sur le tableau final peint par Vinci ou par ses élèves sous son inspiration.

On découvre également des visions extraites par infrarouge des dessins sur lesquels la peinture définitive a été apposées. On passe devant des livres écrits ou annotés par le Maître. A défaut de nombreux tableaux de Vinci, la Joconde n’a pas été déplacée dans les salles de cette exposition, on ressort du Louvre avec une meilleure appréhension de la complexité du travail de Vinci, mêlant un investissement continu dans les sciences, la géométrie, la compréhension de l’espace, pour déboucher sur la création artistique. Le parcours d’un homme de valeur.