« Nomadland » de Chloé Zhao

Un beau film de la réalisatrice chinoise Chloé Zhao (vivant aux Etats-Unis d’Amérique) sur ceux que le chagrin et le vide poussent sur la route : on suit les pérégrinations de Fern qui, après la mort de son mari et la fermeture de son usine, part crapahuter dans le pays aux commandes de son van dans lequel elle habite. C’est une histoire de « route », une histoire de fuite, une histoire d’exil… Elle croise la communauté hétéroclite de ses coreligionnaires vivant de petits boulots durant des étapes plus ou moins longues au cœur de l’Amérique profonde, mais toujours reprenant la route comme attirés par le néant magnifique des grands espaces pour absorber une peine ou, tout simplement, résoudre leur besoin de liberté, tous unis par leur slogan :

I’ll see you down the road!

Le film est lent, méditatif comme il sied à ce sujet. Les paysages américains se prêtent merveilleusement à cette balade mystique au milieu de nulle part mais où se retrouve le personnage de Fern, toujours un peu perdue dans ses pensées, bienveillante et accrochée à sa solitude, très bien interprété par Frances McDormand.

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« Benedetta » de Paul Verhoeven

Un film de Verhoeven un peu voyeur, un peu provocant, un peu sanguinolent… peu intéressant, basé sur une histoire vraie est-il annoncé sur le générique du début ; nous suivons au XVIème siècle les mésaventures d’une nonne régulièrement saisie par le démon qui la plonge dans le stupre lesbien et le mensonge avant que Jésus ne la reprenne sous son aile protectrice en la ramenant au remord et à la prière. Tout y passe, les stigmates de la crucifixion, une statue de vierge transformée en godmiché, la voix de Dieu sortant de la bouche de Benedetta, les amours saphiques sous les arches du couvent, les visions d’un Dieu immaculé venu sauver la pécheresse, le bucher des sorcières, la peste rédemptrice…

On pense plus aux scènes de masturbation simulée il y a quelques années par Madonna sous un crucifix dans ses concerts sur Like a Virgin qu’à un film sur la vie austère dans un couvent italien dans les années 1500, d’autant plus que les dialogues sont parfaitement contemporains. Mais après tout, il doit arriver parfois que les nonnes pèchent ce qui est censé exciter le spectateur, du moins est-ce le pari du réalisateur. Un film dispensable.

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Une palme d’or « inclusive »

La réalisatrice ayant emporté la Palme d’Or au festival de cinéma de cannes a déclaré en recevant son prix :

[merci de] reconnaître avec ce prix le besoin avide et viscéral qu’on a d’un monde plus inclusif et plus fluide. Merci au jury d’appeler pour plus de diversité dans nos expériences au cinéma et dans nos vies.

Traduit en français, ce vocabulaire fait référence au monde LGBTQIA+[1], le « fluide », et aux minorités de tous ordres (raciale, féministe, « décolonialiste », etc.), le « inclusif ». Cette réalisatrice donne en plein dans le jargonnage à la mode « woke », anglicisme désignant la nécessité d’être éveillé et combatif face au sort peu enviable des « minorités ».

Félix/Charlie Hebdo (14/07/2021)

Le film primé, « Titane », est assez étrange semble-t-il, mêlant sexualité, machines et délires variés. On est impatient de le découvrir en salle !


[1] Lesbien-Gay-Trans-Queer-Intersexe-Asexuel-plus tout ce qui n’est pas hétérosexuel et non encore identifié ou qualifié

Félix/Charlie Hebdo (14/07/2021)
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le Carré John, ‘Retour de service’

Sortie : 2020, Chez : Seuil.

Nat, agent de la Couronne britannique sur le retour, se réinstalle à Londres après une vie de bons et loyaux services secrets, plutôt spécialisés dans l’endiguement du communisme. Plus ou moins orienté sur une voie de garage professionnelle, il croit pouvoir y attendre une retraite paisible en se consacrant un peu que par le passé, à sa femme avocate aux idées progressistes et sa fille idéaliste.

Que nenni, il sera rapidement aspiré dans une nouvelle affaire d’agent double anglais qui le ramènera sur les chemins troubles de l’espionnage dans un Royaume Uni en plein Brexit. Mais ayant acquis plus de sagesse et d’expérience, l’agent double en question lui rappelant l’idéalisme de sa fille et se mariant avec une ex-agent de son service au charme de laquelle il n’est pas insensible, il va les exfiltrer pour qu’ils échappent ainsi à la justice de leur pays, au moins dans un premier temps.

Les ressources humaines des espions britanniques se sont doublement trompés sur l’agent-double et sur Nat, l’idéalisme et la bienveillance ne faisant sans doute pas assez partie de leurs grilles d’analyse des personnalités recrutées…

Le Carré (1931-2020), lui-même ancien membre des services secrets, raconte toujours avec la même verve des histoires d’espions dont on suppose qu’elles puissent traduire la réalité au vu de l’expérience professionnelle de son auteur. Sans doute les vrais scénarii sont un peu moins haletants et un plus bureaucratiques, mais les combats décrits sont eux certainement réels, et sans doute éternels.

Cerise sur le gâteau, l’objet de tous ces retournements d’agents secrets dans le roman est une alliance entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni (en plein Brexit) pour couler l’alliance commerciale des pays restant dans l’Union européenne en échange d’un accord commercial préférentiel entre Londres et Washington. On ne peut pas complètement exclure qu’une telle tentative existe…

C’était le dernier d’une longue série de romans de le Carré qui décède en 2020, l’année de sa publication, d’une pneumonie à 89 ans.

