Zazie – 2019/11/14 – Paris l’Olympia

Zazie à l’Olympia : un concert plutôt agréable, un peu variétoche mais tout de même rock avec deux guitaristes femmes dont Edith Fabuena de retour, mais en places assises dans la salle… Zazie bavarde trop en faisant la fofolle, elle est bien meilleure et séduisante lorsqu’elle chante. Elle a du talent, c’est un peu notre Daho féminine.

Aldous Harding – 2019/11/12 – Paris la Cigale

Aldous Harding à la Cigale ce soir : une folkeuse néo-zélandaise mystique et étrange, d’une minceur diaphane que son ample tenue de Pierrot lunaire rend encore plus impressionnante, jouant de la guitare et chantant assise sur un pouf, accompagnée de ses musiciens dont une femme aux claviers. Une très belle voix éthérée, à l’image du personnage. Beaucoup de douceur, une soirée apaisante.

Neil Youg veut voter aux Etats-Unis

Sur son site web Neil Young explique qu’il est en train de demander la nationalité américaine pour pouvoir voter aux prochaines élections présidentielles mais que, signalé comme consommateur de cannabis, il doit passer un entretien supplémentaire. Il est résident américain depuis déjà des décennies.

I sincerely hope I have exhibited good moral character and will be able to vote my conscience on Donald J. Trump and his fellow American candidates, (as yet un-named).

Ayant soutenu Bernie Sanders la dernière fois, on peut imaginer qu’il ne votera pas pour Trump à qui l’opposa un litige quand celui-ci utilisait Keep on rockin’ in the free world comme bande-son de ses meetings…

FOURNIER Alain, ‘Le Grand Meaulnes’.

Sortie : 1913, Chez : Emile-Paul frères & Le Livre de Poche 1000.

C’est le livre du romantisme absolu écrit au début du XXème siècle. Inspiré par une passion folle et non aboutie éprouvée par l’auteur pour une femme, cette histoire est restituée dans l’environnement mystérieux d’un petit village rural de Sologne.

Des écoliers à l’orée de leur vie d’adulte découvrent l’amitié et l’amour. Meaulnes va vivre une rencontre improbable dans un château de conte de fées. Au milieu d’un bal d’enfants costumés il croise un rêve, Yvonne de Galais, la fille du maître des lieux. Son ami François (le narrateur), éperdu d’admiration devant l’indépendance et l’originlité de Meaulnes va l’aider à réaliser ses rêves et réparer ses péchés.

Cette quête irréelle est narrée dans un style poétique qui retranscrit magnifiquement l’atmosphère ouatée de brume et d’hiver des collines boisées où elle se déroule. Le romantisme de la situation en fait un des romans qui a marqué des générations successives de jeunes lycéens et étudiants au XXème sièle. Pas sûr que ce ne soit toujours le cas !

CHOW CHING Lie, ‘Le palanquin des larmes’.

Le récit de l’incroyable vie de Chow Ching Lie, née en 1936 à Shanghai dans la Chine des seigneurs de guerre et du trafic d’opium. Elle vécut la Chine féodale du début du XXème siècle, la guerre sino-japonaise, la guerre civile entre les soldats de Mao et ceux de Tchang Kaï-chek, l’instauration du régime communiste, les persécutions à l’encontre des « droitistes » auxquels sa famille et sa belle-famille furent assimilés.

Elle raconte aussi les traditions locales contre lesquelles aucune rébellion ne vainc. Fiancée à 13 ans contre sa volonté, mariée à 14, elle finira par abdiquer devant la pression des familles et même par éprouver un peu d’affection pour ce mari malade qui décèdera relativement jeune en 1962, lui laissant deux enfants. Elle alternera par la suite entre Hong-Kong où sont exilés ses beaux-parents, et Shanghai où est restée sa famille.

Elevée dans la tradition chinoise mais sur un mode plutôt occidental, elle découvre le piano très jeune et le travaille avec passion au point d’être repérée par les autorités communistes qui, à cette époque, en acceptent encore la pratique. En 1965, poussée par une amie premier violon de l’orchestre symphonique de Hong-Kong, elle rejoint l’école de Marguerite Long à Paris pour parfaire sa formation de soliste. En 1968 elle part chercher ses enfants et la famille s’installe définitivement en France où elle a entamé une carrière de pianiste professionnelle.

