« Les carnets d’Albert Camus » par Stéphane Olivié-Bisson

Stéphane Olivié-Bisson, metteur en scène et acteur, récite des extrais des « Carnets » au Lucernaire. Petite salle, décor minimaliste, texte puissant ; pas sûr que la relative emphase du jeu d’Olivié-Bisson apporte beaucoup aux mots de Camus, mais après-tout il est acteur et joue son rôle en interprétant ce que lui inspire l’auteur.

Il est question d’Algérie, bien sûr, de sa mère, évidemment, et du reste : le temps qui passe, les guerres qui dévastent, les idéologies qui ravagent, les femmes qui tournent la tête, bref, le parcours d’un grand Homme de son temps, résumé en un peu plus d’une heure. Cela donne surtout envie de se plonger dans les « Carnets » pour y profiter plus en profondeur de la pensée de Camus.

« Cœurs – du romantisme dans l’art contemporain » au Musée de la vie romantique

Les représentations du cœur dans l’art contemporain : dans un filet de pêcheur, sur un obélisque phallique de Niki de Saint Phale, une photographie de Sophie Calle dédiée à un toréro encorné… C’est un peu étrange, comme l’inspiration débridée de ces artistes.

L’intérêt de cette exposition est aussi de découvrir ce Musée de la vie romantique, ancien hôtel particulier d’Ary Scheffer (1795-1858), peintre d’origine hollandaise, où il reçoit le tout-Paris artistique, et particulièrement musical. Chopin joue dans le salon où il retrouve Liszt et Rossini, mais aussi Delacroix et Georges Sand. Les bâtiments sont rachetés par l’Etat en 1956 et transformés en musée. Il n’y a qu’en France que l’on est capable d’investir de l’argent public dans « la vie romantique », ce qui est toujours mieux que de financer des Jeux Olympiques !

GREENE Graham, ‘Un américain bien tranquille’.

Sortie : 1956, Chez : Robert Laffont / J’ai lu.

Le classique de Graham Greene sur la guerre du Vietnam, publié en 1956 soit aux temps de la colonisation française : il mêle les actions secrètes déjà menées par les Etats-Unis qui veulent endiguer la progression du communisme en Asie du sud-est, la vision souvent opposée des vieilles puissances européennes représentées par le journaliste britannique Fowler et celle de l’Amérique neuve mais trouble sous le personnage de Pyle, la passion que nombre d’occidentaux ont éprouvé pour cette région et ses habitants avec Phuong dont nos deux héros sont épris. Mais nous sommes en guerre et les histoires d’amour se terminent souvent mal…

Phuong et sa sœur vivent au jour le jour dans leur monde bouleversé, rêvent d’argent et d’Occident et manifestent un fatalisme qui sera la condition de leur survie face à des enjeux qui les dépassent et menacent de les dévorer.

Dès 1956 Greene a parfaitement compris les enjeux de la décolonisation en cours au Vietnam qu’il expose par les dialogues entre Fowler et Pyle pris dans les engrenages mortifères de la guerre et de l’amour. L’avenir post-roman fera beaucoup de perdants, les forces étrangères seront défaites et évacueront piteusement le pays, le parti communiste vietnamien survivra et même se renforcera en s’adaptant, mais le communisme perdra la bataille globale dans la région. Quant à l’amour, il est éternel, comme chacun sait !

« Epicentro » d’Hubert Sauper

Un documentaire touchant sur le Cuba d’aujourd’hui par Hubert Sauper, cinéaste autrichien qui avait déjà réalisé « Le cauchemar de Darwin » (en 2004 sur l’économie de la perche du Nil et des trafics autour du lac Victoria en Afrique de l’Est) et « Nous venons en amis » (en 2014 sur la création de l’Etat du Soudan du sud et le cortège de guerres, conflits, corruption qu’elle entraîna et génère toujours).

« Epicentro » montre le Cuba d’aujourd’hui (plus exactement La Havane) : souriant et en ruines, à travers le regard de gamins des rues rigolards et malins qui récitent de temps à autres la propagande locale sur « les méchants impérialistes » en rêvant de visiter Disneyland… L’air de rien Sauper passe en revue l’histoire de ce pays : l’esclavage, la colonisation espagnole, la « libération » américaine après l’explosion qui coula l’USS Maine dans la baie de La Havane en 1898 et qui va rapidement se transformer en prise de contrôle de l’île transformée en lupanar à ciel ouvert pour les mafias et les casinos nord-américains, l’arrivée de Castro et du Che, les années révolutionnaires, l’effondrement de l’URSS qui met Cuba sur la paille, la légère ouverture du pays après la mort de Castro et le nouveau « colonialisme touristique » en cours.

Sauper développe sa vision altermondialiste qui n’est pas nouvelle. Le thème général de ses films-documentaires est de démonter les effets néfastes de la mondialisation et de l’exploitation du monde en développement par les puissances du Nord. Le choix de passer par les yeux des enfants pour décrire Cuba est original et ajoute cette touche de naïveté et de vérité qui donne tout son « charme » au documentaire. A sa demande l’actrice espagnole Oona Chaplin (petite fille de Charlie) intervient dans le film et ses dialogues et scènes avec les enfants sont merveilleux. Elle conclut le film avec une très nostalgique chanson interprétée en jouant de l’Ukulélé.

Ce documentaire est dédié à Marcelline Loridan-Ivens (1928-2018), écrivaine-cinéaste, témoin de la déportation et compagne de Simone Veil durant à Auschwitz-Birkenau en 1944.

MAURIAC François, ‘La baiser du lépreux’.

Sortie : 1922, Chez : Editions Bernard Grasset / Le Livre de Poche 1062.

François Mauriac (1885-1970), prix Nobel de littérature en 1952, est un écrivain bordelais humaniste et engagé, qui a reçu une éducation très catholique du côté de sa mère qui a orienté son œuvre littéraire.