« La Fontaine en 10 leçons, de et par Jérôme Hauser » au Parc Sainte-Périne

La Mairie du XVIème arrondissement de Paris célèbre le 400ème anniversaire de la naissance de Jean de La Fontaine en organisant différents évènements en l’honneur du poète qui a donné son nom à nombre de bâtiments dans cet arrondissement ainsi qu’une rue. Aujourd’hui Jérôme Hauser dit, interprète et commente des poèmes de La Fontaine sur dix thèmes, l’amour, l’amitié, la liberté… et réjouit une petite audience (jauge oblige) attentionnée et ravie, jeune et moins jeune.

Cela se passe sur une petite scène éphémère montée à l’ombre d’un vaste mûrier dans le parc Sainte-Périne, aux pieds du centre hospitalier de soins palliatifs du même nom. Sur la colline des grands malades s’éteignent, dans le parc sous leurs fenêtres des enfants découvrent le fabuliste et de grands enfants s’émerveillent à nouveau devant la clairvoyance de La Fontaine à décrire nos travers. Le poète joue les passeurs du temps.

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LULU Annie, ‘La mer Noire dans les Grands lacs’.

Sortie : 2021, Chez : Editions Julliard.

Annie Lulu est une jeune auteure qui publie son premier roman. Née en 1987 en Roumanie d’une mère roumaine et d’un père congolais (ex-Zaïre devenu République démocratique du Congo « RDC ») elle raconte sans doute aussi une partie de sa vie dans cet ouvrage. Il s’agit de quête, celle du père, celle du pays rêvé dans une Afrique violente, celle d’une mère claquemurée en Europe de l’est et celle du fils à venir au bord du lac Kivu.

Nili l’héroïne n’a jamais connu son père, étudiant révolutionnaire assassiné par les sicaires du régime zaïrois. Elle va quitter Bucarest, s’arrêter à Paris où elle entame une thèse de littérature africaine puis tout abandonner pour retrouver la famille de son père, entre Kinshasa et Goma. De la fureur de la rumba congolaise à la brûlure des volcans qui dominent la lac Kivu, elle retrouve les lettres que son père a écrite à sa mère et que celle-ci lui a cachées, ou n’a jamais reçues. Elle découvre un père et une famille attentionnés et elle se laisse embarquer dans le maëlstrom d’un Zaïre à la dérive pour se rapprocher de ses racines et poursuivre la révolution qui a guidé son père.

Ce premier roman est joliment écrit et montre les déchirements vécus par cette jeune femme métisse aux origines tellement distendues entre les continents et dont la quête du père mystérieux guide la vie. Du roumain au swahili en passant par le français, la mondialisation est à l’œuvre dans le cœur de Nili et n’aura pas que des effets positifs. Des désastres de Ceausescu aux dérives de Mobutu ou des génocidaires rwandais, il n’est pas facile de trouver son chemin dans une telle décadence.

« Le Caire confidentiel » de Tarik Saleh

Un film policier égyptien original, qui serait inspiré d’un fait réel, dans lequel on suit les enquêtes d’un policier corrompu du Caire, saisi d’une soudaine vague d’honnêteté lorsqu’il découvre des filles égorgées membre d’un réseau de prostitution de luxe impliquant les caciques du pouvoir. Sa rédemption trouvera ses limites quand la sécurité de l’Etat achètera le silence de son commissariat pour qu’il laisse accuser un riche homme d’affaire des crimes.

Tournées au Maroc, les images du film sont lugubres, toujours la nuit, souvent dans des bidonvilles surpeuplés habités par des immigrés soudanais. Elles rendent une vision sinistre de la ville du Caire à travers la morgue de ce policier désabusé. Nous sommes en 2011, les dernières images portent sur la révolution en marche Place Tahrir… Dix ans plus tard, un maréchal a remplacé un général après un pouvoir religieux en intermède. Pas sûr que grand-chose n’ait changé en Egypte !

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Victor-Hugo. Dessins, « Dans l’intimité du génie » au Musée Maisons de Victor-Hugo

Le musée des Maisons de Victor-Hugo (celle de Paris Place des Vosges, mais aussi celle de Guernesey Hauteville House) présente une collection des dessins de Victor-Hugo. On apprend à cette occasion que l’écrivain avait aussi des talents de dessinateur qu’il réservait aux siens, ne voulant pas considérer ses dessins (il en a produit plus de 4 000) comme faisant partie de son œuvre artistique. Nombre d’entre eux sont exposés ici après avoir été conservés par Juliette Drouet, sa maîtresse de cœur qui le suivra sa vie durant.

Son ami Célestin Nanteuil, dessinateur-graveur, va accompagner l’apprentissage d’Hugo et l’éclosion d’un véritable talent, en plus des autres… Son style est crépusculaire, sous forme de lavis de couleur sombres et ambrées, l’inspiration vient souvent de la nature qu’il dessine dans toute sa majesté, mais aussi de son combat pour la justice, son opposition à la peine de mort notamment.

Les dessins sont exposés au premier étage. Au deuxième on visite l’ancien appartement de l’écrivain-poète où ont été reconstituées certaines pièces de différents lieux où vécut l’artiste. On y voit notamment les meubles et les décors réalisés également par Victor-Hugo. On croise aussi les étapes de sa vie, les plus joyeuses comme celles qui furent tragiques (la perte de deux de ses enfants dont sa fille Léopoldine dont il était très proche), des photos émouvante d’Hugo avec ses petits-enfants (c’est l’époque de l’apparition des daguerréotypes), des écrits originaux exposés dans des vitrines, bref, tout le monde du créateur foisonnant que fut Victor-Hugo.

