La maison de Balzac à Paris 16ème

Sur cette table Honoré de Balzac a écrit et corrigé toute la Comédie Humaine de 1840 à 1847. Il est installé dans une petite pièce modeste d’une maison de Passy (rue Raynouard) qui a l’époque était un village éloigné de Paris. Durant cette période, Balzac a loué un appartement de la maison de service d’un hôtel particulier qui a été détruit depuis. Le musée occupe cette dépendance et retrace l’atmosphère dans laquelle l’auteur a composé son œuvre majeure. Une exposition temporaire de Grandville est présentée en ce moment. Ce dessinateur-caricaturiste, proche de Balzac, a illustré certaines de ses créations. Il a surtout croqué la société que Balzac décrivait dans sa littérature. Les deux firent la paire pour nous laisser une fascinante plongée dans le mitan de ce XIXème siècle.

Cette petite table de travail sur laquelle furent écrites tant de grandes choses est émouvante. Ce musée parisien nous rappelle le parcours du grand écrivain. Il vaut le déplacement !

« Leonard de Vinci – 1452-1519 » au Louvre

Artiste-novateur au génie reconnu et vénéré, Léonard de Vinci est exposé au Louvre, cinq siècles après son décès, via une rétrospective de quelques tableaux (mais le peintre n’en a produit qu’une quinzaine) et, surtout, de beaucoup de dessins ou d’esquisses détaillant les étapes du processus créatif du peintre. On y voit le galbe d’un pied ou la courbe d’une épaule reproduits à l’infini sur des dessins avant d’aboutir sur le tableau final peint par Vinci ou par ses élèves sous son inspiration.

On découvre également des visions extraites par infrarouge des dessins sur lesquels la peinture définitive a été apposées. On passe devant des livres écrits ou annotés par le Maître. A défaut de nombreux tableaux de Vinci, la Joconde n’a pas été déplacée dans les salles de cette exposition, on ressort du Louvre avec une meilleure appréhension de la complexité du travail de Vinci, mêlant un investissement continu dans les sciences, la géométrie, la compréhension de l’espace, pour déboucher sur la création artistique. Le parcours d’un homme de valeur.

« Sympathie pour le diable » de Guillaume de Fontenay

Ce film est basé sur l’histoire de Paul Marchand, reporter de guerre, embarqué dans la folie du siège de Sarajevo par les forces serbes de 1992 à 1995. Le scénario est basé sur son autobiographie publiée en 1997. Cette guerre européenne si récente a été terrible, cynique et meurtrière, déclenchée après l’éclatement de la Yougoslavie sur des bases ethniques et religieuses, des motifs que l’on ne croyait encore possibles en cette fin de XXème siècles qu’en Afrique…

Marchand, un journaliste au cœur tendre, amoureux de sa traductrice (serbe), a pris parti dans cette guerre pour aider les bosniaques en lutte contre la barbarie serbe. Sur la voiture dans laquelle il parcourait la ville toujours le pied au plancher pour éviter les balles, il avait écrit « Don’t waste your bullets, I am immortal ». Il a pris des risques personnels considérables pour une cause qu’il estimait bonne, avant d’être atteint au bras par un snipper qui mit fin à sa carrière de journaliste.

Le film nous retrace une personnalité flamboyante et attachante impliquée dans un conflit qui la dépasse, ou quand la vraie vie s’avère souvent bien pire que la générosité débridée d’un individu. Le générique de fin nous apprend qu’il est décédé en 2019 (de mort volontaire, ce que précise Wikipédia) et que son amoureuse serbe qui a conseillé le film vit toujours à Sarajevo.


Ceux qui ne sont pas morts… par l’écrivain Stanley Péan publié le 24/06/2009

Bon, ma Laura dort dans mon lit et David vient de quitter l’appart. C’est le moment de ramasser mes idées, d’essayer d’être plus clair et plus digne de Paul que j’ai l’impression de l’avoir été, en début de soirée à L’été de tout le monde, l’émission de Joanne Prince sur la Première Chaîne de Radio-Canada. Car Paul est mort et vive Paul !