« Le baiser au lépreux » est un roman publié en 1922, au début de sa carrière , et qui déjà se penche sur le bien, le mal et le sacrifice, tryptique qui inspirera Mauriac dans nombre de ses œuvres. Jean Péloueyre est un garçon au physique ingrat qui épouse lors d’un mariage arrangé, par son père et le curé du village, une très belle jeune femme : Noémi. Malgré sa culpabilité très chrétienne, elle ne parvient pas à aimer son mari qu’elle trouve physiquement repoussant. Il en conçoit une amertume qui vire au désespoir et le fera fréquenter un ami tuberculeux afin d’attraper sa maladie et en mourir.

Une fois veuve, Noémi, ayant compris le suicide de son mari, désespérée se verra soumise à la « tentation » et y résistera pour se consacrer toute entière à la mémoire de ce mari si bon qu’elle n’a pas su aimer.

Ce roman illustre le mode de vie d’une génération corsetée dans des normes et modes de vie extraordinairement rigides, où l’empire des apparences et de la religion priment sur l’humain. Les lecteurs du XXIème siècle restent tout de même étonnés de le redécouvrir. La flamboyance des sentiments est merveilleusement analysée et rendue par l’auteur dont la fluidité et l’élégance du style forcent l’admiration.

MAURIAC François, ‘Le nœud de vipères’.

Sortie : 1933, Chez : Editions Bernard Grasset / Le Livre de Poche 251.

François Mauriac (1885-1970), prix Nobel de littérature en 1952, écrivain bordelais humaniste et engagé, a médité sa vie durant sur le bien, le mal et la rédemption, sans doute influencé par l’éducation très catholique reçue du côté de sa mère.

Le roman « Le nœud de vipères » illustre ce tiraillement existentiel en la personne d’un avocat riche, avare et célèbre, en froid avec sa femme et leurs deux enfants qu’il cherche par tous les moyens à déshériter afin qu’ils ne bénéficient pas de sa fortune accumulée et jalousement gardée. Il rédige une longue lettre (qui compose le texte du roman) qu’il veut déposer dans son coffre pour qu’à sa mort, sa famille n’y trouve aucune valeur mais ce simple règlement de comptes. La vie en décidera autrement et, finalement, le vieil acariâtre libérera sa tendresse (et ses biens) avant la fin.

Le style de Mauriac nous ramène à celui de cette génération d’écrivains du début du XXème siècle : élégant, précis, fluide, un peu morne ; celui du temps qui s’écoule dans ces grandes familles bourgeoises de l’époque, empesées dans leur statut et leurs convenances, mais où le feu des sentiments peut dévaster les âmes. « Le nœud de vipères » est souvent considéré comme le chef d’œuvre romanesque de Mauriac.

de BEAUVOIR Simone, ‘La longue marche – essai sur la Chine’.

Sortie : 1957, Chez : NRF – Gallimard.

En 1955, Simone de Beauvoir (1908-1986) voyage en Chine avec un groupe d’intellectuels invités par le gouvernement révolutionnaire qui a pris le pouvoir au terme de la guerre civile chinoise (1927-1949) sous la direction de Mao Zedong (Mao-Tsé-Toung à l’époque). Elle a déjà publié en 1949 l’essai « Le deuxième sexe » qui a rencontré un succès mondial et fait de son auteure la figure de proue de la libération de la femme. Elle a reçu le prix Goncourt en 1954 pour « Les Mandarins ». Sa pensée est clairement de gauche et ses sentiments plutôt favorables à la Chine maoïste révolutionnaire qu’elle découvre lors de ce voyage « organisé » de six semaines.

Elle prend soin dans un prologue d’expliquer la totale liberté qui prévalut dans ce périple « encadré » : toutes les questions pouvaient être posées aux guides, toutes les visites pouvaient être demandées et obtenues, tous dialogues pouvaient être menés où que ce soit avec qui que ce soit, modulo bien entendu la nécessité de traduction et donc de traducteurs mis à disposition par les autorités.

Simone de Beauvoir décrit et analyse successivement la ville de Pékin en 1955, les paysans, la famille, l’industrie, la culture, la lutte défensive [pour l’unification du pays et le combat contre les capitalistes contre-révolutionnaires], le [célébration du] premier octobre, les villes de Chine avant de conclure. C’est un vaste tableau d’un immense pays bouleversé par les traditions, les guerres, les empereurs, l’idéologie, bref, par l’Histoire, et dont l’étape communiste en cours observée alors par Beauvoir ne manque pas de fasciner au plus haut point nombre d’intellectuels occidentaux.

Nous sommes en 1955, six ans après la fin de la guerre civile. La Chine est millénaire mais son unité est encore chancelante. Avec l’aide de l’Union soviétique, « pays frère », Mao et les siens vont tendre à transformer cet immense territoire, rongé par des siècles d’un environnement moyenâgeux où des seigneurs guerroyaient entre eux et contre les « barbares », avec une économie très majoritairement agricole et des paysans réduits à l’état de serfs. Le colonialisme occidental y fit des ravages à partir du XIXème siècle, prospérant notamment sur le commerce de l’opium importé d’Indes avec son cortège d’addictions et de banditisme. Le colonialisme japonais ne fut guère moins dévastateur en Mandchourie…

Bref, Mao prend les commandes d’un pays à reconstruire, ce qu’il va faire en appliquant les théories marxistes, revues et sinisées. Après la révolution bolchévique c’est une nouvelle expérience révolutionnaire mise en œuvre à grande échelle sur une population qui compte déjà 600 millions de personnes. En 1955, les dramatiques initiatives du « Grand bond en avant » (1958-1960) et de la « Révolution culturelle » (1966-1976) n’ont pas encore eu lieu et Beauvoir analyse la situation sous un jour plutôt favorable. Elle base son argumentation principalement sur le fait que « c’était bien pire avant » et que le collectivisme et la dictature du parti unique mis en œuvre à marche forcée ont amélioré la situation « des masses ». Elle a évidemment une vision un peu angélique des transformations du pays :

« C’est peut-être ce qu’il y a de plus émouvant en Chine : cette fraîcheur qui par moments donne à la vie humaine le lustre d’un ciel bien lavé. »