Oh ! Ces enfantements et ces créations,
Ces rencontres de l’âme avec les visions
Pèsent sur le génie, et, le courbant à terre,
Le penchent du côté le plus noir du mystère.
Du jour où tout ce monde étrange t’apparut,
Des passions d’en bas râlant l’horrible rut,
T’apportant des douleurs la sublime démence,
Ô sculpteur, à partir de cet instant immense,
Ta pensée à jamais fut mêlée à la nuit !

« Les Cariatides » (Les Quatre Vents de l’Esprit) Victor-Hugo

Voir aussi : | Maisons de Victor Hugo | Paris – Guernesey

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Musée de la Libération de Paris – musée du général Leclerc – musée Jean Moulin

Un nom un peu long pour un petit musée très intéressant sur la libération de Paris en août 1944. Complètement rénové, il a été déménagé en 2019 de la gare Montparnasse à Denfert-Rochereau à l’occasion du 75ème anniversaire de la libération de Paris, dans le bâtiment même dont le sous-sol avait été transformé en quartier général du commandement de la résistance parisienne lors des combats d’août 1944 autour de l’entrée de la 2ème division blindée commandée par Leclerc dans la capitale.

Le musée est aussi consacré à Jean Moulin et au général Leclerc dont les vies sont retracées avec de nombreux documents d’époque. Le premier était déjà mort dans les prisons de la Gestapo à la Libération de Paris dont le second a été un acteur important. On découvre leurs parcours entremêlés avec les heures décisives des combats de Paris en 1944. Des vidéos connues, le célèbre discours de de Gaulle à l’Hôtel de Ville « … mais Paris libéré… », le voyage de Pétain en mars 1944 venu dans la capitale pour compatir avec les victimes des bombardements aériens alliés, la reddition des nazis le 25 août, les derniers bombardements allemands du 26…

En descendant 100 marches on se retrouve dans les caves qui avaient été aménagées pour être un abri de défense passive et accueillir les personnels de l’administration parisienne qui travaillaient dans le bâtiment du rez-de-chaussée donnant sur la place Denfert-Rochereau. Cet abri est devenu le quartier général de colonel Rol-Tanguy, chef (communiste) des Forces françaises de l’intérieur (FFI) de la région parisienne qui participèrent à l’insurrection de Paris durant ces heures décisives d’août 1944. Le visiteur se promène avec un casque de réalité virtuelle sur la tête en suivant le soldat Jean qui le fait pénétrer dans les salles reconstituées numériquement avec les personnages animés qui les occupaient : le standard téléphonique, les bureaux du colonel Rol et celui de Madame qui lui servait d’assistante…

Un beau musés dédié aux grandes heures des combats pour la Liberté animées par des grands hommes et des anonymes. Quelle époque !

HALLIER Jean-Herdern, ‘Fin de siècle’.

Sortie : 1980, Chez : Albin Michel.

Jean-Edern Hallier (1936-1997) fut un trublion de la vie littéraire et politique française des années 1970-1980, un polémiste fantasque mais flamboyant. Il publie « Fin de siècle » en 1980 alors que la diplomatie de l’humanitaire se déploie à travers une planète ravagée par des conflits dans le tiers monde : Biafra, Vietnam, Cambodge… et où s’illustrent une nouvelle génération de héros, celle des médecins sauveteurs partant sur la planète pour y déverser la culpabilité de l’Occident au des sacs de riz.

Ce roman raconte avec un cynisme envoutant le monde interlope de l’humanitaire en Asie. Il débute sur la terrifiante image de la collision d’un avion bourré d’aide humanitaire atterrissant à Bangkok avec un autre aéronef en décollant, transportant des enfants adoptés partant trouver refuge en Occident où ils n’arriveront jamais. Le ton est donné…

La narrateur, Falchu’un qui est archéologue déambule dans les jungles d’Asie du sud-est et en Ecosse en compagnie de Kohler, patron suisse et adipeux de l’UNICEF, qui roule en Rolls Royce blanche et glose sur l’organisation du monde, ses misères et sa rédemption en cours à travers l’industrie pharmaceutique. Il vit une aventure amoureuse avec Lisa, l’assistante de Kohler, à la sexualité aussi torride que le soleil qui frappe les tropiques, qui met en œuvre avec brio le marketing de l’humanitaire, et qui s’éteint en Ecosse dans le cataclysme d’un cancer qu’elle refuse de traiter. Et il accompagne la vieillesse de son père, réfugié dans son manoir breton et muré dans le silence, avec un fils simple d’esprit, un autre militant communiste international qui se trouvait par hasard dans l’un des deux avions crashés à Bangkok et le troisième qui court après ses illusions.

Ces personnages baroques permettent à Hallier de donner libre cours à son lyrisme sur les maux d’une planète à la dérive. On se réjouit du ton halluciné qu’il met dans leurs dialogues et qui est sans doute assez proche de ses propres pensées, ou du moins celles qu’il affiche publiquement. Hallier confirme dans ce roman son goût pour le pamphlet en y étalant son grand talent pour la raillerie, l’humour noir et le cynisme. Un vrai régal !

« Henri Cartier-Bresson – Revoir Paris » au Musée Carnavalet

Pour sa réouverture après quatre années de travaux, le Musée Carnavalet présente une exposition temporaire Cartier-Bresson (1908-2004) sur Paris. Photographe majeur du XXème siècle, proche des surréalistes, compagnon de route du Parti communiste français, il voyage très tôt à travers la planète, il photographie nombre d’évènements clés de son temps : la guerre d’Espagne, la libération de Paris en 1944, la partition des Indes coloniales, la mort de Gandhi, la révolution cubaine, Mai 68 à Paris… Photographe il s’essaye aussi au cinéma, fut assistant de Renoir dans les années 1930 et tourne quelques films politiques. Fait prisonnier pendant la guerre, il s’évade et entre dans la résistance.