Ce récit recueilli par Georges Walter est frappant par sa description de la Chine pré-maoïste où s’affrontent un monde capitaliste sauvage avec des traditions ancestrales qui placent la femme plus bas que terre. Lie raconte toute la hargne qui fut la sienne pour s’opposer à son sort de gamine « vendue » à 13 ans malgré le niveau d’éducation relativement élevé de sa famille. Le palanquin fleuri est l’espèce de chaise à porteurs empruntée par la fiancée pour rejoindre la demeure de son futur mari. Pour Lie, ce sera le « palanquin des larmes ». Elle reconnaît à Mao d’avoir cherché à faire évoluer le sort de la femme chinoise parmi les premières mesures prises après sa victoire contre Tchang Kaï-chek.

Avec Lie on plonge au cœur de la vie à Shanghai où cohabitent la plus extrême richesse avec la misère et la maladie, où les affairistes ne sont jamais très éloignés des gangs, où le pouvoir traite avec les comptoirs occidentaux pour se répartir les richesses d’un pays colonisé. C’est un mélange de « Tintin et le lotus bleu » et des récits hallucinés de Lucien Bodard sur son enfance dans le Sichuan où son père était consul de France. L’instauration de la République populaire de Chine en 1949, sous l’égide de Mao Tsé-toung, mettra un terme à l’ouverture de la Chine. Les étrangers retournés chez eux, le pays se recentrera sur lui-même et vivra au rythmes des illusions et des chimères d’une féroce dictature. Relativement préservée pour elle-même et ses enfants, Lie verra des membres de sa famille restés à Shanghai subir arrestations et camps de travail pour affronter la rééducation réservée aux « droitistes ». Même loin de son pays natal, elle garda pour toujours l’amour de ses racines, cherchant sans doute à ne conserver que les bonnes traditions dans ses souvenirs, elle qui vécut de l’intérieur les gigantesques et tragiques soubresauts de la Chine au cours du XXème siècle.

« Le Père tranquille » de René Clément (1946)

Un film classique sorti juste après la fin de la IIème guerre mondiale (après visa de l’armée) : un bon père de famille vendeur de contrats d’assurance cache aux siens qu’il est un chef de la résistance locale. Arrêté par « les boches » puis blessé, il est libéré par son fils maquisard qui ignorait l’engagement de son père en lui reprochant son inaction. Inspiré de faits véridiques, le film est un peu angélique, alternant entre bons résistants et mauvais collaborateurs. En 1946 il fallait sans doute cela pour remettre le pays au travail après en évitant que la guerre civile ne succède à la guerre mondiale. Il fallut des décennies pour que la France revienne sur son passé, hélas bien plus tragique que l’image donné par ce film.

WEST Morris, ‘L’ambassadeur’.

Sortie : 1965, Chez : Librairie Plon.

L’histoire à peine romancée d’un ambassadeur des Etats-Unis au Vietnam à l’époque du président Diem (chrétien, il porte le nom de Cung dans le roman) que ses généraux (bouddhistes), appuyés semble-t-il par les forces américaines obscures, vont déposer et tuer. Il sera remplacé par une junte militaire qui n’évitera pas la reconquête du Vietnam du Sud par les troupes communistes du Nord, ni la retraite politique et militaire américaine. L’ambassadeur ainsi peint est Henry Cabot Lodge.

Outre les sales histoires de barbouzes et de supplétifs, inévitables dans ce genre de situation néocoloniale, M. West dresse la tableau des états d’âme d’un diplomate poussé à recommander et appliquer des solutions politiques avec lesquelles il n’est pas forcément d’accord et qui peuvent déclencher des cataclysmes et des morts. On peut imaginer que, comme dans le roman, la main de M. Cabot Lodge ait tremblé au moment de prendre les décisions, ou peut-être pas…

En quelques chapitres bien sentis il ébauche aussi l’impossible réconciliation entre l’Orient et l’Occident et l’inanité à vouloir imposer de l’extérieur des principes et des stratégies à des peuples qui n’en veulent pas, ou qui ne les comprennent pas forcément.

Diem a été assassiné en 1963, le roman a été publié en 1965, évidemment le lecteur d’aujourd’hui connaît la suite de l’histoire qui ne fut pas en faveur des Etats-Unis obligés de se retirer du pays en 1973 après y avoir laissé 50 000 morts dans une guerre qui en fit probablement 1,5 millions chez les vietnamiens. La partition du pays en Nord communiste et Sud libéral ne tint que jusqu’en 1975 date à laquelle le Vietnam fut réunifié par la force sous la bannière communiste.

Malgré tout, l’engagement occidental (majoritairement américain) a endigué la progression du communisme en Asie, puis, plus tard, sur le reste de la planète. Quelque-part, dans les coulisses du pouvoir américain, des présidents se sont succédés à la Maison-Blanche et ont décidé ce que devait être la raison d’Etat, même au prix de guerres dévastatrices. Aujourd’hui, le Vietnam et la Chine n’ont plus de communiste que le patronyme de leur parti unique. De façon inattendue, la retraite politique et militaire des Etats-Unis n’a pas empêché les pays vainqueurs, le Vietnam mais aussi la Chine et la Russie, d’adopter rapidement et sans vergogne les grandes lignes du système capitaliste mais sous leur propre souveraineté. C’est la morale de cette triste histoire.