Je vais essayer d’écrire sur Paul M. Marchand, malgré les téléphones et les courriels d’amis à juste titre éplorés. Paul, dont je n’imaginais pas que la mort m’affecterait à ce point, peut-être parce que je n’avais pas imaginé qu’il puisse un jour mourir. Après tout, n’avait-il pas écrit sur le véhicule non-blindé à bord duquel il sillonnait les rues de Sarajevo assiégée cette formule tellement emblématique du personnage : « Don’t waste your bullets: I’m immortal.» Il ne l’était manifestement pas, immortel, ainsi qu’un sniper avait décidé de le lui faire savoir. Rapatrié d’urgence pour être hospitalisé, Paul avait-il retenu la leçon ? Sans aucun doute, dans sa chair meurtrie. Mais peut-être cette leçon ne l’avait-elle rendue que plus amer et plus téméraire.

J’ai connu Paul M. Marchand au Salon du livre de l’Outaouais en 1997. Oh, comprenez-moi bien : avant ça, je savais qui il était. Comme tout le monde, je l’avais entendu au Radiojournal de Radio-Canada, en direct de Beyrouth pendant huit ans de guerre du Liban, puis de la Bosnie pendant un couple d’années. Paul M. Marchand, le téméraire, celui qui n’avait jamais froid aux yeux, celui qui s’aventurait là où nul journaliste n’osait le faire — par couardise ou par « respect » des limites de la couverture des assurances. Le baveux. Le provocateur. La tête brûlée. Je le connaissais de réputation. Mais il avait fallu ce vendredi soir de mars 1997 pour que nous nous apprivoisions, au son du blues qui jouait à des heures indues et généreusement imbibées de la nuit dans ma chambre d’hôtel. Alors que tous les copains assemblés là autour de la bouteille de whisky déliraient ferme, Paul, stoïque, sobre, me demandait simplement s’il pouvait m’emprunter ma cire à chaussure liquide.

Je l’ai aimé tout de suite. Pas pour la cire liquide, on s’entend. Pour sa franchise frisant l’insolence. Pour son intransigeance dans la vie personnelle comme dans la vie professionnelle, cette haute exigence qu’il imposait à ses amis et à lui-même en tout finalement. Pour les prises de tête et les fous rires, pour les filles qu’on se disputait amicalement et sans le moindre sérieux. Pour cette compassion et cette capacité insoupçonnée d’écoute, qu’il prenait plaisir à dissimuler sous son dehors bourru et macho, sa carapace, son imprenable forteresse de solitude (en apparence, du moins). Je crois bien que cette affection était réciproque, au grand dam de ces faux francs-tireurs qui s’imaginaient peut-être qu’il suffisait de partager un repas, un cigare et un scotch avec lui pour s’autoproclamer de sa trempe. Paul n’avait rien de faux. C’était un vrai, jusqu’au bout des ongles. Et cette vérité a fini par en lasser plus d’un dans ce Québec mou, avec lequel il entretenait une relation d’amour-haine.

Je me souviens de Paul, chapitrant gentiment Jacques Godbout en direct à la radio pour avoir cité une chronique de Nathalie Petrowski durant une intervention : « Depuis que je suis dans ce foutu pays, on ne cesse de me répéter que vous êtes un cinéaste, un romancier, un intellectuel de grande envergure et c’est ça, votre référence, Nathalie Petrowski, une poubelle, une sorcière ! »

Je me souviens de Paul, me houspillant gentiment pour avoir été trop poli dans mon papier dans Ici sur celui qu’il appelait « l’enfant de chienne de Thierry Séchan » qui avait eu le culot un soir de parader dans Montréal avec au cou une médaille offerte par Karadzic ou encore se moquant gentiment de mon éloge funèbre d’Anne Hébert dans La Presse : « C’est quoi, cette déclaration d’amour cucul à cette vieille écrivaine morte, Péan ? »

Je me souviens de Paul au Salon du livre de Québec, balançant à une Denise Bombardier juchée sur le piédestal qu’elle était en train de s’ériger elle-même en se comparant (sans rire) à Simone de Beauvoir : « Vous ? Une nouvelle Simone de Beauvoir ! Mais je rêve. Votre problème, Mme Bombardier, c’est que vous êtes incapable de prendre la critique et que ce que la critique a à vous dire, c’est que vos livres, c’est de la merde ! »

Je me souviens de l’émission de télé que nous avions développée ensemble, quelques potes et moi, autour de la figure de Paul M. Marchand, une sorte de Cinq fois cinq en plus décapant, en plus satirique, en plus fantaisiste et surréaliste, où l’on aurait montré Paul circulant en Jaguar à travers Montréal, répondant aux questions les plus saugrenues de son public par des reportages fouillés sur des sujets parfois fictifs.

