« Varsovie 83, une affaire d’Etat » de Jan P. Matuszynski

Nous sommes en Pologne en 1983, le pays de l’Est le plus turbulent du bloc communiste, où la religion catholique a toujours aidé le peuple à lutter contre l’oppression marxiste un peu considérée comme l’antéchrist ! Basé sur une histoire vraie, le film détaille le processus de l’oppression dans lequel des forces de sécurité (la milice) se croient autorisées à toutes les pratiques non-démocratiques, les responsables de ces forces s’estimant investis de la mission divine de faire respecter l’ordre communiste quel qu’en soit le prix, en l’occurrence la mort d’un gamin « déviant » tabassé dans un commissariat par la milice.

La machine répressive cherche alors à « régulariser » le crime pour l’attribuer à d’autres, ce qu’elle va réussir à faire avec un relatif mais incomplet succès. En 1983 la Pologne est déjà agitée de soubresauts démocratiques, attisés par la religiosité de la majorité de sa population mais la machine communiste est encore la plus forte à cette époque pour broyer les aspirations démocratiques d’une grande partie de sa population. Devant la publicité et l’émotion populaire provoquée par la mort violente de ce gamin, le pouvoir communiste en place se sent quand même obligé de se justifier, à défaut d’avoir pu cacher ce décès, la meilleure façon d’y arriver étant encore de faire porter le chapeau par un autre.

Le film revient sur ce processus délétère du maquillage de la vérité, l’un des arts majeurs du communisme et des dictatures en général. Nous sommes en 1983, le communisme a encore quelques années à vivre et beaucoup y laisseront encore leur vie avant la « chute du Mur » et la débandade de l’idéologie afférente en Europe. On se souvient qu’il n’y eut pas d’intervention militaire du « grand frère » soviétique en Pologne lors des grandes contestations du communisme par le syndicat Solidarnosc. Le pouvoir polonais incarné par le général Jaruzelski décida de faire seul le travail de rétablissement de l’ordre et l’Union soviétique n’eut pas à intervenir directement comme elle le fit à Prague en 1968 par exemple.

Ce fut peut-être encore pire en Pologne car ce sont des Polonais qui ont martyrisé d’autres Polonais. Les comptes n’ont jamais été vraiment soldés ni réglés dans ce pays que l’on voit de nouveau dériver vers les rivages dangereux de la « démocrature » tout en ayant choisi le camp occidental et l’abri financièrement rassurant de l’Union européenne. Le film illustre bien cette période trouble.

BOILE Anthony, ‘The Stranglers – Black and White’.

Sortie : 2020, Chez : Discogonie.

Une analyse pertinente du troisième disque des Stranglers, « Black and White » (1978), dans cette jolie collection, « Discogonie », dont chaque volume est consacré à un disque de rock. Anthony Boile est un historien de l’art qui est manifestement un amateur de ce groupe marquant du post-punk et qui dure toujours depuis le mitan des années 1970.

Chaque chanson du disque est détaillée dans un chapitre dédié ce qui donne l’occasion de revenir sur la personnalité des musiciens et leurs références artistiques dans le contexte de l’époque. C’était la guerre froide, la crise économique, l’américanisation abêtissante de la jeunesse occidentale, le jubilé de la reine Elisabeth insultée par les Sex Pistols… le mouvement punk a balayé les hippies et les babas, choqué les bourgeois et fait exploser le monde du rock. Les Stranglers font partie de cette vague avec une spécificité musicale liée aux claviers de Dave Greenfield (1948-2020) que l’on a souvent comparé à Ray Manzarek des Doors.

A l’époque de « Black and White » la musique des Stranglers était rugueuse et ses membres ne dédaignaient pas de faire le coup de poing contre les journalistes ou les hooligans qui perturbaient leurs concerts. Ils se sont depuis un peu embourgeoisés mais continuent à produire des disques et à faire des tournées.

Au fur et à mesure du déroulement des chansons de l’album, Boile se penche sur les références politiques et littéraires de ce groupe engagé, l’intérêt du bassiste Jean-Jacques Burnel pour Mishima, celui du guitariste Hugues Cornwell pour Asimov, le nihilisme de tous qui a donné ces albums de légende dont « Black and White est l’un des symboles. L’auteur détaille aussi de façon intéressante les techniques musicales spécifiques qui marquent l’originalité du groupe.

« Black and White » : le livre est évidemment à lire en écoutant cet album charnière d’un groupe détonnant et attachant.

