STEWART Michael, ‘Après Keynes’.

Sortie : 1970, Chez : Editions du Seuil.

Michael Stewart, économiste britannique, revient en 1970 sur les concept de Keynes, 35 ans après la publication de la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ». Ce livre analyse la situation économique britannique des année 1960 à la lumière de cette révolution keynésienne que fut la « Théorie générale ». L’un des éléments clés de cette théorie consiste à édicter qu’en cas de dépression économique l’Etat à intérêt à relancer la demande en baissant les impôts, en distribuant des subventions et en investissant pour soutenir les entreprises privées. De cette façon, le pouvoir d’achat injecté par la puissance publique va relancer la demande ce qui permettra d’atteindre un nouvel équilibre économique entre offre et demande tout en préservant la croissance globale de l’économie. L’application de ce principe permit d’éviter le chômage de masse dans les économies capitalistes durant les trente glorieuses.

Keynes a aussi compris et analysé les liens entre croissance économique, balances des paiements et liquidités internationale que Stewart explique de façon très pédagogique dans de courts chapitres. Evidemment, de nombreux autres phénomènes entrent en ligne de compte et les crises ont continué à secouer les économies modernes depuis des décennies, mais les bases de l’analyse keynésienne restent valables, même si certaines des solutions proposées sont devenues un peu datées.

Aujourd’hui, en pleine pandémie de coronavirus, les politiques de relance massive de la demande par la distribution tous azimuts d’argent public sont appliquées partout. Merci Keynes !

GALLIENNE Alicia, ‘L’autre moitié du songe m’appartient’.

Sortie : 2020, Chez : NRF Gallimard poèmes.

Urgence : c’est le premier sentiment qui vient à l’esprit du lecteur du recueil de poèmes d’Alicia Gallienne décédée en 1990 à 20 ans d’une maladie de sang. Consciente de son état après avoir assisté au décès de son frère Éric, du même mal, lorsqu’elle avait 7 ans, elle a composé des centaines de poèmes, saisie par cette urgence vitale d’écrire avant que sa plume ne s’éteigne comme elle en saisissait la possibilité.

Issue d’un milieu favorisé, nourrie aux meilleurs auteurs et poètes de la littérature, sautant des fêtes parisiennes à ses études de lettres, alternant Cyndi Lauper et Jean Genet, elle passe ses nuits à écrire des mots qui coulent de son âme comme un flot furieux. Il est question d’amour, de partage, d’émerveillements, de doutes, de fragilités, d’Éric ; peu de son propre sort sinon par quelques pudiques évocations. Mais il y a surtout la longue obscurité de la nuit dans laquelle Alicia noircit les pages d’une écriture fiévreuse par peur de ne pas arriver à graver l’explosion permanente de ses sentiments, souvent tragiques.

Le style n’est sans doute pas des plus académiques mais l’émotion du lecteur est d’autant plus intense devant ce flux ininterrompu et saisissant des mots, tellement matures et poétiques. Quel incroyable embrasement de sentiments pouvait ainsi saisir l’esprit de cette jeune femme ? Quel fulgurant talent lui a permis de les partager ! 30 ans plus tard, Sophie Naulleau, éditrice, qui n’a jamais connu Alicia Gallienne, approchée par Guillaume Gallienne, cousin d’Alicia, décida qu’il fallait publier une sélection de ses poèmes, composée de près de 400 pages… Hommage à une étoile filante. Grâce lui soit aussi rendue !

Lire aussi : Alicia Gallienne lue au théâtre de l’Athénée – Keep on rockin’ in the free world (rehve.fr)

« Pulp Fiction » de Quentin Tarantino (1994)

Près de 25 ans après Orange mécanique, Tarantino nous a régalé de la violence ironique de Pulp Fiction qu’il ne faut pas de priver de revoir ! Monté de façon non chronologique on y suit les aventures des deux porte-flingues d’un puissant mafieux de Los-Angeles ainsi que d’un boxeur sur le retour chargé de truquer un match par le chef mafieux. Beaucoup de sang, beaucoup de cynisme et d’humour, il ne faut pas craindre l’hémoglobine mais les mises en situation sont burlesques, les comportements et dialogues de Vincent Vega (John Travolta) et Jules Winnfield (Samuel L. Jackson) sont hilarants. Le film a obtenu la palme d’or au Festival de Cannes 1994 ce qui fut bien mérité et lança la carrière internationale de Tarantino qui poursuit depuis son œuvre sur le même sillon.

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« Orange mécanique » de Stanley Kubrick (1971)

Alors que des sauvageons mal élevés mettent à mal l’autorité de la police et de la justice en injuriant, taguant et agressant à tout va, certains parlent d’une génération « Orange mécanique ». Il était temps de revisionner ce film de Stanley Kubrick, tiré du roman d’Anthony Burgess paru en 1962, le film datant de 1974. Et l’on suit les aventures d’Alex et sa bande, modérément intéressés par la chose scolaire mais beaucoup plus par la violence et le sexe. Alex, passionné de Beethoven, laisse ses parents désemparés qui ne savent pas comment le ramener à la raison. La police essaiera de s’en charger et, en prison, il subira un protocole médical destiné à le faire revenir dans le droit chemin. Un peu de chimie en échange d’un peu plus de tranquillité pour la société, deal qui se retournera contre le pouvoir politique qui croyait avoir trouvé le graal contre la violence mais sera finalement accusé de totalitarisme !

Le roman ainsi que film peuvent être qualifiés « d’anticipation » et la métaphore du traitement chimique provoquant un débat de société n’est pas très éloignée des polémiques sans fin de notre monde d’aujourd’hui face à une ultraviolence qui elle, est bien notre quotidien.

