KLARSFELD Beate et Serge, ‘Mémoires’.

Sortie : 2015, Chez : Le Livre de Poche n°35809.

Après moulte tergiversations et malgré un programme toujours très chargé pour enrichir la mémoire de la Shoah en France et poursuivre les nazis et leurs affidés à travers la planète, le couple Klarsfeld (une allemande non juive et un français juif) ont décidé, à presque 80 ans, d’écrire leurs mémoires. Le résultat est passionnant et on lit ces 1 000 pages en format poche comme un roman policier sauf que… ce n’est pas un roman mais le récit de l’engagement de la vie de ce couple pour que les crimes nazis commis contre les juifs ne soient pas oubliés, et puissent même être condamnés quand les coupables étaient encore vivants.

Le père de Serge est mort en déportation, celui de Beate a été soldat dans la Wehrmacht, la rencontre de ce couple improbable se fait sur un quai du métro parisien en 1960 où commence leur amour et un combat qui dure toujours. Ensemble ils ont lutté contre le retour au pouvoir d’anciens nazis (le chancelier Kiesinger en Allemagne en 1968, Kurt Waldheim, secrétaire général de l’ONU puis président autrichien), ils ont traqué les nazis ayant fui l’Allemagne après la défaite pour se réfugier dans des dictatures et, parfois, collaborer avec les pouvoirs en place : Aloïs Brunner en Syrie, Mengele, Rauff ou Klaus Barbie en Amérique latine, ils sont arrivés à faire juger en Allemagne quelques criminels nazis de « haut vol » comme Liska ou Hagen qui menaient une vie tranquille en RFA.

Serge s’est plutôt spécialisé dans le traitement de la Shoah en France : faire reconnaître l’implication des gouvernants français dans les déportations, dans les lois anti-juives, allant même parfois au-delà des espérances nazies. Grâce à un colossal travail d’exploitation des archives ils vont à la fois confondre nombre de coupables français (Papon, Leguay, Bousquet…) et retracer en le documentant le parcours des juifs français victimes de la Shoah. Car on constate avec les auteurs que tout ou presque existait dans les archives sagement conservées par différents étages de la puissance publique : les noms de ceux qui ordonnaient les déportations, les notes manuscrites de Pétain sur le premier projet de loi anti-juive poussant à l’aggraver, les convois de la mort avec dates, horaires, numéros des wagons, listes des passagers, etc. Serge a publié plusieurs ouvrages retraçant en détails les parcours brisés de ces 76 000 juifs de France victimes de la Shoah, et particulièrement ceux des enfants

Les époux Klarsfeld ont passé 60 ans de leur vie dans les cartons d’archives, devant les tribunaux pour faire condamner les criminels nazis ou à la tête de manifestations à travers la planète pour protester contre l’impunité de certains criminels. Ils ont fait quelques séjours en prison pour avoir dépassé parfois les limites légales mais n’y sont jamais restés très longtemps. Leur incroyable ténacité leur a permis de faire changer des lois, condamner des coupables et, surtout, de soutenir et de réconforter la génération des enfants des déportés. Il n’y a guère de sujets liés à la Shoah en France où Serge Klarsfeld ne soit pas partie prenante, du Mémorial de la Shoah au discours du Vel d’Hiv du président Chirac, de la publication d’une documentation extrêmement détaillé et personnalisée sur les juifs assassinés à la politique d’indemnisation pour les orphelins.

Le style de ces mémoires est très sobre et factuel, rien de personnel ne transparaît dans ces pages uniquement consacrées à la narration des actions menées depuis 1960. Serge et Beate se passent la plume et chaque chapitre est rédigé par l’un d’eux. On sent transpirer dans ces mémoires l’incroyable et sereine volonté qui anime ce couple et lui a permis d’atteindre nombre de ses objectifs, sans haine particulière mais juste le but irrépressible de faire reconnaître les crimes commis, d’en perpétuer le souvenir et de soutenir les fils et filles des victimes.

Leur fils Arno (le prénom du père de Serge mort à Auschwitz-Birkenau), avocat comme son père, a pris le relais et les épaule déjà dans leurs actions depuis plusieurs années. Dans une postface à l’ouvrage, Serge constate qu’à plus de 80 ans sa tâche se termine mais que la mémoire de la Shoah exige que le combat se poursuive.

HARRIS William, ‘Lebanon, an history 600-2011’.

Sortie : 2012, Chez : Oxford University press (version en anglais)

Un livre universitaire qui se penche sur l’histoire agitée, et jamais apaisée, du Liban. Démarrée au VIIème siècle cette saga met en lumière l’aspect clanique qui a gouverné ce pays de ses origines jusqu’à l’époque contemporaine, et les effets souvent néfastes des interventions étrangères, des ottomans aux français, en passant par les britanniques, les israéliens, les syriens, les américains et bien d’autres.

Rien n’a vraiment changé aujourd’hui, les chefs de guerre se disputent avec les potentats religieux, les armes sont distribuées à profusion aux copains et aux coquins, tout le monde tire sur tout le monde, puis se réconcilie, puis repart en guerre. Israël, pays frontalier au sud, rentre et sort du Liban comme d’une auberge espagnole. Les réfugiés palestiniens arrivés en 1948 se sont incrustés et multipliés, gouvernant un état dans l’Etat. Les massacres sont légion : les chrétiens maronites, les chrétiens non-maronites, les druzes, les orthodoxes grecs, les musulmans sunnites, les musulmans chiites, les milices et les mafias, les leaders charismatiques, les militaires, les religieux et les civils… tout le monde s’allie puis se fâche puis se tue.

Le pays dérive depuis des siècles dans des rivière de sang, d’anarchie et de religion. Il y a tout au Liban, sauf le sens de l’Etat et de l’intérêt général.

MonGénéral est mort il y a 50 ans

Le 12 novembre 1970 des centaines de milliers de français remontaient les Champs Elysées pour déposer une fleur sous l’arc de triomphe en hommage au Général de Gaulle qui était décédé le 9 novembre chez lui à Colombey-les-deux-Eglises. Le chroniqueur âgé de 13 ans était parmi eux et vivait sa première manifestation.

Cinquante ans plus tard la France continue à pleurer son papa disparu et les commentateurs de se demander : « qu’aurait fait Mongénéral, qu’aurait dit Mongénéral aujourd’hui… ? », comme toujours, on ne se remet jamais complètement de la mort d’un père. Ces questionnements sont vains et ne servent pas même à nous faire oublier combien notre époque et nos comportements se sont éloignés de la grandeur et de l’intelligence de cet homme d’exception !

Alors le mieux est effectivement de lui rendre hommage, de lire son œuvre littéraire et, surtout, d’éviter de le mêler à nos politicailleries du moment.