Alors que le photographe à beaucoup voyagé et travaillé de par le monde il est souvent revenu à Paris retrouver son port d’attache. Il a laissé de très nombreuses photos de ses pérégrinations dans la capitale dont celles présentées à Carnavalet. On y trouve des regards émouvants sur la vie de tous les jours de parisiens de milieux populaires : pique-niques sur les bords de Marne, gamins jouant dans les rues, devantures de magasins… mais aussi des portraits de sujets qu’il admire : Mauriac, Ezra Pound, les obsèques d’Aristide Briand, Sartre… et d’autres moins connus.

On est frappé par la justesse des mises en scène où tout semble instantané mais réglé au cordeau. C’est sans doute la définition du talent. Cela révèle en tout cas l’incroyable coup d’œil de l’artiste qui fait rentrer sous terre le photographe déplorable qu’est devenu aujourd’hui n’importe quel possesseur de smartphone ! Le sens de la géométrie propre à Cartier-Bresson est aussi révélé de façon éclatante dans nombre des clichés présentés. Un quai de seine, un alignement de voies ferrées, un escalier de Montmartre, le photographe repère les figures ainsi formées pour en faire un décor des plus harmonieux sur lequel s’incruste son sujet principal dans une magie de lignes, comme sur un calque d’architecte, mais il s’agit de la réalité. Une vraie réalité d’ailleurs puisqu’il précise ne jamais compromettre avec les tirages : pas de retouche, pas de suppression. Ce qui est sur le négatif est agrandit sur le papier.

A mon sens, la photographie a le pouvoir d’évoquer et ne doit pas simplement documenter. Nous devons être des abstraits d’après nature.

On apprend par ailleurs que l’artiste a appris le dessin au crépuscule de sa vie. Certains d’entre eux sont exposés, montrant le Parc des Tuileries croqué depuis la fenêtre de son appartement de la rue de Rivoli.

Une très belle exposition qui permet aussi de mieux connaître l’intéressante personnalité du photographe.

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« Un espion ordinaire » de Dominic Cooke

Ce film raconte comment les services secrets britannique et américain ont embarqué dans les années 1960 un représentant de commerce londonien pour servir de porteur de courrier entre un dirigeant de la sécurité militaire soviétique (GRU) à Moscou, Oleg Penkovsky, et les services à Londres. Il ne connaît pas le contenu des messages qui portent sur l’installation de missiles nucléaires à Cuba par Moscou. Basé sur une histoire vraie, le film détaille ensuite la chute de l’agent-double soviétique, qui sera exécuté en 1963, et de son correspondant britannique qui fera deux années de prison à Moscou avant de faire l’objet d’un échange d’espions comme il s’en pratiquait régulièrement à l’époque entre les deux camps.

Le film est bien mené, les acteurs sont crédibles et le décors « année 60 » magnifiquement reconstitué, du Bolchoï de Moscou au clubs londoniens.

On suppose que ce qui a été révélé de l’affaire Penkovsky et qui sert de base au scénario est effectivement vrai, mais qui peut savoir ? Evidement, réduire 40 années d’espionnage durant la guerre froide en un film de 90 minutes pousse certainement à quelques simplifications de scénario mais l’essentiel est sans doute là : dans la guerre « froide » mais féroce qui opposait deux conceptions du monde, des citoyens, parfois ordinaires, ont pris le risque soit de trahir leur pays soit d’aider la trahison d’agents doubles appartenant à l’autre côté. Beaucoup l’ont fait par conviction, certains par intérêt, nombreux sont ceux qui l’ont payé de leurs vies et de celles de leurs familles. Les trahisons ont eu lieu dans les deux sens mais il convient de rappeler aux plus jeunes qu’à l’époque le goulag était à l’Est et les pacifistes à l’Ouest…

Aujourd’hui le combat de blocs continue de façon différente mais tout aussi violente. L’actualité regorge d’informations sur des assassinats d’ex-agents doubles russes ou soviétiques réfugiés en Europe, de scientifiques iraniens dans leur propre pays ou de chefs de guerre religieux au Moyen-Orient. La situation est plus complexe et les moyens utilisés plus sophistiqués mais la lutte pour la suprématie reste identique.

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« Nous vous aimons, Madame » ‘Simone Veil 1927-2017’ à l’Hôtel de Ville de Paris

La mairie de Paris organise plusieurs évènements en souvenir de Simone Veil (1927-2017), personnage politique consensuel d’une grande élévation, qui a parcouru les drames du XXème siècle sans rien abdiquer de ses principes renforcés à la terrible expérience des camps d’extermination nazis.

La salle d’exposition de la rue de Lobau retrace la vie de Simone Veil avec photos, vidéos et documents historiques, objets marquants dont son épée d’académicienne marquée de son numéro de déportée 78651 tatoué sur son bras gauche, du nom du camp de Birkenau, les devises française « Liberté, égalité, fraternité » et européenne « Unie dans la diversité », les flammes symbolisant les fours crématoires mais aussi deux mains jointes pour rappeler la fraternité.

Née dans une famille juive (Jacob) non pratiquante plutôt bourgeoise, enfance à Nice, vacances à la montagne ou à La Ciotat, entrée dans la clandestinité en 1944 pour échapper aux rafles anti-juives avant d’être arrêtée avec toute sa famille en mars de cette même année, le retour en en France en 1945, sans ses deux parents et son frère assassinés sur place, les études de droit, son mariage avec Antoine Veil (1926-2013) rencontré à Sciences-Politiques et l’amorce d’un long et brillant parcours dans la magistrature puis la politique. Chaque étape de cette vie foisonnante est restituée dans les salles d’exposition jusqu’à son entrée à l’Académie française où Jean d’Ormesson l’accueillera avec émotion et cette phrase partagée par beaucoup : « Nous vous aimons, Madame », puis son entrée au Panthéon avec son mari, quelques mois après son décès en 2017.