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ELLIS Bret Easton, ‘American psycho’.

« American psycho » est le grand œuvre de Bret Easton Ellis, dans la même veine que les précédents mais encore plus cynique et sanglant. C’est l’histoire d’un yuppie new-yorkais à la fin des années 1990, riche, nageant dans le consumérisme tape-à-l’œil permis à cette classe de nouveaux riches. Jusqu’ici rien que de très classique dans le monde d’Ellis si ce n’est que Patrick Bateman, le yuppie en question, est un psychotique dangereux dont on ne saura pas s’il exécute les crimes atroces décrits dans le roman, ou s’il ne fait que les rêver.

Le mode descriptif du milieu dans lequel évolue Bateman est proprement hilarant. Celui-ci n’est obnubilé que par les marques des habits portés par lui et ceux qu’il rencontre. Chaque fois qu’un personnage intervient dans le scénario, Bateman note par le menu détail toutes les marques portées, des chaussures à la cravate, avec souvent mention du prix, ce qui prend à chaque fois une dizaine de lignes. C’est un peu lassant mais l’effet de répétition marque l’inanité de ces personnes dont l’une des principales activités consiste à d’abord réfléchir dans quel restaurant hype ils vont pouvoir réserver pour leurs repas, puis de parler de rien dans ces lieux tout en cherchant à reconnaître qui de leurs congénères dînent aux tables à côté ou qui couche avec qui ? Une autre obsession est celle du corps et tout ce beau monde passe un temps infini à soigner ses abdos dans les clubs chics de musculation et les boutiques vendant des produits de beauté de luxe.

Il n’est jamais question d’activités professionnelles dans ce roman comme si c’eut été vulgaire de le faire. L’argent coule à flot de toute façon et sa provenance n’a guère d’importance. Le côté sombre de Bateman transparaît dans les chapitres consacrés à ses crimes particulièrement horribles.

Le style d’Ellis est fait de courts chapitres alternant la description d’une soirée dans une boîte chic avec celle d’une orgie-tuerie sanguinolente menée par Bateman. Il est basé sur la répétition de comportements vides de sens de cette population new-yorkaise qui a perdu tout contact avec la vraie vie. Bien entendu, l’excès et la concentration de ces personnages, souvent ubuesques, dans les 500 pages de ce roman lui donnent son côté désopilant. Publié en 1991 il brosse une réalité qui éclatera au grand jour lors de la crise qui fera exploser la planète financière en 2008 où l’on découvrira les comportements asociaux et frauduleux d’un clan de financiers surpayés ayant perdu tout contact avec la réalité et abandonné toute barrière morale. Le pouvoir laissé à ces escrocs clinquants généra une des grosses crises financières du monde capitaliste occidental qui coûta beaucoup à l’ensemble des contribuables dans les pays concernés. Bret Easton Ellis a bien cerné ces personnalités dans « American Psycho » !

« Phantom of the Paradise » de Brian de Palma

1974, Brian de Palma réalise « Phantom of the Paradise » ou le mythe de Faust adapté au monde du glamrock de l’époque. Winslow a composé et interprète une cantate mais il se fait maltraiter par le producteur Swan (joué par le musicien et acteur Paul William qui a aussi écrit la bande originale du film ainsi que de nombreux autres hits) qui veut la faire chanter par d’autres. Swan a passé un acte avec le diable qui lui assure une éternelle jeunesse. S’en suivent bien des évènements au cours desquels Winslow signe lui aussi un pacte avec Swan pour que Phoenix, la chanteuse qu’il a choisie soit son interprète. Ensemble, ils se rendent « du côté de chez Swan » pour finaliser la cantate qui sera jouée en public et aboutira à un incroyable final avec la mort de Swan et de Winslow, et le triomphe de Phoenix.

Un beau film, une très belle musique, à revoir régulièrement !

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KOUCHNER Camille, ‘La familia grande’.

Sortie : 2021, Chez : Editions du Seuil.

Camille Kouchner révèle dans ce livre comment son beau-père, un juriste-politologue connu, a violé de façon régulière à la fin des années 1980′, son frère jumeau, baptisé « Victor » dans le récit. La révélation publique de cette perversion crée actuellement un choc et l’impétrant, Olivier Duhamel, 70 ans aujourd’hui, a démissionné de toutes ses fonctions et disparu de la scène publique et médiatique qu’il aimait tant fréquenter du temps de sa gloire.

Ce récit décrit une famille de babyboomers engagée dans la défense des idées humanistes de gauche de l’après deuxième guerre mondiale. Evelyne Pisier, la mère de Camille et « Victor », Paula leur grand-mère, ont des personnalités fascinantes qui ont basé leurs vies entières sur les grandes idées de la liberté et du féminisme. Evelyne se mariera avec Bernard Kouchner, père des jumeaux Camille et « Victor » et de leur grand frère, qui, lui aussi, vibrionne au cœur des grandes idées humanistes de gauche du XXème siècle, notamment via son engagement comme médecin du monde dans les guerres du Biafra et dans bien d’autres pays en voie de développement.

Olivier Duhamel, fils du ministre radical et ancien résistant Jacques Duhamel (1924-1977), qui fréquente ce microcosme parisien « progressiste », adopte rapidement cette famille improbable et brillante, épouse Evelyne et accueille tout son petit monde l’été dans sa vaste villa de Sanary où défile également tout un aéropage d’intellectuels et de politiques sous le soleil et la convivialité méditerranéennes.