« THIS MUCH I KNOW TO BE TRUE – Nick Cave & Warren Ellis” de Andrew Dominik

Nick Cave continue à mettre sa vie artistique en scène avec ce nouveau film « This is much I know to be true » tourné au printemps 2021. Il s’agit d’une prestation live avec son compère Warren Ellis, tournée dans une ancienne église transformée en studio, les peintures religieuses parent toujours les murs, l’intérieur du bâtiment a été dépouillé de tout élément architectural ou mobilier offrant ainsi un immense espace dédié à la prestation musicale. Au centre trône un piano à queue autour duquel se répartissent les deux musiciens. La scène est cernée par un grand cercle en rail sur lequel roulent des caméras. Des choristes et des cordes interviennent sur certains morceaux qui sont tous joués par nos deux compères : Nick au chant et au piano, Warren au violon ou au clavier. Ils interprètent des morceaux de « Ghosteen » (dont la tournée programmée en 2020 a été annulée pour cause de pandémie) et de « Carnage » .

Lire aussi : Nick Cave & Warren Ellis – 2021/10/13 – Paris Salle Pleyel

Le résultat est subtil, tout en inspiration, loin du monde matériel, tourné vers la magie qui inspire les grands artistes, et le tragique de la vie de Nick Cave. Voila qui compense quelque peu l’annulation de la tournée « Ghosteen » pour cause de pandémie et nous replonge dans la magie de la tournée « Carnage » l’an dernier.

Nick Cave et son compère Warren Ellis continuent à mettre leur vie artistique en disques et en films, pour notre plus grand bonheur.

Lire aussi : « 20 000 jours sur terre » de Iain Forsyth & Jane Pollard

BANNEL Cédric, ‘Baad’.

Sortie : 2016, Chez : Editions Robert Laffont.

Cédric Bannel, né en 1966, est un auteur de romans noirs plutôt improbable : énarque, haut fonctionnaire dans les services financiers de l’Etat, parti « pantoufler » dans le privé (Renault), puis entrepreneur créateur d’entreprises financières, champion de karaté, il est aussi passionné par l’Afghanistan qui sert de cadre à des thrillers écrits sur la période guerrière contemporaine de ce pays asiatique et qui rencontrent un succès de librairie.

« Baad » est l’histoire entremêlée d’un commissaire afghan, Oussama, et d’un ancien agent français des services d’espionnage, Nicole. L’enquête du premier, à la recherche d’un tueur occidental s’en prenant à des fillettes afghanes, va percuter les recherches de la seconde en butte aux pressions de la mafia italienne qui a pris sa famille en otage pour la forcer à retrouver un chimiste français inventeur d’une nouvelle drogue ne provoquant pas d’accoutumance.

L’histoire se déroule dans les années 2000, principalement dans le cadre afghan. Bannel nous y décrit un monde fait de sauvagerie, de corruption généralisée, de trafics de drogue, d’égorgements au couteau, de conflits tribaux, de chefs de guerre sanguinaires, de dogmes religieux omniprésents, de misère, de pratiques moyenâgeuses, d’interventions occidentales désordonnées… bref, un monde apocalyptique qui n’est probablement pas très éloignée de la réalité de l’Afghanistan d’aujourd’hui.

Il met en rapport ces modes de fonctionnement avec ceux des mafias italiennes. Certains sont assez similaires quant il s’agit de massacrer, de torturer, de faire chanter, de trafiquer… la seule différence, de taille, étant qu’à Kaboul ils sont pratiqués par ce qui sert d’Etat et de gouvernants à ce pays alors qu’ils relèvent en Italie des gangs mafieux, même si parfois une certaine complaisance étatique a pu être mise à jour dans le passé.

Dans son prologue Bannel écrit :

Au-delà de la trame romanesque et policière, j’espère que les lecteurs partageront mon amour de cet Afghanistan-là, avec ces paysages uniques, sublimes et majestueux, et de tous ceux qui y vivent, si attachants en dépit de la violence, du dénuement et de l’instabilité politique.

Pas sûr que l’objectif de Bannel de faire aimer ce pays à ses lecteurs ne soit atteint, sauf à ceux qui sont attirés par l’enfer terrestre.

« Baad » se termine bien et le « gentil » triomphe finalement des méchants. On voit aujourd’hui que la passion de Bannel pour l’Afghanistan l’a aveuglé car ce qui qui se passe en 2022 dans ce pays, six ans après l’écriture du roman, montre à quel point toute fin heureuse (au sens occidental du bonheur) est définitivement exclue !