HUREAUX Yanny, ‘Le pain de suie’.

Sortie : 1999, Chez : Editions Jean-Claude Lattès.

Inspiré de faits réels, ce roman raconte l’histoire d’une famille d’agriculteurs des Ardennes en 1915, alors que les « verts de gris », autrement dit l’armée allemande, occupent de nouveau ce territoire français. Après la guerre de 1870 et sa défaite de Sedan c’est la deuxième fois que le grand voisin prend ses aises dans l’Est de la France et cela fait un peu beaucoup pour le bon sens paysan de cette famille Titeux dans son hameau des Emouchet…

Les jeunes ont été mobilisés, il ne reste sur place que les seniors, les femmes et les enfants qui doivent continuer à faire tourner la ferme. Les allemands réquisitionnent à tour de bras : le matériel, les bêtes, les grains… et veulent « civiliser » ces paysans avec les lois de la « Grande Allemagne ». Il faut survivre. C’est alors que deux militaires français sont déposés par aéroplane derrière les lignes. Ils seront cachés par les Titeux qui les aideront dans leur mission d’espionnage. L’affaire se terminera mal pour le patriarche et sa fille Jeanne-Marie.

80 ans plus tard, le journal de cette dernière sera publié, y inclus les lettres écrites à son fiancé au front qui, lui, survivra au massacre de cette première guerre industrielle mondialisée. Ces lignes écrites par un journaliste-écrivain du cru sont émouvantes en ce qu’elles font partager la vie, les sentiments et les réactions de ces paysans du début du Xxème siècle confrontés, une nouvelle fois, à la barbarie européenne. Hélas, ce ne sera pas la dernière !

SEPULVEDA Luis, ‘Yacaré – Hot Line’.

Sortie : 1998, Chez : Editions Métailié.

Deux courtes nouvelles de l’écrivain chilien Luis Sepulveda qui a connu les geôles du régime Pinochet après une condamnation à 28 ans commuée en une peine d’exil suite à l’intervention de différentes organisations de défense des droits de l’Homme.

Depuis cette sombre période, Sepulveda a consacré son œuvre à ses combats pour la démocratie, l’écologie et les droits des populations d’origine indienne. Il est question de ces luttes dans ces deux nouvelles et le militantisme. L’une se déroule à Santiago dans une société post-Pinochet où une partie de la population n’a pas complètement tourné la page de l’ère Pinochet. L’autre se déroule à Milan et aborde le trafic d’animaux sauvages qui alimente la consommation occidentale en produits de luxe.

Plus que des nouvelles ce sont des fables, menées tambour battant par des personnages hauts en couleurs. Ou comment un écrivain de talent peut diffuser ses idées en quelques pages !

RUSSIER Gabrièle, ‘Lettres de prison précédé de « Pour Gabrielle » par Raymond Jean’.

Sortie : 1970, Chez : Editions du Seuil

Peu de gens se souviennent, ou savent ce que fut, l’affaire Gabrielle Russier. Eventuellement certains on vu le président Pompidou sur des images d’archives citer partiellement un poème d’Eluard à la fin d’une conférence de presse alors qu’il était interrogé quelques jours après le suicide de Gabrielle Russier le 01/09/1969.

Gabrielle était une professeure agrégée de lettres, trentenaire, divorcée mère de deux enfants, qui vécut une histoire d’amour avec l’un de ses élèves, mineur. Bien que Mai-68 soit passé par là, la rigidité des mentalités est loin de s’être assouplie et les parents du jeune homme portent plainte. Gabrielle est emprisonnée deux fois pour quelques semaines à Marseille pour détournement de mineur. Elle est condamnée à un an de prison avec sursis mais le parquet fait appel. Ne comprenant son « crime », elle perd progressivement pieds, en prison puis en maison de repos. La dépression prend le dessus jusqu’à sa mort volontaire.

Le prologue écrit par l’un de ses professeurs d’université explique ce qui paraît incompréhensible aujourd’hui : l’empêchement d’une histoire d’amour par deux personnes consentantes. Après avoir relaté ce qui les a rapproché, les études de lettres, l’agrégation, il décrit très factuellement mais avec beaucoup de tristesse la lente descente aux enfers de Gabrielle dont l’issue était à craindre.