On s’attarde sur sa foi et son expérience européennes, elle fut présidente du parlement européen en 1979, son combat pour faire voter une loi en France sur l’interruption volontaire de grossesse en 1974, et on relit avec consternation les attaques dont elle fut l’objet de la part de parlementaires conservateurs et d’anonymes, allant même jusqu’à la traiter de nazie à la tribune de l’assemblée nationale ou via des lettres anonymes d’insultes… On s’émeut devant ses témoignages de l’horreur nazie qu’elle vécut de l’intérieur qu’elle rapporte via d’innombrables cérémonies, souvenirs, visites des camps, interviews, engagements notamment à la présidence de la « Fondation pour la mémoire de la Shoah »… et dont elle parle inlassablement toujours avec cette indicible tristesse de ceux qui sont revenus de la barbarie et ne s’en sont jamais remis.

Une intéressante exposition sur une femme politique que « nous aimons » bien sûr, et dont nous regrettons encore plus la stature quand on la compare au niveau des débats politiques actuels.

BUBER-NEUMANN Margarete, ‘Prisonnière de Staline et d’Hitler 1 – Déportée en Sibérie’.

Sortie : 1949, Chez : Editions du Seuil / POINTS P1191.

Margarete Buber-Neumann (1901-1989) fut une militante communiste allemande. Vivant avec Heinz Neumann, dirigeant du parti communiste allemand dans les années 1930, ils se réfugient tous les deux en Union soviétique à l’arrivée du nazisme en Allemagne avec nombre de membres du Kominterm, l’internationale communiste.

Arrivés à Moscou en 1935 ils vont être victimes des procès staliniens et des grandes purges qui s’en suivirent. L’auteure raconte l’incroyable mécanique bureaucratique qui entraîna la déportation et la mort de millions de personnes. Neumann est arrêté en 1937, déporté puis porté disparu. Margaret est arrêtée en 1938, condamnée à 5 ans de camp pour « activités contre-révolutionnaires ». Au bout de deux ans de goulag au Kazakhstan elle est remise par le NKVD (la police politique stalinienne) à… la gestapo dans le cadre de l’accord germano-soviétique et elle passera cinq ans dans le camp de concentration de Ravensbrück. Quel sinistre parcours !

Cette première partie raconte l’enferment soviétique, des interrogatoires en prison au goulag en passant par la condamnation. Car évidemment la dictature stalinienne doit faire « avouer » les « coupables » avant de les emprisonner ou de les exécuter. Le régime nazi ne s’embarrassera pas d’autant de préventions pour exterminer ses opposants ou les « races » qui lui déplaisent. On suit avec Margarete Neumann l’absurdité et la barbarie du monde concentrationnaire soviétique au cours de ce récit qui la mène de Moscou au goulag avant d’être livrée à la gestapo.

Publiée dès 1949, son expérience du goulag soviétique sera contestée par les partis communistes européens et elle sera sévèrement attaquée par tous les intellectuels de la « cause ». On sait qu’il faudra attendre le rapport Kroutchev en 1956, et plus encore l’œuvre de Soljenitsyne à partir des années 1960, pour que le monde prenne conscience de l’ampleur de la répression soviétique qui fit des dizaines de millions de morts dans la seconde moitié du XXème siècle. Margarete Buber-Neumann fut une lanceuse d’alerte, fort peu écoutée à l’époque.

« Napoléon » à la Grande Halle de La Villette

« Napoléon »

A l’occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon, décédé à Sainte-Hélène le 05/05/1821, la France du Café du Commerce a polémiqué pour savoir s’il fallait « célébrer », « commémorer » ou « déboulonner » le souvenir de l’empereur. Au-delà de ces débats de peu d’intérêt, cet anniversaire voit s’organiser différentes expositions historiques sur la vie et l’œuvre du personnage globalement cher au cœur des Français en ce qu’il leur rappelle un temps révolu où leur pays était puissant et dominateur.

La Grande Halle de La Villette présente la vie de Napoléon répartie par période chronologiques, de la naissance en Corse en 1769 à l’exil à Sainte-Hélène en 1815. Très pédagogique, l’exposition est plutôt tournée vers le public jeune mais il ne fait pas de mal aux plus seniors de se remémorer dates et réalisations. Documents écrits, interviews filmées, cartographies animées des grandes batailles, costumes et matériels d’époque, notices explicatives, tous les outils muséaux modernes sont mis en œuvre pour permettre à chacun de connaître les faits : la conquête, les guerres, les massacres, le rétablissement de l’esclavage, le déclin, l’ambition, les défaites…

Mise en place par des historiens l’exposition présente l’homme intelligemment et dans son contexte d’époque. On en sort admiratif de l’ambition forcenée qui anima cet homme sa vie durant, lui permettant de décider de l’organisation administrative moderne de la France tout en ravageant l’Europe de guerres qu’il finit par perdre, entraînant le pays qu’il dirigeait dans le chaos. Comme souvent, qu’il s’agisse de monarques, de militaires ou de civils, quand ils exercent un pouvoir absolu sans le risque d’être déposés, par les armes ou par un vote démocratique, même les meilleurs se mettent à dériver vers la tyrannie. Napoléon n’échappa point à ce funeste sort !

Deux siècles plus tard, cette leçon est toujours d’actualité… Ce n’est pas le moindre intérêt de cette exposition que de le rappeler aux visiteurs.