Je me souviens de Paul, fustigeant l’équipe d’une émission de radio matinale à Québec qui présentait un reportage sur la guerre des motards. « Une guerre ? Quelle guerre ? Quelques brutes bedonnantes gavées de bières se tirent dessus, font exploser quelques voitures piégées et vous faites dans votre froc en pensant sincèrement être plongés dans une guerre ! »

J’ai tellement de souvenirs de Paul, l’amateur des Rolling Stones comme eux jamais satisfait, l’homme du refus de la demi-mesure, l’extrémiste, le merveilleux emmerdeur qui toujours nous mettait au défi d’aller plus loin, de nous remettre davantage en question. Paul, reconverti en romancier sulfureux, faisant montre en littérature de la même intransigeance qui le rendait à la fois attachant pour certains et rebutant pour d’autres. Tiens, sa mort soudaine m’informe qu’il l’avait fait paraître, ce troisième roman chez Grasset, qui m’était carrément passé sous le nez sans que je m’en aperçoive : Le paradis d’en face. Pas lu, celui-là. Mais j’avais beaucoup aimé les deux précédents, Ceux qui vont mourir… et J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, que j’avais par ailleurs commentés çà et là.

J’ai souvenir aussi de son dernier passage à Montréal (à ma connaissance), il y a un an et demi environ. Il était venu à la maison, souper en tête à tête avec moi, partager un plat de fettucine al mare et une bouteille de blanc sec, un verre de scotch et un cigare, et bien des anecdotes et réflexions sur nos parcours respectifs depuis son départ du Québec, sur notre manière d’apprivoiser la paternité, les ruptures et l’éternelle insatisfaction que nous inspiraient nos vies sentimentales d’ados attardés. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Je ne savais pas que c’était la dernière fois que je le verrais.

Je me fais sentencieux, alors que le personnage l’était si peu, tout entier livré à ses passions, à ses emportements. Mieux vaut me taire, alors. On aura compris la valeur de l’homme qui nous a quittés la semaine dernière. Il me manquera, le vieux Paul, sacrement ! Il manquera à tous ceux et celles qui avaient su voir au-delà de l’armure, l’être véritablement humain en lui.

Allez, Paul, pars en paix, mon vieux. Ceux qui ne sont pas encore morts te saluent. Avec respect. Avec honneur.

MURAKAMI Haruki, ‘Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil’.

Sortie : 1992, Chez : Belfond, 2002 (traduction française).

Hajine raconte ses conquêtes féminines depuis son enfance jusqu’au quarantenaire qu’il est devenu aujourd’hui à Tokyo. Deux d’entre elles vont réapparaître après trente années d’absence et bouleverser l’ordinaire de sa vie de père de famille. Leur retour est nimbé de mystère et de tragique. Finalement Shimamoto-san disparaîtra de nouveau et poussera Hajine à retourner à sa famille, peut-être…

L’auteur (né en 1949) a publié nombre de romans à succès et s’exprime ici à travers le personnage de Hajime sur la mélancolie du temps qui passe, l’amour parfait inatteignable et autres sujets éternels. Son style romantique mêle le Japon moderne des cités gigantesques aux montagnes désertes et enneigées telles que les imaginent ceux qui n’y sont jamais allé. Un roman qui se lit vite.

David Bowie

Archive

SWAIN Jon, ‘River of time – Mémoires de la guerre du Vietnam et du Cambodge’.

Sortie : 1995/2019, Chez : Random House 1995, Editions des Equateurs 2019.

C’est un nouveau récit de reporter de guerre sur les conflits du Vietnam et du Cambodge. Celui-ci n’apporte rien de bien nouveau sinon que son auteur avait choisi de retourner à Phnom Penh en 1975 pour assister à la prise de la ville (et du pays) par les Khmers rouges, à ses risques et périls. Comme d’autres, il s’est alors réfugié à l’ambassade de France avant d’en être évacué vers la Thaïlande.

De Lucien Bodard à Michael Herr, beaucoup a déjà été dit, écrit et filmé sur ces guerres sordides et les traces mortifères qu’elles ont laissées au coeur des peuples impérialistes qui les ont menées et perdues.

Comme beaucoup d’autres Jon Swain a été fasciné par cette région et… par les guerres qui y sévissaient. Cette vie dans les années 70-75 où il sautait d’un hélicoptère à un halftrack pour suivre les combats avant de goûter le repos du guerrier dans les bras d’une congaï ou au bout d’une pipe d’opium, lui a manqué le reste de son existence. Une histoire d’amour avec une franco-vietnamienne qu’il n’a pas pu éviter de briser, vient pimenter le tout. Ce récit est intéressant.