Ambiance détendue voire libertaire et exigence intellectuelle caractérisent l’atmosphère au sein de la « familia grande » dont Duhamel devient le gentil organisateur. Mais les limites vont être franchies et l’irréparable va être commis. Duhamel obtint des fellations de son beau-fils plusieurs années durant. « Victor » s’en ouvre auprès de Camille en exigeant son silence. Plusieurs années après les faits, la famille va progressivement être informée mais tout faire pour que la révélation ne sorte pas à l’extérieur. Evelyne, déjà à la dérive après le suicide de sa mère, protège son mariet accuse même ses enfants de « l’avoir trahie ». « Victor » a fait sa vie à l’étranger avec sa femme et ses enfants et veut à tout prix oublier cette période maudite. Camille culpabilise de n’avoir pas su empêcher la maltraitance de son jumeau. Bref, le mal fermente, la honte et la haine rongent la famille jusqu’à ce que, 35 ans après les faits, Camille obtienne l’agrément de « Victor » pour publier son livre.

Outre l’information choc, cet ouvrage-catharsis relève aussi du règlement de comptes général avec cette famille si séduisante à l’extérieur mais tellement perverse à l’intérieur, certainement un cas d’école que Freud eut apprécié au plus haut point. Le style d’écriture est rapide : courtes phrases parfois sans verbe ni sujet, ne négligeant pas l’anaphore, langage parlé. L’objet du récit n’est pas la littérature, mais la révélation. Il atteint son but et cette famille chahutée n’a pas fini de ressasser ce drame. Depuis la publication l’accusé se fait silencieux. Il est en principe à l’abri de la justice car ses crimes sont prescrits. A la pédophilie il a ajouté l’inceste homosexuel, sans que l’on sache bien aujourd’hui, en notre époque de « mariage pour tous » si l’inceste homosexuel est équivalent ou plus condamnable que l’inceste hétérosexuel…

Pour ceux qui l’aurait oublié, la famille est en principe le cadre de l’éducation, de l’amour et de la responsabilité, mais elle peut être aussi parfois l’antre du silence et de la perversion, quelles que soient les catégories socio-professionnelles. « La familia grande » le rappelle cruellement.

Lire aussi : SPRINGORA Vanessa, ‘Le Consentement’. – Keep on rockin’ in the free world (rehve.fr)

SPRINGORA Vanessa, ‘Le Consentement’.

Sortie : 2020, Chez : Editions Grasset & Fasquelle / Le Livre de Poche

Vanessa Springora avait 14 ans au mitan des années 1980′ lorsque Gabriel Matzneff, 49 ans, écrivain, la séduisit. 35 ans plus tard, elle fait le récit d’une emprise dont elle s’est défaite avec difficulté et qui l’a durablement traumatisée.

Lui était un écrivain prolifique et sulfureux, introduit dans le tout Paris littéraire, désigné par « G » dans le récit. Amateur de relations sexuelles avec de jeunes enfants mineurs, il détaillait à loisir ses ébats sexuels dans des journaux intimes qui étaient publiés et faisaient la joie gourmande du microcosme de Saint-Germain-des-Prés. Il fallut attendre la publication du livre de Springora en 2020 pour que Matzneff désormais âgé de plus de 80 ans commence à être mis devant ses responsabilités et qualifié de pédocriminel. Il est depuis définitivement ostracisé par le petit monde qui l’avait encensé mais l’avait un peu oublié ces dernières années, bien qu’il reçut encore le prix Renaudot en 2013. Ses crimes étant prescrits, son sort de vieux monsieur pervers n’a sans doute plus beaucoup d’importance.

Le récit d’une de ses nombreuses victimes a certainement valeur de thérapie pour elle et c’est tant mieux. Ses courts chapitres font aussi, et surtout, le procès d’une époque, et plus précisément de l’élite culturelle de ce temps. Mai 68, Simone de Beauvoir, la théorie psychologique dévoyée, une philosophie libertaire promue par de grands penseurs, notamment français, sont passés par là. Le fameux slogan « il est interdit d’interdire » a été érigé en mode de fonctionnement dans le microcosme se croyant au-dessus des lois de la nature, conduisant à l’abandon d’un cadre pour l’éducation des enfants et la démission de l’autorité parentale.

Un père absent, une mère « tolérante », une époque conciliante et un milieu littéraire nombriliste, il n’en fallut pas plus pour que Vanessa Springora tombe dans les griffes du prédateur à un âge où son « consentement » ne pouvait pas être éclairé. Il lui faudra quelques années pour se déprendre du pédophile séducteur, quelques décennies pour s’en remettre et écrire ce livre, le récit plutôt froid des grandes erreurs d’une époque, pendant que celle d’aujourd’hui en commet de nouvelles.

Il se murmure à Saint-Germain-des Prés que Matzneff cherche à publier sa réponse « Vanessavirus » mais qu’il ne trouve pas d’éditeur.

Lire aussi : KOUCHNER Camille, ‘La familia grande’. – Keep on rockin’ in the free world (rehve.fr)

ELLIS Bret Easton, ‘White’.

Sortie : 2019, Chez : Random House / Robert Laffont 10-18 n°5542

Bret Easton Ellis livre ici un journal sous forme de rapides chroniques de sa vie d’écrivain branché entre Los-Angeles et New-York, salons littéraires et mondanités cinématographiques, milieu artistique et amours gays, tweets et romans…, de la fin des années 1980′ à nos jours.