« L’Heure bleue » de Peter Severin KRØYER au Musée Marmottan Monet

L’Heure bleue

Le Musée Marmottan expose le grand peintre danois Peter Severin Krøyer (1851-1909) dans une symphonie de bleus majoritairement inspirée par les séjours de l’artiste à Skagen, à l’époque modeste village de pêcheurs situé le plus au nord du Danemark, aux confins des mers du Nord et Baltique.

Peter Severin Krøyer

Il est question d’étendues maritimes, de plages infinies, de ciels vertigineux le tout dans des bleus crépusculaires que Krøyer restituent avec une incroyable majesté, sur des toiles monumentales comme sur de petits tableaux.

La profonde et sereine luminosité existant dans ce bout du monde septentrional a poussé un groupe d’artistes-peintres à former le « groupe de Skagen » dont un tableau représente une joyeuse agape : des trognes scandinaves, saines et pleines de santé, le teint buriné aux grands espaces marins, trinquant devant un nombre de bouteilles de vodka impressionnant…

Krøyer sut capter cette « heure bleue », instant fugace de la nuit tombante avant qu’elle ne gagne la voute céleste, et expression vulgarisée par le parfumeur Guerlain qui en baptisa l’un de ses célèbres parfums en 1912. Peintre naturaliste par excellence il s’essaya également aux portraits au début de sa carrière, ceux de sa femme Marie, peintre également, de ses amis de Skagen, d’enfants sur la plage, mais également de personnalités du « grand monde » de la capitale danoise.

Au-delà des portraits, dont ceux de son épouse qui révèlent une grande tendresse, le visiteur se perd avec délice dans les grands paysages de ce peintre d’exception. Toutes ces nuances de bleu et les reflets du soleil couchant sur les vagues ont un effet apaisant et nous plonge dans une méditation sans fin sur la beauté du Monde. Les tableaux Krøyer pourraient illustrer une conférence sur les risques que fait courir le réchauffement climatique !

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« Médecin de nuit » d’Elie Wajeman

C’est l’histoire d’un médecin qui s’est engagé dans un trafic d’ordonnances de Subutex via un mafieux géorgien pour aider son cousin pharmacien qui doit de l’argent à beaucoup de monde. Pour simplifier l’affaire il trompe sa femme (et leurs deux petites filles) avec la copine dudit cousin. Le garçon est gentil et pataud, mais surtout il n’arrête pas de se jeter dans des situations inextricables et semble même les accumuler. Cela se termine mal mais peut-être pas de façon définitive…

Le film se déroule exclusivement de nuit dans les ambiances glauques des boulevards extérieurs parisiens où les toxicomanes échangent leurs produits avant d’aller les consommer dans les soirées mondaines du centre-ville. Le médecin soigne et bricole les ordonnances, le pharmacien s’endette et manipule son cousin, l’amante (l’actrice Sara Girardeau, portrait craché de ses parents) volète de l’un à l’autre, les Géorgiens règlent leurs comptes à coups de couteau. Tout ça n’est pas joli-joli mais ce film noir est réussi.

La morale de l’histoire est qu’il vaut mieux ne pas trafiquer le Subutex avec des Géorgiens ni coucher avec la femme des autres si l’on veut mener une vie apaisée.

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BIZOT François, ‘Le silence du bourreau’.

Sortie : 2011, Chez : Gallimard / Folio 5511.

En 2000 François Bizot, né en 1940, anthropologue français spécialiste du bouddhisme dans le sud-est asiatique, publie dans « Le Portail » le récit de son incarcération en 1971 durant trois mois dans une prison khmer rouge et surtout de son étrange relation avec Douch qui n’était pas encore devenu le tortionnaire du camp S21 de Phnom Penh qu’il dirigea et à la direction duquel il fut à l’origine de milliers de morts, torturés dans le plus pur style des procès staliniens des années 1930.

Arrêté en 1999 avec les principaux chefs khmers rouges, sauf Pol-Pot probablement mort dans la forêt où il se cachait, Douch va être jugé et condamné à perpétuité en 2000 et ce sera l’occasion pour Bizot de le revoir et reprendre son dialogue avec le criminel. Il sera appelé comme témoin par la cour et prononcera une déposition annexée au récit.

Dans un premier chapitre Bizot revient sur cet emprisonnement qui a marqué le reste de sa vie et bouleversé l’amour qu’il portait au Cambodge. Il aborde ensuite le parcours du tortionnaire pour lequel il a du mal à cacher sa fascination, de sa jeunesse « révolutionnaire » à son rôle de bourreau zélé du régime khmer rouge, jusqu’à son statut d’accusé puis de coupable devant un tribunal de Phnom Penh au sein duquel ont cohabités des juges locaux et internationaux.

Douch a abordé ses crimes, et leur justification idéologique, avec Bizot en 1971 avant de le libérer en application d’une décision de son organisation. Trente ans plus tard il poursuivra son dialogue avec son ancien prisonnier alors qu’il est lui-même devenu détenu, d’abord par courrier puis lors d’une visite unique avant de le retrouver face au tribunal. Il lui transmet un exemplaire du « Portail » dans sa prison suite à la lecture duquel Douch lui fera part de ses observations par écrit. Dans une glaçante indifférence avec une redoutable précision il décrit la situation politique du mouvement communiste khmer, un état-major qui préparait l’anéantissement complet du peuple exceptée son avant-garde éclairée, les exécutants comme Douch qui approuvaient et mettaient en œuvre le principe de l’oppression pour redresser les masses forcément déviantes et les gens du peuple qui étaient coupables même s’ils ne le savaient pas encore.