« Comme en 40 » au Musée de l’Armée – Invalides

Le Musée de l’Armée retrace le traumatisme national que fut la défaite de juin 40 après que l’armée allemande eut enfoncé les armées belge, néerlandaise et française très en de violents combats entre mi-mai et mi-juin 1940. A une date toujours incertaine, le 15, 23 ou 28 juin, Hitler fait l’unique voyage de sa vie à Paris pour contempler sa victoire. Le 22 juin il assiste à la signature de l’armistice entre les Allemands et les Français dans le wagon de la forêt de Compiègne où avait été signé en 1918 un armistice entre les mêmes parties… La ligne Maginot était réputée imprenable, la Wehrmacht est donc passée au nord par la Belgique avant d’installer son QG avenue Kléber quatre semaines plus tard.

Les infographies nous détaillent la progression allemande vers l’ouest tout au long de ces quatre semaines. Les cartes nous montrent la zone occupée et la zone libre. Les photographies et les films nous illustrent les bombardements, l’évacuation de la poche de Dunkerque, les 8 millions de réfugiés lâchés sur les routes, la Wehrmacht défilant sur l’avenue Foch, le drapeau nazi hissé au sommet de la Tour-Eiffel, etc. Des mannequins nous présentent les costumes militaires des différentes armées, des deux côtés (nous sommes amis maintenant). Des vitrines nous exposent la presse, les ouvrages d’époque, dont « Main Kampf », les affiches de propagande comme les annonces faites aux citoyens par les autorités d’occupation (dont la mise à l’heure allemande des pendules françaises) où les autorités françaises.

La bataille de France fut bien plus rude que ce qu’il en resté dans l’imaginaire français et l’armée allemande y a laissé hommes et matériels qui lui manqueront plus tard. On parle de 60 000 morts de chaque côté. Elle fut aussi un terrible traumatisme pour la nation : les « Boches » pour la troisième fois en France en moins d’un siècle… et l’annonce du pouvoir absolu donné au vieux maréchal Pétain et à la clique des félons qui l’ont entouré pour mener la République à l’abîme !

Et comme nous sommes définitivement amis, l’exposition démarre sur l’esplanade des Invalides où sont parqués un char français et un Panzer. Certains doivent tout de même s’en retourner dans leurs tombes.

Paris 1910-1937 : Promenades dans les collections Albert-Kahn à la Cité de l’Architecture

Vue du Trocadéro avant sa reconstruction pour l’exposition universelle de 1937

Albert Kahn (1860-1940) fut un banquier mécène et humaniste qui a consacré une partie de sa vie et de sa fortune à répertorier les richesses du monde à travers le projet les « Archives de la Planète ». Il a utilisé la technique naissante de l’autochrome (photo couleur) et du cinématographe pour documenter ces merveilles. La présente exposition montre une série de photos et de films sur le Paris de l’entre-deux guerres.

L’exposition de la Cité de l’Architecture est captivante sur l’histoire proche de notre capitale. On y apprend que le Palais du Trocadéro était d’un tout autre style que ce que nous connaissons aujourd’hui (cf. photo) et ressemblait plutôt à la basilique Sainte-Sophie. Il avait été construit pour l’exposition universelle de 1900 et l’actuel bâtiment l’a été pour celle de 1937. On voit des photos des murailles Vauban qui étaient censées protéger Paris des envahisseurs et qui montrèrent leur inefficacité durant les guerres allemandes de 1870 et 1914-18, qui furent détruites et remplacées par des logements pour répondre à la demande galopante. On s’arrête devant les vues des jardins ouvriers, des bidonvilles, des maisons closes…

Une époque où l’on hésitait moins qu’aujourd’hui à refonder la ville. Des quartiers entiers furent détruits et reconstruits, des monuments également au gré des expositions universelles qui se succédaient. Ce fonds Albert Kahn est un trésor (5 000 autochromes et 90 000 mètres de film) et sera de nouveau mis en valeur au musée départemental Albert Kahn en cours de rénovation à Boulogne-Billancourt : réouverture prévue pour 2021.

13ème arrondissement : un riche passé industriel

L’historien Thierry Depeyrot poursuit ses recherches sur le 13ème arrondissement de Paris et consacre une petite exposition dans la salle associative du Fil Rouge (4 rue Wurtz) au passé industriel de cet arrondissement. Les usines étaient majoritairement localisées entre la place d’Italie et la Seine, soit au sud-est, les vents dominants protégeant ainsi les beaux quartiers de l’ouest parisien de la pollution.

Quelques photos d’époque commentées nous rappellent la présence de quelques grands sites industriels comme la verrerie Saget sur les quais de Seine qui fournissait notamment les pinardiers de Bercy, la Société urbaine de distribution d’air comprimé (SUDAC) rue Sainte-Anne qui alimente notamment toutes les horloges pneumatiques publiques de la ville, l’usine Panhard & Levassor, la raffinerie de sucre Say rue Jeanne-d’Arc, Les Grands Moulins de Paris aujourd’hui réhabilités en université, et bien d’autres…

Un passé pas si lointain puisque certaines de ces usines étaient encore en fonction dans les années 1980’. Mais un passé révolu, les locaux ont été reconstruits en logements et en bureaux, les habitants ont poussé les ouvriers dehors et nombre de ces usines ont été délocalisées dans les banlieues ou les régions, voire encore plus loin.

Heureusement il reste les historiens et M. Depeyrot présent dans la salle nous explique son travail.

Lire aussi : La Bièvre à Paris

de BEAUVOIR Simone, ‘La longue marche – essai sur la Chine’.

Sortie : 1957, Chez : NRF – Gallimard.

En 1955, Simone de Beauvoir (1908-1986) voyage en Chine avec un groupe d’intellectuels invités par le gouvernement révolutionnaire qui a pris le pouvoir au terme de la guerre civile chinoise (1927-1949) sous la direction de Mao Zedong (Mao-Tsé-Toung à l’époque). Elle a déjà publié en 1949 l’essai « Le deuxième sexe » qui a rencontré un succès mondial et fait de son auteure la figure de proue de la libération de la femme. Elle a reçu le prix Goncourt en 1954 pour « Les Mandarins ». Sa pensée est clairement de gauche et ses sentiments plutôt favorables à la Chine maoïste révolutionnaire qu’elle découvre lors de ce voyage « organisé » de six semaines.

Elle prend soin dans un prologue d’expliquer la totale liberté qui prévalut dans ce périple « encadré » : toutes les questions pouvaient être posées aux guides, toutes les visites pouvaient être demandées et obtenues, tous dialogues pouvaient être menés où que ce soit avec qui que ce soit, modulo bien entendu la nécessité de traduction et donc de traducteurs mis à disposition par les autorités.

Simone de Beauvoir décrit et analyse successivement la ville de Pékin en 1955, les paysans, la famille, l’industrie, la culture, la lutte défensive [pour l’unification du pays et le combat contre les capitalistes contre-révolutionnaires], le [célébration du] premier octobre, les villes de Chine avant de conclure. C’est un vaste tableau d’un immense pays bouleversé par les traditions, les guerres, les empereurs, l’idéologie, bref, par l’Histoire, et dont l’étape communiste en cours observée alors par Beauvoir ne manque pas de fasciner au plus haut point nombre d’intellectuels occidentaux.