« La longue marche » – page 415

« Certes la Chine n’est pas un paradis ; il lui faut s’enrichir et se libéraliser ; mais si on considère avec impartialité d’où elle vient, où elle va, on constate qu’elle incarne un moment particulièrement émouvant de l’histoire : celui où l’homme s’arrache à son immanence pour conquérir l’humain. »

« La longue marche » – page 484 (dernier chapitre de la conclusion)

Le plus ironique dans cette enquête est que Beauvoir cite abondamment les slogans du parti communiste expliquant que la Chine se donnait alors 50 ans pour rattraper son retard et dépasser la réussite économique du capitalisme occidental. Eh bien, on peut dire en 2020 que cet objectif a été globalement atteint mais pas par les moyens imaginés alors par les penseurs de la gauche de l’époque. La dictature du parti (communiste) unique a persisté mais l’économie a été partiellement libéralisée. Le premier résultat de cet étrange cocktail a été de rétablir la puissance mondiale chinoise en ce début de XXIème siècle, laissant les penseurs libéraux plus ou moins ébahis devant cette autoritaire efficacité.

On ne saura jamais ce que Beauvoir et Sartre penseraient aujourd’hui de cette métamorphose inattendue, malgré les millions de morts légués par le maoïsme, en Chine et ailleurs ! L’Histoire risque encore de nous réserver bien des surprises qui pourront alimenter les réflexions des successeurs de ces deux intellectuels, qui se sont beaucoup trompés malgré la vigueur de leur pensée.

GIONO Jean, ‘Regain’.

Sortie : 1930, Chez : Bernard Grasset / Le Livre de Poche 382

Giono (1895-1970), continue à écrire sans relâche sur cette Haute-Provence qu’il vénère. ‘Regain’ est le dernier volume de la ‘Trilogie de Pan’ démarrée avec ‘Colline’ et ‘Un de Baumugne’. C’est l’histoire d’un village abandonné dans les collines où ne survit plus que Panturle, seul contre tous. Puis il rencontre une femme et tous les deux vont être à l’origine de la renaissance de la vie dans ce lieux perdu.

L’écriture de Giono est pénétrée de la Provence, ses odeurs, ses bruits, sa chaleur, son patois… Chaque mot sent la garigue et la passion de l’auteur pour ce coin du Sud de la France, habité à l’époque par des paysans durs à la souffrance et sensible à la poésie de leur environnement. C’était avant le tourisme de masse et l’installation des bobos dans le Lubéron, mais même après cette évolution, ceux qui savent découvrir la Haute-Provence retrouvent les senteurs de l’écriture de Giono dans leurs pérégrinations dans ces Alpes du sud.

On qualifierait maintenant Giono d’auteur « du terroir », c’était plus simplement un magnifique écrivain qui a dédié son écriture et son œuvre à sa région et dont la prose si parfaitement choisie ruisselle de son amour pour ses collines.

de TALLEYRAND Charles-Maurice, ‘Mémoires de Talleyrand 3/5’.

Chez : Jean de Bonnot.

Ce troisième volume des mémoires de Talleyrand est essentiellement consacré au Congrès de Vienne et aux aléas engendrés par l’évasion de Napoléon de l’Ile d’Elbe, sa reconquête du pouvoir français durant les « cent jours », puis sa défaite finale à Waterloo.

Alors installé à Vienne par Louis XVIII pour représenter le Royaume au congrès censé réorganiser l’Europe après la première abdication de Napoléon, sous la contrainte des alliés (Royaume-Uni, les Empires russe, de Prusse et d’Autriche) entrés dans Paris, et son exil à l’Ile d’Elbe, Talleyrand défend la position de la France face aux représentants alliés, finalement pas si mal disposés à son égard malgré les circonstances. On y lit les échanges épistolaires entre l’ambassadeur, le Roi et son ministre des affaires étrangères.

Il s’agit de recomposer l’Europe, ramener la France plus ou moins à ses frontières d’avant Napoléon en 1792, en constituant une série de territoires plus ou moins indépendants à ses frontières (Suisse, Belgique, Hollande, Savoie…) pour faire tampon entre l’hexagone et les empires vainqueurs. Le partage de la Pologne entre la Russie et la Prusse est en jeu (déjà…). L’empire ottoman n’est pas formellement partie eu Congrès mais n’en est jamais loin, la Russie s’intéressant aux détroits du Bosphore et des Dardanelles. Les frontières des Balkans se dessinent. Murat, beau-frère de Napoléon, nommé roi de Naples par celui-ci, réussit à sauver sa couronne avant de sombrer dans l’aventure des « cent jours » et la mégalomanie. Il sera exécuté par les forces italiennes du roi Ferdinand « des deux Sicile » en octobre 1815.

A Vienne, les négociations sont longues et pointilleuses. Les histoires de monarchies et de dynasties se percutent avec les intérêts politiques et militaires. Mais le Congrès avance jusqu’à ce que… le tyran Napoléon s’échappe de l’Ile d’Elbe pour mener les « cent jours » à sa défaite définitive à Waterloo, puis son exil final à l’Ile de Sainte-Hélène. Les alliés signent alors une déclaration :

« Les puissances qui ont signé le traité de Paris réunies en congrès à Vienne, informées de l’évasion de Napoléon Bonaparte et de son entrée à main armée en France, doivent à leur propre dignité et à l’intérêt de l’ordre social une déclaration solennelle des sentiments que cet évènement leur a fait éprouver.