Massive Attack

CHEMAM Mélissa, ‘En dehors de la zone de confort, de Massive Attack à Bansky’.

Sortie : 2016, Chez : Edition Anne Carrière.

Mélissa Chemam, journaliste, a plongé dans l’histoire de Bristol et de ses artistes pour nous raconter l’extraordinaire explosion musicale et culturelle qui transcende cette ville située à 250 km à l’ouest de Londres. Cité portuaire au passé esclavagiste honteux, peuplée d’une forte communauté antillaise et africaine, elle a connu un passé rebelle et continue à se révolter de temps à autres. Depuis le mouvement d’émancipation des populations noires dans les années 60′, elle est à l’origine d’une formidable explosion culturelle basée sur ce joyeux mixage humain. Mélissa nous emmène au long de ce brillant parcours bristolien en suivant l’histoire du groupe Massive Attack et du graffeur Banksy, deux des plus belles réussites artistiques de la ville.

Un groupe de potes, Robert Del Naja (3D, d’ascendance italienne), Grant Marchall (Daddy G, originaire de la Barbade aux Antilles), Adrian Thaws (Tricky) et Andrew Vowles (Mushroom) traînent chez les disquaires et dans les bars de la ville plutôt qu’à l’école, bricolent des sound systems, vivotent en faisant les DJs dans des soirées arrosées et, surtout, laissent leur imagination les porter. Ils ont été fascinés par l’énergie débridée du mouvement punk, qui s’éteint en ce début de la décennie 80′, et qu’ils mélangent avec l’amour du reggae et du dub que leur ont insufflé leurs amis jamaïcains. Ils ne sont pas musiciens, 3D est graffeur-peintre et couvre les murs de Bristol de ses œuvre (embarqué parfois par la police pour ses dessins qui choquent la bourgeoisie locale). Ils montent le collectif The Wild Bunch (L’Equipée Sauvage) qui se transformera en Massive Attack (attaque massive d’avant-garde) à la fin des années 80′. Leur premier album s’intitule Bleu Lines sort en 1991 et sonne comme un coup de tonnerre dans l’univers musical européen.

L’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, les guerres au Moyen-Orient, forgent l’engagement politique du groupe qu’il ne cessera d’afficher. Robert Del Naja se sent particulièrement concerné par l’histoire et la responsabilité britanniques dans cette région, leurs shows diffusent nombre de messages sur ce conflit et l’activisme néfaste des Etats-Unis qui a pris la suite de celui de Londres.

Ils collaborent avec toute une bande bristolienne qui gravite les uns autour des autres et qui invente de Trip-Hop, sorte de fusion entre le psychédélisme (le trip) et le hip-hop (le rap naissant) qui fait fureur à l’époque. Leur musique est mélancolique et urbaine, leurs paroles mystérieuses (majoritairement écrites par 3D) et minimalismes. Ils aspirent toutes les inspirations qu’ils trouvent pour inventer le « bristol sound ». Massive Attack est un collectif à géométrie variable qui se transforme progressivement de sound system en véritable groupe avec des instrumentistes et des voix variées et renouvelées. Ses prestations scéniques deviennent progressivement un spectacle époustouflant, sombre et total.

Pointilliste à l’extrême 3D met un temps infini à transformer ses idées en sons et images. Il recherche toujours le travail collectif et affronte quelques déceptions au hasard des pérégrinations de ses acolytes. Au moins Horace Andy, chanteur reggae jamaïcain légendaire, est embarqué sur tous les disques et toutes les tournées, les autres vont et viennent mais le son est toujours celui de Massive Attack dont Robert Del Naja est le sorcier. Le groupe produit également des clips vidéo musicaux très originaux et novateurs, ainsi que de nombreuses musiques de films et séries.

Les artistes orbitant autour de Bristol sont légion. Portishead (du nom d’une ville toute proche) marque aussi son empreinte dans le paysage. Les musiciens s’échangent et s’influencent. Les producteurs aussi. Tricky (le mauvais garçon de la bande) qui participe aux deux premiers disques avant de partir vivre sa vie musicale en solo. Martina Topley-Bird (ex-épouse de Tricky), revenue en force et en beauté sur l’album Heligoland et la tournée qui s’en suit. Neneh Cherry née à Stockholm et rapidement installée à Londres, après avoir collaboré avec les Slits croise la route des Massive Attack dont elle épouse le premier producteur et pour laquelle 3D signe quelques titres. Il y en bien d’autres tant ce groupe inspire à tous l’envie de travailler avec lui.