C’est évidemment très américain et fourmille de références qui échappent aux lecteurs non initiés. On y parle beaucoup cinéma et séries télévisées durant la première moitié où Ellis, enfant de L.A., affiche son intérêt pour le VIIème art et ses intervenants. Issu de la « génération X », il jette ensuite un regard sur son époque et ses travers tout en participant lui même aux polémiques arrosées et un peu stériles qui agitent le microcosme dans lequel il vit. Sa vision des réactions horrifiées de ses amis démocrates, y compris son petit ami millénial, après l’élection du Président Trump est plutôt drôle et pleine de bon sens : « nous » (collectivement) l’avons élu alors faisons avec, cela ne durera qu’un temps, et évitons les réactions hystériques et apocalyptiques qui ne servent plus à rien maintenant qu’il est installé à la Maison Blanche, d’autant plus que son adversaire de 2017, Hillary Clinton, n’était quand même pas particulièrement enthousiasmante, ni dans son programme ni dans sa personne.

Au-delà du coté commérage de ces chroniques, on en apprend aussi un peu sur le processus créatif d’Ellis qui revient sur l’écriture de certains de ses romans et l’inspiration qui est la sienne. On comprend mieux ses fréquentations, ses communautés, ses passions, et cela éclaire sur son environnement qui inspire ses romans et les fantasmes qui les peuplent.

FRISON-ROCHE Roger, ‘La grande crevasse’.

Sortie : 1948, Chez : B. Arthaud / J’ai lu n°951.

Frison-Roche (1906-1999), guide de haute montagne, écrivain-voyageur-explorateur, a bercé notre jeunesse avec ses récits de courses en montagne et dans le Sahara. Né à Paris, issu d’une famille savoyarde, il rejoint Chamonix, une fois adulte, où il fera ses classes comme porteur avant d’intégrer la prestigieuse Compagnie des guides de Chamonix dans les années 1930′. Il résidera également en Algérie durant la Iième guerre mondiale d’où il participera à des raids à travers le Sahara. Plus tard il mènera également des explorations dans le grand nord américain et en Laponie. Sur tous ces voyages il écrira romans et récits, et animera des conférences.

« La grande crevasse » raconte la vie des montagnards de la vallée de Chamonix au début du XXème siècle. Des hommes taiseux, durs à la souffrance, vivants en communion avec une nature sévère mais grandiose. L’un d’eux, Zian, est guide l’été, paysan le reste du temps. Il va rencontrer et guider en montagne une parisienne éprise d’absolu et de grands espaces, Brigitte. Elle va être servie et… séduite. Mais le mariage verra s’affronter les cultures opposées de Paris et de la montagne. Eloignés un moment, c’est alors qu’ils doivent se retrouver que Zian, parti se ressourcer dans une course solitaire en montagne, tombera dans une crevasse et expirera dans les bras de ses camarades guides partis à sa recherche.

Au-delà de l’amourette prétexte, et plutôt charmante entre Brigitte et Zian, le récit de Frison-Roche est une histoire sur la montagne que le style de l’auteur décrit avec passion dans toute sa puissance et sa beauté. Il arrive à en transcrire la majesté et expose la nécessaire humilité que l’homme doit afficher face à elle, sous peine d’y perdre la vie.

PSICHARI Ernest, ‘Le Voyage du Centurion’.

Sortie : 1922, Chez : Editions Louis Conard / Le Livre de Poche Chrétien.

Petit fils d’Ernest Renan, mort pour la France sur le front de Belgique, Ernest Psichari (1883-1914) est un homme de son temps qui a suivi le cheminement intellectuel de nombre de ses contemporains. Etudiant en philosophie à la Sorbonne, il suit les cours de Bergson au Collège de France, il est inspiré par Charles Péguy puis par Charles Maurras et Maurice Barrès, publie des études philosophiques, attente plusieurs fois à ses jours, se rapproche de la droite nationaliste et s’engage finalement dans les troupes coloniales après avoir renoncé à son idéal antimilitariste.

Ce récit, largement autobiographique, relate sa conversion au catholicisme durant ses séjours d’officier au Sahara. A la tête de sa harka de soldats maures au début du Xxème siècle, Maxence représente et affirme l’autorité française dans l’immensité des sables, au besoin les armes à la main lorsqu’il faut soumettre les rebelles. Lors de ses long moments de solitude, sous la voute étoilée du ciel sans fin du désert, il médite sur le pouvoir des occidentaux, sur les peuplades soumises, sur leur religion musulmane et, petit à petit, il mène un dialogue intérieur avec Dieu et son fils Jésus, au cœur du silence saharien :

Le silence est un peu de ciel qui descend vers l’homme. Il vient des grands espaces interstellaires, des parages sans remous de la lune froide. Il vient de derrière les espaces, de par-delà les temps, – d’avant que furent les mondes et de là où les mondes ne sont plus. Que le silence est beau !

Toujours plus loin dans le désert et toujours plus haut vers le mysticisme, entre adoration de Dieu et pitié de lui-même, Maxence va enfin rejoindre l’objet de ses dévotions et de son espérance : « Mais quoi ! Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer ? »

Ce court récit est fascinant par la ferveur de ce soldat de Dieu et de la France qui tangente l’absolu au milieu du Sahara, ce désert qui à force d’inspirer tant de mysticisme aux hommes qui le foulent les rapproche de leurs Dieux.

HEBRARD Frédérique, ‘Le Château des Oliviers’.

Moitié roman de gare, moitié récit du terroir, « Le Château des Oliviers » a servi de base au scénario d’une série télévisée à succès dans les années 1990′. Son auteur, Frédérique Hébrard, née en région occitane, aime la Provence et le fait savoir. Le seul problème réside dans l’accumulation de faits improbables dans un roman un peu poussif, dégoulinant de bons sentiments.

VOLTAIRE, ‘Candide’.

Voltaire au Panthéon (Paris)

En ces temps troublés du XXIème siècle où des pans entiers de la pensée sont abandonnés aux idéologies, aux minorités, aux religions, à l’obscurantisme… relire « Candide » de Voltaire relève de l’hygiène de l’esprit.