En rompant ainsi la convention qui l’avait établi à l’île d’Elbe, Bonaparte détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée. En reparaissant en France avec des projets de troubles et de bouleversements, il s’est privé lui-même de la protection des lois, et a manifesté à la face de l’univers qu’il ne saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui. »

Les alliés garderont une mémoire amère de cette dernière tentative napoléonienne pour imposer sa dictature personnelle et leur attitude dans la négociation de Vienne deviendra plus rigide. Le traité de Vienne sera signé le 9 juin 1815. Charles X succèdera à Louis XVIII et nommera Talleyrand, vieillissant, ambassadeur à Londres où il restera quatre années pour gérer les relations franco-britanniques. Il sera impliqué notamment dans la séparation définitive, et la création, du royaume de Belgique de celui des Pays-Bas. Dans une lettre privée, visionnaire, il écrira en 1830 :

« L’expédition d’Alger prend la forme d’une étourderie, qui, peut-être, pourrait conduire à des choses sérieuses. »

On ne saurait mieux dire…

Le déroulement de ce fameux congrès de Vienne, vu par l’œil de Talleyrand est passionnant et, évidement, un peu auto-justificateur pour son auteur. Les frontières et l’organisation de l’Europe issues de cette négociation multilatérale ont modelé l’Europe contemporaine, dans ce qu’elle a eu de bon et de plus risqué. Entre autres sujets, les grandes puissances qui siégeaient décidèrent de la fin de la traite négrière, mais non de l’esclavage. Passé du clergé à la diplomatie, ayant servi tous les régimes, de la Révolution à la Restauration sans oubier l’Empire, son exceptionnelle résistance n’est pas allée sans compromissions ni retournements. Après tout c’est l’essence même de la diplomatie et Talleyrand a mis au moins une partie de sa vision et de sa subtilité au service de son pays. Ce n’est pas plus mal.

JOFFO Joseph, ‘Anna et son orchestre’.

Sortie : 1975, Chez : Editions Jean-Claude Lattès.

Joseph Joffo (1932-2018) est le fils d’Anna Boronsky, née à Kezat dans la Russie tsariste (plus précisément dans l’actuelle Ukraine) et dont la famille quitta définitivement son pays au début du XXème siècle pour fuir les pogroms antisémites. Dans « Un sac de billes » il avait raconté l’histoire de deux jeunes garçons juifs traversant la France sous l’occupation allemande lors de la IIème guerre mondiale, roman largement autobiographique. Avec « Anna et son orchestre » il se met dans les pas de sa mère pour retracer ce long exode qui la conduisit de la Russie à Paris, en passant par Istanbul, Budapest et Vienne, avec son violon, ses frères musiciens et ses parents, avant de fonder une famille avec un garçon-coiffeur parisien du nom de Joffo…

Le narrateur est Anna, toute petite fille au début du roman, découvrant le monde, dorlotée par une famille aimante et tonitruante, où la vodka et la musique (jouée par toute la fratrie) animent les longues soirées d’hiver, mais commençant à réaliser aussi la noirceur des humains. De confession juive, les Boronsky doivent affronter les pogroms menés par des cosaques antisémites. Ce n’est pas toujours facile à comprendre pour une enfant.

Lorsque l’exode est décidé, la famille va errer dans l’Europe centrale avec l’Amérique pour objectif, mais elle s’arrêtera à Paris, terre d’accueil (à l’époque) d’une partie de l’émigration russe. A chaque étape de ce long voyage, la famille survivra grâce à l’orchestre familial qui se produira dans de nombreuses salles et tournées pour y jouer de la musique tsigane, avec Anna en chef d’orchestre. En Hongrie, son père meurt de chagrin après le décès d’un de ses fils, Anna décrit avec émotion les longs cortèges de musiciens tsiganes venus jouer du violon dans les rues de Budapest en hommage à son père.

Et, puis, arrivée à Paris Anna épouse l’aide-coiffeur d’un de ses parents exerçant ce métier dans le XIIIème arrondissement. Joseph, né de cette union, a repris cette activité de son père.

« Anna et son orchestre » est un bouleversant hommage à une mère qui a su traverser un siècle en feu, grâce à son énergie, l’amour d’une famille indestructible et sa passion de la musique. Il est bon que ceux qui ont vécu cette épopée familiale en aient conté les étapes à Joseph qui les a transcrites dans ce livre pour lequel il fut aidé par l’écrivain Claude Klotz (Patrick Cauvin de son vrai nom) pour mettre en ordre idées et souvenirs.

NGUYEN LONG Pedro, ‘La Montagne des Parfums – Une saga indochinoise’.

Sortie : 1996, Chez : Robert Laffont / Phébus.

Cuong (Pedro) Nguyên Long est un enfant de la tragédie vietnamienne du XXème siècle : né à Haiphong (le port de Hanoï, dans la partie nord du pays) sans doute en 1934, dans une famille aisée, Pedro a vécu et participé aux principaux évènements qui ont déchiré ce pays d’Asie du Sud-est. Après un parcours chaotique il s’est exilé en France alors que le restant de sa famille choisit, un peu plus tard, la Californie.

Aidé par Georges Walker (1921-2014), écrivain-journaliste né à Budapest. Intéressé par l’Asie, il co-écrivit en 1975 la biographie de Chow Ching « Le palanquin des larmes » avant de se consacrer vingt ans plus tard à celle de Pedro. Celui-ci vécut la colonisation française, ses délices et ses bombardements, il avait vingt ans lors de la déroute de Diên Biên Phu qui marqua le départ des français, militaires et civils, et la montée en puissance progressive du pouvoir communiste sous l’impulsion de leur leader incontesté Hô Chi Minh qui forgeât son anticolonialisme en voyageant dans de nombreux pays, dont la France, dont il fut membre du parti communiste, dans les années 1920′. Revenu au Vietnam il y fonde la Viêt Minh, parti communiste local qui deviendra l’arme idéologique et militaire qui mènera le pays à l’indépendance, à la réunification et à la collectivisation contre la France puis les Etats-Unis d’Amérique.

La situation socio-économique de la famille Nguyên Long l’assimilant aux « capitalistes », le père de Pedro décida assez rapidement de fuir Haïphong et le pouvoir communiste qui s’y installait. S’en suivit une longue errance dans les campagnes au cours de laquelle Pedro s’enrôla à 14 ans dans la guérilla communiste, happé par sa propagande. Il y resta deux années et participa à une troupe de théâtre militante dont les pièces jouées dans les villages étaient censées attiser le patriotisme des spectateurs sous l’œil vigilant des commissaires politique du Viet Minh. Son père va le tirer de cet engagement au bout de deux années avant la fuite vers le Sud et Saïgon après les accords franco-vietnamien post-Diên Biên Phu en 1954. Comme beaucoup des réfugiés de l’époque, entre le Nord et le Sud et vice-versa, les décisions prises déchirent les familles. Deux des sœurs de Pedro, en couple avec de fervents communistes, restent au Nord.