Les lettres publiées après sa mort montrent son courage pour essayer de s’en sortir, ce qu’elle doit aux siens, mais aussi la progression du désespoir. Ecrites de prison où d’une maison de repos, elles mêlent les soucis quotidiens échangés avec sa voisine qui s’occupait de ses deux enfants, son chat, sa voiture chez le garagiste… et l’incompréhension devant l’acharnement que la société déploie pour empêcher cet amour et briser sa personne.

De Christian, l’être aimé, on ne dit rien. Lui-même à sa majorité livrera une unique interview sur cet amour empêché, avant de replonger dans l’anonymat et ne pas en ressortir.

Cette histoire émut l’intelligentsia de l’époque et elle fut retracée, notamment, dans le film « Mourir d’aimer » (avec une bande originale signée Charles Aznavour) dans lequel Annie Girardot fit pleurer la France entière. Juste une histoire stupide et tragique !

Interview Pompidou (INA) : https://m.ina.fr/video/I00016723

La citation de Pompidou (auteur par ailleurs d’une anthologie de la poésie française) créa elle aussi la polémique car Eluard avait écrit ce poème en hommage aux femmes tondues en 1944/45 à la libération pour complaisance avec l’ennemi. L’assimilation de Gabrielle à ces victimes fut certes accrobatique, mais avec un peu d’imagination on peut sans difficulté en reporter toute l’émotion sur ce drame Russier. Le voici en entier :

COMPRENNE QUI VOUDRA

Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.

Paul Eluard – 1944

« Chambre 212 » de Christophe Honoré

Une jolie comédie qui se penche sur le démon de la jeunesse qui revient hanter les quinquas ! On voit un couple (Chiara Mastroianni et Benjamin Biolay [qui ressemble étrangement à Saint-Exupéry]) se confronter à ce qu’ils furent 20 ou 30 années plus tôt. Se noue alors un étrange dialogue entre ces deux personnages et leurs doubles lorsqu’ils étaient jeunes. Cette confrontation est productive et les amènera à comprendre leur amour d’aujourd’hui après une prise de conscience que le temps est passé et que les folies de la jeunesse sont désormais remplacées par la sérénité et l’attachement. C’est frais, un peu naïf, mais plutôt agréable.

Vieillir avec Mick Jagger

« How the years they rush on by
Birthdays, kids and suicides
Still I play the fool and strut
Still you’re a slut »

“All the Way Down” – The Rolling Stones

Comment les années s’écoulent à toute allure
Anniversaires, enfants et suicides
Je fais toujours l’imbécile et je me pavane
Tu es toujours une salope.

Traduction – www.DeepL.com

ROY Jules, ‘Adieu ma mère, adieu mon cœur’.

Sortie : 1996, Chez : Albin Michel

Jules Roy (1907-2000), écrivain et officier français, né en Algérie, raconte dans ce court ouvrage un retour dans son pays natal, décidé sur un coup de tête, en plein cœur de la décennie terroriste des années 90′, pour aller se recueillir sur la tombe de sa mère et de sa famille à Sidi-Moussa près d’Alger. Escorté par les forces de sécurité locales compte tenu de sa notoriété, il déposera des roses au cimetière mais ne pourra retourner dans son village natal de Rovigoni ni à L’Arba où vécut sa mère, trop dangereux. Il pourra quand même faire un rapide pèlerinage à Blida, la ville de ses premiers émois, mais toujours encadré par les « ninjas » roulant à tombeau ouvert pour éviter les terroristes du GIA qui mettent l’Algérie (et un peu la France) à feu et à sang au nom de Dieu.

Ce livre est un touchant dialogue avec sa mère et un retour sur le temps où l’Algérie était un département français, contre toute réalité. Sa mère était l’archétype de ces pieds noirs, considérant les arabes comme des paresseux et s’attribuant les mérites d’avoir viabilisé le pays. Jules, jeune officier tirailleur algérien reste séduit par l’Action française et le maréchal Pétain jusqu’en 1942 où il rejoint le Royaume-Uni où il combattra dans la Royal Air Force. Après la libération il poursuivra avec la guerre d’Indochine avant de démissionner de l’armée en 1953 (il est alors colonel) pour protester contre les méthodes de l’armée. Il se consacre désormais pleinement à la littérature (il a déjà reçu le prix Renaudot en 1946 pour « la Vallée heureuse »). Ami de Camus et d’Amrouche, il dénonce publiquement la guerre d’Algérie et ses atrocités.