Les pérégrinations de Candide, Pangloss, Mlle. Cunégonde et leurs amis à travers la planète sont un régal à lire. Plein d’ironie et de réalisme, Voltaire règle ses comptes avec Leibnitz qui, par les mots de Pangloss, pense que « les choses ne peuvent être autrement » et que tout est bien dans le meilleur des monde. Candide découvre qu’il en est malheureusement tout autrement et que les hommes se font la guerre, que les femmes sont violées, que la terre tremble, les villes flambent, que les religions divisent…

Mais l’Eldorado existe aussi, un monde de pureté et de paix, et parfois la providence nous fait retrouver ceux et celles que l’on croyait perdus et que malgré l’avidité et le nombrilisme des hommes il arrive que l’amour et la paix l’emportent pour peu que l’on « cultive son jardin », et que travailler « sans raisonner » permet de construire le Jardin d’Eden .

LOTI Pierre, ‘Pêcheur d’Islande’.

Sortie : 1886, Chez : Calmann-Levy / Le Livre de Poche n°2271.

Pierre Loti (1850-1923) a été marin et navigué sur toutes les mers du monde. « Pêcheur d’Islande » raconte la rude vie des pêcheurs de Paimpol partant chaque année pour plusieurs mois sur les bancs de poissons autour de l’Islande, laissant dans leurs petits villages bretons femmes et enfants, fiancées et parents. Chaque année quelques bateaux ne reviennent jamais et les noms des marins ainsi disparus sont inscrits sur les plaques de marbre affichées dans les petites chapelles de granit qui peuplent le long des côtes.

Nous sommes à la fin du XIXème siècle et la navigation est périlleuse dans les parages du grand Nord. La France est de plus engagée dans des combats en Indochine et la Royale recrute ses marins en Bretagne. Yann et Sylvestre vont tous deux ne pas revenir l’un d’Islande, ni l’autre du Vietnam, laissant Gaud, récemment mariée au premier et cousine du second, éplorée.

Ce petit roman retrace la vie austère de ces bretons taiseux et durs à la souffrance. Il décrit avec délicatesse l’enchantement des paysages de ces côtes sauvages et la rude vie à bord des bateaux de l’époque où la pêche harassante était entièrement manuelle, entre tempêtes déchaînées ou grands calmes, brouillards sans fin propices à laisser divaguer les âmes vers les villages où ils ont laissé leurs amours et leurs soucis. Désespérée, Gaud va rejoindre le peuple des veuves de marins qui trottinent, toutes vêtues de noir, sur les sentiers de douaniers qui longent cette mer nourricière si cruelle.

C’était la vie de Bretons aimantés par la mer, condition de leur survie mais aussi, souvent, de leur désespoir.

En se promenant dans Paimpol, le visiteur peut découvrir aujourd’hui une petite notice historique expliquant que ce roman a sans doute été inspiré à Loti par une paimpolaise dont il a été amoureux…

KLARSFELD Beate et Serge, ‘Mémoires’.

Sortie : 2015, Chez : Le Livre de Poche n°35809.

Après moulte tergiversations et malgré un programme toujours très chargé pour enrichir la mémoire de la Shoah en France et poursuivre les nazis et leurs affidés à travers la planète, le couple Klarsfeld (une allemande non juive et un français juif) ont décidé, à presque 80 ans, d’écrire leurs mémoires. Le résultat est passionnant et on lit ces 1 000 pages en format poche comme un roman policier sauf que… ce n’est pas un roman mais le récit de l’engagement de la vie de ce couple pour que les crimes nazis commis contre les juifs ne soient pas oubliés, et puissent même être condamnés quand les coupables étaient encore vivants.

Le père de Serge est mort en déportation, celui de Beate a été soldat dans la Wehrmacht, la rencontre de ce couple improbable se fait sur un quai du métro parisien en 1960 où commence leur amour et un combat qui dure toujours. Ensemble ils ont lutté contre le retour au pouvoir d’anciens nazis (le chancelier Kiesinger en Allemagne en 1968, Kurt Waldheim, secrétaire général de l’ONU puis président autrichien), ils ont traqué les nazis ayant fui l’Allemagne après la défaite pour se réfugier dans des dictatures et, parfois, collaborer avec les pouvoirs en place : Aloïs Brunner en Syrie, Mengele, Rauff ou Klaus Barbie en Amérique latine, ils sont arrivés à faire juger en Allemagne quelques criminels nazis de « haut vol » comme Liska ou Hagen qui menaient une vie tranquille en RFA.

Serge s’est plutôt spécialisé dans le traitement de la Shoah en France : faire reconnaître l’implication des gouvernants français dans les déportations, dans les lois anti-juives, allant même parfois au-delà des espérances nazies. Grâce à un colossal travail d’exploitation des archives ils vont à la fois confondre nombre de coupables français (Papon, Leguay, Bousquet…) et retracer en le documentant le parcours des juifs français victimes de la Shoah. Car on constate avec les auteurs que tout ou presque existait dans les archives sagement conservées par différents étages de la puissance publique : les noms de ceux qui ordonnaient les déportations, les notes manuscrites de Pétain sur le premier projet de loi anti-juive poussant à l’aggraver, les convois de la mort avec dates, horaires, numéros des wagons, listes des passagers, etc. Serge a publié plusieurs ouvrages retraçant en détails les parcours brisés de ces 76 000 juifs de France victimes de la Shoah, et particulièrement ceux des enfants

Les époux Klarsfeld ont passé 60 ans de leur vie dans les cartons d’archives, devant les tribunaux pour faire condamner les criminels nazis ou à la tête de manifestations à travers la planète pour protester contre l’impunité de certains criminels. Ils ont fait quelques séjours en prison pour avoir dépassé parfois les limites légales mais n’y sont jamais restés très longtemps. Leur incroyable ténacité leur a permis de faire changer des lois, condamner des coupables et, surtout, de soutenir et de réconforter la génération des enfants des déportés. Il n’y a guère de sujets liés à la Shoah en France où Serge Klarsfeld ne soit pas partie prenante, du Mémorial de la Shoah au discours du Vel d’Hiv du président Chirac, de la publication d’une documentation extrêmement détaillé et personnalisée sur les juifs assassinés à la politique d’indemnisation pour les orphelins.