Convaincu par son père de mettre fin à son engagement communiste, Pedro doit maintenant trouver le moyen de passer au Sud. Il y sera arrêté par l’armée française, emprisonné et torturé à Saïgon durant des mois pour dévoiler les petits secrets de la révolution. Libéré grâce à une intervention familiale il s’installe à Saïgon où il vit d’amour et de trafics divers dans une ville rongée par la corruption, la mauvaise gouvernance et l’effondrement moral qui précéda la montée en puissance de la guerre américaine.

Pedro quittera son pays pour un périple qui le conduira finalement à s’installer en France comme monteur dans la télévision publique d’où il suivra la dérive finale du Vietnam, le départ précipité des américains et la réunification en 1975. Une partie de ses frères et sœurs rejoindront les Etats-Unis par différentes voies, dont celle des « boat-people » pour certains. Alors qu’ils avaient faits étape à Paris, la sœur aînée décida d’accélérer le passage aux Etats-Unis après avoir vu Georges Marchais (alors secrétaire général du parti communiste français[PCF]) faire ses clowneries à la télévision et de crainte que la France ne tombe alors sous l’emprise du communisme tant haï. Un de ses beaux-frères, subira les camps de rééducation communistes durant 14 ans avant de rejoindre le reste de la fratrie en Californie, traumatisé, comme éteint, à jamais par cette expérience totalitaire.

Ce récit raconte de façon émouvante le parcours d’une famille vietnamienne, dramatique mais finalement plutôt banal pour cette époque, hélas. C’est l’histoire de la décolonisation violente d’un pays doublée d’une guerre civile. Les idéologies se percutent à coup de propagande et de napalm. Les individus sont broyés et les familles se déchirent. Comme à chaque fois que l’indépendance a été conquise par les armes le régime politique qui a suivi fut dictatorial et plutôt communiste. Pedro ne porte pas un jugement très optimiste sur l’évolution de son pays (à l’époque où sortit le livre, 1996), tiraillé entre économie de marché et compromission avec ses anciens oppresseurs : la Chine ou les Etats-Unis. La France est passée sous silence car a quasiment disparu du tableau depuis 1954, sauf par la langue qui reste encore un vecteur de communication pour les plus vieux des citoyens. La corruption maintenant généralisée au Nord comme au Sud reste un puissant frein au développement du pays. Pedro et sa famille ont résolu la question en s’exilant loin de cette déroute, accueilli au sein de leurs anciennes puissances coloniales, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes de ce pays fascinant ! Mais cette fuite est aussi une défaite…

NEMIROVSKY Irène, ‘Suite française’.

Sortie : 2004, Chez : Editions Denoël.

Irène Némirovsky (1903-1942), née à Kiev, émigrée en Finlande puis en France en 1918 pour fuir la révolution bolchévique, issue d’une famille aisée de confession juive, fut déportée et assassinée à Auschwitz en novembre 1942, de même que son mari quelques mois plus tard.

Ses parents se refont rapidement une bonne situation matérielle en France et Irène se qualifie elle-même comme « une noceuse et une bosseuse » durant les années folles à Paris. Entre fêtes parisiennes et séjours à Nice ou à Biarritz, elle s’essaye à l’écriture et rencontre un certain succès avec des romans le plus souvent tournés vers le monde juif et la Russie. En 1941, alors que les lois anti-juives entrent en application en France, elle commence « Suite française » qui restera un roman inachevé qu’elle n’aura pas le temps de terminer avant sa déportation dont son certificat de baptême ne la sauvera point. Le manuscrit fut miraculeusement sauvé par ses deux filles qui furent cachées par des « justes » après l’arrestation de leurs parents et échappèrent ainsi à la barbarie. Le livre paraîtra finalement en 2004, date à laquelle son auteure recevra le prix Renaudot à titre posthume.

La première partie du roman raconte l’exode de familles parisiennes en juin 1940 alors que les armées allemandes sont aux portes de la capitale. Gens de peu, grands bourgeois, intellectuels… tout le monde se bouscule sur les routes pour fuir « les boches ». On y retrouve tous les travers et qualités d’une population française en plein désarroi. Il n’est pas toujours aisé de rester digne dans cette débâcle. Certains y réussissent, d’autres compromettent.

La seconde partie narre la vie d’un petit village sous occupation allemande. La encore ce n’est que mélange de résistance, de vieux réflexes bons et mauvais et de collaboration active ou passive. C’est toujours la comédie humaine mais dans un environnement tragique. Les personnages de la première histoire se retrouvent dans la seconde. Et puis les allemands quittent le village pour rejoindre le front russe puisque l’opération Barbarossa a été déclenchée en juin 1941. Et le roman inachevé s’achève ici…

La description d’un genre humain éternel par Irène Némirovsky est frappante de réalisme et, sans doute, de vécu. Elle appréhende tous les sentiments de ses congénères pour les retranscrire d’une façon douce dans ce roman qui pose toutes les contradictions du genre humain.

En annexe sont publiés des notes de l’auteure prises pour l’écriture de ce roman ainsi que des courriers échangés avec ses éditeurs, dont la correspondance adressée après son arrestation par son mari pour tenter de la faire libérer, sans succès, et avant qu’il soit lui-même arrêté.

GUEZ Olivier, ‘La Disparition de Josef Mengele’.

Sortie : 2017, Chez : Editions Grasset & Fasquelle.