Autre enfant de Bristol, Banksy n’est jamais bien loin non plus. Admirateur de Robert lorsque celui-ci n’était que grapheur de rue, il est resté très proche du collectif et a mené sa barque depuis. Son ironie un peu désespérée et son engagement politique l’ont toujours fait voguer dans l’univers des Massive…

C’est un beau livre, pour initiés ou ceux qui veulent le devenir, sur ce groupe et la fantastique histoire d’une bande d’adolescents multiculturels qui ne connaissaient rien à la musique mais dont la curiosité et la créativité leur ont permis de synthétiser le son de notre époque : nostalgique, urbain et politique. Depuis vingt ans ils sont les têtes chercheuses de ce Trip-hop qui est l’âme de Bristol.

Garbage

« Les Misérables » de Ladj Ly

Ce film plonge au cœur des banlieues parisiennes troubles en 1998, année d’une autre fiction post coupe du monde de fouteballe qui fit long feu, celle d’une France victorieuse « black-blanc-beur ». Le film nous emmène à travers Montfermeil, en compagnie d’une patrouille de trois policiers, dans un univers interlope où s’entrechoquent les gangs de différentes communautés, les mères de famille, les armes, les dealers, les filous, les caïds, les religieux, le tout dans un univers de cités et d’anarchie. Tout n’y est que délits, crimes et trafics. Au bout d’un moment, bien entendu, il y a une bavure policière commise par l’un des membres du trio issu lui-même de Montfermeil. Le troisième tiers de l’histoire montre la vengeance froide et violente d’Issa, le gamin victime de ladite bavure. La dernière image est un face-à-face entre le gamin et l’un des policiers dont on ne sait comment il se termine. Le générique de fin démarre sur une citation :

« Il n’y a pas de mauvaise herbe, ni de mauvais homme, il n’y a que de mauvais cultivateurs »

Victor Hugo, Les Misérables

L’écrivain aurait rédigé Les Misérables en partie à Montfermeil, pas sûr qu’il aurait écrit la même sentence s’il y avait vécu en 1998 !

Le film fait actuellement polémique pour des questions collatérales touchant au passé judiciaire de son réalisateur. Sur le fond il décrit le chaos qui règne (ou en tout cas qui régnait en 1998) dans ce quartier où pas grand monde ne respecte grand-chose. Les commentateurs qui n’y ont jamais mis les pieds s’imaginent que c’est la réalité, ce que semble confirmer la chronique sans fin des émeutes, des attaques, des mises en examen et des « plans banlieue » qui se succèdent. La description des différentes communautés est plutôt équilibrée, tout le monde dérive, mais il y a tout de même ceux qui commencent et ceux qui réagissent !

« Histoire de la peinture en moins de deux heures » d’Hector Obalk au Théâtre de l’Atelier

Hector Obalk, critique et historien d’art, présente sa vision de la peinture au théâtre de l’Atelier sous un format de stand-up, plutôt iconoclaste mais intéressant. Il a composé un pêle-mêle numérisé, projeté à l’écran, de tableaux partant du XIVème siècle jusqu’à nos jours et, au cours de la prestation, revient sur certains de ces tableaux, de Giotto à Klein. Bien sûr nous ne sommes réunis que pour 75 minutes alors il fait des pas de géant à travers cette histoire culturelle mais l’outil de la projection permet de zoomer sur nombre de détails passionnants des tableaux sélectionnés qui marquent les différentes étapes que l’historien a choisi de nous expliquer et sur lesquelles il s’attarde. L’homme étant aussi critique d’art, il ne peut s’empêcher de faire part de son avis sur le contemporain qui selon lui, à partir du cubisme, marque une rupture profonde dans l’art de la peinture et la fin de la technique. « Il n’y a rien » dans un tableau de Rothko ou de Klein ce qui n’exclut pas l’inspiration de son concepteur mais stoppe net la progression vers toujours plus de technique et de subtilité de leurs prédécesseurs.

Le garçon s’écoute un peu parler, ne manque pas de faire la réclame de ses livres et DVD « en vente à la sortie », ainsi que de ses prochaines prestations prévues pour février qui traverseront la même période mais s’arrêteront sur des étapes différentes. On imagine plus facilement de genre de prestation tenue dans une salle de conférence austère du Louvre que dans un théâtre parisien, mais qu’importe, le spectateur ressort intéressé par ce qu’il vient de voir et d’entendre.

BRUNNER Vincent, ‘Sandinista ! 12 décembre 1980, The Clash fait sa révolution.’