Le style de ces mémoires est très sobre et factuel, rien de personnel ne transparaît dans ces pages uniquement consacrées à la narration des actions menées depuis 1960. Serge et Beate se passent la plume et chaque chapitre est rédigé par l’un d’eux. On sent transpirer dans ces mémoires l’incroyable et sereine volonté qui anime ce couple et lui a permis d’atteindre nombre de ses objectifs, sans haine particulière mais juste le but irrépressible de faire reconnaître les crimes commis, d’en perpétuer le souvenir et de soutenir les fils et filles des victimes.

Leur fils Arno (le prénom du père de Serge mort à Auschwitz-Birkenau), avocat comme son père, a pris le relais et les épaule déjà dans leurs actions depuis plusieurs années. Dans une postface à l’ouvrage, Serge constate qu’à plus de 80 ans sa tâche se termine mais que la mémoire de la Shoah exige que le combat se poursuive.

LERAUD et VAN HOVE – Inès et Pierre, ‘Algues vertes – l’histoire interdite’.

Sortie : 2019, Chez : La revue dessinée / Delcourt.

Irène Leraud est une journaliste d’investigation qui s’est spécialisée dans les sujets de santé publique après que sa mère ait été malade du fait de ses plombages dentaires. Elle relate ici sous forme de bande dessinée, grâce au talent du dessinateur Pierre van Hove, une enquête menée en Bretagne sur les algues vertes qui envahissent les plages et auraient provoqué des morts d’hommes et d’animaux, intoxiqués par le gaz généré par leur pourrissement. Ces algues seraient le résultat des rejets de nitrate dus à l’agriculture intensive : engrais étendus dans les champs et lisier produit par l’élevage des porcs.

Si ces algues vertes semble effectivement proliférer du fait de l’agriculture intensive menée en Bretagne depuis la fin de la Iième guerre mondiale, le reste est une affaire de lobbies qui s’opposent. Les scientifiques, les médecins, les agriculteurs intensifs, les extensifs, l’agro-industrie, le secteur du tourisme, l’administration, les élus locaux… bref, tout un petit monde plutôt nerveux (on est en Bretagne) et défendant ses intérêts corporatistes plutôt que l’intérêt général. On est d’accord pour évoluer mais pourvu que ce soit le voisin qui commence.

Nous sommes en France, alors tout le monde se tire dans les pattes, fait assaut de mauvaise foi et se tourne vers l’Etat (en ne cessant de le critiquer) pour régler des problèmes qui ne devraient pas remonter à ce niveau mais se résoudre localement entre gens bien élevés et de bonne compagnie. Le livre se termine sur une note très légèrement optimiste, constatant une baisse des taux de nitrate rejeté dans la mer, mais pas toujours à cause d’actions humaines. Qu’importe, c’est toujours bon à prendre !

RUDASHEVSKI Yitskhok, ‘Entre les murs du ghetto de Wilno 1941-1943’.

Sortie : 2016, Chez : Editions de l’Antilope.

C’est le récit d’un gamin de 13/14 ans, juif, enfermé dans le ghetto de Wilno (aujourd’hui Vilnius – capitale de la Lituanie), qui terminera assassiné par les nazis ou leur affidés en 1943, comme la plupart des habitants de ces bidonvilles-prisons. Plutôt mûr pour son âge, il tient le journal de la vie du ghetto, celle des petits bonheurs lorsqu’il parvient à faire rentrer un peu de farine dans la maison familiale, celle des désastres lorsque la police juive du ghetto fait du zèle ou lorsque les lituaniens antisémites « pogromment » la population juive, celles des grands espoirs lorsqu’il suit les victoires de l’Armée rouge qui se rapproche… Hélas, les soviétiques n’arriveront pas assez vite pour sauver Yitskhok dont le journal s’arrête brusquement le 7 avril 1943.

L’histoire de son manuscrit est en elle-même un petit miracle. A la liquidation du ghetto, bien que caché avec sa famille dans une « maline » (une cave murée, ou un double plafond, ou un placard masqué) ils furent trouvés et expédiés à Ponar, une forêt au sud de Wilno où les allemands et les lituaniens exécutèrent en masse près de 70 000 juifs. Après la libération de Wilno en juillet 1944, sa cousine et très proche amie qui avait survécu retourne au ghetto dans les reste de la maison de Yitskhok, y retrouve des photographies et autres petits souvenirs de sa famille et… le manuscrit de Yitskhok qu’elle confia à une organisation mémorielle juive qui le publia en 1953, puis dans une version en hébreu en 1968, en anglais en 1973.

Evidemment, les documents-récits sur la Shoah sont toujours tragiques. Celui-ci étant le journal d’un enfant, est d’autant plus émouvant. La clairvoyance dont il fait preuve sur les hommes et femmes qui peuplent le ghetto est impressionnante. Ce qu’on imagine des conditions dans lesquelles vivaient ces gamins, cernés par la mort, les tortures et la dévastation brise le cœur.

« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 5et6/6

Dans ces deux derniers épisodes du documentaire sur l’affaire Clearstream, on rentre dans l’incroyable implication de la politique intérieure française dans cette affaire grandguignolesque. Le repris de justice Lahoud ayant bien compris comment fonctionnait le cerveau torturé et complotiste du haut-fonctionnaire Gergorin, va l’alimenter avec ce qu’il attendait. Gergorin, ancien diplomate est toujours proche de Dominique Galouzeau de Villepin alors ministre des affaires étrangères, lui-même en guerre ouverte contre Nicolas Sarkozy alors ministre de l’intérieur, pour de basses histoires politiciennes de règlement de comptes sur fond de fidélité/trahison à l’égard du président de la République Chirac.

Alors, le repris de justice Lahoud introduit frauduleusement les noms de Sarkozy et de quelques autres sur les listings de comptes privés « non publiés » détenus par la société financière luxembourgeoise Clearstream, Gergorin devint fébrile et porta ces listings à Galouzeau de Villepin qui sans doute trépignait à l’idée de ce qu’il pourrait en faire avant, raisonnablement, de les transmettre à la justice, pour une enquête dans laquelle le juge Van Ruymbeke va ajouter des complications de procédure aboutissant à ce que le haut fonctionnaire Gergorin lui « transmette » ces listings via des lettres anonymes… On entre ici dans le côté burlesque de l’affaire où même ce juge expérimenté, notamment en charge de l’affaire des frégates de Taïwan, va lui aussi se faire embobiner par le repris de justice Lahoud et le Gergorin au cœur tendre !

Il sera finalement démontré assez facilement que les listings avaient été grossièrement falsifiés, sans doute par le repris de justice Lahoud, qui ne l’a jamais reconnu et tout ceci s’est terminé devant la justice et sur les plateaux télévisés :

  • Le repris de justice Imad Lahoud est de nouveau condamné définitivement à de la prison ferme pour dénonciation calomnieuse, faux et usage de faux (il est aujourd’hui à 53 ans professeur de mathématique)
  • Le haut-fonctionnaire au cœur tendre Jean-Louis Gergorin est condamné définitivement à de la prison ferme pour dénonciation calomnieuse, usage de faux, recel d’abus de confiance et vol (il est aujourd’hui à 74 ans chroniqueur-essayiste sur les sujets liés à la cybersécurité et on le voit régulièrement signer des chroniques publiées dans la presse quotidienne)
  • L’ex-ministre Dominique Gallouzeau de Villepin est relaxé des soupçons de non-dénonciation de listings truqués (il est aujourd’hui âgé de 67 ans et sévit dans des activités de conseil et de lobbying majoritairement en faveur de pays émergents)
  • Denis Robert, le journaliste qui avait initialement enquêté sur les mécanismes financiers de Clearstream avant d’être impliqué un peu malgré lui dans l’affaire du même nom et fait l’objet de multiples procédures menées par Clearstream pour diffamation, est blanchi de toute accusation
  • Le général Rondeau, « le maître espion français » aux petits pieds, révoqué par les services secrets et qui servit de petit télégraphiste pour distribuer les faux-listings est mis hors de cause dans l’affaire (il est décédé en 2017)

Ce documentaire très détaillé est mené à charge, sans doute à raison, contre les corneculs qui furent les vedettes de cette affaire, mais aussi contre « le système financier oppresseurs de citoyens » et c’est la que ses concepteurs prennent parti. En réalité, les chambres de compensation du type Clearstream sont des éléments nécessaires pour les activités financières désormais mondialisées et ont existé de tous temps. On ne peut évidement pas exclure que Clearstream, comme beaucoup d’autre banques à l’époque, ait procédé à du blanchiment d’argent et de l’escroquerie fiscale, plus ou moins couvert par des dirigeants peu scrupuleux. C’est ce que Denis Robert a voulu démontrer dans ses publications. La justice luxembourgeoise, sans doute assez peu pointilleuse sur le sujet à l’époque, ne l’a pas établi…

Le plus catastrophique dans cette lamentable histoire est de voir comment l’incompétence de hauts responsables français a pu les laisser se faire embobiner par la fratrie Lahoud, aussi rapidement et aussi complètement. Quelques jours après sa sortie de prison, Imad Lahoud était dans la salle à manger présidentielle d’EADS en présence de l’un de ses vice-présidents, Jean-Louis Gergorin, introduit par son frère Marwan. Quelques semaines plus tard il était recruté par les services secrets, sous couverture d’un contrat de travail avec EADS, sous l’égide d’un ex-membre de ces services qui en fut révoqué, le général Rondeau. Les bases de l’affaire Clearstream étaient jetées et tout ce petit monde va s’activer à brasser du vent et du complot durant des mois aux frais des contribuables (EADS est une société largement publique et les autres personnages sont des fonctionnaires), se laissant raconter toutes les sornettes possibles par un repris de justice, Imad Lahoud, au charme sans doute ravageur mais d’autant plus pernicieux qu’il s’adressait à des incompétents qui vont aller jusqu’à impliquer le monde politique qui n’a guère était plus perspicaces qu’eux tant les fausses informations diffusées les arrangeaient. Lahoud est longuement interviewé dans les six épisodes et raconte avec un petit sourire malicieux avec quelle facilité il a pu tromper ce petit monde de naïfs.

Reconnaissons néanmoins que les « vrais » services secrets après l’avoir recruté comme « correspondant » l’ont rapidement « débranché » compte tenu du non-respect de ses engagements à fournir de l’information au sujet des circuits financiers de la famille Ben Laden. La justice quant à elle, une fois saisie, a également facilement mis à jour la falsification des informations Lahoud et même déchargé le juge en charge qui était sortie du code de procédure pénale.