Josef Mengele fut médecin au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau où il pratiqua des expériences barbares « scientifiques » sur les déportés utilisés comme des animaux cobayes de laboratoires. Il réussit à se cacher en 1945 et ainsi éviter d’avoir à rendre des comptes, puis il fuit en Amérique latine comme nombre d’anciens nazis. Il est à peu près établi qu’il est mort en 1979, à 67 ans, au Brésil à la suite d’un malaise lors d’une baignade.

Olivier Guez dit avoir consacré trois années à l’étude de la « nazi society » qui réunit, majoritairement en Amérique latine, les citoyens allemands impliqués dans les crimes de IIème guerre mondiale cherchant à échapper à la justice. Cette plongée dans ce monde post-cataclysme européen lui a permis de « romancer » la fuite de Mengele tout au long de ses années sud-américaines. Les historiens, chasseurs de nazis et autres enquêteurs lui ont d’ailleurs facilité la tâche en ayant reconstitué avec plus ou moins de certitide une grande partie du chemin criminel du médecin et sa fuite éperdue.

Le livre se dévore comme un roman policier bien qu’il soit probablement très proche de ce que fut la réalité de Josef Mengele, celle d’un nazi impénitent et convaincu n’ayant jamais remis en cause les actes criminels qu’il commit. La réalité est aussi celle de cette communauté nazie reconstituée outre-Atlantique qui continua à bénéficier de soutiens divers, y compris venant d’Allemagne, pour refaire sa vie et échapper aux recherches. Dans le cas particulier de Mengele, sa famille détenait une entreprise multinationale de machines agricoles et, craignant un impact négatif sur le business si le fils venait à être jugé, l’aida financièrement à se cacher jusqu’à sa mort. Certains nazis furent quand même débusqués comme Eichmann (enlevés en Argentine par les services secrets israéliens) ou Barbie livré par la Colombie à la France.

On redécouvre également la compromission des régimes sud-américains (le plus souvent des dictatures) qui ont hébergé les criminels européens (il n’y avait pas que des allemands, des collaborateurs français et belges ont également traversé l’océan, entre autres), poussant parfois le vice jusqu’à mettre à profit leurs « talents » au service de leurs dictatures…

La vie et la fuite de Mengele c’est aussi le symbole de l’effondrement moral et politique de l’Europe entamé lors de la guerre de 1914-1918 !

COHEN Albert, ‘Le livre de ma mère’.

Sortie : 1954, Chez : Editions Gallimard.

Albert Cohen (1895-1981), fils unique d’une famille juive de Corfou qui émigra à Marseille pour fuir les pogroms, immense écrivain, livre ici un bouleversant petit récit sur l’absence maternelle, dix ans après la mort de sa mère. Les premiers chapitres reviennent sur cet amour exclusif et exigeant d’une maman pour son fils unique, le centre de sa vie, la source de son bonheur. La description tendre des minauderies de sa mère pour se rapprocher de son enfant, même celui-ci devenu adulte, est touchante de vérité. L’évocation des sentiments maternels, le bonheur quand elle rejoint Albert pour un séjour avec lui à Genève, la douleur quand elle s’éloigne dans le train vers Paris, laissant son fils pour une année entière, est émouvante d’humanité.

La seconde partie du livre narre l’absence de la mère après son décès et les regrets du fils sur ce qu’il a fait ou pas fait du temps où elle était vivante. Les petites fâcheries comme les grands partages sont passés en revue. La prise de conscience d’Albert qu’elle ne reviendra pas et que tous ses actes, ses pensées, ses sentiments seront désormais marqués du sceau indélébile de l’amour de cette mère absente. Mais « elle est morte » répète à l’infini l’écrivain orphelin que la situation force à renoncer à l’espoir. Il ne reste plus que Dieu à qui faire appel pour, peut-être, retrouver sa mère au Ciel, un jour…

« Que ma mère soit morte, c’est en fin de compte le seul drame de ce monde. Vous ne croyez pas ? Attendez un peu, quand votre tour viendra d’être l’endeuillé. Ou le mort. »

Le style brillant de l’écrivain Albert Cohen et le cœur mis à vif du fils de sa mère ont abouti à ce merveilleux récit sur la puissance de l’amour d’une mère pour son fils, sans doute l’un des sentiments les plus forts et indestructibes du genre humain (et animal d’ailleurs). Qui ne retrouvera pas certains passages vécus de sa propre vie dans ce récit ? C’est la force de l’écrivain se savoir traduire cette tempête des émotions en mots simples et tellement vrais. Un livre aussi inoubliable que déchirant.

BYRNE David, ‘Qu’est-ce que la musique ?’.

Sortie : 2017, Chez : Philharmonie de Paris – Editions.

David Byrne fut la tête pensante du groupe Talking Heads qui à la fin des années 70′ a intellectualisé le mouvement post-punk new-yorkais en produisait une musique originale et plutôt sophistiquée. Ils étaient quatre potes qui se sont rencontrés dans une école d’art et David prendra le leadership du groupe au point de fatiguer ses compères, malgré une inventivité dont ne pouvaient se prévaloir les autres musiciens du groupe. Une fois celui-ci dissous au début des années 1990, David Byrne a continué une carrière solo en favorisant de multiples incursions dans des genres musicaux les plus variés et des collaborations avec de nombreux d’artistes dont certains débordaient largement le domaine musical. Il a notamment réalisé des films, joué dans certains comme acteur, composé des bandes originales, participé à des aventures théâtrales… Bref, avec Davide Byrne on n’est jamais déçu et la nouveauté est toujours au coin du bloc. En 2018 encore il présenta sur la grande scène de la Philharmonie de de Paris sa nouvelle œuvre « American Utopia » : un concert de rock mis en scène comme une pièce de théâtre, une réussite.

« Qu’est-ce que la musique ? » est une sommité dans laquelle Byrne explique le monde dans le quel il vit depuis sa naissance en 1952. S’en suivent 450 pages historiques, factuelles, réflexives, existentielles sur la musique et nous. En fait, surtout sur la musique et David Byrne !