Nous sommes en 1955, six ans après la fin de la guerre civile. La Chine est millénaire mais son unité est encore chancelante. Avec l’aide de l’Union soviétique, « pays frère », Mao et les siens vont tendre à transformer cet immense territoire, rongé par des siècles d’un environnement moyenâgeux où des seigneurs guerroyaient entre eux et contre les « barbares », avec une économie très majoritairement agricole et des paysans réduits à l’état de serfs. Le colonialisme occidental y fit des ravages à partir du XIXème siècle, prospérant notamment sur le commerce de l’opium importé d’Indes avec son cortège d’addictions et de banditisme. Le colonialisme japonais ne fut guère moins dévastateur en Mandchourie…

Bref, Mao prend les commandes d’un pays à reconstruire, ce qu’il va faire en appliquant les théories marxistes, revues et sinisées. Après la révolution bolchévique c’est une nouvelle expérience révolutionnaire mise en œuvre à grande échelle sur une population qui compte déjà 600 millions de personnes. En 1955, les dramatiques initiatives du « Grand bond en avant » (1958-1960) et de la « Révolution culturelle » (1966-1976) n’ont pas encore eu lieu et Beauvoir analyse la situation sous un jour plutôt favorable. Elle base son argumentation principalement sur le fait que « c’était bien pire avant » et que le collectivisme et la dictature du parti unique mis en œuvre à marche forcée ont amélioré la situation « des masses ». Elle a évidemment une vision un peu angélique des transformations du pays :

« C’est peut-être ce qu’il y a de plus émouvant en Chine : cette fraîcheur qui par moments donne à la vie humaine le lustre d’un ciel bien lavé. »

« La longue marche » – page 415

« Certes la Chine n’est pas un paradis ; il lui faut s’enrichir et se libéraliser ; mais si on considère avec impartialité d’où elle vient, où elle va, on constate qu’elle incarne un moment particulièrement émouvant de l’histoire : celui où l’homme s’arrache à son immanence pour conquérir l’humain. »

« La longue marche » – page 484 (dernier chapitre de la conclusion)

Le plus ironique dans cette enquête est que Beauvoir cite abondamment les slogans du parti communiste expliquant que la Chine se donnait alors 50 ans pour rattraper son retard et dépasser la réussite économique du capitalisme occidental. Eh bien, on peut dire en 2020 que cet objectif a été globalement atteint mais pas par les moyens imaginés alors par les penseurs de la gauche de l’époque. La dictature du parti (communiste) unique a persisté mais l’économie a été partiellement libéralisée. Le premier résultat de cet étrange cocktail a été de rétablir la puissance mondiale chinoise en ce début de XXIème siècle, laissant les penseurs libéraux plus ou moins ébahis devant cette autoritaire efficacité.

On ne saura jamais ce que Beauvoir et Sartre penseraient aujourd’hui de cette métamorphose inattendue, malgré les millions de morts légués par le maoïsme, en Chine et ailleurs ! L’Histoire risque encore de nous réserver bien des surprises qui pourront alimenter les réflexions des successeurs de ces deux intellectuels, qui se sont beaucoup trompés malgré la vigueur de leur pensée.

de TALLEYRAND Charles-Maurice, ‘Mémoires de Talleyrand 3/5’.

Chez : Jean de Bonnot.

Ce troisième volume des mémoires de Talleyrand est essentiellement consacré au Congrès de Vienne et aux aléas engendrés par l’évasion de Napoléon de l’Ile d’Elbe, sa reconquête du pouvoir français durant les « cent jours », puis sa défaite finale à Waterloo.

Alors installé à Vienne par Louis XVIII pour représenter le Royaume au congrès censé réorganiser l’Europe après la première abdication de Napoléon, sous la contrainte des alliés (Royaume-Uni, les Empires russe, de Prusse et d’Autriche) entrés dans Paris, et son exil à l’Ile d’Elbe, Talleyrand défend la position de la France face aux représentants alliés, finalement pas si mal disposés à son égard malgré les circonstances. On y lit les échanges épistolaires entre l’ambassadeur, le Roi et son ministre des affaires étrangères.

Il s’agit de recomposer l’Europe, ramener la France plus ou moins à ses frontières d’avant Napoléon en 1792, en constituant une série de territoires plus ou moins indépendants à ses frontières (Suisse, Belgique, Hollande, Savoie…) pour faire tampon entre l’hexagone et les empires vainqueurs. Le partage de la Pologne entre la Russie et la Prusse est en jeu (déjà…). L’empire ottoman n’est pas formellement partie eu Congrès mais n’en est jamais loin, la Russie s’intéressant aux détroits du Bosphore et des Dardanelles. Les frontières des Balkans se dessinent. Murat, beau-frère de Napoléon, nommé roi de Naples par celui-ci, réussit à sauver sa couronne avant de sombrer dans l’aventure des « cent jours » et la mégalomanie. Il sera exécuté par les forces italiennes du roi Ferdinand « des deux Sicile » en octobre 1815.

A Vienne, les négociations sont longues et pointilleuses. Les histoires de monarchies et de dynasties se percutent avec les intérêts politiques et militaires. Mais le Congrès avance jusqu’à ce que… le tyran Napoléon s’échappe de l’Ile d’Elbe pour mener les « cent jours » à sa défaite définitive à Waterloo, puis son exil final à l’Ile de Sainte-Hélène. Les alliés signent alors une déclaration :

« Les puissances qui ont signé le traité de Paris réunies en congrès à Vienne, informées de l’évasion de Napoléon Bonaparte et de son entrée à main armée en France, doivent à leur propre dignité et à l’intérêt de l’ordre social une déclaration solennelle des sentiments que cet évènement leur a fait éprouver.

En rompant ainsi la convention qui l’avait établi à l’île d’Elbe, Bonaparte détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée. En reparaissant en France avec des projets de troubles et de bouleversements, il s’est privé lui-même de la protection des lois, et a manifesté à la face de l’univers qu’il ne saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui. »

Les alliés garderont une mémoire amère de cette dernière tentative napoléonienne pour imposer sa dictature personnelle et leur attitude dans la négociation de Vienne deviendra plus rigide. Le traité de Vienne sera signé le 9 juin 1815. Charles X succèdera à Louis XVIII et nommera Talleyrand, vieillissant, ambassadeur à Londres où il restera quatre années pour gérer les relations franco-britanniques. Il sera impliqué notamment dans la séparation définitive, et la création, du royaume de Belgique de celui des Pays-Bas. Dans une lettre privée, visionnaire, il écrira en 1830 :

« L’expédition d’Alger prend la forme d’une étourderie, qui, peut-être, pourrait conduire à des choses sérieuses. »

On ne saurait mieux dire…

Le déroulement de ce fameux congrès de Vienne, vu par l’œil de Talleyrand est passionnant et, évidement, un peu auto-justificateur pour son auteur. Les frontières et l’organisation de l’Europe issues de cette négociation multilatérale ont modelé l’Europe contemporaine, dans ce qu’elle a eu de bon et de plus risqué. Entre autres sujets, les grandes puissances qui siégeaient décidèrent de la fin de la traite négrière, mais non de l’esclavage. Passé du clergé à la diplomatie, ayant servi tous les régimes, de la Révolution à la Restauration sans oubier l’Empire, son exceptionnelle résistance n’est pas allée sans compromissions ni retournements. Après tout c’est l’essence même de la diplomatie et Talleyrand a mis au moins une partie de sa vision et de sa subtilité au service de son pays. Ce n’est pas plus mal.