En évoquant la dure vie menée par les colons français, sa famille, et leurs sentiments qu’il ne partage pas bien entendu, ce livre est une sorte de psychothérapie-réconciliation avec ceux qui restent les êtres aimés de son enfance. Il ne justifie pas leur idées mais les expliquent. Se référant à cette Algérie sanglante des années 1990′, il admet que les jugements à l’emporte-pièce de sa mère avaient un fond de réalisme mais ces pieds-noirs ne savaient pas voir que l’indépendance du pays était inévitable et d’ailleurs souhaitable, et que la colonisation fut globalement un désastre même si nombre de situations individuelles étaient humaines, voire bénéfiques pour tous. L’illusion de la cohabitation fit long feu et se termina dans la barbarie. Il est des moments historiques où l’intérêt général doit primer sur les intérêts particuliers. Ce fut la raison pour laquelle Jules Roy pris fait et cause pour l’Algérie, contre les idées de sa famille.

Ce ne fut qu’un des multiples déchirements que généra la colonisation. Jules Roy, avec son style emporté sait le restituer avec tout l’amour qu’il n’a cessé de porter aux siens et ce dernier hommage à sa maman l’atteste avec émotion, car, comme Camus, il a toujours « …préféré sa mère à la justice » !

CHARLES-ROUX Edmonde, ‘Nomade j’étais – Les années africaines d’Isabelle Eberhardt’.

Sortie : 1995, Chez : Editions Grasset & Fasquelle.

Edmonde Charles-Roux signe une magnifique biographie d’Isabelle Eberhardt, exploratrice du désert et d’absolu, journaliste et écrivain, fille illégitime d’une femme issue de la noblesse russe et d’un père arménien-anarchiste. Elle passe son enfance à Genève puis suit sa mère qui s’installe à Annaba (l’ancienne Bône), la grande ville de l’est de l’Algérie. Nous sommes à la fin du XIXème siècle, l’Algérie est colonisée par la France qui y pratique un traitement différencié des populations selon qu’elles soient musulmanes ou d’origine métropolitaine. Isabelle y découvre la réalité du système colonial, guère brillante.

La biographie raconte les années 1900 à 1904. Elle meurt en octobre 1904, emportée par la crue d’un oued dans le village où Lyautey était installé pour lutter contre la rébellion marocaine. Ils ont sympathisé, beaucoup parlé ensemble. On dit qu’ils furent amants.

Isabelle parle arabe, s’est convertie à la religion musulmane et devenue membre d’une des nombreuses confréries secrètes locales au sein desquelles se mêlent religion et maraboutisme, voire, parfois, lutte anticoloniale. Elle fuit consciencieusement le monde européen et colonial pour s’intégrer aux populations arabes. Elle étudie leurs modes de vie et le Coran et, pour cela, crapahute à travers le pays. Fascinée par le Sud saharien, elle partage la dure vie des caravanes et s’exile dans des villages de bout du monde pour assouvir son besoin d’absolu.

Bien sûr, la plupart de ces territoires sont militaires et nécessitent des autorisations administratives pour les fouler. Elles seront l’occasion de rencontres avec certains officiers français, mystiques et lumineux, fascinés par le Sahara, qui vivent leur expérience du désert comme une communion, bien loin des bassesses de la colonisation.

Isabelle attise la méfiance des responsables coloniaux, civils et militaires, frisant parfois la paranoïa. Le plus souvent habillée en homme, membre d’une confrérie musulmane, une vie affective agitée avec des « indigènes », de nationalité russe ; et si elle utilisait ses relations locales pour participer à la rébellion anti-française ? Elle commettra des imprudences en laissant entraîner dans diverses affaires de complot. Elle sera explusée d’Algérie puis y reviendra après avoir acquis la nationalité française suite à son mariage avec Slimène, un sous-officier « indigène » de l’armée française.

Malgré un mode de vie des plus austères, Isabelle écrit pour laisser des traces de sa passion pour le désert et ses habitants. A la fin de sa vie elle est journaliste pour un journal algérien alternatif ce qui assure à son couple un petit revenu mais son grand-œuvre est constitué des nouvelles qu’elle écrit sur cette Algérie qu’elle vénère. Ces nouvelles et des extraits de son journal ayant survécu à cette vie d’errance seront publiés bien après sa mort.

Ce fascinant personnage d’Isabelle Eberhardt ne pouvait qu’intéresser Edmonde Charles-Roux, rebelle elle aussi à sa manière. Son style est romanesque. Avec des phrases courtes et ciselées elle sait diffuser ce parfum d’aventure qui rend le lecteur impatient de tourner la page. Ce n’est pas un roman, à peine un récit, c’est un riche mais mince aperçu de ce que fut l’incroyable vie d’une aventurière partie à la poursuite de ses rêves d’intégration dans le monde arabo-musulman et de son combat contre la colonisation. Le combat était juste et l’Algérie fut indépendante des décennies plus tard. Sa tentative d’intégration dans une communauté locale complexe, si loin des normes occidentales, fut plus délicate (elle fut victime d’une tentative d’assassinat), mais ne la découragea point. Elle semblait avoir trouvé un semblant d’équilibre dans sa vie professionnelle, son couple et sa fascination pour le Grand-Sud et ceux qui le peuple. Hélas, l’oued d’Aïn-Sefra en décida autrement le 21/10/1904 et emporta cette espérance et Isabelle qui la portait.