On passe en revue la place de la musique dans la culture de l’Humanité, les révolutions de l’apparition et du développement des techniques d’enregistrement qui l’ont fait passer d’un moment éphémère et convivial à un processus renouvelable et personnel, la place de la représentation en concerts dans la créativité des musiciens (et leurs revenus…). On revient sur le célèbre « CBGB », tripot new-yorkais où jouèrent les groupes précurseurs de l’underground américain : Talking Heads, Blondie, The Ramones, Patti Smith, Television, Sonic Youth. Byrne avec un souci du détail qui l’honore va même jusqu’à publier un plan de ce lieu mythique pour expliquer comment les musiciens de tenaient par rapport aux spectateurs. Les amateurs de rock de cette époque apprécient…

Plusieurs chapitres sont consacrés à la technique qui façonne la musique, de l’analogique au numérique, des bricolages sur bandes magnétiques de cassettes aux boucles électroniques auto-générées par des algorithmes devenus eux-mêmes créatifs. La musique est aussi une industrie et David Byrne nous explique les liens commerciaux existant entre maisons de disques, producteurs, interprètes, compositeurs, auteurs. Tout ça n’est pas simple et les plus grands se sont parfois fait embobiner par le business. Mais à la fin il reste toujours… la musique, présente d’ailleurs depuis le début puisque d’après l’auteur les Néandertaliens jouaient déjà de la flûte (taillée dans un os) et que la Bible démarre sur « Au début était le verbe », c’est dire que tout à commencé avec un son !

Le dernier chapitre « Harmonia Mundi » conclut sur la musique « géométrie de la beauté ». On y apprend au détour d’un paragraphe que Byrne est atteint du syndrome d’Asperger qui rend les interactions sociales plus difficiles mais permet à ceux qui en sont atteints de développer une hypersensibilité et un imaginaire abondant.

Cet essai est un livre de fan des Talking Heads, de David Byrne, du rock en général et tout particulièrement de l’époque underground des trois dernières décennies du Xxème siècle. Extrêmement analytique il permet à Byrne de partager sa connaissance d’un monde dont il est acteur et à ses fans de se rapprocher un peu de cette création musicale qui guide leurs vies.

« Turner, peintures et aquarelles, collections de la Tate »

Le musée Jaquemart-André expose des aquarelles, peintures et dessins du peintre britannique Turner (1775-1851). Celui-ci a fait don à la nation britannique à sa mort de l’ensemble de ses œuvres encore dans ses mains. La plupart sont conservées à la Tate Britain.

Pour les non-initiés le nom de Turner évoque immédiatement ces paysages tourmentés d’une Tamise rougeoyante sous les ors d’un soleil couchant et brumeux, eh bien le musée Jaquemart-André montre que ce n’est pas que ça. La soixantaine d’aquarelles exposent des vues touchantes de paysages anglais à la campagne ou en bords de mer à une époque où les guerres européennes, particulièrement avec la France, empêchaient le peintre de voyager hors de son pays. Puis il pourra se déplacer et étendra sa palette de paysages avec l’Italie, la France, les Pays-Bas… Certaines aquarelles ont des études préalables à des peintures à l’huile, d’autres sont juste l’expression de la curiosité de l’artiste et d’un sens de la couleur des plus subtils.

Une belle exposition dont on profite d’autant mieux qu’en ces temps de pandémie le nombre de visiteurs est plus limité que d’habitude.

Mme de La Fayette, ‘La princesse de Clèves’.

Sortie : 1678, Chez : Claude Barbin/Librairie Générale de France (1958).

Tout le monde connaît « La princesse de Clèves » en France suite à la sortie médiatique en 2006 d’un ministre de la République qui, voulant faire « populo », a affiché son mépris pour ce roman qu’il n’avait sans doute pas lu d’ailleurs. Beaucoup de lecteurs récents ont juste voulu se confirmer le mauvais goût de ce ministre qui est ensuite devenu président de la République.

Au-delà de cette insignifiante balourdise politicarde, la lecture du roman de Mme. De La Fayette est un plaisir littéraire faisant voyager son lecteur à la cour d’Henri II en 1559, soit plus d’un siècle avant l’écriture du livre. On y croise les futilités de la cour et la puissance de l’amour. Mme. De Clèves est l’épouse d’un homme qu’elle respecte mais qu’elle n’aime pas, l’objet de son amour est M. de Nemours qui le lui rend bien. Son mari admirable va mourir de dépit et elle renoncera à se tourner ensuite vers M. de Nemours par sens du devoir, finissant ses jours dans un couvent.

Le style de Mme. De La Fayette est celui de son époque, parfaitement lisible pour un lecteur du XXIème siècle, enluminé de magnifiques effets de vocabulaire. La description de la passion et de ses effets délétères a traversé les siècles et reste un sujet incontournable de la littérature : amour, sacrifice, renoncement et douleur… Ce petit livre est un délice.

CLAVEL Bernard, ‘Les roses de Verdun’.

Sortie : 1994, Chez : Editions Albin Michel.

Ecrivain « du terroir », Bernard Clavel (1923-2010) fut un romancier prolifique pour qui la guerre fut un constant sujet d’inspiration. « Les roses de Verdun » ne dérogent pas à la règle. Le narrateur, un humble chauffeur de maître, rescapé de Verdun et de la guerre de 1914-18, raconte, le périple accompli avec « Monsieur et Madame » sur les pas de leur fils, jeune lieutenant mort au début de la IIème guerre mondiale.

ROY Jules, ‘La guerre d’Algérie’.

Sortie : 1960, Chez : René Julliard.

Jules Roy (1907-2000), écrivain et officier français, né en Algérie, attiré par Maurras et Pétain à 20 ans, il rejoint la France Libre à Londres en 1942 d’où il participera comme commandant de bord aux bombardements de l’Allemagne. Il participera ensuite à la guerre d’Indochine avant de démissionner de l’Armée (avec le grade de colonel) dont il estimait qu’elle se déshonorait dans ce conflit. Comme beaucoup de militaires ayant vécu ces tragédies il continua à témoigner de ces évènements sa vie durant.