NGUYEN LONG Pedro, ‘La Montagne des Parfums – Une saga indochinoise’.

Sortie : 1996, Chez : Robert Laffont / Phébus.

Cuong (Pedro) Nguyên Long est un enfant de la tragédie vietnamienne du XXème siècle : né à Haiphong (le port de Hanoï, dans la partie nord du pays) sans doute en 1934, dans une famille aisée, Pedro a vécu et participé aux principaux évènements qui ont déchiré ce pays d’Asie du Sud-est. Après un parcours chaotique il s’est exilé en France alors que le restant de sa famille choisit, un peu plus tard, la Californie.

Aidé par Georges Walker (1921-2014), écrivain-journaliste né à Budapest. Intéressé par l’Asie, il co-écrivit en 1975 la biographie de Chow Ching « Le palanquin des larmes » avant de se consacrer vingt ans plus tard à celle de Pedro. Celui-ci vécut la colonisation française, ses délices et ses bombardements, il avait vingt ans lors de la déroute de Diên Biên Phu qui marqua le départ des français, militaires et civils, et la montée en puissance progressive du pouvoir communiste sous l’impulsion de leur leader incontesté Hô Chi Minh qui forgeât son anticolonialisme en voyageant dans de nombreux pays, dont la France, dont il fut membre du parti communiste, dans les années 1920′. Revenu au Vietnam il y fonde la Viêt Minh, parti communiste local qui deviendra l’arme idéologique et militaire qui mènera le pays à l’indépendance, à la réunification et à la collectivisation contre la France puis les Etats-Unis d’Amérique.

La situation socio-économique de la famille Nguyên Long l’assimilant aux « capitalistes », le père de Pedro décida assez rapidement de fuir Haïphong et le pouvoir communiste qui s’y installait. S’en suivit une longue errance dans les campagnes au cours de laquelle Pedro s’enrôla à 14 ans dans la guérilla communiste, happé par sa propagande. Il y resta deux années et participa à une troupe de théâtre militante dont les pièces jouées dans les villages étaient censées attiser le patriotisme des spectateurs sous l’œil vigilant des commissaires politique du Viet Minh. Son père va le tirer de cet engagement au bout de deux années avant la fuite vers le Sud et Saïgon après les accords franco-vietnamien post-Diên Biên Phu en 1954. Comme beaucoup des réfugiés de l’époque, entre le Nord et le Sud et vice-versa, les décisions prises déchirent les familles. Deux des sœurs de Pedro, en couple avec de fervents communistes, restent au Nord.

Convaincu par son père de mettre fin à son engagement communiste, Pedro doit maintenant trouver le moyen de passer au Sud. Il y sera arrêté par l’armée française, emprisonné et torturé à Saïgon durant des mois pour dévoiler les petits secrets de la révolution. Libéré grâce à une intervention familiale il s’installe à Saïgon où il vit d’amour et de trafics divers dans une ville rongée par la corruption, la mauvaise gouvernance et l’effondrement moral qui précéda la montée en puissance de la guerre américaine.

Pedro quittera son pays pour un périple qui le conduira finalement à s’installer en France comme monteur dans la télévision publique d’où il suivra la dérive finale du Vietnam, le départ précipité des américains et la réunification en 1975. Une partie de ses frères et sœurs rejoindront les Etats-Unis par différentes voies, dont celle des « boat-people » pour certains. Alors qu’ils avaient faits étape à Paris, la sœur aînée décida d’accélérer le passage aux Etats-Unis après avoir vu Georges Marchais (alors secrétaire général du parti communiste français[PCF]) faire ses clowneries à la télévision et de crainte que la France ne tombe alors sous l’emprise du communisme tant haï. Un de ses beaux-frères, subira les camps de rééducation communistes durant 14 ans avant de rejoindre le reste de la fratrie en Californie, traumatisé, comme éteint, à jamais par cette expérience totalitaire.

Ce récit raconte de façon émouvante le parcours d’une famille vietnamienne, dramatique mais finalement plutôt banal pour cette époque, hélas. C’est l’histoire de la décolonisation violente d’un pays doublée d’une guerre civile. Les idéologies se percutent à coup de propagande et de napalm. Les individus sont broyés et les familles se déchirent. Comme à chaque fois que l’indépendance a été conquise par les armes le régime politique qui a suivi fut dictatorial et plutôt communiste. Pedro ne porte pas un jugement très optimiste sur l’évolution de son pays (à l’époque où sortit le livre, 1996), tiraillé entre économie de marché et compromission avec ses anciens oppresseurs : la Chine ou les Etats-Unis. La France est passée sous silence car a quasiment disparu du tableau depuis 1954, sauf par la langue qui reste encore un vecteur de communication pour les plus vieux des citoyens. La corruption maintenant généralisée au Nord comme au Sud reste un puissant frein au développement du pays. Pedro et sa famille ont résolu la question en s’exilant loin de cette déroute, accueilli au sein de leurs anciennes puissances coloniales, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes de ce pays fascinant ! Mais cette fuite est aussi une défaite…

GUEZ Olivier, ‘La Disparition de Josef Mengele’.

Sortie : 2017, Chez : Editions Grasset & Fasquelle.

Josef Mengele fut médecin au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau où il pratiqua des expériences barbares « scientifiques » sur les déportés utilisés comme des animaux cobayes de laboratoires. Il réussit à se cacher en 1945 et ainsi éviter d’avoir à rendre des comptes, puis il fuit en Amérique latine comme nombre d’anciens nazis. Il est à peu près établi qu’il est mort en 1979, à 67 ans, au Brésil à la suite d’un malaise lors d’une baignade.

Olivier Guez dit avoir consacré trois années à l’étude de la « nazi society » qui réunit, majoritairement en Amérique latine, les citoyens allemands impliqués dans les crimes de IIème guerre mondiale cherchant à échapper à la justice. Cette plongée dans ce monde post-cataclysme européen lui a permis de « romancer » la fuite de Mengele tout au long de ses années sud-américaines. Les historiens, chasseurs de nazis et autres enquêteurs lui ont d’ailleurs facilité la tâche en ayant reconstitué avec plus ou moins de certitide une grande partie du chemin criminel du médecin et sa fuite éperdue.

Le livre se dévore comme un roman policier bien qu’il soit probablement très proche de ce que fut la réalité de Josef Mengele, celle d’un nazi impénitent et convaincu n’ayant jamais remis en cause les actes criminels qu’il commit. La réalité est aussi celle de cette communauté nazie reconstituée outre-Atlantique qui continua à bénéficier de soutiens divers, y compris venant d’Allemagne, pour refaire sa vie et échapper aux recherches. Dans le cas particulier de Mengele, sa famille détenait une entreprise multinationale de machines agricoles et, craignant un impact négatif sur le business si le fils venait à être jugé, l’aida financièrement à se cacher jusqu’à sa mort. Certains nazis furent quand même débusqués comme Eichmann (enlevés en Argentine par les services secrets israéliens) ou Barbie livré par la Colombie à la France.