“Un jour de Pluie à New York” de Woody Allen

Une comédie plaisante de Woody Allen qui se déroule dans sa ville fétiche de New York : deux étudiants (d’une université moyennement cotée, hors de la ville) amoureux doivent y passer deux jours et rien ne va se passer comme prévu. Venant tous deux de familles aisées, originaire de New York pour lui mais de l’Arizona pour elle, bobos contre ploucs, mais ils croient s’aimer au-delà des stéréotypes propres à leurs origines.

Alors Woody accumule tous ces petits clins d’œil qui nous font tant sourire depuis le début de sa carrière, sur la mère, la famille, les habitudes de la bourgeoisie intellectuelle de New York, la communauté cinématographique hollywoodienne, etc. Finalement, ce week-end agité va faire réaliser au jeune héros que sa vie est dans cette ville et qu’il se morfondrait ailleurs. Une fois réalisée cette évidence, il renvoi sa petite amie dans son université de province et reste au cœur de Big Apple où il a déjà initié une relation avec une pure new-yorkaise : jolie et peste.

Ce film est un délice de fraîcheur réalisé par ce jeune cinéaste de 83 ans qui ne peut plus diffuser ses productions aux Etats-Unis compte tenu des accusations de harcèlement sexuel dont il est accusé. L’Europe, bonne mère, continue à l’accueillir et l’acclamer. Le temps passe, hélas, pour tout le monde, mais on regrette un peu l’époque où Woody jouait dans ses propres films. C’est encore lui qui arrivait le mieux à exprimer cet humour allenien tellement apprécié en France.

DEDET Christian, ‘La mémoire du fleuve – l’Afrique aventureuse de Jean Michonet’.

Sortie : 1984, Chez : d’ailleurs phébus

La biographie passionnante d’un forestier au Gabon, avant et après l’indépendance de ce pays : rédigé à la première personne par le médecin-écrivain Christian Dedet, ce livre est un « roman-vrai », fruit de l’amitié et du dialogue entre l’auteur et Jean Michonet, le héros.

Le récit remonte au grand-père qui a fait deux enfants (dont la mère de Jean) avec une femme noire mariée « à la coutume »*. Après le décès de ses deux parents de tuberculose dans l’hôpital de Lambaréné du Dr Schweitzer (1875-1965, prix Nobel de la paix 1952), Jean, métis, prend la suite de son père après la Iième guerre mondiale en exploitant des permis forestiers achetés à l’administration coloniale puis à l’Etat gabonais une fois créé. A l’époque tout est manuel, les arbres sont abattus à la hache et transbordés à Port Gentil par le fleuve, camions et remorqueurs apparaîtront plus tard. Les forêts sont peuplées d’insectes, de maladies, d’éléphants, de crocodiles et, surtout, de traditions ancestrales et peu compréhensibles pour les coloniaux faisant plus confiance à Descartes qu’aux gris-gris. Le cannibalisme n’est jamais loin. Jean Michonet en tant que métis cohabite avec ces deux cultures et se fera initié au bwiti, sorte de société secrète se prétendant quasi-religion.

Le lecteur suit la vie de Jean, ses expéditions à 15 ans dans le Sud afin de « recruter » des bras pour les compagnies forestières, le lancement et la chute de différents business de bois, puis de peaux de crocodiles, son implication dans les dispensaires soignant la lèpre, dans des écoles privées pour démocratiser l’enseignement autant que faire se peut. Ses mariages, ses enfants, ses relations complexes avec ses familles française et gabonaise, ses rencontres avec d’autres forestiers au cœur de nulle part, les histoires de vieux blancs entre deux bouteilles qui hantent encore l’Afrique de nos jours.

Le roman est « vrai », l’aventure est réelle et plutôt admirable. Il n’est pas bien sûr que les choses aient véritablement changé au cœur de la forêt depuis cette période. L’indépendance, la mauvaise gouvernance et les compromissions avec la francafrique ont enrichi le clan familial au pouvoir, il y a sans doute moins de tuberculose, et encore, mais tout autant de traditions bloquant un véritable développement de ce pays où l’on a découvert depuis de très grands gisements de pétrole qui devaient pourtant assurer sa prospérité.