Sortie : 2019, Chez : Le Castor Astral / « A Day in the Life ».

Au début des années 90′ un adolescent s’étant initié au groupe britannique The Clash avec des rééditions, découvre, dix ans après sa sortie, Sandinista ! le triple album vinyle du groupe sorti en 1980. Il se fait alors la promesse d’écrire un jour un livre sur cette œuvre révolutionnaire du rock. En 2019, Vincent Brunner respecte sa promesse en racontant l’histoire de ce disque et des douze mois de la vie des quatre Clashs durant sa réalisation entre la Jamaïque, New-York et Londres.

6 faces, 36 morceaux, des influences musicales multiples : punk, rock, reggae, dub, ska, rap, rockabilly, des messages politiques révolutionnaires variés (la guerre, la drogue, les inégalités…), des invités nombreux : Mickey Dread (1954-2008, pape du reggae jamaïcain), Norman Watt-Roy (bassiste de Ian Dury), Ellen Folley (chanteuse « fiancée » de Mick Jones, guitariste du groupe), Tymon Dogg (musicien violoniste pote de Joe Strummer (1952-2002, chanteur-guitariste du Clash), Mickey Gallagher (claviériste de Ian Dury, et dont les enfants chantent une version de Career Opportunities, un classique punk du groupe), et d’autres. Cet album intelligent marqua un moment clé dans l’histoire du rock ou comment l’énergie punk pouvait être recyclée dans un rock plus subtil et ouvert.

L’enregistrement du disque démarre à Kingston en Jamaïque compte tenu de l’attachement du groupe pour le reggae, et particulièrement celui de Paul Simonon, le bassiste, élevé dans le quartier jamaïcain de Londres. Hélas, les Rolling Stones sont passés par là quelques mois auparavant et ont distribué de l’argent un peu partout pour avoir la paix dans ce pays en voie de développement soumis à une violence politique aigüe. Le Clash n’a pas les moyens de faire de même et de toute façon un tel comportement serait contraire à ses principes. Après l’enregistrement d’une seule chanson (Junco Partner) au studio Channel One de Kingston ils sont obligés de quitter la place rapidement sous la pression des gangs et racketteurs locaux.

Après avoir laissé quelques illusions à Kingston, le groupe écrit et enregistre la suite de l’album à New York, ville mythique pour les quatre britanniques qui, tous révolutionnaires qu’ils s’affichent, restent fascinés par cette cité créatrice et sordide à l’époque par certains aspects. Ils vont y rester plusieurs mois, Joe se consacrer aux textes, Mick à la musique, Topper (Headon, le batteur) à ses addictions pendant que Paul est absent car tourne un film au Canada sur feu Sex Pistols.

Le groupe est arrivé aux Etats-Unis déjà fort d’une certaine réussite commerciale (l’album London Calling a été très bien reçu) et du succès de ses tournées frénétiques qui lui ont donné une certaine aisance financière. Les musiciens sont logés dans de bons hôtels et profitent aussi de la vie sociale new-yorkaises pour des rencontres variées

Le résultat est magique, le groupe se bat avec CBS pour que le triple album soit commercialisé à un prix acceptable pour ses fans, le disque sort dans les bacs le 12 décembre 1980. L’accueil de la critique est mitigé. Le groupe organise alors une tournée avec des résidence dans différentes villes : 15 jours au Bond International Casino de New York en mai 1981 avec des rappeurs et du hip-hop en warmup, de Niro, Scorsese, Ginsberg… dans les spectateurs, 8 concerts au théâtre de Mogador à Paris deux mois plus tard où se pressent notamment Rachid Taha (Carte de Séjour qui collaborera ensuite avec Mick), Manu Chao (La Mano Negra), Jean-François Bizot (fondateur du magazine Actuel et de Radio Nova), MC Solaar et, notamment, votre chroniqueur.

Après ce fantastique et novateur album, le Cash sortira Combat Rock qui rencontra un franc succès commercial (Rock the Casbah, Should I stay or Should I Go). Un dernier album Cut the Crap est commercialisé après que Mick et Topper aient été virés. Joe dissout alors The Clash et ce fut bien ainsi. Il meurt brusquement en 2002 à 50 ans d’une malformation cardiaque qui n’avait jamais été diagnostiqué. The Clah restera un groupe majeur du rock du XXème siècle dont Sandinista ! fut l’œuvre la plus originale.