On redécouvre également la compromission des régimes sud-américains (le plus souvent des dictatures) qui ont hébergé les criminels européens (il n’y avait pas que des allemands, des collaborateurs français et belges ont également traversé l’océan, entre autres), poussant parfois le vice jusqu’à mettre à profit leurs « talents » au service de leurs dictatures…

La vie et la fuite de Mengele c’est aussi le symbole de l’effondrement moral et politique de l’Europe entamé lors de la guerre de 1914-1918 !

Les héros d’hier sont mis à bas

La cause antiraciste poursuit sa marche vers l’excès. La dernière action à la mode est la dégradation dans les pays occidentaux de statues de personnages qui ont marqué l’histoire mais aussi eu un rapport avec l’esclavage, la colonisation ou l’exploitation des populations noires et ce, quelle que soit l’époque où ces hommes ont vécu et agi. C’est ainsi que la statue de Churchill à Londres a été taguée d’un « Was a racist », des statues de Victor Schoelcher ont été brisées en Martinique car « appartenant à l’héritage colonial », des statues de soldats sudistes aux Etats-Unis ont été déboulonnées, etc. Le cas Schoelcher (1804-1893) est intéressant car ce bourgeois, blanc, journaliste, député de la Guadeloupe, de la Martinique, sénateur, sous-ministre aux colonies, s’impliqua dans l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises formalisée par un décret de 1948. Il meurt en 1893 et ses cendres sont transférées au Panthéon en 1949. Il était jusqu’ici une sorte de héros pour les populations noires de la République, tout particulièrement dans les départements et territoires d’outre-mer (dom-tom), terres sur lesquelles la tragédie de l’esclavage fut une réalité vécue. Mais le garçon était blanc et le pur produit d’un système qui avait promu l’esclavage, la colonisation et en avait profité… Même s’il s’est ému plus vite que les autres de la barbarie de l’esclavage et de la traite négrière, qu’importe, il est quand même coupable aux yeux des activistes d’aujourd’hui.

Les descendants des esclaves noirs de cette période sont parmi nous, aux Etats-Unis, en France, en Belgique, dans bien d’autres pays et en Afrique bien sûr. Le cas des deux premiers lieux est particulier car l’esclavage a été pratiqué sur les terres américaines et françaises (dans les dom-tom [Antilles, Guyane, Réunion, ainsi d’ailleurs que toutes les iles avoisinantes qui sont par la suite devenues indépendantes]), rendant la sensibilité du sujet encore plus aigüe dans le cœur des descendants. Ajouté au fait que dans la majorité des pays occidentaux les populations noires n’ont reçu en général qu’une part non proportionnelle des fruits du développement socio-économique depuis l’abolition, voire, furent légalement discriminées comme ce fut le cas aux Etats-Unis jusque dans la deuxième moitié du XXème siècle, il n’en faut pas plus pour ancrer fermement depuis cinq ou six générations un sentiment de victimisation, voire un désir de vengeance pour certains. Nous en sommes la aujourd’hui.

Ces populations et leurs descendants affrontent aussi un problème de positionnement dans les sociétés où elles vivent. Issues d’anciens pays colonisés elles sont venues s’installer dans les pays qui les ont colonisés. La première vague d’immigrants a demandé et, généralement, obtenu la nationalité des anciens colons. Leurs descendants nés en France l’ont conservée. Plusieurs générations après, nombre ces descendants d’esclaves continuent à quitter leurs terres d’origine pour essayer de rallier une situation meilleure dans les pays des descendants de leur anciens maîtres… Un dilemme sans doute pas toujours facile à rationaliser qui génère une opposition sous-jacente entre les origines que l’avachissement intellectuel en cours de nos sociétés et l’activisme de certains extrémistes peut facilement transformer en réflexes racistes.

Les anciens esclaves sont quant à eux demeurés sur les territoires de leurs malheurs. Que pouvaient-ils d’ailleurs faire d’autre ? L’expérience de la création en 1922 du Liberia en Afrique de l’Ouest qui était censé accueillir les esclaves noirs libérés aux Etats-Unis a tourné court assez rapidement. Devenu indépendant en 1847 le pays est alors dirigé par une caste américano-libérienne qui poursuivit grosso-modo les conditions de l’esclavage sur place. La deuxième moitié du XXème siècle fut une terrible descente aux enfers pour ce pays livré à toutes les barbaries de chefs de guerre sans foi ni loi.

Les traces de l’Histoire sont partout et sont souvent tragiques. Les méthodes employées à travers la planète pour effacer ou atténuer les conséquences humaines de l’esclavage et de la colonisation n’ont pas toujours produit les résultats espérés. De la discrimination positive à l’assimilation, du multiculturalisme à l’intégration, nombre de pays occidentaux sont confrontés à des difficultés, parfois violentes, entre les différentes communautés qui les composent, et tout particulièrement celles relevant de la colonisation ou de l’esclavage. Celui-ci a été pratiqué par nombre d’empires, grecs, mogols, arabes, africains, occidentaux… Aujourd’hui c’est aux restes de ces derniers que des comptes sont demandés, sans doute car c’est l’Occident qui a pratiqué l’esclavage et le colonialisme sur la plus grande échelle et, certainement aussi parce les pays occidentaux étant les plus riches et les plus démocratiques c’est en leur sein que la revendication est la plus aisée. Aller demander des comptes à la Turquie ou à des pays du Golfe persique ou d’Afrique sur la traite orientale risque d’aboutir à moins de résultats…

L’esclavage et la colonisation ont généré des désastres et tout le monde se porterait mieux s’ils n’avaient pas eu lieu. De tous temps l’Histoire fut une succession de conquêtes et de batailles de puissances. Une minorité idéologue exploite aujourd’hui la frustration des perdants au sein des pays occidentaux. De nouveaux mots sont inventés ou remis au goût du jour comme « racialisme », « indigénisme », des statues sont détériorées, justice et réparation sont réclamées en ordre dispersé, certains veulent des réparations financières, d’autres se contenteraient de symboles ou simplement de culpabiliser les pays dont leurs ancêtres ont acquis la nationalité. Revenir sur l’Histoire pour prendre en compte ses conséquences requiert subtilité et intelligence là où une minorité agissante développe pour le moment hystérie et slogans.

Au siècle dernier on a vu Léopold Sédar Senghor, écrivain-poète et homme d’Etat, pétri de culture française, né au Sénégal colonisé, devenir ministre de la IVème République colonialiste puis, une fois son pays devenu indépendant, vanter avec finesse la « négritude » sous les ors de l’Académie française en costume d’académicien, tout en étant président élu de la République du Sénégal… Dans le même genre, Aimé Césaire, né en Martinique, écrivain-poète et homme politique français, cofondateur avec Senghor du mouvement littéraire de la négritude, fervent anticolonialiste, élu maire de Fort-de-France durant cinquante-six ans (ainsi qu’à nombre d’autres fonctions électives de la République), recevoir les dirigeants français métropolitains dans le mobilier Empire de sa mairie d’outre-mer…

C’était une autre époque, celle d’autres méthodes. La génération d’aujourd’hui est plus inspirée par le rap de Booba que par les poèmes de Césaire, l’Histoire dira si elle sera plus efficace que la précédente pour la reconnaissance et l’intégration dans les pays occidentaux des descendants de l’esclavage et de la colonisation.