Michonet porte d’ailleurs un regard partagé sur ces traditions si prégnantes : il fait soigner ses enfants à l’hôpital et fait plus confiance aux chiffres qu’aux Dieux pour la gestion de ses affaires. Mais il doit composer avec les comportements des hommes et femmes qui l’entourent. Alors il croise des chefs et marabouts aux pouvoirs surnaturels dont il raconte des exploits auxquels il aurait assisté, entre hallucination collective de fêtes traditionnelles et véritables phénomènes inexplicables. On sent son scepticisme devant ces manifestations que sa double origine l’empêche sans doute de rejeter définitivement.

Il mourra bêtement noyé dans l’océan avec ses deux filles qu’il eut avec une deuxième femme mariée « à la coutume » après que la première, française, renonçât avec leurs deux enfants à cette vie de forestiers usante.

Quoi qu’il en soit, ces personnages ont vécu une véritable aventure dont le récit est devenu un des livres culte des apprentis-aventuriers d’une Afrique immobile.

* Ce qui veut dire dans le langage de l’époque, un couple mixte dont l’élément africain risque d’être oublié plutôt facilement au gré des évènements, et qui se traduira souvent par « un vieux blanc avec une gamine locale », toujours valable des décennies plus tard.

New Order – 2019/10/11 – Paris le Grand Rex

Bluedot festival 2019 (photo by Warren Jackson)

Superbe concert de New Order à Paris ce soir, débuté sur Wagner et clôt sur Gainsbourg ! Il reste trois des musiciens historiques, Barney bien sûr, principal auteur-compositeur, musicien et chanteur (Bernard Sumner de son vrai nom), Stephen Morris à la batterie, Gillian Gilbert aux claviers. Peter Hook (dit Hooky), bassiste fondateur du groupe les a quittés en plutôt mauvais termes il y a dix ans (voir ses mémoires « Substance – New Order vu de l’intérieur ») et est remplacé par Tom Chapman. Phil Cunningham fait le deuxième guitariste depuis bientôt quinze ans.

Et tout ce petit monde nous fait replonger avec bonheur dans le son des années 80’ que nous avons tant aimé. Le début de la décennie, lorsqu’ils reprirent le flambeau du groupe post-punk Joy Division explosé en plein vol après le suicide de leur charismatique chanter Ian Curtis, guitares brutes, voix et petite ritournelle de clavier ; le son de la fin de la décennie, plus électronique et dansant. Ils passent largement en revue ces périodes et font tressauter le Grand Rex lorsqu’ils entament les classiques électro. Les puristes, sans doute aussi les plus âgés, s’émeuvent sur les retours à l’époque Joy Division, d’ailleurs Barney porte sur son T-shirt noir le célèbre logo du disque Unknown Pleasure, premier des deux disques que produira Joy Division.

Le light show coloré et animé ajoute une note de gaîté dans la musique plutôt sombre de ce groupe qui fut un peu la tête chercheuse du rock de la fin du siècle dernier. Le résultat est enthousiasmant.

New Order a continué d’écrire des disques et de les jouer sur scène dans les années 2000, après diverses interruptions consacrées à des projets alternatifs, après diverses interruptions dont Music Complete en 2015. Le groupe est toujours sur les planches et tout le monde s’en félicite.

Setlist : Intro Das Rheingold Vorspiel (Richard Wagner song)

Age of Consent/ Restless/ She’s Lost Control (Joy Division song)/ Disorder (Joy Division song)/ Academic/ Your Silent Face/ World/ Tutti Frutti/ Subculture/ Bizarre Love Triangle/ Fine Time/ Plastic/ True Faith/ Blue Monday/ Temptation

Encore : Decades (Joy Division song)/ Love Will Tear Us Apart (Joy Division song)

Outro : Je t’aime… moi non plus (Jane Birkin & Serge Gainsbourg song)

« Steve Bannon – le grand manipulateur » d’Alison Klayman

Un documentaire sur Steve Bannon : ex-âme damnée du président américain Trump, l’un de ses conseillers les plus proches qui l’a mené à la Maison Blanche, il est depuis tombé en désamour avec son président mais il continue de développer sa vision politique prônant le retour à la nation, la fermeture des frontières à l’immigration et la fin de tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à une institution multilatérale ou supranationale.

Le garçon est suivi et filmé comme son ombre par la réalisatrice Alison Klayman au cours de la période précédant les élections américaines de mi-mandat en 2018. A cette époque il a déjà été remercié par la présidence mais il continue à parcourir le pays pour y développer ses idées et soutenir la politique trumpienne. Comme il a plus de temps depuis qu’il ne travaille plus à la présidence, il parcourt également l’Europe pour essayer de fédérer les partis d’extrême droite autour de son discours. Et il n’a pas trop de mal à réunir les Salvini, Le Pen, Orban et consorts qui surfent sur cette vague populiste depuis longtemps.