« L’âge d’or de la peinture anglaise – De Reynolds à Turner » au musée du Luxembourg

Le musée du Luxembourg expose la peinture anglaise de la période 1760-1820, des tableaux ultra-classiques prêtés par la Tate Gallery montrent la peinture sous Georges III (1738-1820) qui avait créé la Royal accademy en 1768, institution regroupant des artistes en résidence, financée uniquement par des fonds privés et qui existe toujours aujourd’hui. Les tableaux exposés commencent par d’immenses portraits en pied commandés par l’aristocratie de l’époque à Reynolds ou Gainsborough puis évoluent progressivement vers de vastes paysages dont ceux de Turner. Les peintures rendent l’image de l’environnement prospère d’une Angleterre puissante à la tête d’un immense empire colonial qui commencera à se déliter avec la guerre d’indépendance américaine. Intérieurs sombres, extérieurs plombés, personnages puissants : nous sommes au cœur de la peinture britannique.

ALBERTINE Viv, ‘De fringues, de musiques, de mecs’.

Sortie : 2014, Chez : Libella – 10/18 5419.

Viv Albertine est la guitariste britannique cocréatrice du groupe punk féminin The Slits (Les Fentes…) créé à Londres à la fin des années 70′. Née en 1954 en Australie mais revenue très jeune au Royaume-Uni avec ses parents et sa sœur, elle évoque ses souvenirs et nous fait vivre l’enfance d’une gamine anglaise issue d’une famille moyenne, aspirée par la musique et la révolution punk. Plus intéressée par la vie des rues et des salles de concert que par l’école, elle voit éclore Bowie, les Sex Pistols, King Crimson, Patti Smith, se passionne pour Lennon, Zappa, Cream, Syd Barrett, Lou Reed… et tous les autres. Elle vit au cœur de l’ouragan du punk à Londres, nihiliste et créatif. Le tableau sera complet en ajoutant le sexe (plutôt beaucoup) et la drogue (plutôt modérément)

Les fringues et le look sont (déjà) une préoccupation majeure. Les punks ont produit une mode plutôt voyante et provocante, une des caractéristiques du mouvement. Tout ce petit monde dès qu’il a quelques pounds de coté s’habille dans la boutique de fringues « SEX » tenue par Vivienne Westwood (toujours en activité), la compagne de Malcom McLaren, l’un des initiateurs et animateurs du mouvement.

Avec Viv on retrouve tous les acteurs de cette période magique, so british. Elle est la fiancée de Mick Jones (The Clash), monte un premier groupe avec Sid Vicious (The Sex Pistols), fréquente les squats, Malcom McLaren, John « Rotten » Lydon… Avec ses copines elles montent The Slits dans lequel elle tient le poste de guitariste et d’organisatrice. Les quatre filles ne connaissent ni la musique ni les instruments (comme d’ailleurs la plupart des musiciens punks de l’époque), mais qu’importe, elles ont le feu sacré, de l’énergie à revendre, et puis elles travaillent un peu le sujet pour être à la hauteur de leurs collègues masculins. Ari « Up », la jeune chanteuse allemande a un charisme et un enthousiasme sans limite, la joie de la scène fait le reste. Le groupe tourne, publie deux ou trois disques puis se disperse avec l’extinction du mouvement.

1980 : la fête est finie, Mme. Thatcher gouverne le Royaume, les survivants retournent progressivement à une vie « normale », le rock se professionnalise mais l’étincelle punk a allumé un brasier qui ne s’éteindra plus et qui inspire encore nombre de ses acteurs.

Viv travaille maintenant dans le cinéma, se marie, après moulte difficultés donne naissance à une fille, affronte un cancer, divorce, remonte sur scène pour une gig avec les éphémères New Slits, enterre nombre de ses amis (Ari « Up », Polly Styren, Malcom McLaren) puis 30 ans après la fin des Slits entame une carrière solo plus apaisée où elle chante ses compositions en s’accompagnant à la guitare. Installée à Londres, elle se consacre désormais à l’écriture.

Les historiques du punk, du moins ceux qui ont survécu, ont maintenant atteint l’âge où l’on écrit ses mémoires. Celles de John Lydon (marié avec la mère d’Ari « Up ») parue en 2015 comme celles aujourd’hui de Viv Albertine montrent que le mouvement punk ne fut pas seulement sordide et mortifère, image bien facile retenue par le commun des mortels, mais s’est surtout avéré comme un fantastique incubateur de musique nouvelle, énergique et joyeuse auquel se réfèrent encore les plus grands.