En réalité, cette lamentable affaire est plus une histoire de défaillance RH (ressources humaines) qu’autre chose. Les copinages franchouillards ont amené les groupes Lagardère puis EADS à embaucher un haut-fonctionnaire au cœur tendre pour un poste de vice-président « en chocolat » qui passa beaucoup de temps dans son bureau à comploter et envoyer des lettres anonymes, tâches qui ne figuraient manifestement dans la fiche de poste pour laquelle il était rémunéré. Il n’avait rien à faire dans cette fonction.

Le recrutement à sa sortie de prison de l’escroc Lahoud par EADS était également une erreur de casting qui n’aurait jamais dû se produire. La politisation de la gouvernance du groupe EADS a permis ce dysfonctionnement. Le maintien du général Rondeau dans les cabinets ministériels bien qu’il ait été révoqué par les services secrets est également difficilement compréhensible, à près de 70 ans à l’époque, et après de brillants états de services, il aurait été préférable pour la République qu’il goûte les joies d’une retraite paisible.

Bref, l’affaire Clearstream c’est trois pieds nickelés qui illustrèrent les dysfonctionnements de l’Etat dans le choix de certains de ses hauts responsables. Dès qu’elle arriva dans des mains professionnelles, celles de la justice, elle se révéla pour ce qu’elle était et la baudruche se dégonfla. Elle provoqua toutefois beaucoup d’agitation, de temps et d’énergie perdus, de soupçons infondés et le renforcement du sentiment populaire « on nous cache tout, on ne nous dit rien ». A ce titre, elle a affaibli la République.

Lire aussi : « Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 1/6
« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 2et3/6
« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 4/6

HARRIS William, ‘Lebanon, an history 600-2011’.

Sortie : 2012, Chez : Oxford University press (version en anglais)

Un livre universitaire qui se penche sur l’histoire agitée, et jamais apaisée, du Liban. Démarrée au VIIème siècle cette saga met en lumière l’aspect clanique qui a gouverné ce pays de ses origines jusqu’à l’époque contemporaine, et les effets souvent néfastes des interventions étrangères, des ottomans aux français, en passant par les britanniques, les israéliens, les syriens, les américains et bien d’autres.

Rien n’a vraiment changé aujourd’hui, les chefs de guerre se disputent avec les potentats religieux, les armes sont distribuées à profusion aux copains et aux coquins, tout le monde tire sur tout le monde, puis se réconcilie, puis repart en guerre. Israël, pays frontalier au sud, rentre et sort du Liban comme d’une auberge espagnole. Les réfugiés palestiniens arrivés en 1948 se sont incrustés et multipliés, gouvernant un état dans l’Etat. Les massacres sont légion : les chrétiens maronites, les chrétiens non-maronites, les druzes, les orthodoxes grecs, les musulmans sunnites, les musulmans chiites, les milices et les mafias, les leaders charismatiques, les militaires, les religieux et les civils… tout le monde s’allie puis se fâche puis se tue.

Le pays dérive depuis des siècles dans des rivière de sang, d’anarchie et de religion. Il y a tout au Liban, sauf le sens de l’Etat et de l’intérêt général.

« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 4/6

Ce quatrième épisode de la saga Clearstream nous emmène sur les ventes d’armes françaises, notamment à Taïwan avec le désormais très fameux contrat dit des « frégates de Taïwan » mené par Thomson CSF, entreprise d’électronique de défense, nationalisée en 1981, et son patron Alain Gomez, dans les années 1990’. Ce contrat engage également d’autres fournisseurs comme la DCN (Direction des constructions navales, société publique) et Lagardère (missiles, groupe privé). Grand patron « de gauche », Gomez s’oppose en tout à Jean-Luc Lagardère, dont le groupe est également partie à ce contrat pour la partie des missiles devant équiper les navires de combat et dont les amitiés sont plutôt à droite. Le premier n’hésite pas à corrompre les acheteurs pour emporter les marchés, le second a plus de prévenance sur le principe. Dans le contrat taïwanais c’est Gomez qui va l’emporter et le montant exceptionnel de plus d’un demi-milliard d’euros est budgété pour les commissions à payer aux intermédiaires et aigrefins de tous genre qui rôdent autour de l’affaire d’une quinzaine de milliards au total. Le versement de commission est à l’époque légal. Ce qui l‘est beaucoup moins c’est le concept de rétrocommission qui apparaît à cette occasion, c’est-à-dire qu’une partie des commissions versées aux intermédiaires étrangers sont ensuite repayées en France à d’autres aigrefins. Il s’agit sans doute d’une nouvelle manière de financer les partis politiques qui n’ont plus la possibilité d’utiliser le système simpliste de la fausse facture utilisé durant des décennies mais la justice française ne parvint jamais à identifier qui encaissa ces rétrocommissions.

Et le lien avec Clearstream ? Eh bien il n’y en a pas sinon que le fonctionnaire Gergorin aimerait en voir un et que le repris de justice Lahoud (employé par le premier) va introduire le nom de Gomez dans les listings. Il n’en faut pas de plus pour rendre Gergorin définitivement fébrile à l’idée de pouvoir compromettre l’ennemi intime de son ex-patron déifié : Jean-Luc Lagardère, décédé depuis. Il va alors faire jouer tout son carnet d’adresses pour faire cheminer ses délires à travers ce qu’il lui reste de correspondants dans la haute administration et les ministères. Son employé, le voyou Lahoud, lui sert sur un plateau tout ce qu’il attend pour renforcer sa tactique de pied nickelé.

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« Manipulations, une histoire française » de Jean-Robert Viallet 2et3/6