Les romans de DOA situés dans le même paradigme étaient plus réalistes et crédibles.

Albert Edelfelt (1854-1905) – Lumières de Finlande

Le Petit-Palais poursuit la découverte des peintres nordiques. Après son exposition sur L’âge d’or de la peinture danoise, le musée complète ce cycle nordique avec le peintre finnois Albert Edelfelt (1854-1905) qui fut à la fois un portraitiste hors pair de son époque et un naturaliste de grand talent.

Installé à Paris durant quelques années il reste fidèle à sa Finlande natale où il retourne tous les ans et qui lui inspire de sublimes tableaux des rudes citoyens finlandais dans un environnement marin à la lumière merveilleuse. Certains tableaux sont tellement précis et lumineux qu’ils ont l’aspect d’une photo. Ils sont le fruit d’un très long travail et suivent parfois les d’aller-retours de l’artiste entre Paris et la Finlande pour qu’il puisse continuer à y travailler.

Patriote sa vie durant, il illustra aussi les luttes de son pays contre les envahisseurs, notamment l’empire russe qui a toujours cherché à « russifier » sa patrie, et a d’ailleurs poursuivi cet objectif au XXème siècle. Un peintre et une œuvre intéressants.

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« Les passagers de la nuit » de Mikhaël Hers

Un film tendre et nostalgique de retour aux années 1980. L’histoire banale d’une mère (Charlotte Gainsbourg) de deux adolescents, cancer du sein, quittée par son mari, devant se recycler car n’ayant jamais travaillé et croisant la route d’une jeune femme junkie qu’elle accueille dans l’appartement familial qu’elle occupe en hauteur dans les tours parisiennes Beaugrenelle où elle va semer un peu d’amour et beaucoup de désolation.

Avec son sourire désarmant Charlotte Gainsbourg joue à la perfection le rôle de la mère aimante et fragile, tendrement malmenée par ses ados qui tracent leur route, entre révolution et poésie. La reconstitution de l’époque est parfaite : bus à plateforme, poster des Dogs dans la chambre du fils, automobiles R16 sur les voies du berge pompidoliennes, téléphones à cadran, la bande son avec Lloy Cole et Television… Et tout se termine à peu près bien, sauf pour la junkie dont on ignore le sort final dont on peut craindre qu’il ne soit pas trop positif.  

Un film est touchant !

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MENGISTE Maaza, ‘Le roi fantôme’.

Sortie : 2019, Chez : Editions de l’Olivier (2022)

C’est le magnifique deuxième roman de cette écrivaine éthiopienne de nationalité américaine centré cette fois sur la période de la colonisation italienne (1933-1941) après avoir traité de la révolution marxiste éthiopienne de 1974 dans « Sous le regard du lion » sorti en 2012. Son écriture s’est renforcée, son style perfectionné pour, toujours et encore, parler de ce pays martyrisé qui la hante et que sa famille a fui en 1974 alors qu’elle était encore enfant.

A travers des personnages appartenant à trois environnements qui s’entrechoquent : le roi Hailé Sélassié et sa cour, le colonisateur italien plutôt violent et dominateur, et les combattants locaux, elle raconte l’Ethiopie éternelle, son organisation sociale et politique d’un autre âge, la sauvagerie de la colonisation inspirée par Mussolini, qui n’a jamais vraiment abouti au-delà du contrôle de quelques grandes villes, et le combat fiévreux de son peuple inspiré par son Roi-divinité, ses traditions et son attachement à la terre des ancêtres.

Les deux personnages principaux, Ettore, le soldat italien photographe, qui scelle sur la pellicule les atrocités de l’armée d’invasion à laquelle il appartient, et Hirut, la servante éthiopienne devenue rebelle, voient leurs destins s’entrecroiser jusqu’à leurs retrouvailles en 1974 dans une gare d’Addis-Abeba où elle lui remettra les lettres qu’il a écrites à ses parents et jamais envoyées durant la guerre coloniale. Car cet italien a aussi un passé à découvrir, celui de ses parents, juifs slaves, victimes des pogroms antisémites qui pullulaient au début du Xxème siècle en Russie et en Ukraine, celui d’un frère aîné a priori disparu dans ces massacres, passé qu’il ne fait qu’effleurer à l’occasion d’une lettre reçue de son père au milieu des plateaux brûlants de l’Ethiopie.