75ème anniversaire

Le 8 mai 1945, il y a 75 ans l’Allemagne signait sa reddition au terme d’une guerre sauvage qui dévastât l’Europe et fit 60 millions de morts (en comptant les tués en Asie). Les générations d’alors travaillèrent à redresser le continent et effacer la barbarie dans un océan de misère et de destruction, mais il y avait l’espoir.

Aujourd’hui, 8 mai 2020, les générations suivantes s’inquiètent principalement de savoir comment elles pourront prendre leurs vacances et accéder aux plages en cet été de pandémie. Autre époque, autre sens du risque, autres mentalités !

Zone-libre, zone-occupée, comme en 40’

La République prépare un déconfinement progressif de ses citoyens dont une bonne moitié est calfeutrée chez elle en espérant que le coronavirus reste dehors. Une carte des départements a été publiée avec un code couleur rouge lorsque le virus est virulent et les hôpitaux surchargés, vert dans le cas contraire et jaune quand on ne sait pas encore.

En gros, l’attaque est venue par l’Est qui est en rouge et, un peu comme en 1940 nous avons une zone libre et une zone occupée. La seule différence est que la ligne de démarcation est plutôt nord-sud quand elle était est-ouest après l’armistice du 22 juin 1940…

Pierre Brossolette

Pierre Brossolette par « C215 »

Hommage à Pierre Brossolette, peint sur une boîte aux lettres de la Place du Panthéon : journaliste, homme politique, agrégé d’histoire et géographie, normalien, héros de la résistance, arrêté par la Gestapo, il se suicide en se jetant par la fenêtre du siège cette police allemande avenue Foch pour éviter de parler sous la torture. Ses cendres ont été transférées au Panthéon en 2015.

A la basilique Saint-Denis, le tombeau des rois

Le tombeau d’Anne de Bretagne (1477-1514) et son mari Louis XII (1462-1515)

La basilique Saint-Denis qui abrite les tombeaux de rois de France a été magnifiquement restaurée en 2015 après avoir survécu à quinze siècles d’Histoire. Même la révolution de 1789 qui est passée par là n’a pas réussi à détruire le symbole de cette place : les restes royaux qui avaient été jetés dans des fosses communes alentour ont pu être récupérés et réintégrés dans leurs tombeaux d’origine. De Dagobert à Louis XVIII, en passant par Clovis et Anne de Bretagne, la République continue à entretenir le souvenir de ses prédécesseurs monarchiques dans la joyeuse pagaille de la banlieue parisienne de Saint-Denis. C’est bien !

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« Servir ? Hélie de Saint Marc » un documentaire de Georges Mourier (2008)

C’est l’histoire d’un vieux monsieur, Hélie Denoix de Saint Marc (1922-2013), filmé alors qu’il avait 86 ans, qui a traversé l’Histoire tragique du XXème siècle et qui revient sur les grandes étapes de ce parcours exceptionnel.

Engagé dans la résistance, encore adolescent, durant la seconde guerre mondiale, il est dénoncé, arrêté et déporté au camp de concentration allemand de Buchenwald dont il sortira, épuisé, après avoir été confronté au mal absolu et aux comportements les pires du genre humain, y compris du côté des déportés. Il s’engage dans la Légion, pour « servir », mais aussi pour surmonter le traumatisme de l’effondrement français de juin 40. Envoyé en Indochine il succombe aux charmes de cette région, et comme beaucoup des acteurs de cette épopée, militaires et civils, à celui des femmes indochinoises, ce qu’il avoue avec un petit sourire nostalgique. Chef d’un camp situé au Nord-est du pays dans le territoire de la minorité Tho, à la frontière chinoise, il est chargé de former des maquisards qui vont soutenir le combat de la France contre le communisme. La situation militaire française se dégradant sérieusement dans cette région face à la puissance communiste chinoise, sa section est évacuée avec la majorité de ses partisans mais pas les villageois qui s’accrochent aux camions de l’armée française et que les légionnaires sont obligés de déloger à coups de crosses sur les mains. Ils seront ensuite largement massacrés par les communistes pour leur collaboration avec l’ennemi. Saint-Marc et ses hommes en sont marqués à jamais et c’est ce qu’il appellera sa « blessure jaune ».

Il retournera en Indochine et participera aux derniers combats avant que sa compagnie ne soit transférée en Algérie en 1955. Il participe à l’expédition avortée franco-britannique de Suez. En 1961 il est commandant par intérim du 1er REP (régiment de parachutistes), il se met aux ordres (avec son régiment) du Général Challe qui lance son coup d’Etat. Cette décision, prise en 10 minutes devant Challe qui l’a convoqué est prise pour « ne pas abandonner les harkis » et renouveler ainsi sa « blessure jaune ». Ce coup ne durera que quelques jours, Saint Marc en assumera la pleine responsabilité pour dédouaner les 800 hommes qu’il a entraînés avec lui. Il sera condamné à 10 ans, il en effectuera 5 à Tulle avec les autres putschistes, avant d’être amnistié par le Général de Gaulle puis libéré. Il sera progressivement réhabilité dans ses droits civils et militaires. Multi-décoré il sera progressivement élevé dans les grades de la Légion d’honneur jusqu’à celui de grand-croix remis par le président de la République Sarkozy en 2011. Il consacre ses dernières années à rédiger ses mémoires et de différents essais historiques.

Lire aussi : de Saint Marc / von Kageneck Hélie / August, ‘Notre Histoire 1922-1945’

Bien sûr ce documentaire sous forme d’interview revient sur quelques-uns des problèmes moraux qui se sont posés à ces militaires durant les guerres coloniales auxquelles il a participé.

La torture en Algérie : il est évidement moralement opposé à son principe. C’est le mal, dont il a connu la pire version à Buchenwald. Mais sur le terrain, lorsque des vies sont en jeu il ne sait pas répondre à la question portant sur « le mal pour éviter le pire ? » Pour illustrer son indécision il cite d’ailleurs le cas des bombardements alliés massifs des villes de Hambourg et Dresde qui ont permis de précipiter la capitulation allemande en 1945, alors que la victoire ne faisait plus de doutes, qui ont généré des milliers de morts civils « inutiles », mais aussi probablement accéléré la libération de Buchenwald où le prisonnier qu’il était n’aurait pas survécu encore très longtemps…