1960, l’indépendance algérienne est quasiment acquise, la population métropolitaine attend qu’on la débarrasse de cette guerre d’un autre âge, l’armée française impose sa loi sur le terrain mais les âmes sont acquises à l’émancipation du pays. Jules Roy saute dans un avion et rejoint son département de naissance pour se faire une idée de la situation. Il y rencontre toutes les parties impliquées.

Il commence par son frère et sa belle-sœur toujours présents sur le sol algérien. Ensemble ils évoquent les rapports entre colons français et indigènes musulmans, des rapports de maîtres à employés qui n’ont guère changé depuis l’invasion de l’Algérie en 1830 par l’armée française, et c’est aussi une partie du problème.

Il rencontre les habitants d’un village de Kabylie, région régulièrement bombardée par l’armée de l’air pour éviter que le FLN (Front de libération nationale algérien) en fasse son camp de repli. Il passe quelques jours avec un officier qui garde la frontière avec la Tunisie pour empêcher la pénétration des commandos du FLN. Il parle avec des réfugiés algériens en Tunisie fuyant les bombardements français et les exactions du FLN. Bref, il relate intelligemment les positions et expériences des uns et des autres.

Comme son grand ami d’Albert Camus, Jules Roy, est natif de cette d’Algérie où il laissa une partie de son âme. Comme lui, il ne peut s’empêcher de penser qu’une cohabitation aurait été possible entre colons français et colonisés algériens si une négociation sérieuse avait été entamée en temps utiles. La réalité est probablement autre tant l’indépendance de l’Algérie était inévitable, comme d’ailleurs celle de tous les pays colonisés (seul le Tibet l’est resté au XXIème siècle). Même si les colonisés musulmans avaient bénéficié d’un statut socio-politique équivalent à celui des colons français, ceux-ci étaient les envahisseurs et cela était le péché originel. Quand on ajoute l’inégalité légalement instaurée entre les communautés, le mouvement mondial de décolonisation post IIème guerre mondiale, comment imaginer une seconde que la France aurait pu garder l’Algérie comme l’un de ses départements administratifs ? Certains l’ont rêvé. Malgré deux guerres coloniales perdues par la France, Jules Roy faisait partie de ceux-là…

BRASILLACH Robert, ‘Les sept couleurs’.

Sortie : 1939, Chez : Librairie Plon.

Il est difficile d’ouvrir un livre de Brasillach sans être aussitôt assailli par tout le sordide véhiculé par ce nom aux relents de collaboration avec les nazis. Plus jeune que Drieu la Rochelle il n’avait pas participé comme lui à la première guerre mondiale (où il perdit son père) mais il fut autant que lui attiré par l’idéal nationaliste de Maurras et le milieu littéraire et intellectuel parisien foisonnant de l’entre deux-guerres. Mais sans doute plus que Drieu il sombra dans un antisémitisme criminel et hystérique. Ses articles dans « Je suis partout » où il déversait sa haine de l’Angleterre et des « juifs apatrides » constituèrent sans mal le principal chef d’accusation. Le problème des écrivains est qu’il laisse une œuvre, des traces. Il fut fusillé en février 1945 après que de Gaulle refusa sa grâce malgré une pétition en sa faveur signée par nombre d’artistes de l’époque dont Valéry, Claudel, Mauriac, Camus et bien d’autres… Il semblerait que lorsque sa peine fut prononcée par le tribunal, un cri s’éleva du fond de la salle « c’est une honte », Brasillach se serait alors tourné vers le public en répondant « non, c’est un honneur. » Quelques semaines après son exécution, Drieu se suicidait plutôt que de rendre des comptes à la Justice.

A Claude Mauriac qui interrogeait de Gaule bien plus tard, le général aurait répondu « Brasillach ? Eh quoi : il a été fusillé… comme un soldat. »

Ce roman sans doute partiellement autobiographique raconte comment des gamins de 20 ans dans les années 30′, issus de milieux bourgeois, ont pu être fascinés par la nation allemande en plein réarmement et nazification. Une Allemagne qui avait pourtant laissé de bien mauvais souvenirs à leurs parents et grands-parents… Mais en ces temps de révolution soviétique où le communisme internationaliste se heurtait de plein fouet et violemment contre le capitalisme, de jeunes esprits en formation, pétris des philosophes germaniques, à la recherche de l’ordre, infecté par les idées antisémites qui étaient largement partagées à l’époque par nombre de français, se sont laissés embarquer par le gloubi-glouba hitlérien.

En 1939 à la parution des « [Les] Sept couleurs » le pire n’était pas encore accompli mais il s’annonçait. Aveuglés par leurs idéaux, les Drieu, Brasillach et compagnie n’ont pas su sauter du train avant le désastre. Leur intellectualisme ne les a pas sauvés de la compromission avec l’ennemi, leur talent ne les a pas exonérés d’avoir à rendre des comptes.

Les aventures de Patrice, héros du roman, amoureux déçu, le mènent en Allemagne à Nuremberg où il découvre les grands rassemblement nationaux-socialistes et se laissent emporter par ces messes noires moyenâgeuses. Il est d’autant plus confortable qu’une jeune allemande prend soin de lui à la maison mais elle ne lui fera pas oublié Catherine, son amour de jeunesse qu’il va retrouver à Paris, 10 ans plus tard pour tenter de la reconquérir.

S’en suit un imbroglio amoureux à la suite duquel François, le mari de Catherine, rejoindra la guerre d’Espagne qui fait rage. Il choisira le camp franquiste dont il reviendra gravement blessé pour retrouver Catherine… peut-être !

Dans les deux situations, un chagrin d’amour associé au besoin d’absolu d’une jeunesse fiévreuse mènent des amoureux déçus vers le fascisme. Ainsi allait une partie de l’Europe de l’entre-deux guerres. La suite n’a pas été très brillante, hélas ! Même en ces temps d’autoflagellation et de réécriture de l’Histoire, il ne faut pas se priver de lire Drieu, Brasillach ou Maurras qui représentèrent avec talent un courant de l’intelligentsia française, c’était une autre époque.