Hirut lui a fait face l’occasion des combats mais l’a finalement épargné alors qu’elle tenait son sort entre ses mains. Elle a senti le dilemme de cet homme reproduisant des actes criminels à l’encontre des Ethiopiens, ou à tout le moins, ne les contestant pas, identiques à ceux endurés par son frère et ses parents en Europe de l’Est, tout en ignorant ce qu’ils avaient subi. En décrivant la vie de Hirut, Mengiste ne cache pas l’aspect moyenâgeux de l’Ethiopie où les nantis ont libre cours pour battre, violer, et traiter les pauvres à leur services comme des esclaves.

C’est aussi une histoire de rédemption et, presque, de pardon, qui mêle les guerres de colonisation en Afrique avec la guerre contre le fascisme qui a dévasté l’Europe au milieu du Xxème siècle. L’auteure raconte cette aventure comme une épopée où parfois les légendes se mêlent à la réalité et où les personnages mènent en parallèle le dialogue avec leurs contemporains de conversations avec ceux qui ne sont plus là. L’animisme si présent en Afrique infuse l’écriture de Maaza Mengiste qui mélange avec talent la réalité de la colonisation, du servage, du combat et les chimères d’un mysticisme qui permet à ces hommes de survivre dans la barbarie dont est baigné leur pays.

« Contes du hasard & autres fantaisies » de Ryusuke Hamaguchi

Un film léger du cinéaste japonais Hamaguchi, coqueluche des bobos et des festivals de cinéma arty. Il est composé de trois scénettes séparées dans lesquelles des personnages s’entrechoquent avec les coïncidences de la vie et les surprises de l’amour. On y voit la séduction s’enrouler autour de la curiosité dans des environnements intimistes et les personnages qui se laisser porter par les hasards qu’ils ont eux-mêmes provoqués. C’est bien vu, agréablement joué et tout se termine généralement bien.

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« Abd el-Kader » au Mucem

Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM), les pieds plongeant dans la rade de Marseille, la grande bleue scintillant sur les infrastructures arabisantes du bâtiment, quel autre grand personnage de l’histoire méditerranéenne pouvait mieux symboliser pour le musée cette attraction-répulsion des deux rives Nord et Sud de cette mer civilisatrice que la personne de l’Emir Abd el-Kader (1809-1883). Et quel puissant symbole de l’exposer au Mucem aux portes du Vieux Port de Marseille qualifiée par les Algériens eux-mêmes de « première ville arabe en venant de Paris ».

Abd el-Kader est resté dans l’imaginaire franco-algérien comme un homme raisonnable, trahi par la France. Religieux certes, combattant l’invasion de 1830 de son pays par la France colonisatrice sans aucun doute, il accepta de signer des traités avec l’envahisseur français, reconnaissant son pouvoir sur l’Ouest algérien. Guerrier et administrateur, il remporte des succès militaires significatifs face à la brutalité de l’armée française du général Bugeaud notamment. Alors que Paris ne cesse de renier ses différents engagements en faveur de l’Emir, la guerre totale est menée contre lui qui doit finalement déposer les armes en 1847 contre la promesse de pouvoir s’exiler au Moyen-Orient.

Un dernier reniement français empêche son exil vers l’Orient et il prend finalement la route de la prison (Toulon, Pau, puis Amboise) avec sa suite. Un courant d’intellectuels européens prend fait et cause pour lui et poussent Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III le libère en 1952 et lui octroie une pension annuelle. Il prend alors la route de la Turquie puis de la Syrie où il décèdera en 1883.

Cette exposition retrace de façon équilibrée le parcours de celui qui est devenu un héros de l’Algérie moderne, considéré par le pouvoir actuel en Algérie comme le véritable fondateur de l’Etat algérien. Descendant d’une famille de l’aristocratie religieuse soufi il s’est transformé en chef de guerre pour combattre l’envahisseur mais il n’échappa pas non plus à une certaine ambiguïté en négociant avec la France, ce qui continue à lui être reproché par certains extrémistes des deux bords de cette relation franco-algérienne si constamment houleuse 60 ans après l’indépendance.