« The World of Bansky – the immersive experience » à l’Espace Lafayette Drouot

Flower Thrower, Bansky

L’Espace Lafayette Drouot expose le célèbre grapheur de rue Bansky qui n’est d’ailleurs pas associé à cet évènement. L’artiste est toujours officiellement anonyme. On le sait originaire de la ville britannique de Bristol, celle du mouvement musical Trip-Hop si bien représenté par les groupes Massive Attack et Portishead. Les dessins exposés ont été créés sur les murs des rues de Londres, Bristol, New-York ou Paris. Ils ont représentatifs de l’engagement de l’artiste contre le consumérisme de notre société et le business de la guerre et de la violence. Les œuvres sont ironiques et astucieuses, mêlant des symboles connus de tous dans une fusion iconoclaste.

C’est drôle et tragique, aussi inutile qu’une revendication de la CGT d’abaisser l’âge de la retraite à 60 ans, mais tout de même plus poétique que la moustache de Martinez ! Une nuée d’aïe-phones défilent devant les dessins avec des bobos accrochés derrière. Paris fête Bansky une nouvelle fois.

Exposition « Greco » au Grand Palais

Rétrospective Greco (1541-1614) au Grand-Palais : peintre et sculpteur né en Crète (vénitienne à l’époque), avant de séjourner en Italie puis de s’installer en Espagne. Reconnu de son vivant, il fut redécouvert du XXIXème siècle et fêté pour sa modernité annonciatrice de la peinture contemporaine du XXème. Beaucoup de mystères entourent sa vie et son œuvre. On dit qu’il quitta Rome à cause de critiques émises contre Michel-Ange et voulait repeindre la chapelle Sixtine…

Qu’importe toutes ces interrogations, l’exposition présentée permet au visiteur d’appréhender et d’apprécier une œuvre qui marqua une étape dans l’édification de la peinture européenne, apporta une pierre à l’édifice de la culture humaine !

Une nouvelle étape franchie dans l’abrutissement des masses

Coco – Charlie-Hebdo 2016

Les plateformes de films et séries en ligne proposent désormais le visionnage en vitesse accélérée, provoquant un peu d’émotion, au moins en France, de la part des créateurs d’œuvres cinématographique et vidéos. Cette vitesse accélérée est censée donner la possibilité aux spectateurs d’ingurgiter plus de marchandises dans le même temps.  

On commence vraiment à toucher le fond… Non content d‘abrutir les spectateurs avec de la publicité envahissante et bêtifiante, ou avec le fouteballe à tous les étages, l’écosystème médiatique invente maintenant le gavage accéléré des consommateurs transformés en canards d’élevage. Tout ceci est un peu déprimant ! A force de vouloir augmenter la part de marché de la bêtise humaine, le capitalisme de l’information et du divertissement risque de le faire au détriment du segment de l’intelligence réduit à portion congrue. A moins que les deux segments ne se développent chacun au même rythme malgré les apparences.

C’est une vieille histoire… le chroniqueur qui, dans les années 70’ avait été standardiste dans une radio commerciale (Europe n°1 pour ne pas la citer) comme job d’étudiant, avait déjà été frappé à l’époque par la stratégie d’un tel média : la monétarisation de la bêtise humaine. Un marché prometteur…

Dweezil Zappa – 2019/12/02 – Paris la Cigale

Dweezil Zappa rejoue Hot Rats. Ce fut le second album de Frank Zappa après la dissolution des Mothers of Invention. Sorti en 1969, il était dédicacé à Dweezil, son fils né la même année qui aujourd’hui continue à faire vivre l’âme de son père à travers ce disque instrumental d’inspiration jazz.

Comme les musiciens qui accompagnaient Franck, ceux qui entourent Dweezil, au nombre de cinq, sont du genre virtuose et déjanté, à l’exemple de Sheila Gonzales au saxophone, claviers et chants. Tout ce petit monde est multi-instrumentiste, inspiré et détendu. Dweezil se contente de jouer de la guitare et quelques très rares vocaux. Il n’est pas d’un charisme exceptionnel mais la musique l’emporte sur le reste. Dweezil c’est un peu le « papa-m’a-dit » du rock, mais pourquoi s’en priver puisque papa était une légende.

Ceux qui ne connaissent pas bien la discographie zappaienne découvrent ce disque marquant que fut Hot Rats, notamment du fait de ses innovations technologiques avancées pour l’époque lors de son enregistrement. Alors on se laisse porter par ce rock-jazzy puissant qui sera complété après l’entracte par un retour sur d’autres classiques de Franck.