Et puis ce problème lancinant de la collaboration avec les populations locales qui se pose immanquablement au départ des troupe étrangères, car celles-ci partent forcément un jour, qu’elles soient coloniales ou d’une autre nature… A partir du moment où une armée s’installe durablement dans un pays tiers, quelle que soit le motif de l’invasion, elle a besoin d’une collaboration locale. Ce fut le cas autrefois en France (lors de l’occupation allemande), en Indochine, en Algérie, aujourd’hui en Afghanistan, en Irak, au Sahel. Alors lorsque la troupe étrangère se retire les règlements de compte commencent. La France elle-même a épuré les collaborateurs français avec l’occupant allemand après la Libération en 1944/45, d’abord sauvagement (on parle de 100 mille exécutions sommaires) puis de façon judiciarisée. En Algérie, en Indochine où l’armée coloniale avait formé des milices locales armées (contre leurs propres peuples aux dires de ceux qui l’ont emporté), les épurations ont été encore plus violentes une fois les indépendances acquises ou les troupes d’occupation retirées. C’est la justice des vainqueurs, elle est rarement juste. Pour les sauver de la vengeance des leurs, la seule alternative aurait été, dans le cas des guerres de la France, de rapatrier sur le territoire métropolitain ces centaines de milliers de supplétifs de l’armée et de l’administration françaises. Ce n’est pas l’option politique qui a été retenue. Le sens de l’honneur d’un Hélie de Saint Marc en a été bouleversé ce qui l’a fait tomber du côté des généraux complotistes en Algérie de 1961.

Cet homme émeut par son sens du devoir et de l’honneur, par sa traversée noble de tous les évènements tragiques du XXème siècle, sans jamais se départir d’un ton mesuré et d’une analyse tout en subtilité, se gardant bien de tout jugement définitif. Au crépuscule de sa vie, presqu’apaisé, il cite Goethe : « Il est facile de faire son devoir, il est plus difficile de savoir où il se trouve. »

« Vietnam » de Ken Burns et Lynn Novick

Un vaste documentaire sur la guerre du Vietnam, depuis la défaite française jusqu’à la piteuse fuite de Saïgon par les américains en 1975 : 3 DVDs, 9 épisodes, 8h30 heures de film (18 heures dans sa version pour la marché américain), dix années pour sa réalisation et finalement une passionnante plongée dans cet épisode tragique de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique, du Vietnam et de quelques pays alentour. Cette guerre ayant été très librement ouverte à la presse, au moins du côté occidental, il existe une masse impressionnante de documents de tous ordres et, du côté Vietnam communiste, beaucoup d’informations plus ou moins officielles auxquelles les réalisateurs ont eu accès. Mais surtout, il subsiste encore beaucoup de témoins des deux bords et ce sont leurs interviews qui rendent ce documentaire aussi intéressant : civils, militaires et politiques, vietnamiens (du nord et du sud) et américains, prennent longuement la parole pour partager leurs petites histoires comme leur participation à la grande Histoire.

Les fameux enregistrements du bureau ovale de la Maison-Blanche ayant été dévoilés à l’occasion de l’affaire du Watergate, on entend d’incroyables conversations téléphoniques entre MM. Nixon (président) et Kissinger (secrétaire d’Etat) sur « l’évolution » de cette guerre, des négociations entre les parties pour y mettre fin et de l’influence de tout ceci sur… la réélection de Nixon en 1972.

Les réalisateurs étant américains, ils rentrent dans le détail du mouvement anti-guerre qui s’est développé dans leur pays à partir de 1966 et jusqu’aux accords de 1973, sur les illusions entretenues de « l’endiguement du communisme » en Asie qui justifiaient cette guerre étrangère et sur les désillusions de gamins de 20 ans envoyés mourir dans les rizières vietnamiennes.

La publication en 1971 par le New York Times des « Pentagone papers » écrits en 1967 (7 000 pages) par des militaires et experts politiques à la demande du ministre de la défense (Robert Mc Namara), permet de revenir sur les premiers grands mensonges d’Etat dans ce pays. On y redécouvre que dès le mitan des années 60’ la hiérarchie politico-militaire savait que les Viêt-Cong pouvaient gagner la guerre, puis par la suite, que les Etats-Unis allait la perdre. Ces analyses n’empêcheront pas de renforcer les effectifs militaires sur place jusqu’à plus de 500 000 hommes.

Au terme de cette guerre interminable qui fit 3 millions de morts côté vietnamien (du nord comme du sud, civils et militaires, 10% de la population), 60 mille côté occidental (des troupes d’Australie, de Nouvelle-Zélande, du Canada, des Philippines, de Thaïlande sont venues épauler les américains, même si elles furent très minoritaires), le Vietnam du sud absorbé par celui du nord pour former la République socialiste du Viêt Nam, il est impossible de savoir si le communisme se serait étendu dans toute l’Asie du Sud-est si elle n’avait pas eu lieu, puisque telle était le but de guerre. Le documentaire aborde rapidement l’effondrement économique de la République socialiste qui suivit la réunification, les camps de rééducation dans lesquels ont été envoyés beaucoup de vietnamiens ex-du sud, la fuite d’un million de citoyens sur les « boat-people », puis, au bout d’une dizaine d’années de logique marxiste, l’ouverture et la libéralisation du pays et, enfin, la visite du président américain  Bill Clinton en 2000, marquant ainsi une relative réconciliation entre les deux peuples qui furent de si féroces ennemis.

On est d’ailleurs frappé par la tranquille neutralité avec laquelle s’expriment les vietnamiens des deux bords pour raconter cette période tragique. Cela illustre une réconciliation avec les Etats-Unis qui semble avoir été plutôt bien menée. Le Vietnam du nord était, et reste toujours, guidé par la certitude de la justesse de son combat, le Vietnam du sud s’est trouvé le jeu de puissances qui le dépassaient et a disparu, les Etats-Unis ressassent leur traumatisme dont les effets durent toujours, voire même sont réactivés avec d’autres guerres interminables menées en Orient, notamment en Afghanistan et en Irak…

La leçon de cette période complexe est difficile à tirer. Ce que les faits nous disent c’est la très grande majorité de ces guerres étrangères menées par des puissances occidentales depuis la deuxième guerre mondiale se sont en général mal terminées pour elles… Celle du Vietnam fut une apothéose à cet égard. Ainsi va la vie du monde.

Ah, dernière chose, la bande originale est coordonnée par Trent Reznor (du groupe Nine Inch Nails) et fait la part belle aux Jimi Hendrix, Bob Dylan, Rolling Stones, Byrds… qui accompagnaient les troupes américaines tout au long des combats.

L’Histoire revisitée par la politique

A l’occasion du 75ème anniversaire de la libération du camp d’extermination nazi d’Auschwitz, les personnels politiques de différents pays concernés par le sujet, dont aucun n’était né durant la guerre, présentent leurs petits arrangements avec l’Histoire de l’antisémitisme européen qui connut son apogée dans ce camp.