Décès du musicien allemand Klaus Schulze

Klaus Schulze (1947-2022) est mort ce 28 avril. Il a été l’un des fondateurs de la musique électronique et l’un des premiers utilisateurs inventifs du synthétiseur. Membre éphémère du groupe allemand avant-gardiste Tangerine Dream, l’un des pionniers de la « musique planante » à la fin des années 1960. Il a sorti de très nombreux disques et créé ce style « space rock » fait de nappes de synthétiseur s’empilant les unes sur les autres pour donner ces harmonies électroniques propices aux médiations enfumées et intergalactiques.

Mort du rocker belge Arno

Triste nouvelle : le cancer dont souffrait Arno Hintjens depuis deux ans a eu raison du rocker flamand (1949-2022) qui s’est éteint ce 23 avril. Nous n’entendrons plus sa voix rocailleuse rocker nos âmes avec tendresse, humour et énergie, en français, en anglais ou en flamand. Musicien de textes et de scène, il a dédié sa vie au rock et aux tournées. Rocker du bonheur, il a chanté la vie et le bonheur de vivre, des petites choses aux grandes idées.

Adieu l’artiste !

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« Les fantômes d’Orsay » de Sophie Calle

L’artiste Sophie Calle, en 1979, dans la chambre 501 de l’ancien hôtel de la gare d’Orsay, devenue musée en 1986, à Paris. RICHARD BALTAUSS (Le Monde)

Sophie Calle, toujours décalée, de nouveau surprenante, jamais à court d’idées auxquelles personne ne pense sauf cette artiste plutôt unique, née en 1953.

A la fin des années 1979 la gare parisienne d’Orsay était désaffectée et promise à une transformation de qualité pour devenir ce très beau musée public d’Orsay. De passage devant cet immense bâtiment, Sophie Calle a forcé quelques portes pour se retrouver dans un ancien hôtel, lui aussi désaffecté, le « Palais d’Orsay », qui faisait partie intégrante de la gare au temps de sa splendeur. Cinq étages, les premiers commencent déjà à être occupés par ouvriers et architectes qui, progressivement, montent dans les étages. Sophie élit domicile dans la chambre « 501 » du cinquième étage où elle passe des journées de méditation plusieurs mois durant.

Et dans cet environnement délabré, presque dévasté, par des années d’abandon, elle divague dans les chambres et les couloirs pour y recueillir les traces de ce que fut ce lieu du temps de son activité. Radiateurs arrachés, poignées de porte volées, tuyauterie coupées, moquettes vermoulues, plafonds écaillés, literies abandonnées, billets d’instructions données au gérant, fiches de séjour de clients inconnus ou connus (Marcel Déat), ou dont elle reconstitue la vie… Tout cet univers inspire l’imagination débridée de l’artiste qui cherche à reconstruire ce qui fut. Les objets de sa curiosité sont soit exposés eux-mêmes, soit sous forme de photographies, chacun assorti d’un cadre en haut duquel figure en encre noire leur description clinique et scientifique (forme, destination, composition…) puis, en encre bleue, une interprétation de ce qu’ils pourraient être dans un autre monde ou un autre temps. Les textes sont de l’archéologue Jean-Paul Demoule, en parfaite harmonie avec la douce folie de Sophie Calle.

Quarante années plus tard, à l’occasion de la crise sanitaire qui ferme les musées, elle passe une nuit dans le musée d’Orsay. A l’emplacement de la chambre « 501 » est maintenant installé un ascenseur donnant accès aux bureaux administratifs du musée. Encore une occasion inespérée de construire des liens entre les anciennes fonctions du « Palais d’Orsay » et la nouvelle destination de ce même lieu !

Lire aussi : https://rehve.fr/2017/11/exposition-sophie-calle-au-musee-de-la-chasse-et-de-la-nature/
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Détective secrète du passé attentive à toutes les incongruités qui le composent, experte en observation des coïncidences de la vie, inventeuse de liens improbables entre les évènements et ceux qui les vivent, Sophie Calle nous régale encore de la mélancolique inventivité dont elle fait preuve dans cette exposition !

Lire aussi : https://rehve.fr/2010/10/sophie-calle-rachel-monique-au-palais-de-tokyo/
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« Murina » de Antoneta Alamat Kusijanovic

Un village croate perdu au bord de la mer Adriatique dans un décor de rêve, un chef de famille, ancien marin, nerveux et patriarcal, une femme soumise ancienne Miss Croatie et une fille jeune adulte Julija qui rêve d’ailleurs et se voit mal suivre la voie de sa mère dans ce pays qui n’est pas vraiment ouvert à la libération de la femme. Père et fille plongent ensemble pour chasser les murènes.