Douch, qui cite Alfred de Vigny et la Bible, décrit son travail d’interrogateur et de bourreau comme un travail de police nécessaire à la cause qu’il endossait à l’époque avec zèle. Il reconnait devant Bizot, et ensuite devant le tribunal, qu’il a participé à une politique criminelle, en assume l’entière responsabilité et éprouve les plus « sincères remords ». Il exprime sa culpabilité avec la même besogneuse précision que lorsqu’il expliquait sa participation consciencieuse à l’entreprise génocidaire des Khmers rouges. Dans les deux cas il le fait avec une sincérité sans doute réelle, mais sa duplicité est aussi une option possible.

Quoi qu’il en soit, par conviction ou par intérêt, Douch a été un rouage important du régime génocidaire khmer dont il a appliqué strictement l’idéologie et les méthodes. C’est l’effroyable mécanique de la terreur communiste qui non seulement terrorise mais veut le faire une fois les « aveux de culpabilité » reconnus, déposés et signés par les « coupables ». C’est le récit d’Artur London, « L’Aveu », transposé dans la jungle cambodgienne : tout citoyen est un espion qui doit avouer avant d’être exécuté. Dans son procès Douch admettra que « ces confessions ne reflétaient pas la réalité » mais que son « travail » consistait à les obtenir, alors, bon soldat, il faisait le travail demandé avec conscience professionnelle au cœur de la bureaucratie génocidaire.

Lors du jeu des questions-réponses qui suivent sa déposition, Bizot est interrogé sur ses différents écrits et déclarations dans lesquels il a révélé que derrière le masque du monstre il fallait aussi réussir à réhabiliter l’humanité qui l’habite » :

« …si nous considérons qu’il [Douch] est un homme avec les mêmes capacités que nous-mêmes, nous sommes effrayés, au-delà de cette espèce de ségrégation qu’il faudrait faire entre les uns qui seraient capables de tuer et puis nous qui n’en sommes pas capables. Je crains malheureusement qu’on ait une compréhension plus effrayante du bourreau, quand on prend sa mesure humaine. »

Et là est l’insondable vertige de François Bizot face à ce bourreau à qui il doit sa libération, et sans doute la vie. Ce livre est incomparablement plus méditatif que le précédent remontant jusqu’à certains évènements vécus personnellement par l’auteur à son retour de la guerre d’Algérie à laquelle il participa. Anthropologue passionné il pensait pouvoir enfin se consacrer à ses recherches un peu mystiques sur Angkor mais il fut emporté dans la tempête qui saisit l’ex-Indochine à partir des années 1970. Il devint le jouet d’un combat idéologique et géopolitique qui le dépassait et sur lequel il tente de se retourner 40 ans plus tard sans être bien sûr de savoir en rassembler les fils. La seule chose certaine est que l’homme est capable du mal absolu avec une indestructible certitude de bien faire.

Condamné à la prison à perpétuité, Douch meurt en septembre 2020 à l’hôpital de « l’amitié khmère-soviétique » à 77 ans.

Lire aussi : « Le Portail ».

WEIL Simone, ‘L’enracinement – Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain’.

Sortie : 1949, Chez : Gallimard.

Simone Weil (1909-1943) fut une brillante philosophe de la première moitié du XXème siècle. Bien que décédée dans la fleur de l’âge elle a laissé une œuvre majeure forgée aux contacts de l’anarchisme et de l’extrême gauche dont elle fréquenta les penseurs et partagea les actions (notamment lors de la guerre d’Espagne), ainsi que du monde ouvrier dont elle endura le labeur en 1934 période au cours de laquelle elle interrompt sa carrière de professeur de philosophie pour travailler en usine. Engagée dans la résistance contre l’occupant allemand à partir de juin 1940, elle fuit ensuite le nazisme avec sa famille aux Etats-Unis en 1942 avant de revenir au Royaume-Uni où elle décède d’une crise cardiaque le 24/08/1943. Elle était tuberculeuse et s’était épuisée au travail.

« L’enracinement » est selon ses biographes une bonne synthèse de la pensée de Simone Weil qui sera publiée six années après sa mort. Le lecteur néophyte est rapidement saisi par la puissance de la pensée de la philosophe, si jeune, qui se réfère à une monumentale culture philosophique, littéraire, politique, socioéconomique… pour développer ses propres concepts. Elève d’Alain, elle croise Simone de Beauvoir dans les couloirs de la Sorbonne, elle cite Aristote, Platon, Corneille, Lamartine comme Péguy, Bernanos, Maurras, Marx ou l’Evangile.

Dans une première partie intitulée « Les besoins de l’âme » elle décline ce qu’elle pense nécessaire à l’âme humaine. Ce sont des droits mais aussi des devoirs des individus face à la collectivité et à eux-mêmes : l’ordre, la liberté, l’obéissance, la responsabilité, l’égalité, l’honneur, le châtiment, la liberté d’opinion, la propriété (collective comme individuelle), etc… C’est toute une série de principes de pensée forgés à l’aune d’une expérience ouvrière et de son parcours théorique, des principes qui aujourd’hui peuvent paraître quelque peu « réactionnaires » mais auxquels finalement incline souvent l’Humanité quels que soient les régimes politiques au pouvoir.

La deuxième partie, « Le déracinement », explore les mécanismes de la confusion qui saisit les hommes et femmes lorsque du fait d’un évènement, subi ou choisi, ils se retrouvent coupés des liens « naturels » moraux, spirituels, intellectuels, propres aux communautés auxquelles ils appartiennent. C’est le déracinement de la condition ouvrière (salariat, chômage, industrialisation, mécanisation), le déracinement paysan également, parfois provoqué par l’oubli dans lequel est laissée cette corporation quand tonne la contestation ouvrière ou lorsque l’une se construit en opposition à l’autre, mais aussi le déracinement du paysan provoqué, notamment, si ce dernier est privé de la propriété de la terre qu’il cultive, ou lorsqu’il reçoit un enseignement « urbain » basé sur des certitudes scientifiques bien éloignées des connaissances naturelles millénaires du monde paysan.