Le documentaire ne rentre pas vraiment au fond de la vision de Bannon et se contente de décrire son personnage. Ex-banquier chez Goldman Sachs il a l’air largement plus malin et pernicieux que les dirigeants européens qu’il soutient. On ne mesure pas bien la solidité de ses convictions mais on voit qu’il goûte cette action d’agit-prop conservatrice que Mme. Michu adore. Bannon a sans doute encore de beaux jours devant lui.

GIDE André, ‘Les nourritures terrestres & Les nouvelles nourritures’.

Sortie : 1897 & 1935, Chez : Le Livre de Poche 1258

« Les Nourritures terrestres » sont un récit-essai de presque-jeunesse (Gide a 28 ans) et l’un des premiers jalons d’une œuvre particulièrement longue et riche. C’est une sorte de long poème dédié à la vie qu’il vénère. Gide picore et restitue ses émerveillements tout au long de voyages dans la vieille Europe, au Maghreb et en Orient, mais aussi de plongées introspectives dans une âme torturée.

Il s’adresse à Nathanaël, disciple de Jésus, et décrit avec lyrisme l’enchantement d’une colline de Florence, d’une promenade en bateau à Syracuse, d’un jardin botanique à Montpellier, d’une causerie avec des poètes dans la chaleur du désert, bref, de toutes les étapes d’une vie nomade dédiée à la découverte et à la pensée.

En vers ou en prose, Gide se rapproche de Dieu car tous ses émerveillements y mènent, sans doute… S’il y a Dieu, il y a aussi le péché qui rôde. Volupté, ivresse, amours interdits, Gide évoque à mots pesés les démons du corps avec lesquels il compromet avec bonheur.

« Les Nouvelles Nourritures » paraissent en 1935, près de 40 ans plus tard. L’homme a mûri, le mysticisme prend progressivement la place de l’hédonisme, il s’est rapproché de la fin qui interviendra 18 années plus tard. Si Dieu est, sans doute, le créateur de la terre promise, il a compris la responsabilité de chacun dans le déroulement de sa vie et laisse comme une sorte de testament à ses lecteurs :

« Camarade, n’accepte pas la vie telle que te la propose les hommes. Ne cesse point de te persuader qu’elle pourrait être plus belle, la vie ; la tienne et celle des autres hommes ; non point une autre, future, qui nous consolerait de celle-ci et qui nous aiderait à accepter sa misère. N’accepte pas. Du jour où tu commenceras à comprendre que la responsabilité de presque tous les maux de la vie, ce n’est pas Dieu, ce sont les hommes, tu ne prendras plus ton parti de ces maux.

Ne sacrifie pas aux idoles. »

Outre son intellectualisme, une conclusion qui résonne de réalisme en ces années 2010′ marquées par le fanatisme religieux à travers la planète.

« Apocalypse now final cut » de Francis Ford Coppola

C’est la troisième version d’Apocalypse now, légendaire film de Coppola sur la guerre du Vietnam, sorti en 1979. Le principal intérêt de la version 2 était l’apparition d’une scène au cœur d’une plantation de colons français avec une soirée dans laquelle s’affrontaient la vision colonisatrice française en Indochine et le combat anticommuniste américain au Vietnam. Cette scène est maintenue dans la version 3 et le mythique final de Marlon Brando avec son discours sur l’horreur est sans doute un peu rallongé. Globalement le film est le même, on se demande d’ailleurs un peu à quoi sert ce versionning ? Si on élimine des raisons commerciales, sans doute Coppola est-il conscient d’avoir commis une œuvre cinématographique marquante qu’il veut peaufiner pour n’en laisser que la substantifique moëlle, ou au moins ce qu’il croit l’être.

Quoi qu’il en soit, le spectateur ne se lasse pas de visionner une fois encore ce film éblouissant sur cette guerre tragique de la seconde moitié du XXème siècle ! Tout a été démesuré dans cette guerre comme dans le film qui en raconte un épisode. Le plus étonnant dans cette aventure cinématographique fut que le scénario ait été basé sur le roman de Conrad paru en 1899, Au cœur des ténèbres. Le roman se passe en Afrique durant la colonisation belge, le film se déroule près d’un siècle plus tard au Vietnam au cours de la lutte militaire américaine contre le communisme. Dans les deux cas, un homme est saisi d’une folie meurtrière déshumanisée, ivre de son pouvoir, dans un contexte où en somme tout est permis. Dans les deux cas la raison reprendra le dessus avec des méthodes peu orthodoxes mais parfois nécessaires.