Mais arrive un ami croate qui s’est enrichi et vit aux Etats-Unis. On apprend qu’il fut l’ancien patron du père, l’ancien amoureux de la femme. Julija n’est pas insensible à son charme et voit en lui la possibilité d’échapper à son enfermement familial fait d’autorité, de violence, de jalousie, de frustrations, et sans perspectives autres que la reproduction d’un système d’un autre âge. Même sous le ciel bleu il est des quotidiens qui ne soulèvent pas l’enthousiasme et la sérénité.

Pas sûr que le scenario aurait été aussi réussi si la mer était moins bleue et les mensurations de Julija moins attrayantes.

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GOETHE Johann Wolfgang von, ‘Les Souffrances du jeune Werther’.

Sortie : 1774, Chez : Garnier-Flammarion (1968).

Le « Werther » de Goethe est le livre initiateur du romantisme, beau et triste comme une nocturne de Chopin. C’est aussi un premier roman, qui va lancer une œuvre fructueuse.

Werther est un amoureux transi confronté à l’amour impossible de Charlotte (Lotte) elle-même promise à Albert, un homme loyal et aimable. Sensible aux charmes de Werther avec qui elle partage le goût pour la poésie, Charlotte reste désespérément raisonnable pour le plus grand malheur de son amoureux résigné… Tout ce petit monde évolue dans les cours d’Europe à l’Est du Rhin, toujours entre deux bals et trois mondanités, ne semble pas surchargé par le travail ni les soucis domestiques et dispose de beaucoup de temps pour s’occuper de lui-même. Mais l’amour contrarié est source de souffrances incontrôlées qui vont pousser Werther jusqu’à mettre fin à sa vie avec le pistolet prêté par… Albert.

Goethe décrit scrupuleusement la montée du sentiment amoureux jusqu’à l’aveuglement, jusqu’à la déraison, lorsque le cœurse serre sans pouvoir maîtriser la montée des larmes ni l’oppression de l’âme. L’amour refusé que l’on ne peut sortir de ses pensées même si on le sait par trop délétère, celui qui pousse à nous vautrer dans la souffrance et le nombrilisme en repoussant le monde extérieur pourtant ensoleillé et multiple qui n’attend que nous pour continuer la mélodie du bonheur…

Qui n’est pas passé un jour par ce parcours amoureux tragique dont on croit ne jamais devoir sortir ? Heureusement, une minorité seulement y apporte la solution définitive choisie par Werther. Pour les autres, un peu d’énergie et de relativisme permet généralement de sortir de l’ornière, mais cela donne de moins beaux romans.

WINSLOW Don, ‘Corruption’.

Sortie : 2018, Chez : HarperCollins France (traduction française)

Winslow, écrivain américain de romans policiers, nous livre ici un récit haletant sur les violentes confrontations entre gangs et police new yorkaise dans les quartiers Nords de Manhattan dans les années 2010. Denny Malone, d’origine irlandaise, le flic corrompu mais épris d’absolu et DeVon Carter, le patron contesté du business d’héroïne dans le même quartier se livrent un combat de titans sous le regard attentif des mafias italienne et dominicaine. Chacun fixe des limites que l’autre ne doit pas dépasser sous peine de réactions qui peuvent parfois être sévères. Les limites de la Loi ne semblent pas trop étouffer Malone, encore moins Carter. Tout ce petit monde se connaît, se rencontre parfois pour jouer au jeu du chat et de la souris le plus souvent dans le fracas des armes et les millions de dollars du deal de rues.

Malone se sent une âme de justicier tout puissant seul capable d’endiguer les flots d’héroïne qui déboulent sur New York quelles que soient les méthodes à mettre en œuvre pour ce faire. Des méthodes qui ne sont d’ailleurs pas si éloignées d’un côté comme de l’autre, même si celles de la police sont, en principe, encadrées par la Loi et ses principes. C’est une histoire de testostérone et de pouvoir. Mais il pêche, comme les trafiquants, devant le miracle de l’argent facile qui lui fait oublier la morale. Rattrapé par la patrouille des agents fédéraux, c’est la chute, il dénonce ses camarades policiers corrompus pour éviter la prison à sa femme et ruiner sa famille.