Mais il y a aussi le déracinement géographique apparût lorsque la nation, c’est-à-dire l’Etat, s’est construite sur un territoire qui n’avait plus à voir avec celui des collectivités humaines qui y résidaient. La Nation s’est substituée à ces ensembles cohérents, remplaçant même la notion de patrie qui a néanmoins repris le dessus lors des circonstances tragiques en 1914 et en 1940. Le déracinement de la Bretagne ou de la Corse lorsqu’elles furent rattachées à la France provoqua le désespoir des populations et les réactions parfois violentes de leurs minorités. Malgré tout, l’Etat, « une chose froide qui ne peut pas être aimée », a pu, progressivement au cours des siècle depuis Richelieu, générer un sentiment de fidélité de ses citoyens jusqu’au sacrifice suprême de masse lors des guerres, et qui a dépassé toute attente de 1914 à 1918 alors que l’Etat n’était qu’objet de haine et de répulsion !

La troisième partie porte sur « L’Enracinement », ou comment insuffler l’inspiration à un « peuple tout neuf » ? Hitler s’est essayé à la propagande mais celle-ci est la négation de l’inspiration. L’éducation, la suggestion, l’exemple restent des méthodes les plus efficaces pour atteindre ce but. Le Général de Gaulle a su les incarner depuis Londres en un moment exceptionnel de l’Histoire alors que ne détenant aucune autorité officielle sur les français, ni responsabilité directe dans leur débâcle, il n’en était que plus libre pour exercer un « pouvoir spirituel » sur eux (rappelons que Simone Weil, elle-même installée à Londres, y est décédée en 1943 donc sans connaître l’aboutissement heureux du mouvement des français libres). Le choix méticuleux des mots utilisés, sa seule arme, a permis au général rebelle « d’inspirer » les français.

Cette dernière partie rédigée d’un seul trait, non divisée en chapitres, est l’objet d’une longue et riche réflexion sur les vertus de l’action, ce qui transforme la réflexion en acte, sur la transcendance du malheur (de 1940) pour revenir au génie de la France, sur la faim et la soif de justice indispensables pour le gouvernement des hommes, sur le pouvoir, la perfection humaine, sur les effets délétères du besoin de « grandeur » (Hitler encore, mais aussi Napoléon ou César), sur le génie, la pureté dans la création, l’exercice de la force dans les relations humaines…

Et puis, alors que née juive mais restée agnostique Simone Weil s’est rapprochée du christianisme à partir des années 1930, elle aborde dans les dernières pages de « L’Enracinement » les sujets de Dieu et de la Providence, depuis l’Empire romain jusqu’à nos jours, avant de conclure cet ouvrage par un court et plutôt inattendu déroulement sur le travail physique comme centre spirituel d’une « vie sociale bien ordonnée ».

On sort un peu vertigineux de la lecture de ces 400 pages de pensée complexe dont il faut parfois reprendre quelques passages pour être sûrs de bien les appréhender. C’est un déluge de mots et de concepts mais on termine fascinés devant la richesse des raisonnements de l’auteure qui déclenchent un véritable bonheur de l’esprit du lecteur même non philosophe.

« Bowie Odyssée » au Palace

Une vraie exposition pour fans de Bowie est proposée par le théâtre parisien Le Palace, autrefois haut lieu des nuits parisiennes et scène de concerts de légende dans les années 1970/1980. Il y a les photos, célèbres, de Mick Rock sur la période Ziggy Stardust, celles moins connues de Pierre Terrasson dans les années 1980, et tout un bric-à-brac d’objets plus ou moins cultes que seuls les amoureux transis de la vedette ont pu accumuler au cours de leurs vies. Classés chronologiquement dans des bacs vitrés, chacun consacré à un disque, c’est un amoncellement de collectors : billets de concert, pins, photos de journaux et magazines, articles de presse, quelques partitions, parfois des lignes écrites de « la main de Dieu » sur un papier à lettres d’hôtel, etc.

Un écran de télévision diffuse quelques courtes interviews de Bowie menées par Yves Mourousi et Michel Drucker, sans grand intérêt. Radio-France a ouvert sa discothèque en exposant les pochettes des 33 tours de Bowie dans leurs multiples versions avec des indications sur les influences musicales reçues par l’artiste, ses disques live, ses collaborations avec d’autres musiciens (Mick Jagger, Steve Ray Vaughan, Bing Crosby…), ses bandes originales pour le cinéma, ses participations au théâtre, ses reprises… Un juke-box joue les morceaux célèbres, et moins.

Une exposition indispensable pour tout fan de Bowie qui se respecte, dispensable pour le reste de la population, mais il ne sera pas dit qu’un évènement Bowie se déroule à Paris sans que votre serviteur y participe.

Sans doute le véritable instant d’émotion de cette visite est ressenti par les seniors lorsqu’ils remettent le pied dans ce théâtre où ils assistèrent à tant de concerts inoubliables : Iggy Pop, Magazine, Devo, UB40, Robert Fripp (leader de King Crimson qui joua ses frippertronics dans la petite salle du sous-sol), et bien d’autres. On ne se souvenait plus que cette salle était de dimensions si modestes mais que de fantastiques souvenirs musicaux remontent à la surface dès que l’on foule le bitume de la rue du Faubourg Montmartre !

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