La Russie se collète avec ses anciens amis d’Europe de l’est que sont la Pologne, la Lituanie ou l’Ukraine, pour savoir qui a été le moins antisémite sur le thème : « c’est pas moi, c’est l’autre ». Voulant sans doute faire oublier le pacte germano-soviétique entre Ribbentrop (ministre des affaires étrangères d’Hitler) et Molotov (chef du gouvernement de l’URSS sous Staline), le président russe Poutine produit ces dernières semaines des discours incendiaires contre la Pologne qui aurait joué un rôle dans le déclenchement de la IIème guerre mondiale. Rappelons que le pacte précité permettait à l’Allemagne et à la Russie de se partager la Pologne, ce qui fut fait avec force massacres des forces occupantes qui voulaient l’une comme l’autre rayer le pays de la carte en l’annexant aux leurs. C’est d’ailleurs l’invasion nazie de la Pologne le 1er septembre 1939 qui a déclenché la déclaration de guerre de la France et de la Grande-Bretagne contre l’Allemagne. Deux semaines plus tard l’URSS prenait sa part du gâteau et envahissait la Pologne par l’est. On comprend que depuis ces évènements la relation entre Varsovie et Moscou soit méfiante.

La Pologne de son côté a présenté une loi interdisant de mentionner tout antisémitisme d’Etat durant la période de la guerre, ce qui a provoqué un peu d’émotion en Israël et ailleurs… Le président polonais a été « interdit » de parole lors des commémorations en Israël et a déclaré :

« Comment est-il possible que ceux qui parlent soient les présidents d’Allemagne, de Russie et de France, dont les gouvernements envoyaient alors des gens, des juifs, dans les camps de concentration »,

tout en ajoutant que l’Etat polonais n’avait jamais collaboré avec les nazis, ce qui n’est pas faux mais ce bon exemple ne fut pas suivi par un certain nombre de citoyens et d’organisations polonais.

C’est le grand jeu de jouer sur la subtilité entre l’action des Etats et celle de leurs citoyens. La France y a joué durant longtemps en ânonnant que « le gouvernement de Vichy n’était pas la France » jusqu’au discours du Vel d’Hiv de Jacques Chirac en 1995 qui convint que l’Etat français avait collaboré avec les nazis. Il fallut donc attendre 60 ans avant qu’un politique admette officiellement ce que les historiens avaient documenté depuis des années, ainsi que les collaborations et dénonciations individuelles.

Aujourd’hui on assiste un peu au mouvement inverse : la politique s’évertue à défaire ce que les historiens ont démontré.

La Russie continue par ailleurs à atténuer l’ampleur des répressions staliniennes en voulant échapper à la parité de la barbarie entre nazisme et stalinisme. Moscou fait ami-ami avec Israël sur le socle d’intérêts communs au Proche-Orient et de nombreux citoyens israéliens russophones et laïques.

Bref, chacun se refile la responsabilité de l’antisémitisme des années 30/40 qui aboutit à la Shoah. La réalité, hélas, est bien plus sombre et beaucoup de nos pays européens et eurasiatiques furent profondément et durablement antisémites, de Moscou à Paris, de Berlin à Varsovie, en passant par l’Ukraine et les pays baltes. Les pogroms anti-juifs avaient d’ailleurs largement commencé en Europe de l’Est et en Russie au début du XXème siècle sans attendre Hitler et l’idéologie nazi. Il est troublant de voir du personnel politique s’emparer aujourd’hui de l’Histoire tragique de notre XXème siècle. Ce n’est jamais pour de bonnes raisons. Ils feraient mieux de laisser l’Histoire aux historiens et de s’occuper de la gestion des Etats aux têtes desquels ils ont été élus et où ils ont assez à faire.

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Le musée de la Résistance en Argoat – Saint-Connan (Côte d’Armor)

Situé au bord d’un petit lac, l’Etang Neuf, dans le pays au sud de Guingamp, ce petit musée est consacré à la résistance de ce petit coin de Bretagne durant la IIème guerre mondiale. Y sont évoqués les différents réseaux qui ont animé la lutte contre l’occupant allemand au cours de ces années sombres, notamment le réseau Shelburn qui fait l’objet actuellement d’un film long métrage dans les salles « Le Réseau Shelburn » de Nicolas Guillou. Ce réseau gérait la dernière étape de l’exfiltration des aviateurs alliés abattus lors des raids contre la France. Après leur regroupement à Paris, la résistance parisienne les acheminait à Saint-Brieuc ou à Guingamp où ils étaient pris en charge par le réseau Shelburn qui les remettait ensuite à des vedettes britanniques venues les chercher sur la côte bretonne.

Il y eut aussi la bataille du maquis Coat-Mallouen créé en juillet 1944 sous les ordres du lieutenant Robert, originaire du Morbihan, parachuté après le débarquement de Normandie. Le 27 juillet les allemands attaquèrent les maquisards dans le bois de Coat-Mallouen où ils étaient installés, mais ne parvinrent pas à les réduire, malgré de nombreux morts des deux côtés. Les maquisards participèrent à la libération de Guingamp le 7 août.

Une exposition de l’artiste Sophie Zénon montre photographies et vidéos composées par cette artiste et centrées sur ce maquis, au moyen notamment du retraitement des images d’un film de fiction tourné à la Libération en 1945 :

La collecte de documents et de récits est toujours ouverte et, en ce dimanche après-midi, un septuagénaire déploie sur la table d’accueil les insignes de FFI de sa mère née en 1925, résistante à 17 ans. Bien qu’atteinte aujourd’hui de la maladie d’Alzheimer, elle se souvient de cette période de sa vie que son fils vient consigner dans les archives du musée.

Le musée évoque très rapidement la collaboration des certains bretons indépendantistes à qui les nazis avait fait miroiter leur autonomie en cas de victoire, le peuple celte étant plutôt bien considéré dans la sinistre hiérarchie des races qui structurait l’idéologie nazie.

Un petit musée régional au milieu de nulle part, au bord d’un lac avec son association de pêcheurs et son bistrot où l’on peut se remonter le moral en sortant !

Le château des Ducs de Bretagne – Nantes

Anne de Bretagne (1477-1514) a hanté et aménagé ce château nantais, recyclé en musée de la ville de Nantes. Anne y tient sa place bien entendu, elle qui fut à l’origine de l’union de la Bretagne à la France en 1532, bien que son personnage soit aussi mis en avant pour illustrer la défense du duché face aux appétits de la France. Querelle d’historiens et de politiques ! Après moulte fiançailles et mariages avec les cours d’Europe, elle devient deux fois reine de France et, aux termes de contrats de mariage complexes avec Charles VIII, puis Louis XII, la Bretagne devient française ce que très peu de gens contestent aujourd’hui. Anne est enterrée à la cathédrale Saint-Denis avec Louis XII, où elle fut la première reine de France à y être couronnée.

Les salles du château retracent la chronologie de la ville de Nantes, d’Anne à l’époque contemporaine. Une place significative est réservée à la période où la ville était le premier port négrier français lors du commerce « triangulaire » des esclaves au XVIII et XIXème siècles. Des rappels historiques qui méritent d’être faits. Compte tenu de ce passé nauséabond, un mémorial de l’abolition de l’esclavage a été érigé en 2012.

Dans les espaces consacrés au développement industriel au XIXème, on se souvient que les biscuits « LU » furent une magnifique aventure industrielle nantaise avant de passer sous pavillon américain dans les années 2000. Il y a aussi la période révolutionnaire, les guerres du XXème siècle, le rapport à et l’aménagement de la Loire, de la construction navale, bref, une ville française à travers les siècles.