Winslow donne une version apocalyptique des luttes de pouvoir entre unités de la police, justice américaine, élus et fonctionnaires de la mairie, mafias… où tout n’est que corruption, échange de bons procédés et intérêts personnels. En fermant ce roman on espère que seule une tout petite part de ces dérives n’est possible dans la vraie vie !

RISS, ‘Une minute quarante-neuf secondes’.

Sortie : 2019, Chez : Actes Sud.

Le dessinateur Riss est l’un des survivants de l’attaque islamiste de janvier 2015 contre la rédaction de l’hebdomadaire satyrique Charlie Hebdo (12 morts, 11 blessés dont 4 grièvement) dont il reprendra la direction après sa sortie de l’hôpital. Dans ce récit il revient sur cette tragédie qui a stupéfié la France, précédé de quelques jours celle de l’HyperCasher (4 morts) et de quelques mois celles du Bataclan et des « Terrasses » à Paris en novembre (130 morts, plus de 400 blessés). Il raconte ces 100 secondes fatidiques qui se sont déroulées à l’intérieur de la rédaction du journal transformé en champs de massacre, et il narre, surtout, les années d’avant et celles d’après.

Dessinateur dans l’âme depuis l’enfance il avance progressivement dans la carrière, rencontre ses héros Cabu, Wolinski, Cavanna… et s’associe avec eux lorsque Charlie Hebdo est relancé en 1992. Il apprend le métier avec ces géants, Charb devient son ami. Cette joyeuse bande vivote dans un journal toujours entre la faillite et la poilade mais ses membres rigolent à n’en plus finir et croquent la vie française de façon toujours plus hilarante et provocatrice au nom de la liberté d’expression.

Mais cet âge d’or se termine en 2015, la rigolade a pris fin, écrasée sur le mur de la bêtise humaine. Les survivants et la relève continuent le journal. Avec une certaine amertume Riss raconte les combats post-janvier 2015, contre les intellectuels de l’islamo-gauchisme émergent, contre les revendications des aigrefins qui rôdent autour des dons reçus par la rédaction par millions d’euros après le drame et, toujours avec une foi et un engagement qui forcent l’admiration, pour la liberté d’expression quel que soit le sujet.

Ce récit est émouvant, on n’y retrouve pas l’humour grinçant habituel du Riss que l’on connaît dans Charlie. C’est le livre de la gravité. Beaucoup a déjà été dit et écrit sur cette tragédie par ceux qui ont survécu, Riss avait certainement besoin lui aussi de coucher ses sentiments sur le papier, d’autant plus que ces survivants sont non seulement marqués par ce qu’ils ont vécu mais restent sous la menace du terrorisme religieux nécessitant leur protection sans doute jusqu’à la fin de leurs jours, leur rappelant tous les matins le monde terrible dans lequel ils sont entrés ce 7 janvier 2015, sans espoir de retour.

« Seule la terre est éternelle » de François Busnel et Adrien Soland

François Busnel, présentateur d’émission littéraire sur la télévision publique française, ami et admirateur du grand écrivain-poète américain Jim Harrison (1937-2016) a coréalisé et diffuse ce mois-ci un documentaire tourné sur son ami durant la dernière année de sa vie. C’est un film troublant qui montre Harrison physiquement à bout de souffle : se déplaçant avec peine, la bouche édentée, le cheveu hirsute, l’élocution difficile, je discours ralenti… pas sûr que ce fut le bon moment pour tourner ce documentaire qui ne donne pas une très bonne image de l’écrivain à ceux qui connaîtrait mal son œuvre.

La caméra filme Harrison dans ses pérégrinations à travers le Nebraska, le Wyoming, l’Arizona, le Montana, le Michigan, bref, dans toute cette Amérique des grands espaces qui a tant inspiré l’auteur qui commente les montagnes, les rivières, les arbres qu’il aime tant et qui le rassure. Il parle du triste sort réservé aux Indiens natifs par les colonisateurs européens devenus américains, de son combat contre les serpents à sonnettes qui ont tué l’un de ses chiens… Il cite René Char comme sa fidèle épouse depuis 54 ans. Il parle de sa passion pour ce qui se mange… et se boit. Il aborde peu son œuvre elle-même, c’est dommage.

Mais il faut retourner à cette œuvre grandiose et des romans qui sont de véritables épopées mêlant la nature « éternelle » aux personnalités complexes de ses héros dans l’Amérique contemporaine. Des tournages complémentaires étaient prévus au printemps 2016 mais Jim Harrison s’éteint le 26 mars de cette même année dans sa maison en Arizona.

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GOSPODINOV Guéorgui, ‘Le pays du passé’.

Sortie : 2021, Chez : Editions Gallimard, traduit du bulgare.

Gospodinov, écrivain bulgare né en 1968, a écrit avec « Le pays du passé » un joli et original roman sur le temps et la mémoire.

Le narrateur, écrivain, partage avec un ami intermittent, neurologue, Gaustine, un intérêt pour le positionnement de chacun vis-à-vis du passé. Alors il passe en revue ses congénères atteints de maladies neurovégétatives leur faisant perdre la mémoire et la notion de leur place dans le temps, mais aussi les hommes et les femmes qui sont simplement besoin de se repositionner dans le passé pour survivre au présent. L’expérience du narrateur (sans doute proche de celle de Gospodinov) est celle d’un citoyen d’un pays qui connut nombre de bouleversements politiques au cours de l’époque contemporaine : guerres balkaniques, guerres mondiales, principauté, monarchie, république, rideau de fer, communisme, nationalisme, capitalisme… un Bulgare né au début du XXème siècle (comme la génération du narrateur) a vécu 100 vies et 1 000 transitions. Certains ont eu du mal à suivre.

Alors Gaustine crée des cliniques pour accueillir ces déboussolés du temps qui passe trop vite pour les ramener dans un temps où ils se sentent mieux. Il favorise même l’organisation d’un référendum dans les pays européens pour connaître l’époque du passé dans laquelle ils aimeraient revenir !

Gospodinov signe ici un conte philosophique sur la nostalgie du temps qui est passé et ne reviendra plus, sinon dans nos souvenirs. Mais l’avenir est inévitable, il faut donc non seulement cultiver notre mémoire mais affronter le futur.

Le Bataclan « woke »

Au Bataclan, célèbre salle de concert rock parisienne, en plus des « hommes » et des « femmes », les toilettes accueillent les « non binaires » et les handicapés. On vit vraiment une époque formidable !

MENGISTE Maaza, ‘Sous le regard du lion’.

Sortie : 2012, Chez : Actes Sud.

Maaza Mengiste est une écrivaine d’origine éthiopienne, naturalisée américaine. Née à Addis-Abeba en 1971, trois années avant l’instauration d’une dictature militaire communiste à la suite de la déposition de l’Empereur Haïlé Sélassié en 1974, elle garde un souvenir très prégnant de ces premiers mois de la « terreur rouge » qui s’abattaient sur ce pays, avant l’exil de sa famille au Nigeria puis au Kenya et, enfin, aux Etats-Unis d’Amérique.

Cette période trouble est le cadre de ce premier roman qui narre l’histoire d’une famille plutôt favorisée au cœur de la capitale éthiopienne en proie à la folie du régime. Arrestations, torture, exécutions, nationalisations, défilés à la « gloire de la Révolution » sont le quotidien de la ville et du pays. Dans ce contexte dangereux et idéologisé, les membres de la famille de Hailu, chirurgien, réagissent différemment, puis tous se retrouveront contre la terreur promue par le major Guddu, inspiré de Mengistu Hailé Mariam, militaire qui dirigea le pays durant ces années noires (il est aujourd’hui toujours exilé et protégé au Zimbabwe, il a été condamné à mort pour génocide par la justice éthiopienne en 2008, on estime le nombre de morts durant son régime aux alentour d’un million, de répression, de famines et de mauvaise gestion).

Ce roman rappelle cette sombre période le l’histoire contemporaine de l’Ethiopie, commencée par la guerre coloniale menée et gagnée par l’Italie dans les années 1930, et dont la violence se poursuit encore aujourd’hui avec la énième reprise de la guerre civile entre Addis-Abeba et la province rebelle du Tigré.

Il décrypte les comportements de résistance de chacun face à l’oppression, le questionnement intime des uns et des autres sur la meilleure réaction possible, les risques à prendre, et pour quel résultat tangible ? On imagine aisément que ce type de réflexion est mené par tout peuple en proie à la répression ou à l’occupation. Jusqu’où peut-on accepter, à quel moment la contestation doit être violente, quel prix est-on prêt à payer pour la liberté ? De l’occupation allemande de l’Europe en 1939-1945, à celle de l’Ukraine par la Russie en 2022, ce problème est aussi vieux que le monde et bienheureux sont les pays démocratiques qui n’ont pas eu à se la poser depuis près de 70 ans !